REPONSE A BISHOP GORE
Si je croyais que l'échange de vues qui s'institue ici entre Bishop Gore^ et moi est un simple exercice de controverse et qui ne peut aboutir à aucune issue, comme Bishop Gore en exprime la crainte, je me récuserais d'y prendre part.
Mais je crois, au contraire, que les plus vieux sujets de controverse peuvent être revisés et tirés au clair dans bien des cas, à condition de les aborder historiquement, quand faire se peut. .Bishop Gore nous fait l'honneur de voir en France une école historique qui a usé de cette méthode. Nous avons eu Duchesne, en effet, mais l'Angleterre a eu Lightfoot : ensemble ils professaient que le passé ne se comprend que dans le passé et par le passé. C'est à ce critérium que l'on distingue l'historien du controversiste.
1. Le présent article a été inséré dans The Christian East de décembre 1924.
2. La réplique de Bishop Gore à mon article de la Revue des Jeunes. an 10 avril 1923, a paru dans The Christian East de juin 1924, sous le titre de « Papal Rome and the orthodox East ».
Il suffirait de rappeler la défense poursuivie viotorieusement par Lightfoot de l'authenticité des épîtres ignatiennes, et du même coup de la primitivité de l'épiscopat monarchique, pour signaler un des services de premier ordre rendus par l'histoire, et pour montrer comment toutes les controverses ne sont pas sans issue.
Dans son édition de saint Clément de Rome (1890), Lightfoot consacre une dissertation à la primauté de saint Pierre dans le Nouveau Testament. « Le sujet que je me propose de discuter, écrit-il, est essentiellement mêlé à la controverse, mais j'espère le traiter aussi peu que possible comme une matière de controverse... Je m'y attacherai, dans la limite du possible, comme à une étude historique* ». Quiconque voudra prendre la peine de lire la dissertation, se convaincra que Lightfoot découvre à saint Pierre dans les textes évangéliques une primauté.
Il n'est pas impossible que Lightfoot lui-même ait passé par une sorte de crescendo de clairvoyance. Dans son commentaire de l'épitrè aux Romains de saint Ignace (1885), il a tendance à minimiser le témoignage rendu par l'évêque d'Antioche à l'Église romaine. Dans son commentaire de l'épitrè de saint Clément, au contraire, le
1. J. B. Lightfoot, s. Clément of Rome, 1890, t. II, p. 48i : « The subjeet whicli I purpose discussing in tlie présent appendix is essentially mixed up with controversy; but I bope to treat it as little controversially as possible... I sliail pursue it, as far as pos» sible, as a bistorical study>.
jugement qu'il porte sur la conscience que Home a dès lors de sa primauté est un jugement bien remarquable. « Le langage de cette épître, écritil, nous permet de comprendre le secret de la croissance de la domination papale ». Lightfoot ne veut pas que l'auteur de l'épître réclame en son nom «l'autorité papale » ; cette autorité est celle de l'Église de Rome, non de l'évêque de Rome; le nom et la personnalité de Clément ne sont pas à part de l'Église dont il est le porteparole. Transeat. « Il est d'autant plus instructif d'observer le ton pressant presque impérieux que les Romains prennent en s'adressant à leurs frères de Gorinthe, dans ces dernières années du premier siècle... Il peut sembler étrange de décrire cette, noble remontrance comme le premier pas vers la domination papale. Et cependant, il n'y a pas de doute, c'est bien cela » . Lightfoot souligne la différence que Ton saisit entre l'attitude de Clément à la fin du premier siècle et celle de Victor à la fin du second, mais il les rapproche avec raison. Il y a loin de là aux revendications d'un Grégoire VII, d'un Innocent III, d'un Boniface VIII, ou seulement de saint Léon, mais c'est tout de même un pas décisif. Une continuité se dessine entre le pape Clément, le pape Victor, saint Léon, la première affirmation de cette continuité se rencontrant dans cette épître romaine du dernier fi^ece/înium dupremier siècle. Laprimauté ecclésiastique de Rome était, non pas en germe, mais en acte :
Rome parlait « comme si elle avait un droit à estimer que les conseils de paix qu'elle donnait (aux Corinthiens) étaient dictés par le saint Esprit*».
Le fait historique est là rais en pleine lumière et Lightfoot ne craint pas d'en montrer la portée. Tout au plus pourrait-on lui reprocher d'en avoir négligé les antécédents et d'avoir trop vite présupposé que la primauté de l'Eglise romaine était inévitable, dès là que l'Église i^pmaine était l'Eglise de la métropole du monde. Nous ne voyons pas, en effet, que pareille primauté se soit établie dans le judaïsme de la Diaspora^ ou dans le mar-
\.ibid. t. I, p. 69-70 :« Tlae language of this letter, thougli itself inconsistent ^vith tlie possession ot papal authority inthe person of tlie writer, enables us to understand tlie secret of the gro wtli of papal domination. It does not proceed from the bishop of Rome, but from the cburch of Rome- Tlie name ànd personality of Clément are absorbed in tbe cburch of which he is the spo- Icesman. — Tbis being so, it is the more instructive to observe the urgent and almost imperioustone which the Romans adopt in addressing their Gorinthians brethen during the closing years of the first century... It may perhaps seem Etrange to describe this noble remonstrance as the first step towards papal domination. And yet undoubted 1 y this is the case. There is ail the différence in the world between the attitude of Rome towards other churches at the close of the first century, when the Romans as a community remonstrate on terms of equality with the Gorinthians on their irregularities, strong only in the righteousness of their cause, and feeling, as they had a right to feel, that thèse counsels of peace were the dicîation of the Holy Spirit, and its attitude at the close of the second century, when Victor the bishop excommunicates the Churches of Asia Minor for clinging to a usage in regard to the célébration of Easter which had been handed down to them from the Apostles, and thus foments instead of healing dissensions. Even this second stage bas carried the power of Rome only a very small step in advance towards the assumptions of a Hildebrand or an Innocent or a Boniface, or even of a Léo : but It is nevertheless a decided step... It was originally a primacy, not of the episcopate, but of the church (of Rome) ».
cionisme, ou dans le mithraisme. A cela près, la sollicitude et l'autorité de l'Église romaine se dégagent admirablement de l'examen de la Prima démentis parLightfoot, et aussi bien (peu après Lightfoot) par R. Sohm, dans le tome I*"^ (1892) de son Kirchenrecht^. Veut-on voir, par contraste, ce que la controverse, la mieux infor^ mée, est capable de faire dans la même occurrence ? Que l'on ouvre tel livre qui veut nous dire ce que les saints primitifs ont pensé dujsiège de Rome, et que l'on y cherche quelle place y est faite à la Prima démentis, on aura la surprise de constater que l'épître est traitée par prétérition. Ces exemples suffiraient, s'il était besoin, à justifier le parti pris de Lightfoot et de Duchesne de ne considérer ces vieilles questions que dans la lumière de l'histoire. « The points in controversy are so old I » écrit Bishop Gore. C'est précisément pour cette raison qu'il nous plaît de les examiner avec une méthode plus neuve.
Bishop Gore a pris soin de noter qu'il y a « parmi quelques écrivains protestants, et, ajoutet-il, parmi nous anglicans, une plus pleine réali-
1. G. EdMUNDSON, The chiirch in Rome in the first centiiry (1913), n'en
veut i"ien connaître ! Comparer l'attitude gênée de C. P. Rosers, Rome and the early church (1925), p. 27.32.
sation que le développement de la papauté fut pour l'Occident, en un certain sens, providentiel^ alors même que le dessein de la Providence a été çà et là trahi par des instruments humains ».
Cette observation de Bishop Gore ne doit pas passer inaperçue, car elle signale un déplacement des lignes des vieilles controverses. La papauté, si elle est quelque chose de providentiel, r~ ne peut plus être éconduite brutalement comme elle l'était jadis. Elle ne peut pas ne pas être prise en considération. Le catholicisme ne se conçoit pas sans elle, non le catholicisme circonscrit à l'Occident, mais le catholicisme. Et qu'il se rencontre des anglicans pour le dire, c'est là un fait nouveau et d'importance.
Mais on ne voit pas que Bishop Gore se rallie sans réserves à ce langage. Il reste absolument réfractaire au « système papal », loin d'y voir rien de réellement providentiel, rien de désirable. La papauté ne peut être pour lui qu'une déformation de la constitution première du catholicisme, une usurpation de l'évêque de Rome sur l'autonomie des évêques dans la Caiholica, une intrusion destinée à se muer en imperium et à rompre l'équilibre et l'unité de l'Église. Le système papal s'est développé en Occident» pour une large part à l'aide de faux documents, mais aussi sous la pression du besoin humain, dans lequel nous devons voir un dessein providentiel». Déconcertante contradiction, la papauté fausse
le catholicisme, elle est le produit du besoin humain qu'on avait d'elle, et ce besoin lui-même est un dessein providentiel, servi à l'occasion par de faux documents, comme peuvent être la donation de Constantin ou les fausses décrétales ! Quel ((. proMential purpose » est-ce là ^ ? Au fond, la pensée de Bishop Gore sur la papauté et son rôle déformant ne diifère pas de la pensée de DôUinger, à cela près que Bishop Gore y met infiniment plus de mesure et de sérénité que Janus, mais le radicalisme est le même.
Nous voudrions, dans les pages qui vont suivre, montrer les points faibles de la doctrine de Bishop Gore.
Nous ne pouvons, écrit Bishop Gore, nous dérober à la controverse sur le terrain scripturaire. Rome s'est donné l'avantage de capter l'imagination par sa grandiose interprétation du Tu es Petrus. En réalité, le reste du Nouveau Testament, quand on l'examine avec soin, spécialement les épîtres de saint Paul et de saint Pierre, « constitue un formidable obstacle à l'interprétation papale » du Tu es Petrus. « Rien, en effet, énonce M. Gore, ne me semble être plus certain que saint Paul ne reconnaissait pas d'au-
1. Dom Chapman, Bishop Gore and the cathoUc claims (1905), p. 84 relevait déjà cette contradiction.
98 CATHOLIGISME ET PAPAUTE.
torilé spirituelle sur terre supérieure à celle des apôtres (autorité dont il était si pleinemeat eoaseient en lui-même), et qu'il n'admettait pas de réelle différence de dignité eu d'office entre les apôtres ».
Que saint Paul n'admette pas de réelle différence de dignité ou d'office entre les apôtres, il fiant pour se le persuader oublier l'épître aux Galates, où saint Paul nous raconte comment, trois ans après sa conversion, il monta à Jérusalem « pour faire la connaissance de Céphas », et demeura « quinze jours auprès de lui- sans voir aucun des autres apôtres, si ce n'est Jacques frère du Seigneur » [Gai. i, 18-19) ^
Quatorze ans plus tard, Paul monte de nouveau à Jérusalem : il va exposer « l'Evangile qu'il prêche parmi les Gentils », d'abord à toute la communauté de» saints de Jérusalem, pais « à ceux qui- paraissent être quelque chose », pour s'assurer àe ne pas courir ou de- n'avoir- pas couru pour rien (ïi, 2). Paul a résisté aux. «• faux feèa?e» » qni s'étaient insinues d'ans les communautés établies par liti et voulaient y imposer la cireoecision. Son autorité n«' réussit pas à avoir raison de ces «' faux frères », il- est am^né à venir= soumettre le cas à Jérusalem, et là finalement « Jacques, Céphas et Jean, qui sont regarJés comme des colonnes, dit-il, nous doaaèpeati la
1. Pour l'exégèse ae ces textes, je renverrai au Pi Lagrange* Èpître aux Galates (1918).
main à Barnabe et à moi pour aller, nous aux païens, eux aux circoncis » (ii, 9). Sans doute, Pierre est rais ici sur le même rang que Jacques et Jean, et encore n'est-il nommé qu'après Jacques, d'où l'on pourrait inférer qu'il n'est pas une autorité qui serait unique. Mais dans ce même passage, ces mêmes colonnes « reconnaissent que l'Évangile, écrit Paul, m'a été confié pour les ineirconsis, comme à Pierre pour les circoncis, car celui qui a fait Pierre l'apôtre dea circoncis m'a fait l'apôtre des Gentils » (ii, 7» 8) ^.
Ainsi, à Jérusalem, il y a les saints, c'est-à-dire toute la communauté primitive ; dans cette communauté, il y a ceux qui sont regardés comme des colonnes, Jacques, Géphas, Jean, et qui confirment l'Évangile de Paul ; entre ces colonnes, il y 3 Géphas « en qui Dieu a opéré pour l'apostolat de la circoncision », comme il a opéré en Paul pour l'apostolat des Gentils (ii, 8); et les colonnes prennent acte que l'Évangile a été confié à Paul pour les Gentils « comme à Géphas pour les incirconcis » (ii, 7). Les Gentils confiés à Paul, les circoncis confiés à Pierre, et aussi bien aux autres colonnes (ii, 9), voilà bien entre les apôtres une réelle différence d'office. D'autre part, Géphas plus en relief que Jacques et Jean,
t* Dom Chapman, « St. Paul and the révélation to St. Peter, Matt.xvr, 17 » dans la Recne bénédictine, 1912, p. 133-147, s'applique à montrer qae dans GaU i, 12-il, 10, saint Paul présuppose le récit donné dans Mat. x-vi, 16-17, et que ce récit est familier aux Galates convertis. Cette vue est au. moins à «ignalei*.
.100 CATHOLICISME ET/PAPAIJTÉ.
Géphas apôtre itinérant comme Paul et tenant à l'égard des convertis de la circoncision une place comparable à celle que l'on reconnaît à Paul à l'égard des convertis de la gentilité, voilà bien une réelle différence, sinon de dignité, au moins d'importance, pour Pierre entre lés « colonnes ».
Disons que Pierre est, de l'aveu même de Paul, une autorité exceptionnelle. Il est une autorité que, dans une Église comme celle de Gorinthe, Paul invoque (I Cor. ix, 5; xv, 5). 11 est connu à Gorinthe, où cependant il n'a jamais paru, si bien que, la communauté en discorde se réclamant, qui de Paul, qui d'ApoUos, qui du Christ, il se trouve des fidèles pour se réclamer de Géphas (i, 12)1. Qq^ faits ne sont pas négligeables à un historien qui cherche les indices d'une différence entre Pierre et les autres apôtres.
On nous dira : Des fidèles se rencontraient, à Gorinthe même, qui se réclamaient de Géphas, soit; mais Paul avait conscience que son apostolat, qui faisait de lui l'apôtre de Jésus Ghrist encore que « le plus petit de tous les saints » {Eph. III, 8), ne l'assujettissait pas à Géphas. Paul.se donne aux Églises par lui fondées comme la seule autorité qu'elles doivent recevoir : il entend que ces Églises relèvent de lui directement, cons-
■ 1. W. BotissET, sur I Cor, I, 12 dans le iv. T. de J. Weiss, t. II (IGOt^), p. 76 : « Scliwerer ist es zu erklaeren, wie in Kôrinth eine Kepbas (Petrus) Partei zustande gekommen ». II propose de dire que Pierre est venu à Gorinthe, mais cette hypothèse est à écarter.