‹ Catholicisme et romantismeChapitre 10 sur 33 · ANTISTIUS · texte numérisé non relu

ANTISTIUS

... Les dieux à qui tu as fait tes vœux, Carmenta, n'existent peutêtre pas : mais le divin existe, tu lui appartiens...

CARMEXTA

O masque insupportable ! Pardonne si je veux quelquefois goûter la vie, la- réalité. Je mourrais bien volontiers pour la vérité que tu enseignes ; mais comment se fait-il que toi, si consciencieux, si véridiqûe, tu me fasses mentir ?

Ainsi Renan, ennemi de TËglise, paraphrase, sans la forcer, la pensée de Chateaubriand, lequel passe, peutêtre avec quelque raison, pour un défenseur de TËglise. Il serait facile de trouvera Renan des prédécesseurs, des émules et des imitateurs.

Dira-t-on que Chateaubriand n'a pas vu et ne pouvait pas voir toutes les conséquences de ces expressions, qui étaient tombées, comme par mégarde, de sa plume ? Je voudrais bien le croire, mais Amélie a pris soin d*expliquer elle-même, comment la religion trompe doucement une âme sensible. « Aux plus violentes amours elle (la religion) substitue une sorte de chasteté brûlante où ramante et la vierge sont unies ; elle épure les soupirs ; elle change en une flamme incorruptible une flamme périssable ; elle mêle divinement son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un cœur qui cherche à. se reposer.., »

Amélie s*exprime, celle fois, avec une très grande clarté...; n'approfondissons pas; notons seulement que Renan a repris, pour son propre compte, ces déplorables subtilités.

L*égoïsme, Torgueil, la tristesse exacerbée, produisant nécessairement le dégoût de la vie et font naître très souvent la pensée du suicide. C*est ce qui arrive à René. Comme il a Thabitude de ne jamais lutter contre lui-même, il accueille cette idée de la mort, il la caresse et il se décide enfin à la mettre à exécution, non pas à la hâte, en demandant pardon de sa faute à Dieu et aux hommes, mais à loisir, avec solennité, sans remords aucun, selon les rites imaginés par les stoïciens de la décadence. « Décidé que j'étais à me débarrasser du poids de la vie, je résolus de mettre toute ma raison dans cet acte insensé. Rien ne me pressait ; je ne fixai point le moment du départ, afin de savourer à longs traits les derniers moments de l'existence et de recueillir toutes mes forces, à l'exemple d'un Ancien, pour sentir mon âme s'échapper. »

Il est vrai qu'à la fin de cette épopée de Tégoïsme, Chateaubriand fait intervenir le Père Souël, pour tirer la niorale du récit, une morale sage, mais un peu

courte. Le bon missionnaire tance vertement René : « René, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite dans

cette histoire la pitié qu'on vous montre ici. » — Port

bien ; mais pourquoi donc, mon Père, vous laissez-vous

gagner vous-même par la pitié ? René n'est pas aussi

intéressant que vous voulez bien le dire, il est plutôt

agaçant ; il ne mérite ni admiration, m commisération.

Si VOUS connaissiez l^essence du gendeleltre comme nous avons le malheur de la connaître^ vous diriez à ce René : « Mon jeune ami, vous êtes un poseur de génie^ c'est vrai, mais un poseur; vous faites, en ce moment, des dons magnifiques que Dieu vous a accordés, un usage déplorable. Le plus malheureux, c'est que des milliers et peut-être des millions de jeunes dadais vont copier vos détestables manières sans avoir votre génie. Ils s'approprieront soigneusement vos ridicules et s'autoriseront de vos mauvais exemples. »

Le PèreSouël (il faut l'excuser parce que, vivant dans la savane, il ignore les maquis de la littératurej, le Père Souël se montre plus naïf encore dans le prononcé de son jugement sur Amélie. « Votre sœur a expié sa faute ; mais, il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour. »Il n'est vraiment pas malheureux qu'il ait fait cette découverte psychologique^ le bon Père. On voudrait qu'il eût qualifié plus sévèrement l'aveu d'Amélie qui est si perfide, si gratuitement immoral, si répugnant. Et puis, l'excellent religieux ne pouvait pas prévoir l'avenir littéraire de la France, il ne pouvait pas prévoir les innombrables héroïnes qui ont rempli de leur prose sentimentale d'innombrables romans. Nous les connaissons aujourd'hui, et quand nous nous rappelons certaines phrases équivoques d'Amélie, nous regrettons que le Père Souël n'ait pas su discerner et flétrir tout ce qu'elles renferment de perversi lé troublante.

Ou plutôt noD, il D'y a aucune raisoo de le regretter. Le Père Souël joue dans René un rôle sacrifié ; il joue le rôle insignifiant de sermonneur raisonnable que tous les auteurs habiles confient à un personnage sage et terne, en vue de donner une étiquette morale à une œuvre très immorale. v Les jeunes lecteurs disent k ce personnage grave : « Parlez, parlez ; on écoutera vos reproches ou on ne les écoutera pas — ce qui d'ailleurs n'a pas d'importance — mais soyez^ assuré que rien ne sera perdu par nous de ce quMl y a de romanesque et de troublant dans les aventures du héros. »

A quoi bon insister? G^est un axiome en littérature, en morale et peut-être endroit, que les petites théories bien sages et très austères mises au bas d'un tableau très immoral ne signifient rien ; elles constitueraient plutôt des circonstances aggravantes.

De ce qui précède il est permis de tirer quelques conclusions très précises et très pratiques se rapportant à la question qui nous occupe. Si on demandait aux critiques de nos jours : Quel est Touvrage français de ce siècle qui a exercé la plus grande influence sur les destinées de la littéral ure? la réponse ne serait pas douteuse. Us répondraient tous ou presque tous : René. Il ne s'agit pas, en effet, de compter le nombre d'exemplaires d'un livre qui ont été vendus, car alors la palme appartiendrait à M.Zola ou à M. Ohnet. Il s'agit plutôt d'apprécier la qualité et l'importance intellectuelle des lecteurs. Or, Lamennais, Musset, Vigny, Lamartine et Hugo, pour ne nommer que ceux-là, se révèlent, à qui les étudie attentivement, comme les

élèves de Chateaubriand, non pas tant du Chateaubriand esthète et apologiste chrétien que du Chateaubriand père de René.

Nalureilement, ces cinq grands maîtres ont modelé, à leur tour des milliers d'autres intelligences. Aujourd'hui même, les écrivains les plu^ connus conservent avec une piété vraiment excessive Tétat d'esprit et les méthodes intellectuelles de René. Parmi eux se distinguent MM. Loti et de Hérédia. Au contraire, MM. Brunétière et Jules Lemaître, non sans à-coups, non sans faire dé fausses manœuvres, se dégagent ^ou commencent à se dégager du passé : M.; Edmond Rostand était né très Français, peut-être poète; il devient romantique ; il croit rajeunir le clair de lune qui coule aux pentes des toits bleus, il a vécu. *

Maintenant, cette influence prépondérante, immense, cette influence napoléonienne de René a-t-elle été heureuse ou malheureuse, bi&nfajisante ou malsaine ? On devine la réponse et on peut la supposer très catégorique. Mais elle se rattache à des discussions ou secondaires ou étrangères à notre sujet et qu'il faut tout d'abord écarter.

Je ne mets nullement en cause la sincérité personnelle et, jusqu'à un certain point, les bonnes intentions de Chateaubriand. Ceux qui le loueront avec preuves à l'appui feront œuvre utile : nous leur souhaitons le plus grand succès. Mais, pour le moment, nous n'avons pas à nous occuper des sentiments intimes de M. le vicomte de Chateaubriand;, nous n'avons qu'à juger - je ue dis pas les actes de sa vie publique

— mais ceux-là seulement d'entre ces actes qui ont un rapport logique avec ses doctrines littéraires et ses théories morales, enfin, et surtout, ses œuvres.

£t voici un second obstacle auquel on voudrait bien ne point se heurler. L'auteur du Génie du Christianisme partage avec Bonaparte Thonneur d'avoir préparé la reconstitution de TÉglise de France ; il a rendu d'immenses services à la cause catholique, c'est entendu. Nous dirons donc que le Génie du Christianisme a fait un bien immense; nous ne dirons pas, ce qui est vrai pourtant, qu'il a fait un peu de mal... Les admirateurs de Chateaubriand exigeront davantage, je le crains. Peut-être penseront-ils que, par considération pour l'auteur du Génie du Christianisme y il convient de passer condamnation sur Tauteur de René ou tout au moins de garder le silence. Ainsi procédait le grand Corneille avec Richelieu :

Qu'on parle bien ou mal du fameux cardinal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien ; II m'a fait trop de bien pour en dire du mal, Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.

Les catholiques de nos jours n'ont pas, envers Chateaubriand, la même liberté d'action que le grand Corneille envers Richelieu. Ce quatrain, en somme, a permis au poète de se tirer d'afiFaire, en galant homme. Des appréciations que nous porterons, dans les revues catholiques, les collèges libres et les petits séminaire?, sur Tœuvre de Chateaubriand, dépend, dans une certaine mesure, la direction littéraire et morale des jeunes gens qui nous sont confiés. Après qu'on aura loué,

autant que le permet la vraisemblance historique, Tceuvre de Chateaubriand, on devra nécessairement dire la vérité.

La vérité est que René, malgré ses petites dimensions, a produit et produit encore des ravages incalculables. Il a mis à la mode la mélancolie solennelle et égoïste, Texotisme, le suicide, les préjugés protestants sur la vie chrétienne en général et sur la vie monastique en particulier ; il a faussé le sentiment religieux chez la plupart de nos écrivains, chez tous ceux ou peu s'en faut, qui ne sont pas franchement catholiques. Combien en connaît-on, de ces prétentieux plumitifs, qui font de la religion un condiment de la sensualité ? Userait temps d'y voir clair. Veut-on un livre qui résume le moins mal possible les propositions les plus contradictoires aux propositions énoncées dans le Sermon sur la Montagne ? qu'on lise René ! Il est vrai que René et TEvangile glorifient également ceux qui pleurent. Mais permettez : le divin Maître déclare heureux, n'est-ce pas? ceux qui pleurent, ayant des motifs légitimes de pleurer. Chateaubriand exalte ceux qui se donnent à eux-mêmes et qui donnent aux autres la comédie des vaines larmes. Ce n^est pas la même chose.

Au point de vue intellectuel, ^en^ est aussi dangereux qu'au point de vue moral. Un homme pénétré de Tes- .prit de René se considère lui-même, s'admire lui-même, cherche des altitudes, et si, parfois, il consent à s'oublier, il ne regarde que le paysage ; il ne s'intéresse pas à ce qui se passe autour de lui. La plupart des

écrivains célèbres de ce siècle brillent par le talent de peindre ; ils sont dépourvus, à quelques exceptions près, de pénétration, de finesse, de justesse d'esprit, de vraie profondeur, toutes qualités que nos pères possédaient à un si haut degré.

Les deux hommes qui ont le plus occupé Topinion de ce siècle de leurs gestes — je veux dire Victor Hugo et Zola — sont dépourvus, plus qu'on ne saurait rimaginer, d'intelligence pénétrante. Par contre, Musseine fait preuve de finesse que lorsqu'il veut bien se dépouiller de la grande défroque romantique. N'hésitons pas à rendre l'auteur de René responsable de celte étonnante faiblesse psychologique, qui caractérise tant d'écrivains de ce siècle. Il n'a pas connu ou s'est donné le tort de dédaigner les paroles si précises, si justes, si profondes, si significatives de Pascal : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits... De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite peusée, cela est impossible et d'un autre ordre. » Chateaubriand a supprimé l'ordre de la pensée, pour n'étudier que le monde physique ; il a transformé la littérature en une sorte de géographie pittoresque qui comprend les fleuves, les montagnes^ les côtes, les monuments anciens et modernes de tous pays ; la flore, la faune, l'ornithologie en particulier, et les mines de perles de toutesles régions lointaines. En histoire, il a porté toute son attention sur les costumes, les armes, les tableaux de bataille, les mouvements des foules, les séances parlementaires. Le xix® siècle n'a que trop bien suivi

la peasée du maître ; il a consacré toutes ses forces au décor de Thistoire et à la nature ; tout en parlant de psychologie indiscrètement, il ne s'est plus occupé des âmes.

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