CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES REUGIEUSKS ET MORALES DC ROXANTl^MK.
JEAN'JACOUES ET RENK
I. — Jean-Jacques Rousseau se fait à lui-même un |ùiHlo>ilat lïo m*\ fautes. Profanation s%*stèmatique des sentiaieuU el ile\ «iot> les plus respectables. Absence de jugi^^ntent* SuctH^s uum «1 do Ui Xouaelle Hélolse. Les Confessions. M"»*'d'HoutWlotol l'àtuo do Jo«u • Jaccpies Rousseau. Rôle de M"« d*Epiuay» do (triuuu. do Stùul Lambert et de la Thérèse. La profession do foi do Jidio o( la communion de Jean- Jacques. L\»lat d*ospril divyl\isiNlo. M» do Saint-Germain confesseur de Rousseau. Kxlrnordtnativ puissanoo de Rousseau.
II. — Le xix« siècle n'est que lo rèf;{no prolongé do ('.hatonubrînud. Génie du Christianisme ou Uenv'^ Hcnv oVsl TAmo uiéiuo do Clin teaubriand. Le dominateur du xix** siècle dominé par HouMNoau. Parallèle entre Chateaubriand et Rousseau : la uaturo. lUÔlaiiK** de corruption et de religiosité, supériorilé (pou on viable) d'Amélie sur Julie. En quoi consiste le génio do (!ha(ouubriaud« Médiocrité de sa psychologie. EmpliMso, religiosité ot iiu'xpérieucc apologétique. La foi d'Amélie couipjiré<« aux avru\ do Carmenta dans le Prêtre de Némi,
Que Rousseau ait marqué de son emprûintn Ioiih ou presque tous les écrivains duxix'^siëclo, lo» Micholot, I(*m George Sand,les Quinet, les Renan, U\h Hugo (;t, aiiHsl, bélasl les Chateaubriand, les Lamartine et len Lami^n- Dais, le fait est malheureusement trop certain, maiM II
n'est pas assez connu. Catholiques, conservateurs et patriotes ne cessent de s'étonner que la Révolution suive son cours, détruisant, sur son passage, tout ce qui est chrétien et français. Comment s'arrèterait-elle, puisque les idées et les sentiments qui lui donnèrent naissance se perpétuent sous nos yeux? Soit absenced'originalilé vraie, soit désir de basse popularité, la plupart des grands maîtres du xix^ siècle se contentèrent de commenter Rousseau ; ils furent ses « échos sonores », Leurs médiocres successeurs n'ont garde d'innover : ils copient, ils enjolivent à leur façon, ou ils rabâchent ce quia été dit et redit depuis cent cinquante ans. Le hideux sourire de Voltaire ne voltige plus sur les lèvres de nos contemporains, mais la moue de Rousseau contracte souvent leurs physionomies.
Quelle était donc, et quelle est encore la nature intime de cette âme étrange qui ne veut pas mourir et qui inspire, en ce moment, sans qu'ils s'en doutent, tant de plumitifs et tant de politiciens, tant de sectaires et tant de' pédantes, liseuses de romans?
Voltaire et Rousseau, a dit un jour M. Brunetière, deux pauvres sires. «Quand je pense à l'un, je préfère toujours Tautre. » On a le droit de regretter que M. Brunetière ne se soit pas prononcé plus nettement sur un cas très intéressant et trèa clair. S'il était permis d'employer, à propos de ces deux grands favoris du peuple, une expression populaire, je dirais que Voltaire est une franche canaille, au lieu que Rousseau est une canaille qui n'est pas franche. Et donc, le second est plus odieux que le premier.
Les oHiâiNES religieuses et morales du romantisme 3
Rousseau fut voleur, débauché, ou aurait presque le droit de dire incestueux, calomniateur, en matière grave (il déshonora et fit chasser, d'une maison honnête, une jeune fille innocente), défroqué, apostat (deux fois), parasite, mégalomane, si orgueilleusement mégalomane qu'il en devint fou. Lui, le grand réformateur de Téducation nationale, il mit ses enfants, tous ses enfants, à Thôpital. Une fois au moins, il se rendit coupable d'outrage public aux bonnes mœurs. Voilà, certes, de grandes fautes, sinon des crimes , qui devraient , semble-J-il , déshonorer un homme à tout jamais.
Pour ceux qui ont étudié, avec un tant soit peu d'attention, la biographie de Rousseau, ce simple énoncé, déjà si accablant, ne constitue qu'une faible, très faible partie des charges qui pèsent sur lui. Après tout, ceux pour qui la vie fut particulièrement dure et féconde en enseignements immoraux méritent quelque indulgence. Si Rousseau parlait de son passé, comme il convient, c'est-à-dire avec une humilité et un regret sincères, il aurait tôt fait de se concilier les sympathies, ou tout au moins Tindulgcnce, de ses lecteurs honnêtes .
Mais en confessant toutes ces hontes, Rousseau se tresse à lui-même des couronnes : de ses péchés infamants il se fait un piédestal, du haut duquel il brave ses contemporains, la postérité et Dieu lui-même. On se souvient de l'admirable réponse que fit saint François d'Assise au bon frère Masseus : « Tu veux savoir, frère MasseuSi et bien savoir, pour quelles raisons lé monde
entiercourtaprès moi?Celaprovientdesyeaxtrès saints deDieu qui sont toujoursouverts, et partout, sur les bons et sur les méchants Or, ces bienheureux et très saints yeux n'ont pas vu de plus grand pécheur que moi, ni d'homme plus ignorant et plus misérable, et c'est pourquoi j'ai élé choisi, moi, la plus vile des créatures. » Jean-Jacques Rousseau, Thommequ^on chassa de toutes les sociétés honnêtes pour des raisons connues, écrit bravement: « J'avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne qui, faisant semblant d'avouer ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables ; tandis que je sentais, moi, qui me crus toujours et qui me croîs encore, à tout prendre^ le meilleur des hommes, qu'il n'y avait point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. »
A cet orgueil effroyable Rousseau joint une inconscience prodigieuse, que les esprits simplistes confondraient aisément avec l'hypocrisie. Toujours il parle de sa vertu, de son amour invincible de la vertu, et des persécutions qu'il souffre pour la vertu ; il rend de solennelles actions de grâces au juste ciel, protecteur de la vertu. Or, ces magnifiques professions de foi annoncent toujours, ou interrompent, ou terminent des récits plus que scabreux, à moins qu'elles ne servent de prétexte à la glorification des sentiments les plus bas*
Recouvrir ainsi de vocables pudiques et nobles les pratiques vicieuses, constitue un état d'esprit non seulement immoral, mais encore antifrançais. Par exemple; M™* de Warrens entraîne aumal le jeune Jean-
Jacques Rousseau, de douze ans moias âgé qu'elle. Voici en quels termes, un demi-siècle plus tard, Jean- Jacques vieilli raconte ce fait, à tant de titres honteux : a M"* de Warrens me prépara par des entretiens pleins de sentiment et de raison. Cependant, quelque excellents et utiles que fussent les discours qu'elle me tint, je n'y fis pas toute Tattenlion qu'ils méritaient... Je le repète, M*"^ de Warrens était bien née,son cœur était pur, elle aimait les choses honnêtes, ses penchants étaient droits et vertueux, son goût était délicat... »
Des œuvres de Rousseau, Tabominable procédé est passé, sans modification appréciable, dans les œuvres de George Sand ou de ses émules ; il est devenu comme une habitude de Tàme contemporaine. Lorsqu'une héroïne de roman se livre à de hautes considérations sur la pureté ou la beauté des lis, ou le doux rayonnement des étoiles, ou bien encore sur la blancheur immaculée des neiges éternelles, ne craignez pas de prédire sa chute prochaine et honteuse. Ainsi, dans notre douce France, dont les opinions morales étaient jadis si nettes, Todieux Jean-Jacques a brouillé, en une sorte de mixture infâme, la notion de bien et la notion de mal, le vice et la vertu, la corruption et la pureté.
Egarés par lui, les poètes les plus idéalistes et les plus religieux ne cessent de profaner les mots les plus respectables et les plus saints. Lamartine, qui était né bien Français, pourtant, compose, sous Tinfluence de son Jean-Jacques, des quatrains comme celui-ci :
Elle rêvait, sans doute aussi, que riimocence Gardait contre un désir ses roses et ses lis ; Que j "étais Jocelyn et qu'elle était Laurence, Que la vallée en fleurs nous cachait dans ses plis.
TradaioQDelle soupe de myosotis, remarquent les sceptiques indulgents; mais ils oublient que cette soupe est empoisonnée.
Tout en corrompant le cœur de ses disciples, Jean- Jacques fausse leur esprit ou plutôt il le détraque pour jamais. Il en arrive à ce point d'inconscience et d'illogisme où Ton se. porte à soi-même des coups mortels. Dans les Confessions^ il se vante, maintes fois, de n^avoir jamais été crapuleux, ce qui ne laisse pas de surprendre ceux de ses lecteurs qui se souviennent. Mais, dans la Nouvelle Héloise^ Julie écrit tout crûment à Saint-Preux : « Ah ! si vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prt^texte et n'ajoutez point le mensonge à la crapule (1). » Or, Saint-Preux, c'est Jean-Jacques lui-même, mais Jean-Jacques idéalisé, embelli, enrichi de mérites imaginaires.
Il se trouvera peut-être quelque philosophe pour voir, dans une aussi choquante contradiction, comme une ébauche de l'antinomie kantienne. N'abusons pas de Tantinomie kantienne, appelons plutôt chat un chat, et Rousseau un misérable chez lequel dominent tour & tour, ou à la fois, l'habitude du mensonge, la folie et l'immoralité.
A toutes ces maladies mentales ou morales il joint
(1) La Nouifelle Héloïse, partie II, lettre xxvri.
LES ORlftlNES RELIGIEUSES ET MORALES DU ROMANTISME 7
une impudence rare, une impudence qui ne fut jamais surpassée. Il s*écrre, dans la préface de la Nouvelle Hélo'ise : « Il faut des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres... La jeune fîlle qui, malgré le titre, osera lire une seule page de mon roman, est une jeune fille perdue. »
Mais alors, dans quel but Fauteur, un laquais (1) devenu sophiste, a-t-il pris la plume ? Oyez le grand mystère : « Mon recueil peut être utile aux femmes qui, dans une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour rtionnéteté. » Point n*est besoin de réfuter ce pitoyable raisonnement, dont certains romanciers contemporains ne craignent pas de se servir encore.
Pour être édifié sur le cas de Rousseau, il suffit de se reporter au chapitre xi® de la deuxième partie des Confessions. Notre austère et infatigable prédicateur de la vertu constate, avec une fatuité qu'on ne sait comment caractériser, le succès foudroyant de la Nouvelle Héloise : «... Dans le monde, dit-il, iln*y eut qu'un avis ; et les femmes surtout s'enivrèrent et du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n^eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris. J'ai de cela des preuves... »
Tels furent les résultats que produisit, dans les âmes parisiennes, la genevoise éloquence de Julie, et telle est l'intime satisfaction avec laquelle le très ver-
(1) Je n'attache à ce mot aucune signification sociale, mais il a, au point de vue moral, une force dont il serait très regrettable qu'on se privât toujours.
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tueux Jean-Jacques les consigne dans ses souvenirs. El non seulement il n'éprouve aucune inquiétude de conscience, mais encore il dil d'avance anathème à tous ceux qui ne reconnaîtront pas en lui le défenseur de la vertu le plus autorisé. « Que si, dit-il, après avoir lu mon livre tout entier, quelqu'un m'osait blâmer de l'avoir publié, qu'il le dise, s'il veut, à toute la terre ; mais qu'il ne vienne pas me le dire ; je sens que je ne pourrais de ma vie estimer cet homme^ là. »
L'estime de Jean-Jacques, les honnêtes gens n'en ont que faire, mais ils se demandent quelles sont les pages de la Nouvelle Héloïse qui seraient à ce point morales et bienfaisantes. Il n'est pas douteux que Rousseau fait ici allusion, premièrement à la victoire que Julie et Saint-Preux remportent sur leurs passions, secondement à la longue profession de foi religieuse qui sert de couronnement à la Nouvelle Héloise,
Chacun de ces titres de gloire mérite d'être examiné.
J'avoue que les héros de Za Nouvelle Héloise évxi^ni ordinairement le péché, alors même qu'ils s'aj>pliquent, avec persévérance, à faire naître sans cesse l'occasion prochaine du péché. Mais l'invraisemblance des circonstances imaginées par Rousseau est prodigieuse. A-ton jamais rencontré, dans la vie, quelque chose qui rappelle, même de fort loin, le ménagea six formé par M^e de Wolmar, M'"^ d'Orbe, Saint-Preux, Mylord Edouard Boston, M. de Wolmar et M. d'Orbe ? L'attitude, les paroles et les actes de tout ce monde ver-
iueux soulèTeat de dégoût qaicoaqoe a on peu de sens moral. Malbeoreasemeal on ne peut pas, entre gens honnêtes, s^expliqaer sar cet horrible sujet. Julie, la vertueuse Julie, Taustère Jolie, la sermonneuse Julie, tient à Saint-Preux des propos qui sont de nature à faire rougir les moins délicats. Qu'elle bénéficie donc, cette éloquente dévote, du silence qui se fait, dans les milieux chrétiens, sur ce qui est troublant et immoral.
A plus forte raison est-il impassible de s'expliquer nettement sur le cas de Saint-Preux.
Pour juger la valeur morale de la Nouvelle Héloise, il suffit de se reporter aux Confessions. Celles-ci expliquent celle-là. Julie de Wolmar, c'est, dans une certaine mesure, M™« d'Houdetot, c'est, plus encore, Tâme de Jean-Jacques lui-même. L'auteur se révèle lour à tour, dans les confidences de Julie, dans les développements romantiques et oratoires chers à Saint-Preux, et enfin dans les infects récits des- Confessions, Or, rarement l'humanité apparut plus misérable, plus abjecte et plus laide que dans le roman — trop authentique celui-là — qu'ébauchèrent ensemble Jean-Jacques, M™« d'Houdelot, M°»« d'Epinay, Grimm, Saint-Lambert et peut-être la Thérèse. Entre la Nouvelle Héloise et les Confessions existe un parallélisme, fait de ressemblances et de contrastes, toujours clair, et aussi accablant que possible, non seulement pour la littérature, mais pour toute la société du xviii^ siècle.
Quand l'auteur de la Nouvelle Héloise raconte des faits approximativement convenables, il invente ou il affirme le contraire de ce qu'il a vu. Exemple: Julie de
Wolmaret Claire d'Orbe s'aimenl d'une amitié passionnée, maladive et extravagante, qui forme un contraste magnifique avec la haine mortelle que s'étaient vouée M™® d'Epinay et M"« d'Houdetot. De même, la noirceur mélodramatique du traître-né qui s'appelle Grimm, s'oppose symétriquement à lasublime et invraisemblable générosité de Mylord Edouard. Mais au contraire, lorsque Saint-Preux fait le portrait que Ton sait des Parisiennes à la mode, il reste, paraît-il, au-dessous de la vérité.
Il ne faut donc jamais séparer les Confessions de la Nouvelle Héloïse: ces deux ouvrages constituent un tout unique, d'une laideur morale qu'on n'a pas surpassée. Telle page des Confessions est aussi pornographique que les morceaux les plus célèbres de Zola, et cette page se retrouve dans la Nouvelle Héloïse, mais embellie de je ne sais quelles considérations éloquentes sur la vertu. Rousseau-Sainl-Preux est le plus grand entrepreneur de corruption publique dontlaFrance ait souffert les atteintes.
D'autres furent plus cyniques que lui, quelques-uns se montrèrent plus perfides; mais les premiers inspirèrent aux lecteurs bien élevés une répugnance salutaire; les seconds ne firent le mal que dans une sphère restreinte. Rousseau-Saint-Preux s'adressa d'abord à toutes les classes de la société, aux grands et au peuple, auxmondainsetauxpoliliciens, aux pédagogues et aux philosophes, aux lettrés et aux femmes, surtout aux femmes ; il se posa bruyamment en champion de la vertu, pour attirer les naïfs, en même temps qu'il eut
soin de multiplier les peintures licencieuses, pour amuser et retenir une société perverlie.
De nos jours les seuls lettrés, jepense, lisent Tœuvre de Rousseau, mais des successeurs fidèles à sa mémoire ont recueilli les diverses parties de son immense héritage ; ils ont rempli ou ils remplissent, chacun, une des innombrables fonctions dont il s'acquittait à lui seul avec tant d'éclat. L'auteur de René^ Lamartine, Vigny, Musset, Hugo, George Sand, Michelet; Quinet, Renan, ont développé les conséquences des principes posés par Rousseau, ils n'ont rien ajouté à sa doctrine essentielle.
Qu'est-ce que Jocelyn, par exemple, sinon une paraphrase versifiée du Vicaire Savoyard ? Qu'est-ce que l'œuvre de Michelet, sinon le renversement historique du point de vue catholique et français ? Qu'est-ce que l'œuvre de Renan, sinon une longue polémique, dont le but est la soumission de la théologie française au rationalisme protestant ? Les pédagogues officiels de nos jours, qui imposent au malheureux peuple de France la prétendue neutralité scolaire, appliquent, consciemment ou inconsciemment, les principes formulés dans VEmile. C'est l'esprit du Contrat social qui anime les jacobins du bloc, persécuteurs de l'Eglise.
Une réaction partielle s'est produite, grâce à Dieu, contre Rousseau, et comment ne se serait-elle pas produite ? Tous cBux qui ont l'âme, je ne dis pas seulement catholique, mais française et classique, ont Jean- Jacques en horreur, alors même qu'ils subissent sa domination : mais ils sont encore la minorité et ils ont à
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lutter contre toutes les forces administratives. De tous les maux qui accablent noire malheureuse patrie, il n'en est pas un qu'on ne puisse attribuer à Jean- Jacques. Schérer constatait, il y a bientôt un quart de siècle, que le sophiste genevois avait introduit dans le sang de la France un venin que personne n'avait encore extirpé. Même en ce moment, l'opération est loin d'être achevée, et il devient de plus en plus certain que si les hommes compétents reculent devant remploi des médicaments énergiques, le maudit venin tuera la France.
Mais Rousseau, enseigne-t-on couramment dans certains milieux officiels ou officieux, Rousseau a le mérite d'avoir restauré en France le sentiment religieux, et ce mérite lui fait pardonner tous les torts graves que lui reproche un patriotisme éclairé. C^est là, j'imagine, le second titre de gloire auquel Rousseau fait allusion dans rinsolente préface de la Nouvelle Héloïse,
Oui, sans doute, Julie, le vicaire savoyard, Saint- Preux et le Jean-Jacques des dernières Confessions^ font volontiers parade de leurs sentiments religieux, en quoi ils se montrent supérieurs à Voltaire et aux voltairiens ; mais il faut y prendre bien garde, cette religion qu'on dit nouvelle, c'est, tout simplement, le rationalisme le plus protestant et le plus agressivement anticatholique. « J'ai vécu, dit Julie sur son lit de mort, j'ai vécu et }ê meurs dans la communion protestante, qui tire sqti unique règle de l'Ecriture sainte et de la raison J mon cœur a toujours confirmé ce que prononçd^ii ma bouche ; et quand je n'ai pas eu pour vos
lumières (i) toute la docilité qu'il eût fallu peut-être, c'était un effet de mon aversion pour toute espèce de déguisement : ce qu'il m'était impossible de croire, je n*ai pu dire que je le croyais... Si Dieu n'a pas éclairé ma raison au delà, il est clément et juste, pourrait-il me demander compte d'un don qu'il ne m'a pas fait?... Rendons grâces au ciel de n'être point nés dans ces religions vénales qui tuent les gens pour en hériter, et qui, vendant le paradis aux riches, portent jusqu'en l'autre monde l'injuste inégalité qui règne dans celuici. Je ne doute pas que toutes ces sombres idées ne fomentent l'incrédulité... »
De ce discours significatif autant que solennel ^ il faut rapprocher sans doute la fameuse profession de foi du vicaire savoyard, mais aussi certain épisode relaté dans les Confessions (part. II, liv. XII) : « Voyant donc approcher le temps de la communion, je pris le parti d'écrire à M. de Montmollin (c'était le nom du ministre) pour faire acte de bonne volonté et lui déclarer que j'étais toujours uni de cœur à l'Eglise protestante. Je lui dis en môme temps, pour éviter des chicanes sur les articles de foi, que je ne voulais aucune explication particulière sur le dogme. M'étant ainsi mis en règle de ce côté, je restai tranquille, ne doutant pas que M. de Montmollin ne refusât de m'admetlre, sans la discussion préliminaire dont je ne voulais point... Au moment où je m'y attendais le moins, M. de Montmollin vint me déclarer non seulement qu'il
(1) Elle s'adresse à un pasteur protestant.
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m'admettait à la communion, sous la clause que j'avais mise, mais de plus, que lui et ses anciens se faisaient un grand honneur de m'avoir dans son troupeau... Et j'allai communier avec une émotion de cœur et des larmes d'attendrissement, qui étaient peut-être la préparation la plus agréable à Dieu qu'on y pût porter. »
Le voilà, sous sa forme complète, explicite et précise, le pacte antînational dont les conséquences se déroulent encore sous nos yeux. Les pasteurs helvétiques, qui s'indignent volontiers contrôla diplomatie desjésuites, se révèlent, ici, négociateurs conciliants et gardiens aussi peu scrupuleux que possible du dogme chrétien. L'incrédulité de Rousseau ? mais elle n'existe pas, c'est une invention des papistes. Voyez avec quelle piété Jean-Jacques vient s'asseoir parmi les fidèles de l'Eglise calviniste.
Informée de cette capucinade, M™® de Boufflers ne put retenir un cri de surprise indignée ; elle envoya h Jean-Jacques une lettre quelque peu méprisante qui, naturellement, fut mal accueillie. Rien n'est plus humiliant, sans doute, que cette inintelligence spirituelle dont firent preuve, au xviii® siècle, les libres penseurs, nés catholiques. Rousseau était* des leurs, n'est-ce pas? puisqu'il se proclamait philosophe, après avoir apostasie deux fois. Aveuglés par leur passion de railler et de détruire, ils n'attachaient pas assez d'importance aux éléments antinalionaux et anticatholiques dont se composait la secte. Tant d'Allemands unis à tant de Français devenus Suisses ou Russes ou Prussiens n'éveillèrent jamais leur susceptibilité patriotique.
En particulier, la nature vraie de Rousseau et la portée de son œuvre leur échappaient absolument. L'auteur de la Nouvelle Héloïse incarnait la revanche de Calvin, et lui-même était trop orgueilleux pour ne pas se rendre compte de son importance. Au fur et à mesure que l'esprit de Rousseau pénétrait les diverses classes de la société, on voyait Thégémonie politique et intellectuelle passer des pays catholiques aux pays prolestants. En France même, les protestants s'emparaient du pouvoir, qu'ils ont conservé pendant près d'un siècle. Depuis Necker jusqu'à MM. Waddington, de FreycinetetTirard, combien d'hommesd'Etat calvinistes apparurent au' premier ou au second plan de la scène politique I
Il est reconnu aujourd'hui que l'école laïque, œuvre capitale de la troisième République, est, en réalité, une école protestante. Ses fondateurs s'appellent Steeg, Pécaut, Buisson, tous anciens pasteurs ou fils de pasteurs, tous admirateurs passionnés de la culture allemande. L'affaire Dreyfus, qui déconcerte les hommes de bon sens mal informés, n'est que la résultante normale et prévued'une eampagnequi dure depuis cent cinquante ans. Pourquoi les protestants se contenteraîent-ils d'exercer le pouvoir dans l'ombre, comme ils en avaient contracté l'habitude ? Ils sont assez puissants, de nos jours, pour affronter et vaincre les colères des catholiques vaincus dans leur propre pays.
Et ce triomphe des pelits-fils de Rousseau porte, bien visible, l'empreinte morale de l'aïeul. Jamais peutêtre le monde n'avait vu pareil débordement d'injures,
de diffamalioDS et de calomnies atroces, jamais peutêtre, même aii temps des guerres civiles, les haines, qui se cachent d'ordinaire au fond des cœurs, n'étaient apparues aussi violentes. Cependant, comme le refrain vertueux trouve toujours place dans les pages les plus immorales de Jean-Jacques, ainsi les mots patrie, h.umanilé, justice, innocence, sincérité, dominaient cette effroyable bataille qui a nom : TAffaire Dreyfus. Trompette ou général, mais plutôt trompette que général, Zola ralliait autour de son panache, qui n'était, pas blanc, les bataillons dreyfusistes. L'écrivain le plus immoral du xix^ siècle, le père de la Mouquette, l'auteur de la Terre , en un mot , fut proclamé défenseur intègre de la justice, apôtre et martyr. Rousseau pouvait dormir content au fond de sa tombe ; les mots les plus purs, les plus mystiques et les plus saints, étaient réservés au seul Zola.
Qui ne voit enfin que la folie de Rousseau avait gagné presque loutes les têtes françaises? Pour que tant de millions d'hommes en vinssent aux mains, à propos d'un Dreyfus, il fallait bien qu'un vent de folie eût soufflé sur eux. Ils étaient les disciples de Rousseau, les contemporains et les admirateurs de Nietzsche, un autre fou furieux, et il n'y paraissait que trop bien.
La folie dreyfusiste ressemble à la folie de Jean- Jacques pour ce double motif, qu'elle procède de Forgaeil et qu'elle n'exclut nullement, chez ses victimes, la préoccupation des intérêts financiers et politiques. Tout en s'excitant à la justice, à l'amour de l'esprit
chevaleresque et au martyre, les dreyfusistes ont gardé ou conquis toutes les places lucratives. De même, la folie de Rousseau était faite d'orgueil inassouvi, de jalousie, de colère, tous sentiments auxquels se mêlait le souci, en un sens légitime, des réalités littéraires. Rousseau se considérait, non sans* quelque raison, comme l'écrivain le plus important de sa génération. Or, tandis qu on élevait des statues à Voltaire, les plumitifs le couvraient de sarcasmes, lui, Rousseau, et les enfants le poursuivaient à coups de pierres, dans les rues ! N'être pas suffisamment admiré par ses contemporains, et craindre surtout que la postéi-ité ellemême ne soit induite en erreur par les calomnies de la coterie holbachique, quel supplice pour un homme aussi orgueilleux et aussi égoïste que Jean-Jacques ! Un soldat religieux, qui savait mal farder la vérité, M. de Saint-Germain, mit le doigt sur cette plaie toujours saignante. L'affliction de M. de Saint-Germain, raconte Barbier, fut égale à l'intérêt qu'il prit au sort de Rousseau, quand il le vit tomber dans des agitations convulsives et s'écrier: «J'ai des ennemis implacables, dans tous les ordres et de toutes les espèces. Ils me poursuivent de toutes manières, etc., etc. — Vous me surprenez, Monsieur, dit M. de Saint-Germain... Au surplus, ily aun moyen aussisimple qu'infailliblepour confondre ceux qui nous décrient. — Quel est-il ? — C'est de devenir meilleur. » Rousseau, tout en pleurs, et subjugué par Tempire de la raison, se jeta au cou de M. de Saint-Germain. « Il n'y a, dit-il, que des militaires qui parlent avec cette franchise. — Puisqu'elle ne vous
offense pas, j'observerai que, plein d'amour-propre, vous êtes puni par où vous avez péché. Vous croyiez avoir tellement étonné les humains^ qu ils allaient vous élever des autels. Vous deviez assez les connaître pour savoir que ce qu'ils approuvent aujourd'hui ils le blâment demain. Si dans vos ouvrages vous aviez eu d'autres vues, vous jouiriez d'une consolation qui vous manquera, et que vous n'aurez jamais. »
M. de Saint-Germain s'exprimaiten parfait moraliste, mais ses consolations éclairées arrivaient trop tard. L'humeur noire et la misanthropie de Rousseau ne firent que croître, sans que toutefois parût s'affaiblir en lui le souci bien compris de sa réputation. Il écrivit quantité de mémoires, de lettres et de réponses justificatives, d'explications et d'appels à la postérité. « Jusqu'à la fin de sa vie, dit M. Buffenoir (i), le philosophe fut préoccupé d'assurer après sa mort la publication de son livre {les Confessions) qui, à ses yeux, constituait la sauvegarde de son honneur et le secret de son génie... Le temps, conclut M. Buft'enoir, n'a fait que consacrer la réputation de cette œuvre unique, qui n'a point vieilli et ne vieillira jamais, car, en écrivant son histoire, Jean- Jacques a raconté celle de l'homme des temps nouveaux, de l'homme tel qu'il est et tel qu^il pense depuis la Révolution. »
L'expression est d'une remarquable justesse : les auteurs et les héritiers de la Révolution se sont révélés, toujours et en toutes choses, les disciples serviles
(1) Jean* Jacques Rousseau lisant ses Confessions, Souvenirs et Documents, par Hippolyte Buffenoir.
de Jean-Jacques. Daas la société contemporaine on voit triompher le jacobinisme, Tanticléricalisme, la prétendue neutralité scolaire, Tindividualisme, Tégolisme, une passion pour le paysage qui est le plus souvent du pur snobisme, une forme de sensibilité qui mériterait plutôt le nom de sensiblerie, une admiration sans réserve pour les nations protestantes et un dédain visible, peu motivé d'ailleurs, pour les nations catholiques, de vagues tendances à un mysticisme sensuel et bizarre, le goût du clair-obscur et la haine instinctive de tout ce qui est sain, catholique et classique.
Je ne crois pas qu'on puisse imaginer un ensemble de dispositions intellectuelles et morales plus fâcheux pour la France et plus contraire à son influence dans le monde. Pendant tout le xix^^ siècle, notre malheureuse pays imita, tour à tour ou en même temps, l'Angleterre et l'Allemagne, deux grandes nations, mais dont le génie s'oppose violemment au génie de la France. Etudions-les, oui sans doute, mais avec circonspection, et mieux encore, avec la préoccupation de saisir toujours le contraste instructif qui existe entre leur tempérament et le nôtre.
C'est précisément ce qu'on n'a pas fait. Dominés les uns par Jean-Jacques et les autres par Montesquieu, les poètes et les orateurs parlementaires ont tout simplement transporté chez nous les mœurs d'outre- Manche oiï d'outre-Rhin. Quand un législateur éloquent a épuisé ou suffisamment développé les raisons intrinsèques sur lesquelles il appuie sa thèse, il ne manque jamais d'employer le classique argument
20 CATJIOLICISME ET ROMANTISME
ex trînçèque devant lequel tombent toutes les objections ; c'est une pratique constante en Angleterre, dit-il. Les érudits et les philosophes citent plus volontiers leurs confrères d'outre-Rhin. Quant aux poètes, ils demeurent fidèles au clair de lune et à Texotisme et aux interminables descriptions.
On m'accusera, vraisemblablement, d'exagérer l'importance historique de Rousseau, en réduisant à peu de chose le rôle de ses lieutenants et successeurs. Mais comme des critériums existent, dont il est en notre pouvoir de faire usage, je ne vois pas pourquoi il serait défendu de dire que le xix® siècle est le siècle de Rousseau.
Voici un poète qui devrait être original, car il reçut du ciel des dons brillants et rares, un poète qui Se crut chrétien et catholique, qui fut mônçie, malgré tout, chrétien et catholique. Je veux parler du grand et cher et, en somme, très sympathique auteur du Crucifix^ que nous apprîmes tous à aimer. Pour s'être dispensé de réfléchir sur les magnifiques sujets qu'il aurait pu traiter avec tant d'ampleur, Lamartine en fut réduit, maintes fois, à copier assez maladroitement Rousseau. Ainsi, le Zac en soi est fort beau ; mais comparez les quelques strophes harmonieuses dontil se compose avec la lettre VII* de la IV® partie de la Nouvelle Héloïse. Le poètea énervé, affaiblilaprosede Rousseau etsèchement résumé quelques-unes, à peine, de ses plus heureuses conceptionspoe'tique8.« Voilà la pierre, dit Saint-Preux à Julie, voilà lapierreoùje m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour ; sur celle-ci fut écrite la
lettre qui toucha ton cœur... Voilà le bord oii d'un œil avide et sombre, je mesurai la profondeur de ces abîmes... Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chantassez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer^ m'attristait. Peu à peu, je sentais augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous... rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. C'en est fait, disais-je en moimême, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. Hélas [ils ne reviendront plus, et nous vivons ! »
Quelque désir que Ton ait d^excuscr Lamartine, il faut bien reconnaître qu'il se laisse prendre ici en flagrant délit de plagiat. D'un fragment d'épopée amoureuse, il a tiré.., une romance. Quiconque voudra rapprocher des œuvres de Rousseau /oce/yn, Le Tailleur de pierre de Saint-Point, Graziella et Raphaël^ en arrivera nécessairement à des conclusions équivalentes. Lamartine se révèle presque toujours l'élève de Rousseau, un élève très brillant, mais négligé.
Victor Hago fut plus laborieux, en même temps qu'il fit preuve d'une habileté consommée dansl'art de mettre en vers impeccables la prose de Rousseau. Au lieu de chanter les Alpes et le lac, ildit les Pyrénées, les monts d^AUemagne, la mer, la mer symbole de son génie. Mais, comme Rousseau, il Ht deTamour des bêtes un dogme, comme Rousseau il poussa jusqu'au paroxysme la haine
iî CATliOLICISME ET ROMANtISMË
de TËglise ; comme Rousseau il prêcha longuement en style germano-prolestant ou apocalyptique ; comme Rousseau, il flagorna la démocratie. Il s'institua le panégyriste officiel* de la Révolution que Rousseau avait annoncée, préparée, et, en quelque sorte, inaugurée.
Chateaubriand lui-même a payé son tribut, — un trop riche tribut, hélas ! — au sophiste de Genève, et, parla faute de Chateaubriand, quelques catholiques se sont laissé entraîner dans un romantisme troublant et malsain.
Rousseau donc inspire, gouverne, ou plutôt tyrannise tout le xix^ siècle : il préside à cette « désagrégation » de Tàme française, dont notre génération est le témoin el la victime.
Môme en ces premières années du xx* siècle, il ne semble pas que le règne de Rousseau soit sur le point de prendre fin. Sans doute, une réaction classique, nationale et partiellement catholique, semble se dessiner en ce moment, mais elle n'a pas encore assez de force ni d'audace. M. Brunetière, par exemple, a réhabilité les classiques ; il a discrédité, dans une juste mesure, les grands hommes du xviii^ siècle, mais il a montré trop d'hésitation en face des romantiques. M. Faguet a suivi la même voie ; il remet en honneur le bon sens français, la psychologie classique, et une manière de raisonner qui n'a rien d'anglais ni d'allemand. Pourquoi s'abandonne-t-il quelquefois k des fantaisies inquiétantes ?
Enfin, M. Brunetière et M. Faguet ne représentent encore qu'une minorité, une minorité courageuse,
distinguée, digne de toutes les sympathies, mais que la force brutale d'une majorité dépourvue de scrupules écrasera peut-être. Ou plutôt non, la minorité deviendra ou est devenue majorité. Qui ne voit que la France, lasse de la domination anglo-germanique, aspire à l'indépendance intellectuelle et religieuse ? Mais aura-t-elle la force de vaincre le triumvirat judéo-protestant et franc-maçon qui s'est installé chez elle et qui Ta réduite au rôle d'esclave ?
C'estprécisémentla question quisepose en ce moment. Les intéressés, c'est-à-dire les Français de France, ne la résoudront à leur profit que sMlsse montrent, enfin, résolus à Faction méthodique et énergique. Le triomphe prolongé de Rousseau, tout le monde en reconnaît limportance etles dangers, mais personne ne songe sérieusement à en arrêter le cours Dans une histoire de la littérature française, en quelque sorte officielle, les professeurs de rUniversité énumèrent, avec une sincérité louable, les méfaitscommispar Jean-Jacques. «Il égare presque tous ses contemporains, car tout le monde comprend la morale du droit au plaisir, et personne ne redoute, malgré l'exemple de Jean-Jacques, la désolante réaction des convoitises exagérées II fait école de héros aussi inaptes à l'action que raisonneurs sur tout, parce que, placés en dehors de la vie régulière et des devoirs qui retiennent et apaisent, ils n'ont que l'occupation de volatiliser leurs concepts et d'exacerber leurs sens à force d'analyser à vide. Ce sont des emportés qui, fils d'un malade et même d'un dément, concenlrent en eux, pour d'incessantes jouissances, tous les mouvements
du monde ; se pardonnent beaucoup, car ils ont la superstition des vertus antiques ; représentent d'ailleurs la foule démocratique qui gronde ou se plaint, étant dépourvue des privilèges du sang et de Tor ; enfin décèlent là folie des grandeurs, propre aux intelligences troublées, et une incomparable tristesse, subtile distinction de ceux qui regardent de haut la vanilé des choses etlafugacité des plaisirs. Saint-Preux est le père de Werther, de René, etc. Le ronian et la poésie de nos jours, avec leur glorification du moi, mesure et juge suprême, supérieur aux entraves des éthiques humaines, et jamais si orgueilleux que dans ses fautes, puisque, par excepiionou inspiration, il aie piquant de déroger à la vulgarité et à l'uniformité de la loi ; tout cela, avec lyrisme, fureurs, désenchantements et larmes, vient de Rousseau. »
Après cette série de constatations très graves, vous attendez, n'est-ce pas ? un verdict précis et sévère. Platon chassait de sa République les poètes inoffensifs. A tout le moins, que le professeur, ayant charge d'âmes, marque d'une note infamante l'écrivain qui corrompt les âmes ou les énerve. La critique officielle n'a pas de ces inquiétudes patriotiques ou humaines ; elle se borne à enregistrer des gains ou des perles purement littéraires. Rousseau fut éloquent et lyrique, il paraît qu'il a retrouvé Dieu, la nature et Tamour, il parle une langue périodique. C^en est assez pour qu'on justifie son apothéose.
De même que le Meschacebé est le père des fleuves, de même Chateaubriand (i) est le père de toute la littérature française, au xix® siècle. Celui qui dirait simplement que les œuvres du grand écrivain ont servi de ihodèle à tous ses successeurs «^ les poètes aussi bien que les prosateurs — celui-là demeurerait bien en deçà de la vérité. Les idées de Chateaubriand, ou du moins les idées qu'il a empruntées à d'autres, notamment à Rousseau, à Chénier, à Bernardin de Saint-Pierre, à Macpherson, inspirent, enveloppent, dominent tous les hommes de ce siècle ; elles immobilisent peut-être, à l'heure quUlest, Télite de notre génération.
On pense bien que je ne puis pas prouver ici, à propos de chaqve écrivain, combien est étroite à la fois et
(1) Le chapitre qu'on va lire ne met nullement en cause la sincérité de Chateaubriand. Je m'occupe non de ses sentiments personnels, mais des résultats religieux et moraux de son œuvre la plus dangereuse et peut-être la plus vivante, à l'heure qu'il est. On peut être sincère d'ailleurs, et se tromper gravement sur les ques* tiens religieuses ; on peut de très bonne foi, et non sans raison, se croire chrétien, même catholique, et porter dans son Ame des sentiments qui viennent en droite ligne du protestant rationaliste Jean^ Jacques. M. Brunetière disait, il y a quelques jours à peine : « L'i' dolâtric du sens propre, » voilà ce que Bossuet a toujours combattu. Or, personne, en France, n'a contribué au développement de cette redoutable idolâtrie autant que l'auteur de René, L'égotismé qui fait tant de ravages autour de nous, nous le devons à René.
N'est-il pas légitime, n'est-il pas nécessaire de remonter à la source du mal ?
complète cette domination du père de René, L'exemple de Lamartine suffira, j'espère.
Lamartine a chanté le lac savoisien, comme Chateaubriand avait chanté le petit lac breton ; il a voulu faire, pèlerin de la deuxième heure, son voyage d'Orient ; il a lutté deux fois avec Milton, sur le terrain épique (Jocelyn et la Chute d'un Ange], deux fois exactement, comme Fauteur des Martyrs et des Natchez ; il a cru découvrir les Alpes, comme René, disciple habile de Bernardin de Saint-Pierre, avait découvert les savanes de l'Amérique; il a remplacé le chef de la prière par Termite du Liban ; il a fait verser des larmes sur Jocelyn, prêtre malgré lui, comme Chateaubriand s'était apitoyé sur Atala, la vierge qui se croyait condamnée par le serment de sa mère à un éternel et involoniaire célibat ; il a chanté en vers harmonieux ce que Chateaubriand avait exprimé dans une prose nombreuse : la mélancolie, la solitude, lahainede lasociété, l'amour idolàtrique et panlhéistique de la nature, le vallon, la cloche, les oiseaux, un christianisme vague, poétique et souvent mêlé de sensualisme.
J'indique seulement ce parallèle ; d'autres pourront le pousser plus loin pour peu qu'ils en aient le loisir. S'ils veulent ensuite appliquer la même méthode de comparaisonàAugustin Thierry, à Victor Hugo, à George Sand, à Alfred de Musset et à bien d'autres, ils obtiendront un résultat à peu près identique. De nos jours même, cette étonnante domination ne semble avoir perdu qu'une très faible partie de son intensité. Si vous en doutez, lisez, en songeant à Loti, le chapitre
du Génie du Christianisme intitulé Otaïti, ou bien encore étudiez la flore et la faune du Meschacebé dans lesquelles le rose, le bleu, le rouge, le mauve, le gris perle, forment de si harmonieuses combinaisons. On pourrait faire bien des remarques piquantes sur les procédé* littéraires chers à M. de Hérédia, à M. Paul Adam et à M. Edmond Rostand et on conclurait, non sans quelque apparence de raison, que les grands hommes de nos jours sont la pelite monnaie de Chateaubriand. Nous nous croyons hardis, inventifs, progressistes ; en réalité, nous sommes timides, rabâcheurs; nous retardons d'un siècle.
Mais moi-même, je prouve laborieusement une thèse évidente et cent fois démontrée ; personne ne doute que le xix® siècle ne soit comme le règne prolongé de Chateaubriand.
Le sujet devient plus délicat, dès qu'il s'agit de savoir quelle est son œuvre capitale et centrale, l'œuvre qui résume le mieux sa pensée la plus profonde et ses sen-\ timents les plus intimes. Les Martyrs^ quoique bien, déçaodés et souvent ennuyeux, étincellent pourtant de sublimes beautés ; les Mémoires d' outre-tombe renfer-' ment un très grand nombre de belles pages ; les divers essais historiques ont déterminé une véritable révolution dans le développement de la pensée française. Et pourtant, toutes ces œuvres n'arrivent qu'au second rang; la vraie question ne se pose qu'entre le Génie du Christianisme et René.
Elle ne se pose même pas chez les catholiques qui, sans aucune hésitation, afljrment hautement leurs pré-
férences pour le Génie du Christianisme^ Ils ont raison en ce sens que le Génie du Christianisme eslToeuvre la plus bienfaisante, la plus chrétienne et peut-être la plus littéraire de Chateaubriand. Mais faut-il la considérer comme la plus importante dans l'histoire de la littérature et de Tàme française ? Au risque de peiner un certain nombre de lecteurs, auxquels je demande en grâce de ne pas me condamner trop vite, je ne crains pas de répondre : non.
A Dieu ne plaise que les chrétiens' de nos jours oublient le bien immense qui fut accompli par l'auteur du Génie du Christianisme. Chateaubriand a pu écrire lui-même : « Les fidèles se crurent sauvés par Tapparition d'un livre qui répondait si bien à leurs dispositions intérieures ; on avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venait de la privation même de ces consolations depuis de longues années... Buonaparte (ceci a été écrit en 1828), qui désirait alors fonder sa puissance sur la première base de la société et qui venait de faire des arrangements avec la Cour de Rome, ne mit aucun obstacle à la publication d'un ouvrage utile à la popularité de ces desseins.... il fut donc heureux d'être défendu, a,u dehors, par l'opinion que le Génie du Christianisme appelait. »
Chateaubriand n'exagérait pas, et s'il revenait parmi nous, il constaterait que la renaissance religieuse inaugurée par le Génie du Christianisme croît, s'étend et se fortifie tous les jours.
Malheureusement, les croyants qui se sont inspirés du Génie n'ont formé, durant tout ce siècle, et ne for-
LBS ORIGCŒS REUGIEUSES ET MORALES DC ROliANTlSME 29
ment encore qu'une minorité. La majorité des écrivains et des lecleors ont puisé des principes de vie morale dans un autre ouvrage du même Chateaubriand^ dans René.
N'ont-ils pas ainsi répondu aux secrets désirs de Tauteur ?
Peat-étre. Les emprunts, les longueurs, les preuves d'une érudition hâtive, les hors-d'œuvre abondent dans le Génie du Christianisme^ attestant la fatigue de récri« vain qui accomplit une tâche glorieuse, mais lourde. On s'étonne de rencontrer^ dans une œuvre d'apologétique, un chapitre sur Galalée, une dissertation sur Héloïse et des extraits dePaul et Virginie accompagnés de commentaires admiralifs. Ilest visible, au contraire, que Chateaubriand a écrit René^ sinon d'un seul jet, du moins sous l'empire d'une pensée unique, dans une sorte de joie maladive. René, c'est Vkme même de Chateaubriand, orgueilleuse, douloureuse et vibrante, qui fait vibrer à son tour presque toutes les âmes qui l'ont connue directement ou indirectement.
Il importe donc d'être fixé sur les qualités et les défauts de ce livre étrange.
On a dit maintes fois, et depuis longtemps déjà, que Chateaubriand est l'élève de Rousseau : je crains tout de même que nous ne le sachions pas assez. Sans doute, il a souvent corrigé, complété, amélioré les doctrines de son détestable maître, il les a presque ^ oui presque — oubliées, le jour où il composa lo (l^mi* du Christianisme et Vltinéraire. Main Rfuif^^ c'oHt du pur Rousseau, c'est Télixir des doctrlnnë morales do Joau- Jacques,
Tout d'abord, à l'exemple de Rousseau, Château- m briand adopte le genre confession^ qui est exactement lit le contre-pied et la parodie de la vraie confession lit- d téraire dont saint Augustin a donné l'exemple. On ne v( sait ce qu'il faut admirer le plus, chez l'évêque d'Hip- y( pone, du tact, de la chasteté d'expressions, ou de la id sincère humilité ; en demandant pardon à Dieu et aux le chrétiens, ses frères, il nous instruit sur nous-mêmes, a^ nous touche jusqu'aux larmes et nous édifie. On ne m ferait pas au Jean-Jacques Thonneur de le mettre, un le seul instant, en parallèle avec saint Augustin, s'il était | en possible de ne pas détailler ici la confession de Chateaubriand. le<
René ne se confesse pas à Dieu ni à TËglise, mais à ex
trois personnes, savoir: le Père Souël, Chactas, et la eu
Nature. Ne croyez pas, je vous prie, qu'en cette grave en
occurrence, je me permette de plaisanter ; lisez plutôt : lia
« La paix de vos cœurs, respectables vieillards, et le « i
calme de la nature autour de moi me font rougir du nii
trouble et de l'agitation de mon âme. » (/e
M. Charles Maurras se rappelait sans doute ces deux jde
malheureuses lignes, lorsqu'il qualifiait Chateaubriand ' le]
de « protestant honteux y>. H).
Il exagérait, soit ; mais nous sommes bien obligés de ^
reconnaître que René parle ici comme Jean-Jacques ;sa
lui-même, dans les Confessions^ ei comme le vicaire 'pr
savoyard, dans V Emile. Au surplus, ce cri d'adoration co
presque panthéistique n'est pas isolé dans l'œuvre de d
Chateaubriand, il revient dans tous ses autres écrits, ''\ comme une sorte de refrain. René, qui, même au
milieu des bons Natchez, n'oubliait pas ses pre'occupalions intellectuelles, écrivit un jour sur ses tablettes : « Me voici seul ; Nature qui m'environnez ! mon cœur vous idolâtrait autrefois ; serais-je devenu insensible à vos charmes ? » Voilà bien Thomme qui, cherchant son idéal, « croyait Tembrasser dans les vents » et <• l'entendre dans les gémisaements des fleuves ». Rousseau avait dit, avant lui : « Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre, pour ainsi dire, dans le système des êtres, à m'identifier avec la nature entière. »
La ressemblance est plus profonde encore, lorsque les deux écrivains, détournant leur attention du monde extérieur, s'appliquent à se considérer et à se définir eux-mêmes. Un critique contemporain (M. Faguet,je crois) a déQni Chateaubriand une ^me de désir ^ modifiant à peine les expressions de René lui-même : « C'était vainement que j'avais espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer celte inquiétude, cette ardeur de désir ({\x\ me suit partout ». Julie, qui incarne, sous des traits féminins, Tâme de Rousseau lui-même, avait tenu un langage identique. Elle avait tout, fortune, mari, enFants, amour, estime, santé, et pourtant elle ne cessait de dire: « Je vis inquiète, je désire sans savoir quoi ». C'est pourquoi elle cherche dans la prière une allégresse en dehors de la matière et du corps et « l'essai d'un état plus sublime qu'elle espère d'être, un jour, le sien ». Elle aboutit alors à un d délire « où toutes les facultés sont « aliénées » et elle glisse ensuite au pessimisme, parce qu'elle ne trouve
le fond de rien, et qu'elle a le mal de penser. René passera par toutes ces phases, très exactement.
La fiction qui fait le fond de René ressemble étonnamment à l'histoire de la Nouvelle Héloïse, Envelopper de théories subtiles et de déclamations vertueuses un amour coupable, c'est bien à quoi se réduit la correspondance de Julie et de Saint-Preux. Il s'agit de trouver un état d'àme dans lequel entrent à la fois la passion et la religion, et qui permette de rendre plus piquante et plus savoureuse, et plus originale, et plus profonde la première^ par des emprunts savants faits à la seconde.
Dans cet art déplorable, Chateaubriand a dépassé son maître. Amélie, pour parler lalangue impeccable et délicate de Racine, a jeté sur son frère René des regards incestueux. Il est déjà très étrange que Chateaubriand ait choisi un pareil sujet. Mais ce n'est pas tout ; il fallait que la religion, dans ce qu'elle a de plus délicat, embellît et rehaussât cette fâcheuse aventure. Amélie entre au couvent, et le jour même de sa profession, déjà recouverte du drap mortuaire, en face de Tautel, elle profère, sous forme de monologue et de prière, la plus inconvenante de ses déclarations d'amour — toujours à l'adresse de son frère. René ne manque pas l'occasion d'esquisser alors une superbe et dramatique scène. « A ces mots échappés du cercueil, Taffreuse vérité m'éclaire ; ma raison s'égare, je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je presse ma sœur dans mes bras, je m'écrie : « Chaste épouse de Jésus-Christ, reçois nos derniers embrassements à travers les glaces du trépas et les profondeurs de Téternité
qui (e séparent déjà de ton frère. » Hé ! oui, l'auteur de René l'emporte ici surTauteur de la Nouvelle Héloise^ parce que le catholicisme perverti se prêle mieux que le protestantisme à ces sortes d'émotions : Optimi corruptio pessima. Depuis Chateaubriand, que d'horribles mélanges de religionetde sensualité nous avons vus se produire I Et comme Chateaubriand, les auteurs de ces mélanges ne paraissent pas se douter le moins du monde de ce qu'il y a d'incorrect dans leurs conceptions.
Enfin, René reçoit de Jean-Jacques toute sa philosophie, cette déplorable philosophie dont on a fait si sou- Yentet si justement le procès.D'après Rousseau, l'homme naît naturellement bon ; s'il se pervertit toujours, malgré cette bonté native, c'est qu'il subit l'influence d'une société corrompue. Toute la sagesse des législateurs et des pédagogues consiste donc à dissoudre la société et à faire rétrograder les individus humains jusqu'à l'état de nature. Redevenons sauvages, en attendant que nous puissions marchera quatre pattes.
Chose triste à dire, Chateaubriand semble avoir pris au tragique toutes ces billevesées. Son René interpelle les nuages ou cause avec les arbres, il écoute les feuilles sèches qui craquent sous les pas, il frémit à l'unisson des cloches, mais il ne se soucie pas d'entrer en relations avec ses semblables. Au contraire, il traverse Paris, « vaste désert d'hommes », comme un voyageur effrayé traverse une forêt peuplée de bêtes féroces. Il s'en va tout droit chez les sauvages, ces bons sauvages, doux, humbles de cœur, charitables, bien-
faisants, qui jamais n'usèrent du tomahawk que pour défendre la justice et la vérité.
Une aussi étrange philosophie suppose un système d'éducation très original. Justement, René était, plus encore que l'Emile de Rousseau, Télève de la nature. Si nous nous en tenions strictement à son autobiographie, nous nous persuaderions que jamais il n'ouvrit un livre ; il aurait eu pour institutrice la seule Nature. « Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons ; puis, les abandonnant tout à coup, j*allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nuit fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage... Nous aimions (Amélie et moi) à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles. Tantôt, nous poursuivions rbirondelle dans la prairie, Tarc-en-ciel sur les collines pluvieuses... »
On pourrait trouver d'autres ressemblances entre Rousseau et Chateaubriand ; mais les preuves que je viens d'indiquer sont peut-être suffisantes.
La paternité intellectuelle de Rousseau ainsi établie, nous avons une entière liberté d^apprécier en ellemême l'œuvre de Chateaubriand, sans crainte d'attrister certains lecteurs. Car, chez les catholiques, on n'étudie pas René ; on ne connaît et on ne veut connaître que l'auteur du Génie du Christianisme, Sentiment noble, délicat et touchant, mais qui risque d'entretenir de dangereuses illusions.
Par quels mérites René s'est-il imposé à l'admiration des grands esprits de ce siècle, au point de les dominer
absolument, de les déformer peut-être et de les immobiliser? A mon humble avis, René n'a qu'un mérite, mais ce mérite est si grand, si étonnant, si prodigieux, qu il Justifie un succès unique dans Thistoire du xix* siècle. René compte un grand nombre de descriptions qui sont toutes de purs chefs-d'œuvre ou, tout au moins, des toursde force. Veut-on quelques exemples ? « Je vois encore le mélange majestueux des eaux et des bois de cette antique abbaye où je pensai dérober ma vie au caprice du sort ; j'erre encore au déclin du jour dans ces cloîtres retentissants et solitaires. Lorsque la lune éclairait à demi les piliers des arcades et dessinait leur ombre sur le mur opposé, je m'arrêtais à contempler la croix qui marquait le champ de la mort, et les longues herbes qui croissaient entre les pierres des tombes. » (Lamartine, Lamennais, Musset et bien d'autres ont copié ou paraphrasé ces lignes.)
« Quelquefois, une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève, par intervalle, dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée.
« Je méditais sur ces menuments dans tous les accidents, et à toutes les heures de la journée. Tantôt, ce même soleil, qui avait vu jeter les fondements de ces cités, se couchait majestueusement, à mes yeux, sur leurs ruines ; tantôt, la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié briséeSi me moniraitles pâles tombeaux. r>
Non, jamais on ne sut mieux peindre les beautés du monde physique.
Remarquez, cependant, que toutes ces descriptions, si admirables en soi, ne sont nullement rattachées les unes aux autres^ Chateaubriand les juxtapose, sans raison aucune, uniquement parce qu'il aime à décrire, parce qu'il sait qu'il décrit merveilleusement, et aussi peut-être parce qu'il se rend compte qu'il ne diflfère du reste des hommes que par son incomparable génie descriptif. Aussi nous promène-t-il, sans dire gare, des montagnes d'Ecosse au cratère de TEtna ; il chante ou décrit ritalie et la Grèce, les ponts de Parisetle clocher de son village.
Il ne faudrait pas chercher, dans René, autre chose que de magnifiques descriptions. La psychologie de Chateaubriand est à peu près nulle; tous les détails des mises en scène qu'il affectionne choquent par leur invraisemblance ; les déclamations se succèdent presque sans interruption. Cet homme, dont on ne saurait contester le génie, fait très solennellement, sur la vie de Tàme, des remarques enfantines. « Mon jeune ami, s'écrie Chactas avec conviction, les mouvements d'un cœur comme le tien ne sauraient être égaux... » La profondeur de cette remarque n'a rien d'excessif; mais, comme elle émane d'un sauvage, on a le droit de penser que peut-être Chateaubriand fait ici de la couleur locale. Hélas ! il est plus superficiel encore, et il se trompe plus lourdement, lorsque lui-même il apprécie les Natchez : « Heureux sauvages ! oh ! que ne puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours 1 Tandis qu'avec si peu de fruit je parcourais tant de contrées, vous assis tranquillement sous vos chênes, vous
laissiez couler les jours sans les compter. » Chateaubriand se représentait donc les Peaux-Rouges comme autant de Tityres s'assemblant sous les chênes, pour consoler en chœur le jeune Mœlibée chassé d'Europe par la nostalgie du désert. Il n'y a pas lieu de s'en étonner quand on se rappelle ses remarques sur la RéTolution :« Jamais un changement plus étonnant et plus soudain ne s'est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité des mœurs, tout était subitement descendu à la souplesse de l'esprit, à la corruption. » Qui ne sait, cependant, que les causes de la Révolution furent lointaines et profondes?
Quelquefois, Chateaubriand pousse l'amour de l'obscurité et de la banalité solennelles jusqu'à tomber, sans s'en apercevoir d'ailleurs, dans le plus pur pathos. Ces mauvais passages nous choquent d'autant plus qu'ils sont presque toujours étroitement rattachés à d«*s descriptions magnifiques de dessin et de couleur. « Sur les monts de la Galédonie, le dernier barde qu'on ait ouï dans ces déserts me chanta les poèmes dont un héros consolait jadis sa vieillesse. Nous étions assis sur quatre pierres rongées de mousse ; un torrent coulait à nos pieds ; le chevreuil paissait à quelque distance parmi les débris d'une tour, et le vent des mers sifflait sur la bruyère de Cona. Maintenant, la religion chrétienne, fille aussi des hautes montagnes, a placé des croix sur les monuments des héros du Morven, et touché la harpe de David au bord du même torrent où Ossian fit gémir la sienne. Aussi pacifique
que les divinités de Selma élaîent guerrières, elle garde des troupeaux où Fingal livrait des combats, et elle a répaudu des auges de paix dans des nuages qu^babitaient des fantômes homicides. »
A-t-on jamais vu phœbus plus prétentieux ? Mais les quatre lignes dont se compose la deuxième phrase de ce morceau font de Chateaubriand Tégal des plus grands peintres. Taine dirait peut-être : « J'aimerais mieux avoir écrit ces quatre lignes que d'avoir gagné une bataille. »
C'est pourquoi il est nécessaire et de lire René avec une attention éveillée toujours, et d^en parler avec courage. Quand Chateaubriand, tout Chateaubriand qu'il est, déclame comme le moins habile d*entre nous, disons : il déclame, et quand il pose, disons : il pose.
Cela ne lui arrive que trop souvent. Il se détaille en quelque sorte devant la postérité, il se vante sans mesure, il prend des attitudes, et il n'a pas Tair de soupçonner qu'il est tout simplement ridicule. 11 vous dira, par exempJe, s'appropriant le mot de Marins : <i Je m'en allai m'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce. » Il dira encore : « Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de votre pitié ; mais, quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre une image de son caractère et de son existence ; c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la
LES ORIGINES HELlGIEUâES Et MORALE^ DU HOMANÎISME 39
fois immense et imperceptible et un abîme ouvert à mes côtés. »
Un homme qui tient un pareil langage n'a pas le sens du ridicule. SMl ne soulève pas un rire inextinguible, c'est que ses élèves ont faussé notre jugement et notre goût. Le pontifiant charlatanisme de Victor Hugo fait paraître Chateaubriand modeste par c imparaison : il ne le justifie pas. Qu'on me pardonne d'insister sur ces travers — en apparence légers — d'un grand esprit I Chateaubriand est responsable, jusqu'à un certain point, de toutes les niaiseries littéraires que le culte du moi inspire à ses successeurs.
Il est responsable de bien d'autres erreurs ! René contient le germe de presque toutes les maladies religieuses et morales qui sévissent sur les confins de la religion et de la littérature : il constitue aujourd'hui même le manuel théologique et mystique d'un grand nombre de nos contemporains. Dieu sait ce que valent celte théologie el ce mysticisme.
« Les dimanches et les jours de fête, disait René, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple Thomme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon àme naïve Tinnocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion et la délectable mélancolie des jours de ma première enfance. »
Je ne demanderai pas pourquoi M. de Chateaubriand,
au lieu d'aller au temple, comme les hommes des champs ses voisins et amis, demeure appuyé contre le tronc de son ormeau. Mais, remarquez, je vous prie, Tétrange classification établie par René. Au temps de Bossuet, on disait que la religion est le tout de rhomme. Sous le règne intellectuel de Chateaubriand, la religion arrive bonne troisième, parmi les formes essentielles de la vie morale, après Tinnocence des mœurs champêtres et le calme de la solitude, avant la délectable mélancolie des souvenirs de la première enfance. romantisme, voilà bien de tes coups !
La mort elle-même doit se soumettre à Testhélique de René, en confondant la bonne théologie du temps jadis. « Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre immortalité ? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers ? D II y a du vrai dans cette observation dont s est peut-être inspiré Lamartine dans son Crucifix :
De son pieux espoir son front gardait la trace. Et sur ces tsaits frappés d'une auguste beauté La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté.
Le sentiment qui inspire Chateaubriand et Lamartine esta la fois très beau et très respectable. Mais, de grâce, laissons'le dans le domaine de la poésie, ne le faisons pas entrer de force dans Tapologétique. Hé ! sans dou'e, il y a dans la tombe, comme le dit René, une
grande vision de réternité. Toutefois il serait imprudent de faire dépendre cette vision de la beauté d'un visage humain, il arrive que de très honnêtes gens ei de fervents chrétiens ont le visage décomposé ou horriblement meurtri après leur mort. Cet accident nous privera-t-il de la vision de l'éternité ? Bossuet n'avait pas de ces scrupules en face de la mort. Loin d'embellir le cadavre, il nous faisait assister à sa décomposition, il le représentait à nos yeux quand il était devenu un je ne sais quoi qui n'a plus de nomdans aucune langue. Et c'est ainsi qu'on prouve Timmortalité de Tàme ! Avec les petites habiletés oratoires ou poétiques de Chateaubriand, on risque de se fourvoyer ; les apologistes, ses admirateurs, en ont fait, maintes fois, la fâcheuse expérience.
Les mêmes tendances plus ou moins inconscientes qui portent un écrivain à embellir la mort, l'incitent k dégrader savamment Taustérlté de la vie monastique. René laïcise les couvents ; lien fait de simples maisons de retraite. « Les Européens, dit-il, incessamment agités, sont obligés de se bâtir des solitudes. Plus notre cœur est tumultueux et bruyant, plus le calme et le silence nous attirent. »
De cette déclaration romantique rapprochez, je vous prie, la comparaison établie par saint Basile entre les anachorètes et les cénobites : « La vie solitaire, dit le grand législateur des monastères chrétiens, la vie solitaire n'a q^u'un but, sa propre utilité. Mais la charité n'y a point l'occasion de s'exercer. Nous ne pouvons, si nous vivons àl'écart desautreshommes, nous réjouir
avec les heureux, ni pleurer avec ceux qui souffrent. Notre-Seigneur a lavé les pieds des apôtres : vous qui êtes seul, qui laverez-vaus ? A qui rendrez-vous service ? Aux yeux de qui serez-vous volontairement le dernier?... Car comment s'exercerait-il à Thumilité, celui qui n'a personne devant qui s'humilier ? A qui fera-t-il miséricorde, celui qui n'a point de prochain ? Comment apprendra-t-il la patience, celui aux volontés de qui personne, ne s'oppose ? Servir Dieu en commun est le plus conforme à Tesprit de l'Ancien comme du Nouveau Testament (i). »
Pauvre René ! il rêvait d'une solitude orgueilleuse, mélancolique et misanthropique. On lui eût offert, s'il eût franchi le seuil de l'un de ces monastères si mal connus, le support mutuel, les pratiques de Thumilité, la joie de vivre toujours avec des frères. Quant bônum et quam jucundum^abitare fraires inunum\ Mais ce seuil, René n'a jamais voulu sérieusement le franchir. Il-paraitque, dans l'inlimité, il jugeait très sévèrement ces mêmes monastères qu'il a l'air de défendre de vaut le Père Souël, devant Chactasetpeut-être devant tous les incrédules de son temps. Amélie lui écrivait, en effet : « C'est à présent, mon cher frère, que je sens bien la nécessité de ces asiles, contre lesquels je vous ai vu souvent vous élever. »
Un tel reproche ouvre un jour singulier sur la logique et le sérieux de René.
Amélie, du reste, qui se pose comme TAntigone in-
(1) Saint Basile. Regulœ fusius tractatœ.
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tellectuelle de s»n frère, devrait bien commencer par se guérir elle-même. Elle se fait de sa vocation, de ses vœux, une idée assez étrange qu'elle a négligé sans doute de soumettre à ses supérieures : « C'est ici (le couvent) que la religion trompe doucement une àme sensible. » Une âme sensible I nous connaissons trop bien ce prétentieux jargon, qui nous reporte aux plus mauvais jours de notre histoire nationale et de notre littérature. Qui n'avait pas une âmesensible entre 1770 et 1793 ? La Sophie que M. Anatole France a si finement crayonnée dans l'Aube s'exprime comme Amélie, la religieuse, u Je lui parlai avec toute la sensibilité de mon âme. Vous savez que mon père m'apprit à lire dans le Contrat social et dansTEvangiie. Un jour, dans nos promenades, il me montra Jean-Jacques. Je n'étais qu'une enfant, mais je fondis en larmes en voyant le visage assombri du plus sage des hommes. »
Ce fut Un beau temps pour les marchands de mouchoirs et aussi, malheureusement, pour les professeurs d'incrédulité. La larmoyante Amélie pourrait bien n'avoir pas la foi. Chateaubriand, qui connaît la valeur des mots, autorise toutes les suppositions, lorsqu'il faitdire à sa sœur revêtue du costume religieux que la religion trompe une âme sensible. Voulez-vous savoir ce qui se cache sous ce verbe tromper élisez ce que Renan écrira plus tard sur le même sujet :
Entre Carmenta, portant un vêtement noir serré à la taille, rappelant pour la coupe les robes des Vertus de François d'Assise, dans le tableau de Sano di Pietro. Enorme chevelure noire, à trois étages, retenue par des bandelettes rouges.
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