‹ Catholicisme et romantismeChapitre 12 sur 33 · LA POÉSIE DE L'AME CUEZ LES ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DE L'AME CUEZ LES ROMANTIQUES

rations psychologiques, de joie et de tristesse. Naturellement, la tristesse domine, une tristesse langoureuse qui s'épanche en plaintes mélodiques ou harmoniques. N'esl-ce pas là comme le fond moral des pages les plus belles et les plus célèbres dont se glorifie, à juste titre, le romantisme ? Olympio se sent Tâme triste comme une tombe, parce qu'il découvre combien vile nous sommes oubliés, non seulement par les hommes, mais même par les choses que nous croyons noires et incapables de changement.

Nature au front serein, comm« vous oubliez I

Les deux amants du Lac veulent jouir et surtout rendre leur bonheur durable; mais le bonheur leur échappe et fuit d'une fuite éternelle. Le jeune héros des Mit^f demande des consolationsà la Muse, au Sosie créé par son imagination, à TAmour; mais ni la Muse, ni le Sosie, ni l'Amour ne peuvent le consoler. Vigny interpelle Dieu et le somme déparier; mais Dieu garde toujours le silence, et Vigny envoie à Dieu l'expression d'un dédain qui n'estpas dissimulé. M. Sully Prudhomme dit en vers délicats l'histoire touchante d'un vase qui fut brisé d'un coup d'éventail. Par où lecteurs et lectrices comprennent que des cœurs s'obstinent à ne pas mourir dans te monde, encore qu'ils soient meurtris et brisés par une main aimée. Cependant, ô poète, vous pourriez peut-être les consoler ces cœurs, leur parler d'un Dieu crucifié et de sa Mère, la consolatrice des aflligés ? — Non, répond le poète, ils sont brisés, n'y touchez pas. — N'y touchez pas I C'est donc qu'ils

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aiment leur brisure? — Vou8 Pavez dit, ils aiment leur brisure.

Tels apparaissent les lyriques du romantisme^ isolés dans leur douleur et fiers de leur isolement, ramenant tout à eux-mêmes, aussi indifférents que possibleà tout ce qui n'est pas leur moi. Ils parlent rarement de leurs devoirs, mais ils ne cessent de chanter ou de crier leur droit au bonheur.

De cette attitude prise par les romantiques, avec infiniment plus de raison que de la Grande-Ourse si mal vue par M. Sully Prudhomme, on peut dire qu'elle n'a pas Tair chrétien. Sans doute, de grands poètes ont décrit, avant les romantrques, et mieux que les romantiques, les souffrances de Tàme. Mais ces souffrances se présentent en harmonie avec Tordre universel, avec la volonté de Dieu; elles ont des causes précises, elles ne sont pas à elles-mêmes leur objet, elles ne s'étalent pas, elles se cacheraient plutôt. Alceste, quand elle dit adieu à la lumière du jour, ne sait pas que nous la voyons et que nous Tentendons ; elle est naturelle, elle est vraie, elle échappe au soupçon d'orgueil. Qu'elle pleure, sa douleur n'a rien de langoureux, ni d'égoïste, ni de théâtral : il est légitime qu'elle pleure, elle ne peut pas ne pas pleurer. Il en va de même du vieil Horace et de Polyeiicte et de presque tous les héros ou héroïnes classiques. Yictor Hugo déclamant ses graves soucis, costumé en mage, Lamartine tressant des couronnes à Elvire, Musset à la recherche d'un sanglot immortel, tout cela, c'est de Tattitude.

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Les romantiques mn reprocheront sans doule de méconnaître Tessentielle différence qui existe entre la poésie dramatique et la poésie lyrique. Celle-ci n'esteile pas subjective et nVt-elle pas pour objet principal, sinon unique, le déploiement du moi ?

C'est vrai ; mais si les prophètes hébreux, qui sont les maîtres du lyrisme, affirmaient, avec tant d'éclat, leur personnalité, c'était sans y songer. Ils défendaient les droits de Dieu, ils corrigeaient le peuple, ils protestaient contre la domination étrangère, et il se trouvait qu'en remplissant ces diverses fonctions, ils manifestaient la supériorité de leur personne. Prophète, à proprement parler, signifie bouche : les prophètes n'aspiraient qu'à être les représentants, les interprèles du Dieu d'Israël. Les romantiques, au contraire, prennent toujourspour point de départ leur moi, et invariablement ils reviennent à ce moi. Un lel parti pris n'a rien de bien chrétien, que je sache.

Cependant, la poésie de Tàme des romantiques ne cesse d'affirmer ses très hautes prétentions religieuses. <c II faut, nous dit-on, que le poète étende son être vers la nature et vers le divin ; le caractère de son idéal est nécessairement dans réternel et dans l'infini. Dans les ouvrages romantiques où il n'y a point d'idées religieuses, sous Tacception vulgaire du mot, il y a des sentiments qui préparent à la religion. -» La gravité et la portée de ces paroles n'échapperont à personne ; il s'agit seulement de savoir jusqu'à quel point elles sont justes.

En fait, la plupart des grands romantiques du

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XIX® siècle sont faiblement religieux, quelle que soit d'ailleurs leur obstination à employer des formules religieuses ou mystiques. Lamartine incline tantôt vers le théisme inquiétant de Rousseau et tantôt vers une sorte de panthéisme idéaliste, Hugo professe quelquefois un déisme d^une écœurante vulgarité et plus souvent un panthéisme qu'ont jugé profond, Vigny est un schopenhauérien de la veille, Leconte de Lisle combine le néopaganisme et Tanticléricalisme. Aucun d'eux n'a étudié sérieusement le catholicisme, sa doctrine, sa morale, son histoire, sa vie.

Au contraire, Racine recouvrait d'épithètes grecques ou latines un état psychologique qui était le plus souvent très chrétien. Iphigénie et Junie sont déjeunes religieuses qui ne reculent pas un seul instant devant l'immolation ; Phèdre, c'est une de ces pénitentes austères, distinguées et intelligentes, qui rachetèrent, par de longues annéesd'expiatioQ, un passé coupable. Entre les veuves de la primitive Église et TAndromaque racinienne, si pure, si douce, si dévouée, si détachée de toutes choses, la différence n'est point très grande. Et je ne parle pas des jeunes filles du chœur, ni d'Esther, ni de Josabeth, ni de Joad, lequel s'exprime quelquefois comme Bossuet, et le plus souvent comme Isaïe.

Non seulement nos moyenâgeux romantiques sont inférieurs aux classiques, — je ne m'occupe ici que du point de vue religieux, — mais ils ne supporteraient même pas la comparaison avec les plus grands de ceux qu'on a eu le tort d'appeler et qu'on appelle encore les païens. Sophocle, lorsqu'il traite la question de Tinter-

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vention divioe dans les choses humaioes, a un tout autre ton que Lamartine, développant — pour faire plaisir à sa mère — le thème de Timmortalité de Tâme. Le problème de rexpialion et de la souffrance accable en quelque sorte Ta me de Sophocle : il tourmente Tâmed'Ëschyle, il passionne Tesprit curieux d'Euripide. Proméihé^^V Oreslie, Anligone^ Œdipe à Colone^ Alcesle^ œuvres graves, sincèrement et profondément religieuses, témoignent que les Hellènes de la grande époque connaissaient, au moins d'une Façon indirecte, la révélation primitive, et qu'ils attendaient la grande révélation de l'Évangile. Antigone annonce les vierges chrétiennes, comme la Vierge honorée par les Druides annonçait le culte de Marie, mère de Dieu. Et en regard de toutes ces beautés religieuses du drame grec, que de sottises et de niaiseries et de vulgarités prétentieuses on pourrait aligner avec, au-dessus, cetle éliquelte générale: Extraits de Hugo, ou de tel grand poète qu'on serait surpris de trouver dans la société de Hugo.

Toutefois, il est possible que le romantisme, si pauvre lui-même de pensée et de théologie, ait servi de véhicule à l'idée religieuse. D'abord, il a débarrassé la France du voltairianisme et de cette déplorable sécheresse d'âme qui est si voisine de TininteUigence. « La mode se mit du parii de l'éternité », et solennel fut un mot dont les manifestes romantiques se parèrent volontiers, celui par exemple de la Muse française : « A cet enseignement funeste des écoles, dont la tendance philosophique doit nécessairement finir pas être irréligieuse, nous voulons opposer un enseignement public

et soleanel... Tout devient solennel dans les lettres. » La Muse française disait vrai, trop vrai peut-être, car enfin il ne faudrait pas condamner absolument toutes les formes d'ironie dont quelques-unes ont reçu droit de cité^ dans la liltérature la plus haute et la plus grave, et même dans la littérature sacrée.

Mais, ici, se pose une question délicate, très déllcale . et 1res importante à laquelle cependant on peut trouver une solution. Celte poésie d'âme, telle qu'on la présentait à la France, ne remontait-elle pas à des origines , protestantes et anticatholiques ? « La lecture des bons ouvrages de Kant, de Schubert, de Klopslock, de Schiller, de Goethe, de Novalis, excite en nous, dit Anot, une impression profonde et solennelle, assez semblable à celle que nous cause la vue des temps du moyen âge. » Kant et Goethe 1 mais c'est toute TAUemagne moderne. Or, à Kant et à Goethe, il faudrait joindre le Genevois Jean-Jacques et l'Anglais Byron et l'Anglais Shelley el tous les lakistes.

Après avoir subi, pendant deux siècles, le règne intellectuel de la France^ les nations protestantes prenaient Toffensive et lui imposaient, à leur tour, leurs manières de penser et de sentir. La poésie d'âme créée par le romantisme aboutit normalement à ce panthéisme mystique et individualiste, presque anarchiste, qui prospère, à l'heure présente, en Suède, en Hollande, dans TAUemagne du Nord, en Angleterre, en Suisse et aux Etats-Unis. Ecoutez-les, tous ces bardes et ces docteurs exoliques; ils ne savent que redire le même couplet néo ou pseudo-kantien et romantique. Si ce

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romantisme avait défiaitivement triomphé, c'en était fait du catholicisme en France.

Mais Tinvasion étrangère a trouvé une résistance inattendue dans les instincts profonds et irréductibles deTâme française. Entre le romantisme et la France un malentendu se produit qui éclate d'abord chez les poètes, en cris d'une discordance stridente et qui se perpétue, jusqu'à nos jours, sous des formes nouvelles.

Voyez, par exemple, Alfred de Musset qui élait né si Français. Il rime d'abord en l'honneur du clair de lune ; il pleure, durant plusieurs nuits, très sincèrement, mais un peu bruyamment, et non sans efforts pour prolonger son attitude. Comme il a beaucoup de naturel et d'esprit, il ne tarde pas à s'apercevoir de son erreur et il casse les vitres de la grande boutique romantique. Ne trouvant pas, malgré tout, sa véritable voie, il s'en prend à toutes ses connaissances, il injurie Voltaire et le xix® siècle, il interpelle les moines avec un mélange de sympathie et de colère, et finalement, il reconnaît qu'il a manqué sa vie :

J*ai perdu ma force et ma vie.

Et mes amis et .ma gaieté, J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

Chez Lamartine, bien «que voilée sous la pompe et l'harmonie du langage, la contradiction est aussi évidente. Il a adoré tour à tour la nalure et le Dieu de Jean-Jacques et le Dieu des chrétiens ; il a chanté ses espérances immortelles et son absolu désespoir ; mais

je croîs bien que si oa faisait un dénombrement exact de ses vers, c'est à Tinspiration panthéistique que reviendrait la plus grosse part. EnfiD, il convient de remarquer que Lamartine, qui a voulu être homme d*Etatet financier, n*a jamais consenti à se considérer comme un simple poète. Les critiques ont attribué cette innocente manie à la fatuité ou à la paresse. Ne faudrait-il pas voir autre chose dans cette modestie persistante d'un auteur qui n'était pas naturellement modeiste? Lamartine sentait que toutes les forces poétiques de son âme, qui étaient très grandes, se heurtaient à je ne sais quelle force mystérieuse qui en arrêtait l'essor. Aujourd'hui, il est plus facile d'y voir clair, et avec une certitude presque absolue, la critique a le droit de dire : Lamartine n'a jamais pu établir une parfaite harmonie entre les aspirations catholiques de son âme et les idées anglo-allemandes de son temps.

Chez Victor Hugo, le conflit entre le romantisme et le tempérament national prit des proportions homériques. Sans doute, le génie du poète a des points de contact avec le romantisme, s'il est vrai toutefois que le romantisme ait le monopole du paysage. Mais peu d'humains^ j'imagine, sont nés moins bien doués que Victor Hugo pour le mysticisme etla métaphysique. Victor Hugo avait du sang de Boileau dans les veines. Mieux renseigné sur lui-mjême,il n'eût pas manqué de dire avec le vicomte de Saint-Chamans : « J'ai quelquefois une impatience indicible de descendre de la hauteur où je m'élève avec elle (M"»® de Staël); et quand

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je me suis perdu quelque temps dans celte fantasmagorie rêveuse^ idéaliste, romantique, mystique, métaphysique) enthousiaste et infinie, sije trouve quelqu'un qui vienne me dire bonjour ou bonsoir, j*éprouve un bien-être. i> Peintre génial des beautés de la nature et des décors de Thistoire, Victor Hugo a obtenu quelques succès dans ce qu'on pourrait appeler la grosse psychologie populaire. Mais, à la suite de M"*® de Staël et de quelques autres, il a voulu s'essayer, le malheureux poète, dans la haute métaphysique sentimentale. C'est, quoi qu'en dise M. Renouvier, une déplorable méprise.

Pendant que les poètes s'épuisaient à la recherche de la poésie d'âme et s'irritaient des insuccès partiels dont ils avaient conscience, sans en comprendre la cause Jes gens de France, eux, prenaient au sérieux les homélies mystiques de leurs bardes à demi convaincus. A force d'entendre dire : <c Soyons religieux, soyons religieux, » ils s'appliquaient consciencieusement à devenir religieux. Oui, mais leur sang ne chantait pas une chanson protestante ; les Français qui veulent être religieux s'affirment naturellement catholiques.

Telle est la grande contradiction religieuse que renferme le romantisme. La poésie d'âme qui nous venait des lacs d'Ecosse ou des vallées d'Allemagne devait conduire logiquement ses adeptes au panthéisme protestant ; en fait, elle a favorisé dans une certaine mesure, le catholicisme français. Si Jean-Jacques et M™' de Staël revenaient au mande, ils n'éprouveraient

pas une médiocre surprise en voyant les conséquences de leurs prêches très hérétiques.

Entre le romantisine et Tâme française l'opposition n'a fait que s'accentuer, depuis le commencement du XIX* siècle. Carie réalisme et le symbolisme idéaliste — ces deux, frères ennemis — sont bien les fils authentiques du romantisme. Exception faite de Balzac qui eut des intuitions géniales et qui échappe d'ailleurs à toute classification, les écrivains qui appartiennent à ces deux écoles se sont, montrés peu 'originaux et, littérairement parlant, timides, sinon routiniers. G'e^l pourquoi ils se sont laissé absorber par le développement de ce qu'il y a de plus mesquin ou.de plus bas dans les. ambitions psychologiques du romantisme. . Ces messieurs recherchèrent l'art pour l'art, l'impassibilité esthétique, la méthode documentaire ; ils se complurent dans l'outrance de certaines descriptions reprodaites plusieurs milliers dé fois, chaque année : ils crurent concilier, en eux, l'amour du mysticisme et le goût de la corruption faisandée ; ils se firent commissaires-priseurs, charcutiers, mineurs, chauffeurs, touristes, orfèvres, musiciens. Ils en oublièrent l'habitude de penser et Tart d'écrire. Toutes ces extravagances littéraires, en effet, il ne serait pas impossible de les. rattacher à quelque principe mal compris du romantisme.

Est-il besoin de dire que la France catholique se désintéressait absolument de tous ces tours de force ou les prenait en horreur? Elle construisait des églises, des hôpitaux, des écoles, elle organisait des missions,

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mais jamais, non jamais, elle ne pouvait reconnaître son image dans les productions de la littérature contemporaine. De temps à autre, un romancier daignait écrire une page presque chrétienne. Cette page faisait aussitôt le tour de toutes les revues et de tous les journaux catholiques, elle fournissait un canevas de péroraison sensationnelle à un grand nombre de prédicateurs. Enfin, durant ces dernières années, un mouvement littéraire d'une incontestable importance s'est déclaré parmi les littérateurs français : la renaissance catholique qui a marqué la fin du xix* siècle comptera dans 1 histoire.

Faut-il chanter un hymne de reconnaissance en Thonneur du romantisme ?

Hélas I non seulement le romantisme n'est que pour très peu de chose dans les conversions que Ton sait, mais les écrivains les plus remarquables de nos jours se révèlent de plus en plus classiques. Très classique est M. Brunetière, très classique M. Faguet. Classique malgré tout, M. Jules Lemaître. C'est peut-être M. Paul Bourget qui demeure le plus attaché à certaines traditions romantiques. Cependant, ses derniers ouvrages accusent une tendance très marquée vers ce qui est clair, logique, français. Quant à notre cher François Coppée, il a subi Tinfluence de Victor Hugo ; et il ne pouvait pas ne pas la subir ; mais il a Tesprit net, vif, porté à une certaine ironie douce et agréable, il a l'âme fine et délicate ; il est classique. La remarque, si je ne me trompe, a son importance. L'âme catholique de la France n'a pu s'exprimer que par l'intermédiaire

d'ua groupe d'écrivaias afiTranebis, ou qui tendent à s'aiïranchir des traditioos romautiques.

Une seconde el importante observation qui pourra servir, en quelque sorte, de contre-épreuve nous est fournie par les œuvres de Renan. Renan, surtout à la fin de sa vie, s^est appliqué à écrire purement comme les classiques. Mais il n'en a pas moins introduit le romantisme à la George Sand dans l'exégèse : il a toujours professé une haine implacable contre le xvii® siècle catholique ; il a voulu donner une forme française au mysticisme panthéiste des Allemands ; il a essayé de rédiger pour la postérité la philosophie du romantisme. Classique de tempérament et d'éducation, Reoan a vu dans le romantisme un remarquable engin de guerre contre TËglise. Joignez qu'il jugeait assez exactement l'état psychologique de ses contemporains. Le voltairiaDisme étant mort, et bien mort, les Français, comme tous les autres hommes, allaient redevenir et ils redevenaient, en effet, religieux. Renan se rendait très bien compte que ces tendances aboutiraient, tôt ou tard, au catholicisme. Il s'agissait de faire dévier ce mouvement, de le détourner du catholicisme et de le diriger vers une incrédulité d'allure pieuse. Renan croit parachever Tœuvre de Rousseau, de M°*® de Staël, de George Sand, en proclamant le triomphe du romantisme sur l'esprit classique Écoutez-le :

« Une lillérature qui, comme la tienne, 6 Athéna, serait saine de tout point, n'exciterait plus maintenant que l'ennui.

« Tu souris de ma naïveté. Oui, l'ennui... Nous

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sommes corrompus, qu'y faire ? J'irai plus loia, déesse orthodoxe ; je te dirai la dépravation iutime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de Tennui. Le monde est plus grand que tu ne crois.

« Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein ; ta tète plus large embrasserait divers genres de beauté. »

Cette fois, du moins, Renan a parlé un langage net ; à tous, amis et ennemis, il a montré dans le romantisme l'auxiliaire de ses haines anticatholiques.

Renan, dira-t-on, repoussait le culte d'Athéna parce qu'il voulait conserver le culte de Marie. « On y chantait (dans les temples chrétiens) des cantiques dont je me souviens encore : « Salut, étoile de la mer... reine de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes » ; ou bien : « Rose mystique. Tour d'ivoire. Maison d'or. Etoile du matin... » « Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond... » Je crois bien que des jeunes gens à demi chrétiens ou des hommes du monde peu versés dans la connaissance des choses de l'Eglise peuvent goûter, en lisant ces lignes, un plaisir qui n'est peut-être pas blâmable. Il y a tant de naïveté religieuse chez nombre de nos contemporains qui passent pour habiles ! Mais lorsqu'un écrivain comme Renan, après avoir bafoué le dogme, la hiérarchie et la morale catholiques, ose s'attendrir, à ce

point, sur les beautés de notre liturgie, il commet un sacrilège pire, assurémient, que la plus inconvenante des polissonneries de Voltaire. Judas baisait le divin Maître pour donner le signal aux bourreaux; M. Renan essaie de faire siennes les prières créées par les saints et les martyrs, afin de les livrer comme une sorte d'amusement esthétique à ceux dont il a détruit la foi et la règle de vie. Et, par malheur, il se trouve que ces jouissances psychologiques ne diffèrent pas sensiblement de la poésie d'âme chère aux romantiques.

Il semble, dès lors, qu'une conclusion fâcheuse s'impose à nous. « Puisque la poésie d'âme romantique est malsaine, il faut condamner la poésie d'âme et renoncer aux beautés dont elle est la source. »

Il faut ne renoncer à rien de ce qui est beau et de ce qui est vrai. Mais pourquoi ne dirions-nous pas aux défenseurs du romantisme que leurs prétentions sont un peu bien exclusives ? Les âmes immortelles et vivantes que nous devons au génie de leurs grands maîtres ne sont ni très non^breuses, ni très intéressantes en soi, ni surtout très édifiantes. Werther, Rolla, Olympio, René, Elvire, Adolphe, Eloa, Jocelyn ne vivent pas d'une vie normale. Tristes, étroitementégotistes,unpeu phtisiques, tous ces êtres inutiles et qui ne se rattachent à la société que pour la maudire, sont prédestinés vraisembUblement à une mort littéraire prématurée. Rodrigue, Horace, Auguste, Polyeucte, Andromaque, Iphigénie, Acomat, Joad vivront éternellement, et éternellement ils enseigneront aux hommes la force morale, ou l'héroïque résignation, ou la délicatesse. Il est

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