LA POÉSIE DE L'ÀME CUEZ LES ROMANTIQUES
permis de penser qu'avant longtemps on se moquera de René et de sa famille, ou qu'on les oubliera.
Mais il est très vrai qu'ils Ontcréé une certaine poésie d'âme. Si Ton veut bien ne pas trop tenir compte de la définition vague, très vague et d'ailleurs symphonique et gracieuse que j'ai citée plus haut, cette poésie d'âme se réduit à deux éléments, assez simples. On pourrait la définir : une mélancolie consciemment ou inconsciemment maladive et parfois sensuelle qui s'épanche , en descriptions. Notez bien que les romantiques ont gâté ou amélioré ou adapté à des combinaisons nouvelles des procédés qui existaient déjà ; ils n'ont rien inventé. Les grands classiques savent exprimer des réalités purement psychologiques, et souvent, grâce à Dieu, des sentiments qui n'ont rien que de très pur. Ecoutez Bossuet : « Mais, mes sœurs, cette belle lumière de virginité établit tellement son siège dans l'âme qu'elle rejaillit aussi sur le corps et le sanctifie. Et de quelle sorte ? G'e3t, dit l'admirable saint Basile, que cette virginité spirituelle et intérieure se peint elle-même sur le corps comme le soleil dans une nuée ; et par cetle chaste peinture, elle consacre cette chair mortelle. De là vient qu'elle se doit répandre par tout le corps, parce qu'elle remplit tout le cœur : et c'est ce qui fait dire au même saint que tous les sens d'une vierge doivent être vierges : Virgines esse sensus virginis oporiet. En eflFet, ne voyez vous pas qu'il se fait comme un ^mariage entre les objets et les sens ? »
Je ne crois pas qu'aucun poète du xixe siècle ait jamais aussi bien formulé le principe essentiel du romantisme.
Seulement, les romantiques Tont exagéré ce principe et faussé, en renversant Tordre des proportions entre les objets et les sens : ils ont tout sacrifié aux objets. Victor Hugo, par exemple, veut chanter un chant d'amour. 11 décrit d'abord, en quelques centaines de beaux vers, de très beaux vers, un château d'un grand style ; mais sa description achevée, il n'a plus rien à dire et il se contente alors de rajeunir, tant bien que mal, quelques vieux airs très connus.
La beauté des très riches et éclatantes descriptions dont se glorifie justement le romantisme n*est donc pas en cause : Victor Hugo et Lamartine doivent être mis hors de pair comme peintres de la nature. Mais ils n'ont pas inventé Tunion du paysage et de la psychologie, ils en auraient abusé plutôt.
Quan^ aux âmes proprement dites, ils ne les ont pas connues ; on peut même soupçonner qu'ils n^en ont pas compris la véritable nature. Une àme se révèle par des actes de courage, ou de dévouement, ou de pudeur, ou de résignation, ou de joie, ou de fierté, ou de colère. H faut que le poète des âmes nous rende témoins de tout ce qui se passe dans une intelligence ou dans un cœur. Tel Corneille qui dévoile à nos yeux les plus intimes pensées d'un Auguste, tel Racine qui saisit toutes les nuances d'un sentiment très fin à la fois et très profond.
Iphigénie mourante nous permet délire, en quelque sorte, à. loisir,, dans son âme.
Mon père même, hélas I puisqu'il faut te le dire, Mon pore, en me sauvant, ordonne que j'expire...
LA POÉSIE DE L^AME CtIE2 LES ROXAMIQUES 71
Il ordonne à mon cceur cet affireax sacrifice : II m'a fait par Arcas expliquer ses souhaits ; ^£gine, il me défend de lui parier jamais...
(il ÂchiUe:
Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faitsimmortels joindra mon souvenir...
C'est déjà trop pour moi que de vous écouter..
{A Clgtemnestre)
Allez : laissez aux Grecs achever leur ouvrage. Et quittez pour jamais un malheureux rivage : Du bûcher qui m'attend, trop voisin de ces lieux, La flamme de trop près viendrait frapper vos yeux. Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère, Ne reprochez jamais ce trépas à mon père.
La voilà, la vie de Tâme dans sa plénitude, dans sa force, dans sa pure beauté !
Les jeunes filles romantiques se distinguent à peine des papillons et des fleurs dont les poètes aiment à les enrlourer.
Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.
Ton regard dit : matin, et ton front dit : printemps.
Il semble que ta main porte un lis invisible.
(Ici un vers inconvenant et absolument grossier.)
Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.
La nature s'égaie à toute ta clarté.
Tu fais une lueur sous les arbres ; la guêpe
Touche ta joue en fleur de son aile de crépc ;
La mouche à tes j'eux vole ainsi qu'à des flambeaux.
Ton souffle est un encens qui monte au ciel.. .
(Ici encore des vers grossiers et inconvenants.)
Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.
Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée.
Un ange vient baiser ton pied quand il est nu. Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu (1).
La vraie poésie d'âme n'a rien de commun avec ce marivaudage, que nous jugerions sévèrement si nous avions la permission de parler de Victor Hugo en toule indépendance. Non, ce n'est pas de nos romantiques, des plus grands d'entre nosromantiques qu'on a le droit de dire qu'ils ontdix mille âmes. Ils n'ont qu^un moi, un assez pauvre moi, peu sympathique, le plus souvent, et quelquefois haïssable.
(1) Victor Hugo, les Contemplations.