CHAPITRE m
La POêSIE DE l'aME chez LES CLASSIQUES
Les romantiques sont peut-être venus trop tard dans un siècle trop vieux. Les larmes de Musset comparées aux larmes de Fra Augelico. Le vallon de Lamartine. Escb3'le déchaîne le vent des hj'mnos lugubres. La Tristesse d'Olympia et le Linquenda telltis d'Horace. Le mystère et le mal moral chez Euripide. Cymodocée et la prière d^phigénie en Tauride. Les Initiés d'Eleusis. Le clair obscur. De la complexité psychologique chez Racine. La prière de Victor Hugo et le grand nocturne du IV« livre de V Enéide. Au cœur frais de la foret. Le s^'mbolisme des classiques. Hermès et le crépuscule hugo tique.
A ceux qui aiment, par-dessus tout, la littérature moderne ou très moderne, nous demandons la permission d'admirer, avec eux, certaines pages de Victor Hugo, de Lamartine, de Musset et de Vigny. Mais une fois payé le tribut qui est dû au talent ou au génie, il est permis de se demander si ces pages n'ont pas leur équivalent dans la littérature classique. Souvent, les romantiques ont cru créer des états d'âme et des formes littéraires, alors qu'ils insistaient un peu lourdement sur des penser» plutôt antiques.
La mélancolie, par exemple, passe pour être en quelque sorte l'apanage exclusif du romantisme. Et je con* fesse volontiers qu'on trouve rarement, sur les terres classiques, des jeunes gens et des jeunes filles poilri-
1i CAtHOLICISMË ET ROMANTISME
naires se mourant èloquemment, aux derniers rayons d*un soleil d*aulomne. Les Latins et les Grecs n*ont pas abusé de Tagonie et de la mort, mais ce serait une erreur de croire qu'ils ne savaient pas les peindre. Je ne vois pas bien quel jeune héros moderne on pourrait opposer au Marcellus de Virgile, à THippolyte mourant d'Euripide ou à PAlceste du même poète. Les jeunes filles sur lesquelles s'est apitoyé ViclorHugo ont moins», de grâce touchante que Polyxène, Iphigénie ou Antigone.
La mélancolie générale qui a pour objet non la mort, mais la vie elle-même, a trouvé chez les anciens des interprètes de génie. Les créations des Grecs et des Latins peuvent soutenir la comparaison avec les créationà analogues des modernes les plus justement populaires.
Qui ne connaît le sanglot immortel que Musset fit entendre, au soir de son existence orageuse ?
J*ai perdu ma force et ma vie...
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Cette douleur mêlée de remords est fort belle. Mais de quelle nature sont ces larmes dont se glorifie le poète ? Ne ressemblent-elles pas « à ces vaines larmes, sorties « de la profondeur d'un divin désespoir, qui s'élèvent a dans le cœur et se rassemblent dans les yeux^ lors- V qu'on regarde les heureux champs de l'automne, et « qu'on pense aux jours qui ne sont plus ?» Le poète, pour avoir mal employé les dons qu'il avait reçus de Dieu, pleure maintenant par lassitude, par faiblesse;
LA POÉSIE DE l'axe CHEZ LES CLASSIQIES 75
il ose à peine parler de la Térité, une mérité mai définie : il ne prend aucune Tirile résolaiion : il ne sait pas mettre à profit les leçons de la doulenr. Où sont les larmes de Fra Angelico, larmes divines que faisaient couler la compassion et Famour, et le sens de la pure beauté ? De son côté, saint Louis disait à Dieu : « Beau sire Dieu, nous le prions que tu nous octroies fontaine de larmes. > N'étant pas chrétien, Virgile, malgré tout son génie, ne pouvait s'élever à ces hauteurs morales et il donnait à l'expression de ses tristesses je ne sais quel accent vaguement panthéistique : Sunt laa^ymaî rerum, 11 expliquait du moins ses larmes par un motif précis : Mentem mortalia tangunt.
Il y a déjà au temps de Virgile, remarque Michelel, une infinité de choses qu'on ne peut plus dire, de morts qu*on ne peut plus pleurer. On ne les voit plus, on les sent, on les entend partout chez lui, ces absents et ces invisibles, les dieux éteints, les cités anéanties. La mort des dieux, la mort des peuples, dont il ne parle jamais, est partout dans sa mélodie. 11 chante à voix basse... voix contenue, souffrante, la voix des laboureurs chassés de Tltalie par les colonies des soldats césariens ; bien plus, la voix des morts, Técho faible et dernier des anciennes tribus italiques effacées du sol par Sylla : que dis-je I les morts futurs... Ces larmes cristallisées en mots incomparables, pleins de passé et d'avenir, sont, comme celles de Jérémie, des formules sacrées qu'ont chantées, pleurées tous les âges. »
Lamartine a su trouver une forme de mélancolie
plus grave que celle de Musset et d'apparence plus philosophique :
Mon cœur lassé de tout, même de Tespérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort.
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance.
Un asile d'un jour pour attendre la mort.
De tels vers sont, littérairement parlant, au-dessus de toute critique. Mais pour quiconque étudie, dans les plus purs chefs-d'œuvre, la vie religieuse et morale de rhumanité, la nécessité s'impose d'approfondir quelques expressions iQquiétantes. N'étes-vouspoinl frappé de la désinvolture avec laquelle Lamartine prend congé du sort, c'est-à-dire de Dieu ? Comme un grand seigneur, fatigué de faire antichambre dans le palais de son suzerain, s'éloigne et va mourir, en frondeur, dans ses terres, Lamartine, irrité contre le sort, vient cacher son désespoir, peu motivé du reste, dans la solitude. Les hommes ne comptent pas plus que Dieu, aux yeux de notre poète découragé. Nous savons par ailleurs qu'il a des affections, des devoirs, une famille, une pairie, mais, pour le moment, il ne songe qu'à sa personne. Lui, le vallon, la mort et c'est a$sez !
La mélancolie des classiques n'est pas gâtée par cet odieux égoïsme, elle est pénétrée, oserai-je dire, d'altruisme : elle annonce la compassion chrétienne. Virgile laisse transparaître, à chaque instant, l'ardente et sincère et douloureuse sympathie de son cœur, pour ses frères en humanité : Mor taies œgr'i^ mortales miseri. Sophocle s'écrie : Ne proclamez jamais un homme heureux avant d'avoir connu son dernier jour. Eschyle