‹ Catholicisme et romantismeChapitre 15 sur 33 · LA POÉSEE DE LAME CHEZ LES CLASSIQUES · texte numérisé non relu

LA POÉSEE DE LAME CHEZ LES CLASSIQUES

a déchaîaé dans ses drames « le yeni deshymnes lugubres », il a chanté « Niobé la couveuse de tombeaux », il a versé de grandes larmes, des larmes de Titan, sur les douleurs du martyr Prométhée. Est-ce qu'une de ses héroïnes, Gassandre, ne représente pas, en quelque sorte, une personnification de la mélancolie? « Maintenant, dit-elle, c'est sur les rives du Cocyte, du fleuve des larmes, que je vais aller prophétiser, malheureuse ! Toute chaude du souffle divin, je m'étendrai bientôt sur la terre... Oh ! les choses humaines !

Une ombre passe et le bonheur s'évanouit ; l'adversité arrive, une éponge humide eflface son empreinte. C'est sur cela que je gémis, et Lien plus que sur tout le reste.»

Si je n'empruntais pas quelques exemples de mélancolie à Victor Hugo, certains lecteurs croiraient peut-être que la littérature ancienne ou classique n'offre rien de comparable auK thèmes généraux qu'il a si magnifiquement orchestrés. La Tristesse d'OlympiOy qui a pour objet la mélancolie, passe, dans certains milieux littéraires, pour un chef-d'œuvre unique. En 1893, M. Brunetière a loué ces vers célèbres, avec un enthousiasme qu'il regrette peut-être, à Theure qu'il est, mais il a dû noter déjà, dans la manière du maître, un excès de rhétorique trop sensible. En l'an de grâce 1904, ce défaut nous apparaît énorme et extrêmement choquant. Est-ce que je me trompe? mais il ne me semble pas difficile de découvrir, ici, des expressions trop solennelles, là, de la recherche dans l'attitude, du maniéré, plus loin des métaphores trop savantes où l'on

sent de la virtuosité, partout l'abus de rexclamation, de l'apostrophe et de la prosopopée (i).

Il est à remarquer, d'autre part, que les plus beaux vers de ce morceau justement vanté ne se rapportent pas à la mélancolie ; ils appartiennent tous, ou peu s' en faut, au genre descriptif :

...les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques... Les grands chars gémissants qui reviennent le soir...

Horace, l'Horace des petites Odes, a su mieux dire que Victor Hugo la fuite rapide des années et les sentiments à peine complexes que cette fuite fait naître en nous. Ce n'est pas que rien n ait vieilli, dans les minuscules chefs-d'œuvre du poète latin ; les vers définitifs et éternels sont rares dans les Odes... comme dans toutes les littératures. Mais tandis que Victor Hugo se laisse détourner du vif de son sujet par l'amour du paysage, Horace s'applique et réussit à nous exprimer uniquement les tristesses et les terreurs intimes de son âme :

Eheu fugaces, Postume, Postume,

Lahuntur anni...

Visendus ater flumine languido

(1) Oh t dites -moi.. .

Oui, d'autres, à leur tour, viendront, couples sans tache. . .

Tout ce que la nature à l'amour

Mêle de rêverie et de solennité.

Répondez, vallon pur.

O nature...

O douleur, j'ai voulu, moi dont l'âme est troublée,

Savoir — si l'urne encor — conservait sa liqueur.

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Cocytus errans...

Linquenda tellus et domus et placens

Uxor, neque ^arum quas coUs arborum.,*

Te, prseter invisas cupressos,

Ulla brevem dominum sequetur,

Absumet bœres . .

Victor Hugo a dit plus longuement et avec moins de bonheur :

D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir... Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude Que donne aux morts la forme du tombeau.

Laissons à nos arrière-neveux le soin de se prononcer définitivement entre la forme du tombeau hugotique et le Gocyte mythologique d'Horace. Dès maintenant, il est bien certain que la Tristesse d^Olympio n'offre aucun fragment de vers comparable au linquenda tellus du poète latin. Olympio nous charme, nous émeut, nous ravit ; il nous éblouit surtout par sa prodigieuse invention verbale et par ses prouesses métaphoriques. Quatre ou cinq petits vers, frappés pour l'éternité, feraient bien mieux notre affaire el la sienne. Mais la versification française ne se prête pas, comme la prosodie latine, à cette perfection d'art qui sait communiquera des lieux communs une éternelle jeunesse.

La mélancolie, dont il serait facile de multiplier les exemples, existe donc ailleurs que chez les romantiques, et elle se présente revêtue d'une beauté à laquelle n'ont pas toujours atteint les maîtres du dixneuvième siècle.

Mais peul-êlre ont-ils créé une forme particulière de mélancolie qui leur est propre ? Et volontiers» en effet, ils se glorifient d'avoir révélé au monde la poésie de Tàme. J'ai essayé de la définir tout à l'heure, d'après les théoriciens du romantisme. Il n'est pas impossible de prouver que cette poésie de l'âme, tant vantée, se réduit, en somme, à quelques éléments essentiels : sensibilité maladive, sensualité, vagues aspirations religieuses. Ecartons, pour l'instant, la fâcheuse habitude qu'ont les poètes et les romanciers d'associer indiscrètement la nature à nos émotions personnelles.

Tout d'abord, la poésie de l'âme romantique représente l'émanation d*une société moralement et littérairement malade ; elle est une preu vede décadence. Permis aux gens de lettres ultra-modernes d'admirer et d'aimer les époques de décadence. Les chrétiens et les patriotes ont des raisons, qu'ils croient sérieuses, de penser autrement.

Mais — question morale mise à part— est il bien vrai que le monde ait attendu la fin du xviii® siècle pour connaître la troublante poésie d'âme chère auK romantiques ? — Non.

Le p'us malade des poètes malades que connaisse la liltéralure ne s'appelle ni Henri Heine, ni Baudelaire, ni René, ni Jean-Jacques, ni Byron; il s'appelle Euripide. Mieux quepersonne, Euripide s'est pluàparler peuchastement de la chasteté et complaisamment de Tamour coupable. Il a mêlé en de subtiles et savantes compositions .l'amour et la mort, la religion et la sensualité. Ce n'est pas sans quelque raison (ju'Eschyle, le vieux prêtre

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soldat, lui reprochait^ avec une magnifique iadignation, d'avoir produit, sur la scène, des Phèdre et des Sténohée impudiques. Son Alceste elle-même, si belle et si admirable soil-elle, ne laisse pas de faire entendre parfois des notes inquiétantes. Mais il est une tragédie d'Euripide dont je m'étonne que les décadents ne tirent pas mieux profit. Cruauté délirante, mystère, sensualité pseudoreligieuse, mélange d'horreur et de sentiments délicats, théologie à demi satanique, demi-jour des catacombes, révolte et anarchie, lyrisme et franc-maçonnerie, tout le romantisme est dans les Bacchantes,

Ecoutez cedialogue entre Penthée, roi de Thèbes, et Bacchus : « Les orgies que tu célèbres, quelles sontelles ? demande le roi à son divin prisonnier. — Il n'est pas permis de les révéler aux profanes... Les mystères du dieu se dérobent aux yeux des impies. — Puisque lu prétendsavoir vu Bacchus à découvert, quelle figure avait'il? — Celle qu'il a voulue; je n'avais rien à lui prescrire, — Est-ce la nuit ou le jourquel'on célèbre ces mystères ? — La nuit le plus souvent, car il y a quelque . chose d'auguste dans les ténèbres.— Je te tiendrai dans les chaînes. — Le dieu me délivrera quand je voudrai. — Sans doute, quand tu l'invoqueras au milieu des Bacchantes?... »

Dans une autre scène, Euripide montre les Bacchantes endormies péle-mèle sous les chênes. Le mugissement des bœufs les éveille ; le soleil levant les rappelle à la célébration de leurs rites. Elles se redressent en sursaut, délacent les serpents qui les enroulaient et elles entrent en ronde. Tantôt elles font entendre des chants d'une

fraî 'heuretd'unegrâceinexprimable :« Quand pourraije mêler mes pieds blancs aux danses des bacchanales nocturnes, semblableàla biche quijouedans les prairies verdoyantes » ; tantôt elles poussent des rugissements qui font songer aux sorcières de Shakspeare : « Gourez^ chiens rapides delà rage... Nous apportons des montagnes ce lionceau qui vient d'être tué. 9 On devine bien que je ne puis pas citer, ici, les ^agesdes Bacchantes qui justifieraient le mieux ma thèse.

Que si le mot sensualité parait trop fort et injuste, appliqué à la poésie d'àme telle que Tentendent les romantiques, il ne sera pas impossible de trouver, chez Sophocle où chez Euripide, des manifestations d*une sensibilité délicate et pure, pieuse et virginale. Aux invocations célèbres de Gymodoce'e, on pourrait comparer, par exemple, le chœur des compagnes d'Iphigénie pleurant au fond de la Tauride leur patrie perdue : « Oiseau qui, sur les rochers de la mer, chantes ta destinée lamentable, Alcyon dont la voix, bien comprise des sages, pleure toujours, je mêle mes gémissements aux tiens, oiseau plaintif comme toi, mais oiseau sans ailes !... i*

Qui sortirait vainqueur de cette comparaison ? Il va sans dire que, dans la pensée des romantiques, c'est Chateaubriand. Mais cette opinion tient peut-être uniquement à ce fait qu'ils ont lu plus souvent les Martyrs qu'Iphigénie en Tauride,

D'autres chœurs existent chez les anciens, qui ont une couleur romantique indéniable et qui méritent d'entrer dans les plus redoutables et les plus glorieux

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parallèles. Tel est ce chœur mystique que les Initiés d'Eleusis font entendre dans des bois de myrtes, à la clarté de torches odoriférantes : <i lacchos, dieu vénéré, accours à notre voix. lacchos I ô lacchos, viens dans cette prairie avec tes saints compagnons. Qu'autour de ta tète se balancent en épaisses couronnes les rameaux de myrtes chargés de fruits... Agite les torches ardentes, ravive leur éclat, lacchos, astre brillant des mystères nocturnes... Allons dans les prairies jonchées de roses former, selon nos rites, ces chœurs gracieux auxquels président les Parques vénérables. C'est pour nous seuls que luit ici le soleil ; ses rayons éclairent les Initiés qui ont mené une vie pieuse. » Ce chœur n'appartient à aucune tragédie ; il est tiré des Grenouilles d'Aristophane. Le plus réaliste des Grecs rivalisant de délicatesse lyrique avec les plus idéalistes de nos poètes contemporains, l'aventure ne manque pas d'imprévu.

Les critiques favorables au romantisme essaierontils de soutenir, à titre de revanche, sans doute, que les plus grands d'entre leurs écrivains ont du moins exploré, mieux que personne, les parties mystérieuses de la psychologie, c'est-à-dire ces régions obscures de rame où Timprécis au précis se joint ? La vérité est que les dramaturges, les poètes et les romanciers, ont mis beaucoup de clair-obscur, non pas précisément dans les tableaux eux-mêmes, mais dans les descriptions qui servent d'encadrement à ces tableaux. Héros et héroïnes se meuvent sous les lambris d'un vieux château, ou baignés des rayons de la lune, èi Tombre

des forêts d'Amérique, sur uq lac ou uq étang, ouparml les orangers de Sorrenle^ dans une grotte alpine ou sous les cèdres du Liban. Leurs costumes sont, d'ordinaire, doctement ou minutieusement décrits. Mais, pour Dieu I qu'on ne redise plus que leurs âmes offrent à notre admiration des complexités merveilleuses. Elles sont, d'ordinaire, fort simplistes, ou si elles portent en elles je ne sais quels contrastes violents, comme Lucrèce Borgia, elles n'en témoignent que plus hîiutement deTinexpérience psychologique de l'auteur. * Qu'ils s'adressent à Racine ceux qui veulent connaître les sinuosités profondes de Tâme, lesjnystères et les énigmes des cœurs passionnés, les mille et infinies nuances des sentiments contradictoires ou à peine perceptibles, les demi-ténèbres dans lesquelles s'agileat, souffrent et meurent les malheureux humains, à peine conscients et victimes d'une fatalité effroyable. Nul critique ne peut se flatter d'avoir co.nnu, dans toute leur force et dans toute leur exquise délicatesse, les douleurs d'une Junie, d'une Monime ou d'une Bérénice. Chaque vers, chaque mot Uisse échapper un peu plus de sens, au fur et à mesure que nous i'étudions plus attentivement. La vraie poésie de Tàme est la propriété de Racine, comme la fable est la propriété de La Fontaine, uu l'oraison funèbre, la propriété de Bossuet. Essayez de mesurer exactementtoute la portée et, si j'ose m'exprimer ainsi, toutes les significations de ces quelques vers de Bérénice ou de Phèdre :

Dans l'Orient désert quel fut pas mon ennui !

Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire..»

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Jamais femme ne fut plus digne de pitié.

Et moins digne, Seigneur, de votre inimitié... Qu*uh soin bien différent me trouble et me dévore ! On ne voit pas deux fois le rivage des morts...

Il est, cependant, un genre littéraire que les classiques anciens ou modernes ont pu cultiver et qui semble bien appartenir, en propre, au romantisme : le paysage. Les écrivains du xix® siècle ont composé, en riionneur de la nature, des pages innombrables dont quelques-unes sont des chefs-d'œuvre.

Mais cette supériorité des romantiques appelle quelques réserves. Premièrement, la littérature classique n'est pas aussi dépourvue de paysages qu'on veut bien le dire dans certaines écoles. Sans parler de La Fontaine, dont les enfants eux-mêmes savent par cœur les incomparables descriptions, qui ne connatl les bois de Colone chantés par Sophocle, et la vie de la nature, qui palpite dans les ouvrages de Virgile ? Le poète latin a tout vu, tout compris : la mer profonde, les obscurs sentiers de la forêt, la colline au sommet de laquelle chante le bûcheron, les fleuves familiers, la grande ombre des arbres qui protègent la vallée de THémus, les oiseaux frappés dans la nue, les jeunes veaux qui rendent leurs douces âmes devant les crèches pleines, les étangs peuplés de cygnes, la clarté silencieuse de la lune, les ténèbres qui se répandent sur la terre peuplant une éclipse de soleil, les pluies de roses et de lis sur les tombes des adolescents. On cite moins souvent les toiles délicieuses sur lesquelles Horace a su reproduire, comme en sejouant, tout le charme du pays de la beauté :

Continui montes, iiisi dissocientur opaca

Valle...

Dicas adductum propius frondere Tarentum...

Hae latebrae dulces, et jam, si credis, amœnse.

Lesanciens connaissaient donc ou possédaient à fond l'art du paysage. Rien ne prouve que les merveilleux tableautins de Virgile ne survivront pas aux grandes toiles de Victor Hugo, dont rimpressionnisme savant pourrait vieillir. Si les classiques n'ont pas multiplié les descriptions dans leurs œuvres, c'est qu'ils ont cru sage de se borner. Et ceci sera ma seconde remarque restrictive.

En littérature, en effet, le paysage ne doit avoir qu'une importance^ ne disons pas secondaire, si Ton veut, mais nettement déterminée. Il envahit tous les genres chez les romantiques, il est tout, ou peu s'en faut, puisqu'il se confond le plus souvent avec le Moi. Très sagement, les classiques subordonnent la nature à Tétude du cœur humain, de la religion et de la patrie. Aussi, l'emportent-ils sur les romantiques dans la partie la plus délicate de la description, je veux dire dans l'union du paysage et de la vie psychologique.

Des exemples me permettront de mieux faire comprendre ma pensée.

Toutes les anthologies renferment les premiers vers d'une pièce célèbre de Victor Hugo, intitulée : La Prière.

Ma fille, va prier ; vois, la nuit est venue,

Une planète d'or là-bas perce la nue,

La brume des coteaux fait trembler le contour.

A peine un char lointain glisse dans l'ombre. Ecoute...

Ma fille, va prier...

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Assurément, une relation existe entre la description de Hugo et Tidée de prière. Voici le soir, toute la nature se recueille, recueillons-nous à notre tour, prions, ma fille, va prier. Mais cette relation, il est facile d'en faire la remarque, manque de précision et de fini. Si Hugo a noté la planète d'or qui perce la nue, la brume, le char lointain, Tarbre de la roule qui secoue au vent du soir la poussière du jour, c'est par amour du pittoresque et parce qu'il voit bien les couleurs et les formes. Mais aucun détail du paysage, pris en soi, ne se rapporte au sentiment moral visé] par. le poète , il pourrait occuper une place, indifféremment, dans toutes sortes de thèmes poétiques. Tandis qu'il observait minutieusement ces divers effets de nuit, Victor Hugo, sans doute, oubliait la prière.

Au contraire, dans TadmirableNuit décrite par Virgile au quatrième livre de Y Enéide^ chaque détail matériel fait entrer profondément en nous Tidée de paix et de repos à laquelle songe constamment le poète :

Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, silvœque et sœva quierant ^liquora : quum medio volvuntur sidéra lapsu, Quum tacet omnis ager, pecudes, pictseque volucres, Quœque lacus late liquides, quseque aspera dumis Rura tenent, sonino positœ sub nocte silenti, Lenibant curas, et corda oblita laborum.

Comptez, je vous prie, les mots, les expressions, les notes, par lesquels l'admirable Nocturne de Virgile verse la paix dans nos âmes : « Les mortels fatigués goûtent un paisible sommeil; la mer orageuse est assou-

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pie ; les bétes fauves se taisent dans la nuit silencieuse et, livrées aux langueurs du repos, endorment leurs douleurs et oublient leurs maux. » Ces astres qui glissent à travers les deux nous font sotiger à la célèbre exclamation de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces

intînis m'effraie. » Ainsi, Virgile fait chantera la nature un hymne de paix, et cet hymne amène et nous fait

comprendre, par voie de contraste, les terribles agitations auxquelles est en proie le cœur d'une femme malheureuse :

At non infelix animi Phœnissa...

Jamais les romantiques ne surent unir, avec cette perfection, la vie de la nature à la vie de Tàme.

Horace et le même Victor Hugo vont nous fournir un deuxième terme de comparaison. Écrivant à son ami Tibulle, Horace l'interroge sur son genre de vie :

Quid nunc te dicam facere in regione Pedana 7 Scribere quod Cassi Parmensis opuscula vincat ? An tacitum sylvas inter reptare salubres Curantem quidquid dignum sapiente bonoque est ?

Quoi de plus gracieux que cette promenade philosophique, nos modernes diraient, sans doute, au coeur frais de la forêt? Je reconnais que cette description est un peu maigre, pourvu qu'on veuille bien constater qu'elle est exquise, et, en son genre, absolument parfaite. Victor Hugo, plus fécond, consacre à ce thème lyrique des centaines de vers.

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme t Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;

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Vous me connaissez, vous I...

Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure... Questionner tout bas vos rameaux- palpitants... Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu 1 Vous savez que je suis calme et pur comme vous... Et je suis plein d'oubli, comme vous de silence.

Eq vaÎQ le lecteur de sens rassis s'excite-l-il au respect, à Tadmiration et à Tenthousiasme ; il ne peut pas se dissimuler tout ce qu'il y a de peu naturel et même de ridicule, dans ces vers. Les arbres ont mieux à faire que de scruter les sentiments du poète, ils ont à remplir leur fonction qui est, pour Tinstant, de donner de l'ombre et de la fraîcheur. Quant au poète lui-même, il irriterait par son orgueil, s'il n'amusait par Textra vagance de son attitude,

Après les beautés de leurs paysages, c'est la délicatesse vaporeuse de leurs fantaisies ou la profondeur de leur symbolisme, que les romantiques vantent le plus volontiers. Et j'avoue qu'il serait difficile d'imaginer des mots plus gracieux, plus aériens si Ton peut dire, que le chant d'Éviradnus de Victor Hugo. Aucun helléniste cependant ne le préférerait aux Oiseaux, cette œuvre unique qui échappe à toute classification et dans laquelle se joue avec tant de grâce là puissante imagination d'Aristophane.

Quant au symbolisme des Grecs, il surpasse tout ce que peuvent enfanter les imaginations modernes, comme l'Océan remporte en beauté, sur les lacs les plus gracieux des hautes montagnes. La religion et la poésie des Grecs sont faites de symboles, symboles vivants, éternellement jeunes pour qui sait les compren-

dre. Depuis quatre ceats ans, la peinture, Testliéiique et ialittérature commentent et amplifient, sans les épuiser jamais, les légendes de THellade antique. Les Grecs, a dit Gœthe, ont fait le plus beau songe de la vie. Et comme dans un songe, on trouve en abondance, dans ces légendes, ce clair-obscur et cet imprécis que cherchèrent, avec plus ou moins de succès, tous les poètes romantiques.

Au fait, dans le ciel hellénique ligure le dieu du clair-obâcur. L'origine d'Hermès, dit Paul de Saint- Victor, est toute céleste et tout aérienne. Il se forme dans les crépuscules, il s'élance des longues bandes d'or que le soleil levant ou couchant trace à Thorizon .. Plus tard on fît Hermès fils de Zeus et de Maïa, du grand Jour et de la Nuit... Tout est nocturne, secret, clandestin, dans cette Nymphe élémentaire... Hermès est donc avant tout un dieu de demi-teinte et de clairobscur, nuancé des pâleurs de Taubeet des rougeurs du couchant. Son premier exploit, si délicieusement raconté par l'hymne homérique, met en scène le double phénomène qu'il personnifie. « Le soir même de sa naissance, il vole les vaches d'Apollon, et il est alors le Crépuscule ravissant les rayons solaires. Mais, le matin, l'enfant doit les rendre sous la contrainte du dieu dépouillé, les faire sortir de la noire étable où il le? avait enfermées ; et c'est maintenant le petit Jour restituant au maître de la lumière ses feux dérobés. »

Après cela, nous pouvons admirer d'un esprit très libre, parce que nous savons qu'ils ne représentent pas

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quelque chose d'unique au monde, les beaux soirs de Hugo :

C'est le moment crépusculaire.

J'admire, assis sous un portail.

Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.

Dans les terres de nuit baignées Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard...

Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours...

Une forme de clair-obscur manque toutefois à la litlérature classique, celle dans laquelle dominent tour à tour le trop clair et le trop obscur. Victor Hugo Ta cultivée avec amour :

Donc, la matière pend à l'idéal...

Comment le ténébreux descend du flamboyant,

Comment du monstre esprit naît le monstre matière,

Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire.

Tu le sauras...

Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord ;

Un arbre est là, dressant ses branches hérissées ;

Une dalle s'effondre au milieu des chaussées

Que la charrette écrase et que l'hiver détruit.

Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit.

Arbre, béte, pavé, poids que rien ne soulève.

Dans cette profondeur terrible une âme rêve !

Non, la littérature classique ancienne ou moderne n^offre rien qui soit comparable à cet écroulement d'arbres, de bétes, de pavés, de matière et de nuit.

Je ne voudrais pas qu'on prit cette étude pour une sorte de gageure. Il n'entre nullement dans ma pensée de prouver que les classiques sont plus romantiques que

les romanliques. J'ai voulu simplement établir ceci, que les anciens ont conçu et exprimé, avec un art admirable, presque tous les genres de beautés lifléraires, dont une certaine critique contemporaine attribue volontiers le monopole aux écrivains duxix* siècle. Bien avant que Victor Hugo ne fût venu au monde, au temps de Virgile, d'Horace et de Tibulle, au temps de Catulle et au temps d'Euripide, les feuilles d'automne tombaieut sur le gazoo, les rayons se mêlaient aux ombres, les amants chantaient des chants mélancoliqut^s devant ou sur les flots, à Pœstum et ailleurs les roses répandaient leur parfum, les choses avaient des larmes, la mer profonde et les mouvements mystérieux des astres provoquaient l'admiration des hommes, et la lune enfin, sans qu'elle parût pressentir le moins du monde les futurs enthousiasmes des romantiques, la lune versait sur le monde, une lumière amie.

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