CHAPITRE IV
LE MATÉRIALISME LlTTÉRAIRiS
L'épée de Corneille etl'épéede M. de.Hérédia, Victor Hugo costumier, et Vigny grand chambellan. Le nez de M. Zola, le sens de l'harmonie chez Lamartine, l'œil de Victor Hugo. L'idée de bassesse morale, d'après Racine. Comment Bossuet et M. Paul Bourget défendent l'idée de Providence. Un mot de Shelley. La notion de solitude d'après M. Sully- Prudhomme. Erreurs de méthode. La vie de l'esprit et la vie des choses.
Il règae^ en maître, dans toutes les œuvres qui ont paru durant la seconde moitié du x\x^ siècle.
Au lieu de le définir — ce qui offre des difficultés — il serait peut-être préférable de le rendre visible et tangible par des exemples.
Corneille, voulant donner du courage militaire une définition à la fois juste et vivante, fait dire par don Diègue à Rodrigue :
Mais ce ter que mon bras ne peut plus soutenir. Je le remets au tien pour venger et punir.
Sans doute Corneille note un geste que les yeux peuvent percevoir et il décrit — d'un mot très rapide d'ailleurs — le fer, symbole matériel de la valeur militaire. Mais, en même temps, il indique, avec précision, plusieurs sentiments moraux : la douleur du vieillard
vaincu par l'âge,, sa fierté paternelle, son désir de vengeance. Les pensées, les sentiments, la méthode même de Corneille, sont spiritualistes.
En décrivant une épée et le geste du chevalier qui la porte, un poète moderne laissera deviner de tout autres préoccupations :
Prends-la (l'épée). L*Hercule d'or qui tiédit dans ta main^
Aux doigts de tes aïeux ayant poli son torse.
Gonfle plus fièrement, sous la splendide écorce.
Les beaux muscles de fer de son corps surhumain.
Brandis-la I L'acier souple en bouquets d'étincelles
Pétille. Elle est solide, et sa lame est de celles
Qui font courir au cœur un orgueilleux frisson,
Car elle porte au creux de sa brillante gorge.
Comme une noble dame, un joyau, le poinçon
De Julian del Hey, le maître de la forge.
La plupart de ces vers se rapportent, comme on voit, ou au règne minéral ou à la physiologie. Quant aux rares sentlmeals humains qu'ils expriment, ils ne sont pas exempts d'une certaine bassesse, ou tout au moins d'une certaine médiocrité morale. Le poète ordonne à son jeune héros de brandir Tépée. Pourquoi ? pour qui ? contre qui ? On a négligé de nous le dire, en sorte que ce geste, annoncé avec tant de solennité, nous apparaît comme un simple geste de parade. C'est à un acteur qu'il conviendrait de Tesquisser, ou à un maître d'armes. Enfin le cri superbe que le poète fait entendre en Tbonneur de Julian del Rey part d^une àme de collectionneur, non- d'une âme de soldat. Et cependant, le sonnet s'annonçait, au début, comme une exhortation à la bataille !
tË MATERIALISME LITTERAIRE 95
Collectionneurs, les écrivains du xix* siècle se révèlent encore costumiers, et toujours en vertu du même principe. Ils ne voient pas la vie de Vkme, parce qu'ils portent toute leur attention sur la beauié des choses. Victor Hugo dit de la jeune Infante :
Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe Une arabesque, errant dans les plis du satin. Suit les mille détours d'un lit d'orHorentin...
Un homme qui n*est pas un tailleur ou un reporter ne fait pas de ces remarques, il les laisse d'ordinaire aux femmes. Encore les femmes les plus distinguées trouveront-elles moyen de faire comprendre qu'elles n'attachent à la beauté de leur toilette qu'une importance relative. Que ces vains ornements, s'écrie Phèdre, que ces voiles me pèsent I Tout à l'heure elle réclamait pour sa parure les soins de toutes ses servantes; maintenant elle ne songe ni aux rubans, ni aux chiffons, elle analyse son état d'àme, elle se regarde souffrir. Phèdre est humaine, avec distinction et intensité. L'InTante de Victor Hugo ne pense à rien, elle ne regarde rien (i), elle remplit avantageusement TofTice d'une poupée décorative magnifiquement vêtue, à laquelle le fabricant-artiste n*aurait pas su donner une expression de physionomie intelligente.
Même lorsqu'ils peignent ou croient peindre des caractères d'hommes, les romantiques parlent en costumiers et en antiquaires.
(1) Elle tient à la main une rose, et regarde
Quoi ? que regarde -t- elle ? Elle ne sait pas. L'eau.. .
96 CATHOLICISME ET ROMANTI^E
Un grand trône ombragé de drapeaux d'Allemagne De son dossier de pourpre entoure Charlemagne, Les douze pairs, debout sur ses larges degrés, Y font luire l'orgueil des lourds manteaux dorés...
On a vanté — et avec raison — ces vers d'Alfred de Vigny ; mais en quoi renseignent-ils le lecteur sur l'homme en général et sur Charlemagne en particulier? Corneille, au contraire, nous fait assister au drame intérieur qui se passe dans Tàme d'Auguste, et Racine nous laisse deviner tous les mystères d'infamie que recèle Tâme de Néron. On dirait que les poètes romantiques ont reçu toutes les confidences des grands dignitaires royaux ou impériaux du temps jadis, du grand écuyer, du grand veneur, du grand maître du palais, etc., 6tc. De telles fréquentations ne laissent pas d'être intéressantes et instructives. Quelle différence, cependant, avec les classiques I Corneille et Racine connaissent les sentiments les plus secrets des maîtres du monde, ils savent développer les pensées profondes des hommes d'État.
Mais c'est dans la peinture des âmes féminines ou enfantines ou particulièrement délicates, que la lamentable infériorité des romantiques se manifeste avec le plus de force. Musset dit d'une héroïne qu'elle s^appelait Lucie, qu'elle était pâle et blonde et qu'elle avait une main blanche. C'est peu comme information psychologique. Que savons-nous d'Elvire ? Est-ce une femme, une abstraction, un fantôme? J'inclinerais à penser que c'est tout simplement le reflet de Tâme de Lamartine lui-môme. Victor Hugo chante merveilleusement
les enfants ; c'est une vérité, parait-il, incontestable. Soit ; mais encore faudrait-il remarquer ce qui constitue proprement la beauté des hymnes qu*il a chantés en rhonneur de Tenfance. Selon son habitude, le poète a beaucoup parlé de lui-même, à propos des enfants; il a expliqué son attitude, célébré la nature et décrit les vêtements, les cheveux et les visages. Mais les enfants eux-mêmes sont nuls ou insupportables. Glaire, Jeanne, les oiseaux envolés, l'enfant avec son doux sourire, représentent de gracieux mannequins enguirlandés de roses, de très belles roses poétiques, j'en conviens, ou des gamins fort mal appris.
L'Eloa d'Alfred de Vigny exaspère par sa niaiserie quiconque cherche, à travers les descriptions, le sentiment et la raison.
M. Sully-Prudhomme, lui, se propose de donner une haute idée du génie et de la passion, dans son délicieux petit poème, intitulé la Lyre et les Doigts, qui se termine par ces deux vers :
Sans les brises d'été plus de murmure aux feuilles, Sans les souffles du cœur plus d'éloquence aux doigts.
Ces deux vers, qui ne seraient pas déplacés dans une romance^ résument bien la pensée du poète. Gomment donc, pour la bien comprendre, faut-il se représenter la vie de Tàme ?
Une muse immobile et la tête penchée
Ne chantait plus; la lyre en soupirait d'ennui
Et, se plaignant aux doigts de n'être plus touchée.
Disait : « Quelle torpeur vous enchaîne aujourd'hui ?
98 CATÛOWClfiME Et ROMANTISME
Je ne puis rien sans vous, réveillez -vous, doigts roses ; L'air est si lourd, j'ai peine à vous parler tout bas, Car mes fibres sans vous, comme des lèvres closes, Amoncellent des voix qui ne s'élèvent pas... »
Lyres, que pouvons-nous ? Sommes-nous l'harmonie ? Est-ce nous le délire ? Est-ce nous la langueur ? ' Et ne sentons-nous pas, esclaves du génie, Tous nos frissons liés par le sommeil du cœur ? II est le dieu, la main subît sa fantaisie ; Parfois il nous trahit sans nous avoir lassés, Et parfois sans pitié, sa longue frénésie Nous agite sanglants dans les sept fils cassés I
Le poète qui s'exprime ainsi passe, et avec quelque raison, pour un des écrivains les plus délicats de nos jours. Sa doctrine, cependant, est de nature à favoriser le matérialisme chez tous ceux qui ne se mettent pas en garde contre la « piperie » des jolis mots. Les « doigts roses », les « lèvres closes », les a sept fils cassés » appartiennent ou à la peinture, ou aux arts décoratifs les plus distingués, nullement à la vraie psychologie. Plus que d'autres peut-être, M. Sully-Prudhomme contribue à éloigner les présentes générations de Tauthentique région des âmes.
Ces graves méprises n*ontrien de surprenant, quand on songe à la méthode employée par la plupart des écrivains. Ils ne voient, ils ne cherchent, ils n'expriment que des sensalions. Sans doute, toutes les émotions réellement psychologiques, celles-là mêmes que décrivent les classiques, ont pour point de départ une parole ou un fait révélé par les sens. Mais les esprits et les cœurs, mis en vibration par cette parole ou par ce fait, créent toute une série d'actes inté-
LE MATÉRULISME LITTÉRAIRE 99
rieurs, qui est proprement la vie de Tâme. Comptez, si vous le pouvez, toutes les nuances de sentiment que laisse deviner Bérénice.
Les romantiques, au contraire, au lieu de passer aussi rapidement que possible de la sensation au sentiment pur ou à la pensée, s'arrêtent à la sensation. Il en résulte que chacun de nos sens Joue, tour à tour, iin rôle prépondérant dans la littérature du xix* siècle. Chez M. Zola, la subtilité du nez supplée avantageusement à la faiblesse de Tobservation psychologique. Qui n'a entendu parler de son admirable symphonie des fromages ? M. Huysmans distingue, du premier coup, Todeur de la flanelle, Todeur de Tencens gâté par l'humidité, et bien d'autres odeurs qu'il est inutile d'énumérer. M. Léon Dierx, un poète ultra-moderne, chante les valses des parfums, comme Leconte de Lisle chantait les arômes légers qui émanent des feuillages, ou Tair embaumé de Todeur des jasmins.
Tous ces messieurs annonçaient, sans doute, Cyrano de Bergerac, Thomme au long nez !
L'oreille a plus d'importance encore que le nez, dans la poésie romantique. Pour jouir de certains vers de Lamartine, il n'est point nécessaire de penser, il suffit d'écouter :
O lyre, ô mon génie, Musique intérieure, ineffable harmonie...
Venez, venez bercer ce cœur qui vous implore.
La harpe obéissante A frémi mollement dans son vqI cadencé.
Et de la corde frémissante^ Le soiiffle harmonieux dans mon âme a passé.
L'onde qui baise ce rivage De quoi se plaint-elle à ses bords ?
Pourquoi le roseau sur la plage.
Pourquoi le ruisseau sous l'ombrage, Rendent-ils de tristes accords ?
De tels vers ne sont qu'harmonieux, ils bercent Tâme, ils rendorment, parce qu'ils rendent inutiles les fonctions de rintelligence et de la sensibilité morale.
Par un procédé un peu différent, M. de Hérédia obtient un résultat identique. L'incroyable sonorité de ses rimes éclatantes nous déconcerte, nous ahurit, bref nous empêche dépenser.
En face, la sierra se dressait haute et sombre. Mais quand l'astre royal dans les flots se noya, D'un seul coup, la montagne entière flamboya De la base au sommet, et les ombres des Andes Gagnant Caxamarca s'allongèrent plus grandes.
Du moins ces syllabes en a ne nous assourdissent qu'à moitié ; elles nous laissent encore assez de loisir pour laous représenter une assez intéressante vision. Avec Banville, on n'a pas même cette ressource ; on est incapable d'une opération intellectuelle quelconque, comme si on entendait, à côté de soi, les coups formidables et ininterrompus d'une grosse caisse.
Hourrah ! La grosse caisse, en avant. Pata poum I Zizi boumboum, zizi boumboum, zizi boumboum.
Ah I que Jean Racine comprenait bien mieux ses devoirs de poète, lui qui flattait l'oreille^ mais pour mieux arriver jusqu'au cœur !
Le sens de la vue a eu^ dans l'histoire poétique du
LE BIATÉRIALISME LITTÉRAIRE 101
XIX* siècle, une partplus grande encore que Touïe. Victor Hugo, particulièrement, n'est qu'un visionnafre : il voit éperdument ; il est une « prunelle énorme d'insomnie A.
Il n'est point de brouillard, comme il n'est point d'algèbres
Qui résistent, au fond des nombres ou des cieuz,
A la fixité calme et profonde des yeux.
Je regardais ce mur d'abord confus et vague.
Où tout semblait vapeur, vertige, illusion.
Et sous mon œil pensif, l'étrange vision
Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure
Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre.
Telle est bien la grande méthode des romantiques : ils dédaignent la déduction logique et l'observalion morale, ils ne savent que déchiffrer des murs et des tableaux. De nos jours, Pierre Loti fait-il autre chose que voiry en touriste, les sites, les flots, les plages, les maisons qu'il décrit si longuement ? Souvent, Tart romantique se confond avec la peinture et souvent aussi avec la photographie.
Le sens du toucher n'a pas un domaine littéraire aussi étendu que le sens de la vue^ mais il ne fut pas négligé, Dieu merci, par les écrivains du xix' siècle. M. de Hérédia excelle à nous donner comme une sensation intense de frisson.
Le poète décrit un grand poisson :
... d'un coup de sa nageoire en feu,
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu.
Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
D^autres fois, grâce à des poètes comme M. Leconte de Lisie, on jouit d'une fraîcheur délicieuse.
i02 CATHOLICISME ET ROMANTISME
Les rosiers de Tlran mêlent leurs frais murmures Au' tintement de l'eau dans les porphyres roux.
Que si ce plaisir vous parait trop délicat et monotonf", il dépend de vous de traverser toutes les températures et de connaître toutes les sensations. Voici les glaces de la Bérézîna et voici le Midi, rois des étés; prenez gardeàThumidilé dangereuse de rExtrème-Orient, promenez-vous sur les gondoles vénitiennes ou les barques turques ; touchez la carabine de Gastibelza ou la peau rugueuse des éléphants, voyageurs lents et rudes. Géographes^ collectionneurs, météorologistes, armuriers, peintres, musiciens, commissaires-priseurs, naturalistes et botanistes, les romantiques peuvent satisfaire toutes les curiosités. En ces dernières années, ils n'ont pas craint de descendre à des métiers moins nobles ; ils se sont faits, comme M. Huysmans, menuisiers ou apotliicaires^ ou égoutiers ; ils pouillent leur àme, la taraudent ou la vomissent. Evidemment, on touche ici à l'ultime résidu du plus vieux résidu romantique.
C'est peut-être M. Léon Daudet qui fournit le plus frappant exemple de ce matérialisme littéraire.
Il s'agit d'exprimer l'idée de bassesse morale. Racine fait dire par son grand prêtre irrité, mais cependant maître de lui :
Peuple lâche, en efiet, et né pour l'esclavage.
Hardi contre Dieu seul!... Poursuivons notre ouvrage !
Que ce dédain est beau ! et comme il donne exactement a mesure de l'intelligence de l'homme d'Etat, aussi bien que de l'abjection politique de la plèbe I
Pour exprimer une idée à peu près équivalente, le xixe siècle, amoureux du pittoresque plébéien, voire un peu trivial, a inventé une métaphore plus que hardie et médiocrement distinguée. Dans un certain monde, on dit de quelqu'un qui est enclin à la basse flatterie... Mais non, je ne citerai pas, ici, cette locution trop savamment expliquée et développée dans les Morticoles, Une littérature, cependant, a beau se subordonner tout entière aux sens et à Tétude du monde physique : un momentvient où la vie de Tesprit et la vie de Tâme attirent uniquement les écrivains les plus distingués. Mais ces écrivains, quels que soient d'ailleurs l'éclat et le nombre de leurs mérites, font preuve, dans ces sortes d'exercices, d'une certaine inexpérience.
La nécessité se présente, par exemple, de démontrer, d'une façon péremptoire, le dogme delà Providence. M. Paul Bourget, un des hommes qui représentent le mieux et le plus exactement le xix^ siècle, M. Paul Bourget établit sa démonstration par l'étude d'un cas psychologique fort compliqué. Il détaille tout simplement la confession complète d'un jeune médecin incrédule, qui finit par entrer chez les frères de Saint-Jeande-Dieu. Comment ce médecin matérialiste en arrive à reconnaître, dans l'histoire de sa propre vie, les traces visibles d'une volonté particulière, supérieure à toute» les forces humaines, et par conséquent divine, c'est ce que M. Paul Bourget explique avec un art consommé. Son récit n'offre pas seulement un grand charme, il a une certaine importance religieuse, en ce sens qu'il met à nu les croyances personnelles de M. Paul Bourget.
104 CATUOLICISME ET ROMANTISME
Mais on ne saurait le faire eatrer dans une démoastralion classique du dogme de la Providence. Les médecins à la fois matérialistes et passionnés pour les recherches spéculatives, à la façon d'Eugène* Gorbières, ne se comptent pas sans doute par milliers. Et parmi eux, tous ne se font pas frères de Saint-Jean-de-Dieu. Enfin, si par grand hasard nous rencontrions sur notre chemin un Eugène Corbières (le médecin devenu frère de Saint-Jean-de-Dieu), rien ne nous autoriserait à entreprendre l'enquête minutieuse, difficile et scabreuse qui serait nécessaire. Les confesseurs mis à part, seul, un ami intime d'un nouvel Eugène Corbières peut se donner le luxe de contrôler les preuves psychologiques fournies par M. Paul Bourget. C'est proprement impossible.
Voilà bien pourtant lerésultat négatif auquel aboutit une apologétique imprégnée de romantisme et qui veut être rigoureuse. Parce que, fils du xix« siècle, M. Paul Bourget est individualiste et passionné pour la méthode scientifique, ou du moins pour ce que les élèves de Taine appellent la méthode scientifique, il s'est dit : Je veux me rendre compte par moi-même, et je veux faire une enquête qui soit inédite. En cela, il a pleinement répondu aux désirs de ses contemporains, qui aiment ces sortes de travaux et qui éprouvent une forte répugnance pour tous les exercices logiques ou métaphysiques. Traduire, à Tusage de ses lecteurs, le sermon de Bossuet sur la Providence^ M. Paul Bourget n'y a pas songé un seul instant.
Qui ne voit cependant la faiblesse de sa nouvelle
LE MATÉRULISME LITTÉRAIRE 105
démoQstratioQ et les causes de celte faiblesse ? M. Paul Bourget, élève de M. Taiiie, fait dépendre son opinion d'une longue et ingénieuse série de constatations. Des faits, des petits faits, et encore des petits faits intéressants qu*il connaît par Touïe ou par la vue.
Bossuet, au contraire, fait grand usage de la logique et de la métaphysique, sans négliger les réalités générales de rhistoire, qu'il prend comme point de départ. « Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée ; mais de peur qu'il n'y ait rien d'assuré, quelquefois on voit, au contraire, l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. »
Même les plus ignorants peuvent constater Pauthen-
ticité de cette vérité historique et humaine que Bossuet exprime avec une si prodigieuse précision. Et après avoir opposé, à Fordre magnifique qui règne dans le monde p b ysique, le désordre qui se révèle dans le monde moral, Bossuet conclut : a Que s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu et que la peitie ne serre pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier Êire (Dieu). Ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu'il voit passer devant lui comme des moments, et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. »
Ainsi donc, Bossuet demande des preuves à tous les ordresde connaissances, au témoignage des sens (ouvrez les yeux, ô mortels, contemplez le ciel et la terre), à la
i06 CATHOLICISME ET ROMANTISME
conscience psychologique, àThistoire, à la théodicée, à la métaphysique. Mais aussi, toutes ces preuves réunies constituent une démonstration irréfutable et que tous les hommes peuvent comprendre. Je sais bien que Messieurs les néo-kantiens affectent de dédaigner cette
logique. Mais ils fin sont réduits à détruire la raison elle-même ; ils se jettent dans le scepticisme, d*où ils ne sortent que par une contradiction qu'ils disent être belle, mais qui est surtout bizarre.
Les poètes modernes en arrivent à méconnaître absolument la nature même des âmes et le caractère propre de leur vie. Tel, M. SuUy-Prudhomme lorsqu'il interpelle la voie lactée :
Aux étoiles j'ai dit un soir :
(( Vous ne paraissez pas heureuses... »
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules,
Chacune de nous est très loin
Des sœurs dont tu la crois voisine ;
Sa clarté caressante et fine
Dans sa patrie est sans témoin... »
Je leur ai dit : « Je vous comprends I
Car vous ressemblez à des âmes.
Ainsi que vous, chacune luit
Loin des sœurs qui semblent prôs d'elle,
Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans la nuit. »
On pourrait opposer au philosophe-poète TAméricain Longfellowqui percevait, lui, les pas des anges, et recevait, tous les soirs, la visite des âmes qui Ta vaient laissé sur la terre. Il vaut mieux sans doute faire remarquer à M. Sully-Prudhomme qu'il confond Tàme avec le composé humain. Hélas | ^il n'est que trop vrai, nous souffrons
souvent de notre solitude, mais notre àme est-elle aussi solitaire que nous-mêmes, que notre totale et pesante individualité ? Un écrivain peut souffrir dans risolement, tandis que sa pensée agit au loin sur d'autres pensées. On ne peut pas dire que son âme soit isolée, puisqu'elle est continuellement en contactavec d^autres. L^àme n'est absolument isolée ni dans le temps ni dans Tespace, puisqu'elle a le pouvoir de rappeler le passé, de conjecturer l'avenir et de franchir d'immensçs distances. Nous autres chrétiens, nous croyons à la communion des saints et à Tunion de Pâme avec Dieu par la foi et par Tamour. Non, les âmes qui vivent leur véritable vie ne sont jamaissolitaires, mais il est bien vrai que les humains individualistes, tels que les ont façonnés laRévolution et le romantisme, souffrent de l'isolement, après en avoir chanté les indicibles charmes.
Hermann Sudermann raconte^ en une sorte de poème touchant, l'histoire d'un jeune homme qui vécut privé de son âme, c'est-à-dire fort malheureux et incapable de remplir sa mission. Une mauvaise fée lui avait jeté un sort, le lendemain de sa naissance. Je ne me permettrai pas de comparer le romantisme à une fée malfaisante, mais il faut bien dire qu'il a enseveli dans la matière l'âme de la France. Aux yeux de tel écrivain célèbre, rame est un parfum, et aux yeux d'un autre, un paysage ; Tun l'identifie à un ruisseau, l'autre à une montagne ; celui-ci en fait une fleur, celui-là un fleuve. Aucun ne va au delà de ces trop gracieuses images, aucun ne s'avise de présenter Tâme comme uneforce vivante, plus complèteetmieux connue que le monde matériel, s'exerçant
dans sa sphère propre. D'où il résulte que lapensée française descend des hauteurs métaphysiques, logiques et psychologiques, où l'avaient maintenue les auteurs du xvii® siècle, dans les régions sensiblement inférieures de la peinture, de la musique et de la plastique, car on pourrait, à la rigueur, dédaigner les écrivains qui ont assimilé la littérature à un métier manuel. Presquetous ils ont cru pouvoir enfreindre le précepte du vieux Nicolas :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Mal leur en a pris ; ils ont ignoré la pensée, ils ont méconnu Tàme, ils doivent s'avouer vaincus? Arrivé au terme d'un poème obscur, sinon inintelligible, prétentieusement intitulé Epipsychidion^n Poème sur Tâme », le mieux doué d'entre les romantiques s'écrie, avec l'accent d'une douleur sans doute sincère :
Malheureux que je suis I les paroles ailées
Par qui mon cœur voudrait, avec l'aide de Dieu,
Pénétrer de l'amour les sublimes allées
Sont des chaînes de plomb autour d'un vol de feu ;
Je palpite, je tombe et je tremble et j'expire.
D'autres que Shelley pourraient sans inconvénient s'approprier cette confession, d'ailleurs un peu emphatique.
Le plus délicat des poètes contemporains fut luimême victime du matérialisme esthétique qui sévit dans la littérature française. Une certaine opinion littéraire appelle ce poète l'auteur du Vase brUé ;de fraîches palmes venues de Suède couronnent son front
LE MATÉRTALISME LTTTÊRATRE 109
d'uQ feuillage abondant ; ses confrères de l'Académie française Tentourent d'égards et de sympathie.
Et cependant, M. Sully-Prudhomme est triste, profondément et irrémédiablement triste ! Des hommes positifs expliqueraient cet état d*âme par les souffrances physiques qui Taccablent. Mais ces souffrances sont, st je ne me trompe, relativement récentes, tandis que les plaintes persistantes du poêle remontent à une époque déjà lointaine. Sa tristesse a des causes morales profondes, causes littéraires, philosophiques, religieuses. Il se plaint amèrement, et peut-être avec raison, qu^on ne le lise pas ; il se considère cooime un isolé dans notre positive société contemporaine; il songe à la détresse des jeunes ménestrels, ses amis ; il trouve chaque jour plus douloureuses les Solitudes quMl chantait autrefois, sur le mode mineur. Entrons dans ces Solitudes avec l'espoir de surprendre le poète seul à seul avec son âme endolorie. Il ne sera question aujourd'hui que de ses pensées et de ses combats intimes, il faudrait peut-être dire personnels ; plus tard, nous discuterons peut-être ses idées sur le Bonheur et ]si Justice,
Pour tenter une sérieuse expérience de solitude, il y aurait, ce me semble, néressité absolue de recourir aux grands moyens^ c'est-à-dire de faire un séjour prolongé dans une île déserte, par exemple) ou dans une vaste forêt, ou dans un désert authentique. Mais les fies désertes n'existent plus qu'au pays des romans, les forêts sont sillonnées par les automobiles ; quant au désert, on le traverse, comme Pierre Loti, en cos*
CATHOLICISME ET ROMANTISME. 't
tume pittoresque ; on n'a garde de Thabiter, à la façon des pieux solitaires. N'ayant jamais pu ou voulu goûter des austères et redoutables solitudes, M. Sully- Prudhomme s'est contenté, le plus souvent, des demisolitudes ; ses ermitages, qui n'ont rien de bien sauvage, sont d'une grâce incomparable.
Voyez-vous ce grand parc aristocratique dans lequel vous n'osez pas pénétrer même en rêve ? M. Sully- Prudhomme le connaît familièrement, comme quelqu'un qui a oublié, depuis longtemps déjà, la pauvre chambre du quartier latin, dans laquelle pleurait M usset.
C'est une grande allée à deux rangs de tilleuls... Les tilleuls sont anciens, leurs feuillages pendants Font muraille au dehors et font voûte au dedans... Par les jours de soleil, pas un caillou ne luit
Dans le sable dur de Tallée...
Tout au fond, dans un temple en treillis dont le bois. Par la mousse pourri, plie et rompt sous le poids De la vigne et du lierre.
Un amour malin rit...
Elle est fort belle, cette solitude ; à ceux d'entre nous qui ne fréquentent pas les grands parcs, elle rappelle les jardins du petit Trianon. Mais à quoi s'occupe le poète, sous ces tilleuls séculaires ? Il évoque les Âmes de ceux qui s'aimèrent sous les roses de la tonnelle, et qui maintenant, toutes, se donnent rendez-vous autour de la statue du jeune dieu. Les méditations du poétique et grave Solitaire manquent un tant soi peu d*austérité... et de logique. Une évocation d'âmes moyenâgeuse ne doit pas avoir pour théâtre un petit temple anacréonlique.
LE IfATËRlALISME LITTÉRAIKE 111
Dans le même parc, sans doute, mais loin du petit temple grec à la Watteau, sur le miroir d'un lac profond et caime, un cygne chasse Tonde et glisse.
... Le duvet de ses flancs est pareil A des neiges d'avril qui croulent au soleil ; Mais ferme et d'un blanc mat, vibrant sous le zéphire. Sa grande aile l'entraîne ainsi qu'un lent navire. Il dresse son beau col au-dessus des roseaux... Le courbe gracieux comme un profil d'acanthe...
Ce lac admirable mériterait d'être comparé à un autre lac très célèbre dans l'histoire de la littérature, si seulement il était un peu moins éloigné des régions familières oix la vie humaine est vécue. Sur les flots harmonieux chantés par Lamartine, on entend des accents bien vagues, il est vrai, et déjà panthéistiques, mais encore humains. Ici, régnent la feuille de saule, le jonc, les herbages épais, des reflets d'eau et de ciel, mais rien d'humain n'apparaît. Le cygne lui-même perd toute vie, il devient une chose magniflque, un objet d'art,
Comme un vase d'argent parmi les diamants.
Ainsi M. Sully-Prudhomme se révèle poète descriptif, éminent, prodigieux, si l'on veut ; mais dans son éblouissante solitude, il n'a pas médité un seul instant, il a vu.
Et il ne procède pas autrement dans un grand nombre d'autres solitudes; la plu part des vers, d'ailleurs exquis, des Stalactites^ de \EffeA de nuity de la Grande- Chartreuse, des Fiei//^5 maisonSy appartiennent au genre descriptif. A peine laissent-ils deviner çà et là quel-
112 CATHOLtCISME ET fiOMANTiSMË
que iatentioQ psychologique ou morale, le plus souvent insuffisante. Quoique passionné pour la solitude, le poète néglige, comme de parti pris, ce qui est la raison d^être de la solitude, savoir, la vie intérieure.
Seules, font exception quelques pages d*une haute inspiration stoïcienne et qui se rapportent enfin au vif du sujet. Je ne parle pas de la Première solitude^ essai louable de psychologie enfantine que gâtent la mièvrerie et une certaine recherche d'effet dramatique. Mais dans la Voie lactée, un petit chef-d'œuvre, le talent de M. Sully-Prudhonme, qui est surtout fait de délicatesse, s^affirme avec éclat.
Aux étoiles j'ai dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses,
Vos lueurs, dans Tinfini noir.
Ont des tendresses douloureuses...
Vous avez des pleurs dans les yeux. »
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules... »
Je leur ai dit : « Je vous comprends,
Car vous ressemblez à des âmes. »
Invocation récitée à demi-voix sur un ton plaintif, sentiment douloureux de l'isolement, élan vers rinfîni, tous les éléments se trouvent ici, dont se composent les voix, ou plutôt les mélodies de la solitude. On indiquée peine, il est vrai, la vie de Tâme, mais avec quelle justesse ! Si le rayonnement du ciel étoile absorbe presque toute l'attention du poète et la nôtre, c'est pour que soit mieux exprimée Tune de nos tristesses intimes les plus nobles et les plus profondes.
A la Voie lactée ie préfère, cependant, les Combats intimes, Lbl vue des étoiles en pleurs fait naître dans
Tàmeda poète une mélancolie passive, presque égoïste, qui ne laisse pas d'être inquiétante ; la contemplation directe de son cœur lui révèle la vraie vie, c'est-à-dite la lutte morale.
Seras-tu de l'amour l'éternelle pâture,
. . . O cœur ?
Ainsi qu'un bestiaire, après la lutte, règne
Sur son tigre qui s'est rendu, Et s'assied sur la béte, et, de son poing qui saigne La courbant jusqu'à terre, exige qu'elle craigne
Alors même qu'elle a mordu ?
Et comme ce dompteur, seul au fond de sa cage.
Ne cherche qu'en soi son appui...
Ainsi dans les combats que le désir te livre
Ne compte sur personne, ô cœur I...
Le plus grand éloge que Ton puisse faire de cette page, c'est qu'elle rappelle, au moins d'une certaine façon, quelqued lignes célèbres de là deuxième épître aux Corinthiens. « Et pour que je ne sois pas enflé d'orgueil, il m'a été mis une éch^rde dans la chair, un ange de Satan, pour me souffleter et comprimer mon orgueil. Trois fois, j'ai prié le Seigneur de l'éloigner de moi, et il m'a dit : « Ma grâce te suffît. » La grâce, et je prends ce mot dans son sens théologique, voilà bien, en effet, ce qui manque à ce pelit combat intime. D'où il résulte une diminution, non seulement de vérilé morale, mais encore de vie littéraire. Ne croyant pas en Dieu, le poète, élève de Lucrèce, ne peut que se raidir dans son isolement, il n'a qu'une attitude, celle du stoïcien désespéré. Ceux qui ont la foi, au contraire, se sentent toujours en la présence de Dieu, ils conversent avec lui ; ils confessent, devant une infinie gran-
deur, leur propre néant ; ils appellent à leur secours sa toute-puissance. Au lieu d'un monologue, nous avons alors un dialogue, un drame, un vrai drame qui peut quelquefois devenir sublime.
O mon Souverain Roi 1 Me voici donc tremblante et seule devant toi,
... Accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas,
Commande...
De son côté le psalmiste s'écrie :
a Comme le cerf altéré soupire après Teau des fontaines , ainsi mon àme soupire après vous , Seigneur. »
La solitude, en effet, offre un grand avantage aux âmes religieuses : elle leur permet de voir Dieu de plus près et de Técouter en silence. Parce qu'ils ne savent pas ou ne veulent pas voir Dieu, les doctes penseurs, comme M. Sully-Prudhomme, sont condamnés à un téte-à-téte prolongé avec eux-mêmes. Quoi d'étonnant que la solitude leur paraisse douloureuse, et, s*ils sont bons psychologues, parfois ennuyeuse ?
Ils en arrivent même à ne plus très bien distinguer leur àme, à la perdre de vue, égarés qu'ils sont par une philosophie matérialiste dans son esprit et dans ses méthodes.
Poète délicat, né pour les hautes ascensions idéalistes, M. Sully-Prudhomme met en parallèle Pâme et les sens, et il ne craint pas de conclure en faveur de ces derniers. Heureuses sont, d'après lui, les poitrines pleines d'air !
LE MATÉRIAUSXE LITTÉRAIRE 115
Leurs soupirs se peuvent confondre...
Heureux aussi les doigts ! ils touchent ; Les yeux! ils voient. Heureux les corps I...
Mais, oh ! hien à plaindre les âmes I Elles ne se touchent jamais :
Elles ressemhlent à des flanunes Ardentes sans un verre épais.
Rendons cette justice an poète qae son cri de douleur est bien touchant, mais il constitue, à n'en pas douter, une sorte de blasphème. Eh quoi ? Vous voulez palper et mesurer des âmes, comme M. Bertillon palpe et mesure des crânes ? Le positivisme et le kantisme ont donc bien faussé vos méthodes psychologiques ! Il est aisé de percevoir Théroïsme d*un Guriace très nettement, et avec une faculté qui ne se confond pas avec Touïe ni avec la vue.
Après des siècles écoulés, Sophocle, Virgile et saint Augustin, atteignent les âmes, les touchent, les arrachent aux pensées mesquines ou aux sentiments bas et les conduisent sur les hauteurs de la vie morale. Les prières d'une mère chrétienne qui s'agenouille dans une église de France arrivent, sous forme d'impulsion bienfaisante ou de remords, à son jeune fils qui combat bien loin, là-bas, dans le Soudan ou au Tonkin. Un orateur fait vibrer l'âme des foules ou des as«emblées, un écrivain soutient et dirige les âmes d*élitc. Comment un poète, c'est-à-dire un psychologue de pro fession, comment M. SuUy-Prudhomme a-t-il pu soutenir que les âmes ne se touchent pas !
Vous comprenez maintenant ses plaintes, ses tris-
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tesses, soa découragement ; il est poète, vraiment poète, mais poète de peu de foi. It Voudrait voir les yeux des jeunes gens qui le lisent, entendre le sonde leurs voix, presser leurs mains dans les si^naes. Un tel désir ne doit pas germer dans Pâme d'un penseur. A ceux qui avaient reçu son enseignement dogmatique et moral, saint Paul disait bravement : « Vous êtes mon œuvre dans le Seigneur. » C'est que sa parole pénétrait doucement et fortement dans les plus intimes profondeurs de Tàme : M. SuUy-Prudhomme est convaincu que les âmes ne se touchent pas.
D'où vient qu'un esprit aussi distingué n'a pas su se préserver d'une aussi grave erreur ? Il faut accuser, je pense, la mauvaise philosophie que M. Sully- Prudhomme étudia, pendant sa jeunesse, mais aussi les influences poétiques et littéraires qu'a subies son beau talent. M. Sully-Prudhomme s'est contenté de traduire dans sa langue l'idée de solitude, telle qu'elle a prévalu durant le xix^ Niècle.
Celte idée a pour ancêtre Rousseau, et pour père Chateaubriand; elle repose sur un substratum d'égoïsme ou, si Ton veut, d'égotisnie. On recherche la solitude^ pour éviter les ennuis de la société^ pour s'appartenir, pour rêver, pour jouir : <i Je me promenais, dit Jean- Jacques, dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu, du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade. » Et ailleurs : a Je mé levais avecle soleil, et j'étais heureux ; je me promenais,
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et j'étais henrenx ; je parcourais les bois, les coteaux, j*errais daus les valIoDS, je lisais, j*étais oisif... >
li est superflu, ce me semble, de citer les rêveries bieu connues de Chateaubriand, de Lamartine, de Hugo, de Masset et de presque tous les écrivains célèbres du su* siècle. Chacun se construisit une chartreuse laïque et poétique selon ses goûts, mais tous ils demandèrent à la solitude ou le plaisir, ou le moyen d'évitet une peine. Parmi eux se distingue Vigny, solitaire orgueilleux, qui se plaignait de son excès de puissance intellectuelle.
Seigneur, tous m'avez fait puissant et solitaire : Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Comme Theure n^a pas encore sonné pour lui de s'endormir, il s'en ira vivre dans la maison du berger qui se cache dans la bruyère des montagnes. Fuir loin des villes, se soustraire à tout devoir social, pour ne plus écouter que le rythme de sa pensée, dans un site sauvage, tandis que le crépuscule ami s'endort dans la vallée, tel est son rêve.
La nature t'attend dans un silence austère
... Devant notre porte Les grands pays muets s'étendront longuement.
Les hommes de sens rassis qui voudront se faire de la solitude une idée juste et complète ne s'adresseront pas aux poètes contemporains ; ils interrogeront les grands classiques, les maîtres de la vie spirituelle, ou même, tout simplement, ces Messieurs du Désert. « La solitude est sans attraits pour la plupart des hommes,
remarque sagement Nicole, parce qu'elle ne leur fournit pas assez de pensées qui leur plaisent, » Ce qui revient à dire: méritent seuls le nom de solitaires ceux qui peuvent se nourrir en silence, même de* pensées qui ne plaisent pas. Quelquefois, il est vrai, certains psychologues recommandent la pratique méthodique de la retraite, comme une sorte de villégiature spirituelle. Tel Fénelon, écrivant au duc de Ghevreuse : « Ce que je souhaite le plus pour vous est le recueillement et la cessation un peu fréquente de tout ce qui dissipe. L'action de Tesprit, quand elle est continuelle, dessèche et épuise Tintérieur... Il ne suffit pas d'agir et de donner, il faut recevoir, se nourrir, se prêter en paix à toute l'impression divine. » Ainsi; même dans cette retraite qui est un repos, Tâme ne laisse pas d'agir d'une certaine manière ; elle prie, elle se nourrit de pensées surnaturelles par la méditation et la lecture, olle reçoit les communications divines. Que dire alors de la solitude, telle que l'entendaient saint Augustin, Jeanne d'Arc, saint Ignace de Loyola, sainle Thérèse, Descartes et Pascal ? Elle se confond évidemment avec une forme d'activité très intense ; on connaît peu de champs de bataille aussi intéressants et aussi animés que la grotte de Manrèze.
Nous voilà bien loin des Solitudes de M. Sully-Prudhomme. C'est que l'auteur du Cygne et de la Voie lactée a trop fidèlement suivi les errements des romantiques. Ceux-ci s'attachèrent le plus souvent au décor de la solitude, ils s'inquiétèrent peu des prières, des méditations, des combats, des espérances, des projets, des dia-
logues dramatiques dont se compose la vie des grands saints ou des grands penseurs. Après avoir décrit des sites ou des montagnes, ils n'ont plus rien à dire. Plus grave que la plupart de ses prédécesseurs, M. SuUy- Prudhomme a soupçonné le combat spirituel, mais il n*a pas osé tenter, par exemple, la montée du Garmel, il n'a pas euTidée de visiter le château deTâme. C'est pourquoi la solitude ne lui fut pas bonne conseillère. Elle lui inspira sans doute, nombre de vers délicats, harmonieux, d'une élégance rare, encore que livresque, parfois excessive et toujours inférieure à la simplicité distinguée de Jean Racine. Mais de ces retraites poétiques, il sortit désespéré, plus attaché qu'auparavant à ses conceptions païennes de la vie et de la mort. Pour avoir « mal placé son cœur », il en est venu à ne plus comprendre môme la nature.
Sortant du deuil hivernal.
J'ouvre des grands yeux encore ivres Du songe obscur et vain des livres, Et la nature me fait mal.
Lexix^ siècle tant vanté, trop vanté à coup sûr, a trop aimé la physiologie et le subjectivisme et la vie des choses; M n'a pas compris la vie de l'esprit. L'esprit, selon le mot de saint Paul, lutte contre la chair et la chair lutte contre Tesprit. Tous ou presque tous panthéistes ou positivistes, les philosophes, les poètes et les romanciers n'ont rien voulu savoir de cette lutte incessante qui est à la fois humaine et divine. Ils ont uni la chair et Tesprit, ou plutôt ils ont soumis celui-ci à cellelà. On leur demandera compte, un jour, du mal qu'ils ont
fait à larFrance, et on les condamnera. Il est facile de prévoir, dès aujourd'hui, quelle sera la véritable portée de cette condamnatian : de ce xiV siècle qui vante si fort sa prétendue psychologie, nos arrière-*neveux diront : Il fut le crépuscule des àmes^