‹ Catholicisme et romantismeChapitre 17 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la méthode de travail usitée chez quelques écrivains du xix^ siècle, historiens, critiques, romanciers ou poètes.

Vice originel du roman historique. — Prétentions injustifiées. — Deux héros de Walter Scott : Holiday et Quentin Durward.

Exagérations pseudo-scientifiques de Taine. Le télescope et le microscope. L'érudition et les héroïnes raciniennes. Taine ne distingue pas suf&samment Tesprit de géométrie de l'esprit de finesse. Généralisation hâtive et monotonie.

La philosophie de Zola. Germinal, — Zola est-il un animalier ou un psychologue ? Humanité des chevaux et abrutissement des honmies. Le Père Bonnemort. — Zola et Nietzsche. — Le singe de Zarathrousta.

Les Pleurs dans la nuiU de Victor Hugo. Une simple prière de Jean Racine. La Bouche. cComhre.

Les vices de la méthode romantique apparaij^ent avec une netteté particulière, chez quelques ouvriers de lettres fort laborieux qui sont arrivés^ pendant le xix^ siècle, à la grande gloire ou à la simple notoriété.

Tel est Walter Scott, le fondateur du roman historique, qui joua dans la littérature française un rôle si important.

. Le roman historique n'a pas su conquérir, dans la république des lettres, un droit de cité absolument incontesté et officiel. S'il s'agit, en effet, d'étudier sérieusement rhistoire, ce n'est pas à Walter Scott qu'il con-

vient de s'adresser. Il est agréable, certes, d'étudier à la suite du baronnet écossais, les manies de Louis XI, les statuettes en plomb de son chapeau, sa canne et son pauvre accoutrement. Tout de même, Commines renseigne ses lecteurs sur des dessous diplomatiques d'une tout autre importance, et si Commines ne suffît pas à leur curiosité, il leur est loisible de remonter plus haut dans Phistoire, afin d'étudier de plus près, dans leurs causes profondes, la chute de la maison de Bourgogne et le triomphe définitif de la maison de France. Le roman de Walter Scott représente un pavillon annexe de l'histoire, qu'il est bon de visiter, quand on a un peu de temps à perdre, car il renferme principalement des curiosités de vestiaire. Les prétentions historiques de Tauteur, ses tendances vulgarisatrices et pédagogiques ont enfin le tort de ressembler à la vulgarisation scientifique que mit à la mode certain romancier de nos jours.

Je ne conteste pas l'érudition de Walter Scott, je demande seulement à ses admirateurs jusqu'à quel point il faut prendre au sérieux sa fonction historique. On met sur le même plan Walter Scott et Augustin Thierry, ou plutôt, on fait d'Augustin Thierry l'élève de Walter Scotl. D'abord, Augustin Thierry, dans une phrase célèbre, s'est réclamé de Chateaubriand, et je ne vois pas pourquoi certains critiques ont contesté la portée de cette déclaration. En second lieu, les hommes de notre temps sont-ils bien sûrs d'apprécier, à leur juste valeur, les beautés pittoresques de l'histoire ? La marqueterie de Baranle, qu'on louait si fort, il n'y a pas

très longtemps, a singulièrement vieilli. Toutes ces couleurs vives que les historiens ont plaquées sur des faits anciens se faneront, à leur tour. L'histoire n'est peut-être pas, autant qu'on Ta cru, un divertissement d archéologue ou de coloriste :. elle a pour mission principale de nous fournir des idées générales et des leçons politiques. On Bnira bien par établir une délimitation nette entre ses domaines et ceux de l'archéologie^ ce qui amènera, je le crains, une dépréciation sensible des couleurs historiques.

C'est dans la subordination de la psychologie à l'archéologie que se manifeste le plus clairement l'infériorité des travailleurs romantiques.

Voici, par exemple, maître Holiday, qui est réjouissant, je le reconnais, mais qui ne me paraît pas aussi typique qu'on veut bien le dire. Quelqu'un l'appelle pour frtrrer un cheval.

« Favele linguis^ répondit une voix partant de l'intérieur ; je ne puis y aller maintenant, je suis dans le moment le plus intéressant de mes études du matin. t> Et comme on insiste :

Quid Mihi cum caballo ? répond Holiday. — Je crois qu'il n'y a qu'un homme instruit dans le hundred l^canton), et Ton ne peut ferrer un cheval sans lui ? »

A ces mots, parut l'honnête pédagogue. Ses vêtements suffisaient pour le faire reconnaître en cette qualité (suit une description minutieuse du costume grotesque dont s'était affublé maître Holiday). En voyant un homme de l'air de Tressilian, qu'il était plus en état d'apprécier que les autres habitants de ce

hameau, le pédagogue ôta son bonnet el lui dit en le saluant : Salve^ domine. Infelligis ne linguam laiinam ?

Tressilian voulut faire preuve de savoir, et il lui répondit : Latinœ linguœ hàud penitus ignarus^ venta tua^ domine erudilissime^ vernaculum tibentiiis loquar.

Cette réponse en latin produisit sur le maître d'école, le même efifet que le sigiie des maçonâ produit, dit-on, sur les frères de la truelle. Il dit d'un ton solennel : « Il pourrait paraître tout simple, doctissime domine^ de vous dire qu'à environ un mille ab hoc tugurio^ se trouve le meilleur /aôer/erranw*^ le plus habile maréchal qui ait Jamais ferré un cheval... Quintilien a dit : ... »

Est-ce un vrai personnage que Walter Scott nous présente ici, un personnage vivant comme un héros de Corneille ou une héroïne de Shiakespeare? Il est difficile de le croire, quand on ée rappelle les çcrivains français du xvi® et du xvue siècle avec les jugements quela critique aporlés sur leurs œuvres. L'écolier limousin de Rabelais s'exprime comme le pédagogue de Walter Scott; personne ne s'avise cependant d'élever cette fantaisie de maître François à la hauteur d'une vraie création. Le L'Intimé de Racine cite Âristote péri politicon et humilie les dieux en vers latins, mais il est constant que Racine, dans les Plaideurs, n'a pas esquissé un seul véritable caractère. Je reconnais que Walter Scott a sur Racine l'avantage de décrire longuement la taille, les traits et le costume de son héros, mais ces détails n'ont rien de commun avec la psychologie. Walter Scott laisse échapper un mot, un mot topique, où se trahissent à la fois et sa compétence dans les arts dé-

coralifs et sa faiblesse en psychologie : « Les vêtements de rhonnéte magisler, dit-il, suffisaient pour le faire reconnaître en cette qualité ». Je dis que quand un écrivain est préoccupé à ce point du costume de ses personnages, il néglige leurs sentiments et leurs pensées intimes : Tarchéologue et le commissaire-priseur priment chez lui le psychologue.

Pareillement, le cadre, dans les romans deWalter Scott^ a toujours plus d'importance que le portrait luimême^ « La vigoureuse, l'énergique et hautaine Bgure que celle de Flora Mac-Ivor I » s'écrie avec raison un admirateur de Walter Scott, et il ajoute : « Et la scène ravissante, lorsque près d'une cascade, non loin deâ bruyères, au milieu du plus romantique décor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire flottant au vent, elle chante son loyalisme et son regret de ne pouvoir donner son cœur à Waverley. d Je veux bien que ce romantique décor ait du charme, mais il n'entre poiir rien dans la caractéristique de Flora Mac-Ivor. Près de la cascade et des bruyères on pourrait placer tout aussi bien Catherine Seyton ou Rose Bradwardine, lesquelles — naturellement — auraient la permission de chanter une autre romance.

Lorsque Walter Scott, malgré lui, j'imagine, entre dans la psychologie proprement dite de ses héros, il ne me parait pas heureusement inspiré.'

« Si j'étais le roi de France, — dit Quentin Durward, précisément kTombrageux souverain qu'il ne connaît pas encore (à Louis XI), je ne me donnerais pas tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges

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et des trappes. Au lieu, de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions ; et quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et d'afifection, plus le nombre en serait grand, plus j^n serais charmé. »

Le compagnon de TEcossais regarda autour de lui d*un air alarmé et lui dit : « Silence, sire varlet au sac de velours, silence, car j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu'elles entendent.

« Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward. J'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis; que Dieu le protège I Et quant aux oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec mon couteau de chasse. »

Le petit air guerrier du jeune Quentin caresse agréablement nos areilies. On aime tant, au xix® siècle, les proclamations d'indépendance, surtout lorsqu'elles retentissent dans des circonstances un peu dramatiques ! Malheureusement, ici, toutes ces belles déclarations constituent un immense anachronisme. Qu'au lendemain du xviii^ siècle, très épris, comme on sait, des idylles et ausâi des utopies politiques, sir Walter Scott célèbre, en style fénelonien, les bienfaits de la paix et le bonheur des rois amis <ie leurs peuples, c'est assez naturel. Mais il est fort douteux qu'au xv^ siècle, un pauvre hère d'Ecosse se fit de la royauté une con-

ENCORE LE MATÉRIALISME i5S7

ceptioa aussi idéaliste et aussi belle Où le héros de Waller Scott oublie absolument les dates, c'est lorsqu'il se vaufe, lui varlet, de pouvoir dire la vérité à Louis XI et se fait fort de couper les oreilles au représentant de la police royale. Ces bravades sentent leur XIX® siècle, et, si Ton y réfléchit, il est aisé de voir que Walter Scott s'est substitué lui-même à son petit Quentin.

De cet ensemble d'observations je serais tenté de conclure que les trois éléments, historique, pittoresque et psychologique, dont se compose le talent de Waller Scott, ne forment pas peut-être un tout absolument compact et solide.

Les critiques littéraires en général, et laine en particulier, ont suivi les mêmes errements psychologiques que Walter Scott.

laine a professé, toute sa vie durant, une admiration absolue pour les sciences en génér il et les sciences physiques en particulier. Son bonheur est de parler cornues, formules algébriques, laboratoire, lois. La certitude n'existe pour lui que là où Ton voit, où Ton touche, où Ton mesure. Au contraire, ce qu'aflirment les théologiens, les historiens de l'ancienne école, les littérateurs de tous genres, tous ceux qui s'occupent de l'âme, lui parait à tout le'moins suspect. Taine consacrera une très grande partie de ses efforts à l'histoire, à la psychologie, à la critique, avec cette arrièrepensée que critique, psychologie et histoire doivent emprunter leur méthode et leur critérium aux sciences physiques.

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Ëa conséquence, il étudiera Tâme d'une Andromaqueou d'une Monime ou d'une Bérénice, en chimiste et en botaniste. La société du xvii^ siècle c'est le terreau d'où sortent les fleurs délicates qui s'appellent les héroïnes du théâtre de Racine. Analysons méthodiquement le terreau, sans oublier le fumier, et de cette analyse sortira Texplicalion de ce qui est dévouement, distinction, grâce, finesse, élévation de sentiments, amour idéal. Ceci est déjà fort singulier. Si Taine, par une contradiction heureuse, n'eût employé souvent la bonne vieille méthode des littérateurs proprement dits, on trouverait dans ses livres d'étranges choses.

Mais il y a plus fort. D'une part, Taine prétend apporler dans toutes ses ailirmations une rigueut scientifique, mathématiquement contrôlée. D*autre part, il embrasse dans ces mêmes affirmations des portions énormes de temps ou d'espace. En trois lignes, il caractérise algébriquement, un siècle, ou trois siècles, ou dix siècles. « Entrez dans Notre-Dame ; au bout d'une demi-heure, lorsque dans Tombre des piliers énormes vous avez contemplé l'essor passionné des frêles colonnettes, l'enchevêtrement douloureux des figures bi« zarres et le rayonnement divin des rosaces épanouies, vous comprenez Textase mystique de la foule maladive, qui, agenouillée au son des orgues, apercevait làbas, dans une lumière d'or, le sourire angélique de la Vierge et les mains étemiues du Christ. Un quart d^heure p!us tard, au musée de la Renaissance, une statue de Michel-Ange vous montrera par la fierté de sa structure héroïque, par l'élan effréné de ses bras tordus, par la

montagne des muscles soulevés sur sou épaule, les superbes passions, la grandeur tragique, le déchaînement des crimes et le paganisme sublime du xvi* siècle. Ouvrez maintenant un volume de Racine ou Isl Princesse de Cièvesy et vous y verrez la noblesse, la mesure, la délicatesse charmante , la simplicité et la perfection du style qu'une littérature naissante pouvait seule avoir, et que la vie de salon, les mœurs de cour, et les sentiments aristocratiques pouvaient seuls donner. »

Onabeaucoup admiré ces généralisations. Elles sont, au contraire, faciles, partiellement fausl^es, incomplètes surtout, et en dernière analyse, insignifiantes. Rien n'est plus enfantin que de dessiner une framée à côté du nom de Glovis, ou une châsse à côté du nom de Dagobert,.on un fauteuil à côté du nom de Louis XVI, ou, comme le fait M. Taine, une statue de Michel- Ange à, la fin d*un paragraphe consacré au xvi* siècle. L*examen rigoureux, scientifique des faits et des^personnes, ne peut en littérature s'appliquer qu'à des détails, il ne convient pas aux généralisations.

Pour mener à bien l'œuvre de critique littéraire telle que la comprenait Taine, il faudrait à la fois un premier instrument qui correspondît au microscope, puis un second qui correspondît au télescope. Or, il est évident que Taine avait un ^microscope puissant et d*ailleurs défectueux, parce qu'il faisait subir à tous les objets de bizarres déformations. Mais, loin d'avoir à sa disposition le moindre télescope, il était afïligé d'une myopie extraordinaire ; il ne savait voir que de très

près, et il croyait embrasser, le malheureux érudit, de vastes étendues de temps.

Appliquer majestueusement à cette pauvre littérature les procédés en usage chez les hommes de science, produit un grand effet sur les imaginations modernes. Ce n'est pas en vain que nous avons traversé un siècle d'expositions universelles. Mais qne vaut en réalité cette innovation qui remonte d'ailleurs à Villemaiu ? Un géologue n'enaploie pas, j'im^^gine, les mêmes méthodes qu'un mathématicien, un chirurgien travaille autrement qu'un ingénieur, Edison ne dirige pas comme Pasteur ses recherches scientifiques. De quelle science devront s'inspirer les critiques littéraires ? Imiterontils les chimistes, les naturalistes, les électriciens ou les constructeurs de cuirassés? Dans cette hypothèse, on (onfierait Victor Hugo, dont les œuvres ont quelque chose de cyclopéen, à un de Lesseps littéraire, tandis que les minuscules Trophées de M. de Hérédia seraient livrés à un orfèvre. Tel, jadis, -Atistophane pesait dans les plateaux d'une balance les vers d^Ëschyle et les tragédies d'Euripide : tout un poème de celui-ci faisait à peine équilibre à quelques anapestes de celui-là.

J'entends bien la réponse qui contient la pensée profonde de ces Messieurs: « Nous ne voulons pas, semblent-ils dire, car ils ne se sont jamais expliqués clairement, nous ne voulons pas nous assujétir à telle ou à telle méthode, nous voulons nous inspirer de l'esprit général qui anime les inventeurs et les calculateurs, nous voulons faire entrer dans la grande enquête lit*

téraire un peu de cette précisioa et de cette rigueur scientifiques qui font la joie de Tintellect. »

C'est là, j'ose le dire, une erreur, une grande erreur de nos critiques. Que Tarchéologie, la grammaire et Térudilion historique aident parfois la littérature, je le veux bien, mais elles ne sont pas la littérature, elles ne sont que ses servantes, et elles doivent toujours être considérées comme telles. laine s'imagine que pour comprendre une tragédie de Racine,il faut avoir lu 150 volumes de mémoires ou de statistiques. On ne se trompe pas plus lourdement. Oui, parce qu'il a consulté ou lu ces 150 volumes, Taine comprend très bien le côté historique des tragédies de Racine, mais son enthousiasme d'érudit lui fait oublier le côté universel, moral et humain de ces mêmes tragédies, qui est tout ce qu'il y a de plus important et de plus beau. Une femme distinguée, un homme de bon sens un peu cultivé, comprendront d'instinct Iphigénie^ Monime et Junie dans ce qu'elles ont de plus élevé. La science d'un Taine, en se portant sur des menus faits historiques, aura pour principal résultat de rabaisser nos ordinaires préoccupations.

Saura-t-elle du moins fournir des données précises ? Pas lemoins du monde. Jusqu'à quel point Ândromaque ressemble-t-elle à Henriette d'Angleterre, jusqu'à quel point Achille représente-l-il M. de Guiche, et Bérénice M"® du Vigean ou M"« de la Vallière, c'est ce qu'on ne saura jamais au juste, quoi qu'en dise Taine. Alors, ne nous faisons pas illusion sur tout cet appareil historique, ne nousfatiguonspasinutilHinentsur descontro-

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verses presque oiseuses, et admironâ tout simplement, dans Iphigénie et dans Hermione de jeunes fiancées, dansAndromaque une mère. La littérature consiste essentiellement à comprendre ce -qui est humain, ou plutôt, ce qui est plus humain, c'estàrdire plus particulier à l'homme. Nos pères disaient avec raison • huma' niores lUlerœ. Gomment voulez-vous appliquer ici les méthodes scienlifîques ? Andromaque s*écrie :

Je ne Tai point encore embrassé d'aujourd'hui.

Ce vers est certainement y ineantestablement beau, beau autant que peut être vrain'imporle quel théorème de géométrie. Le doute n'est pas plus permis d'un côté que de Tautre.

Maintenant, comment sivons-nous de science certaineque ce vers est beau? Nous le savons par des facultés qui n'ont rien de commun avec les facultés qui saisissent les vérités scientifiques, nous le savons par la finesse d*espri t. par ladélicatesse du cœur, par l'analyse psychologique, par la distinction morale.

En abusant desformules et des méthodes scientifiques^ Taine a donc méconnu lagrande loi rédigée par Pascal : il a employé Tesprit de géométrie où il ne fallait que de Tesprit de finesse . L'erreur est d'autant plus étrange qu'elle émane d'un philosophe de profession.

Il est aisé de toucher pour ainsi dire du doigt les inconvénients de cette métho !e. Taine multiplie sans sourciller des affirmations déconccrlanies qui ressemblent fort à des énormités. Il vous dira par exemple : « Pour établir la sécurité moderne, il a fallu non sou-

lement transformer les institutions, mais encore et surtout atténuer les passions, multiplier les idées, établir la délibération préalable, ranger les pensées humaines dans des compartiments distincts et des préceptes reconnus, bref, refaire Tintérieur de la tête humaine, et, pour tout dire, changer Tétat des muscles et l'état • des nerfs. > Des aflirmations aussi précises sur des sujets aussi vastes, aussi complexes, et aussi difficiles plongent le lecteur de sens rassis dans un profond ahurissement. Ailleurs, Taine écrit : c Les choses sont divines : voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses ; chaque paysage a le sien, sombre ou serein, mais toujours grand. Les premières religions ne sont qu'un langage exact, le cri involontaire d'une àme qui sent la sublimité et Véternité des choses en môme temps qu'elle perçoit leur dehors.» Quand on lit ces maximes profondes, on se sent d'abord intimidé, puis on éprouve quelque envie de dire à Fauteur : « Je vois bien, Monsieur, que vous faites du panthéisme, et le panthéisme jouit d'un grand crédit parmi les docteurs. Toutefois, permettez-nous de vous demander respectueusement quel sens vous attachez à toutes ces maximes générales. Vous êtes bien sûr, n'est-ce pas ? qu'elles ne renferment rien que de vrai. Et si, par hasard, vous n'en étiez pas sûr, voudriez-vous bien arrêter, pendant quelques instants, votre marche triomphale à travers les idées et les déductions ? » Mais Taine ne s'arrête pas ; il ne semble pas admettre que le doute trouve ici sa place ; il se sent en possession non pas peut-être de la vérité, mais

de la science. Or, ce a*est pas le calomnier que de dire qu'il préfère à la vérité, la science. Laissez-le jouir, ratiociner, synthétiser, s'enivrer de philosophie. Il s'écriait un jour : « Ce livre (la Religion de Bouddha) est un résumé excellent et complet, comme il s'en fait souvent en Allemagne, des cinq ou six cents monographies et des cinq ou six mille dissertations spéciales qui, pendant vingt ans, se sont accumulées sur un sujet.»

Voilà le véritable cri du cœur I laine ne discute pas, il analyse l'œuvre d'un auteur qui a lui-même compilé, compilé, compilé. Tous ces Allemands ont-ils fait une œuvre homogène, et s'ils ont fait une œuvre homogène, n'onl-ilspas tous suivi les mêmes errements ? laine ne s'en inquiète pas. Il est tout à la joie de raisonner sur des myriades de faits, sur des amoncellements de synthèses, sur des siècles d'histoire. Songez donc: six cents monographies et six mille dissertations, quelle bonne fortune I

Ce manque de défiance tient à une qualité ou à un défaut de l'intelligence de Taine. Il s'attache si fortement à ridée qui lui plaît qu'il ne voit plus rien de ce qui l'environne. Il frappe sur cette idée, comme un forgeron frappe sur son enclume, lourdement, uniformément, indéfiniment. Il s'agit d'expliquer, par exemple, comment, aux yeux de Louis XIV, un courtisan était moins un homme qu'une décoration : a Vous êtes une décoration, vous faites partie des appartements, vous êtes compté comme un des baldaquins^ pilastres, consoles et sculptures que fournit Lepeautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos broderies,

votre chapeau, vos plumes,volre rabat, voire perruque. Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un de ses meubles. » Ces répétitions que Taine jugeait nécessaires ne sont pas seulement fatigantes, elles ne laissent pas de nous humilier. Fallait-il qu'il eût une fâcheuse idée de ses lecteurs pour leur présenter ainsi la même idée sous dix ou douze formes différentes I

C'est que lui-môme avait Tesprit lourd autant que puissant, raide autant que logique. Il en résulte que sa critique est monotone et manque de caractéristique ; il porte toujours le même jugement sur des auteurs qui ne se ressemblent pas du tout, sans se donner la peine de varier ses expressions. Vous pourriez appliquer à Shakespeare ce qu'il dit de Garlyle, k Rabelais ce qu'il dit de Saint-Simon, à Michelet ce qu'il dit de Balzac, à tous ces écrivains ce qu'il dit de chacun d'eux. Voulez-vous quelques exemples ?

« Saint-Simon écrit avec emportement, d'un élan suivant à peine le torrent de ses idées par toute la précipitation de sa plume... Quand un homme nous met le feu au cerveau, nous nous sentons presque du génie. La vision de l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux gens de tout métier, de toute vie et de toute science... Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les émotions comme elles lui viennent, violemment puisqu'elles sont violentes, et que, Toccupant tout entier, elles lui bouchent les oreilles, contre les réclamations

du bon style et du discours régulier. La cuisine* Técurie, le garde-manger, la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout... il traîne son style dans le ruisseau. »

Voici maintenant Carlyle. « On voit que Carlyle est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres ; chaque pensée en lui est une secousse, un (lot de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge et le torrent d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les splendeurs... Carlyle violente tout, les expressions et les choses; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête. Nul ulcère, nulle fange n'est assez repoussante pour dégoûter Carlyle. A l'occasion, il comparera la politique qui cherche la popularité au chien noyé de Pété dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, que vous connaissez de vue et aussi de nez... Les constructions symétriques de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées^ s'amoncellent sous sa main. »

A. propos de Shakespeare^ Taine réédite absolument les mêmes idées, et dans les mêmes termes. « Il faut bien, dit-il, qu'une pareille imagination soit violente. Toute métaphore est une secousse. Quiconque involontairement et naturellement transforme une idée sèche en une image, aie feu au cerveau ; les vraies métaphores sont des apparitions enQammées qui rassemblent tout un tableau sous un éclair. Le style de Shakespeare est un composé d'expressions forceûées. Nul homme n'a soumis les mots à une pareille torture. Contrastes

heurtés, exagérations furieuses, apostrophes, exclamations, reuTersements d'idées, Thorrible et le divin sont assemblés dans la môme ligne... Les constructions se brisent... » Enfin sur Micheiet, Taine porte des jugements identiques à ceux que nous connaissons déjà : < Cette flamme de l'imagination échauffe le style et remporte jusqu'à une sorte de fureur. M. Micheiet écrit comme Delacroix peint, se hasardant jusqu'aux tons les plus crus, allant chercher dans la boue les expressions passionnées, tirant de la médecine et de la langue du peuple des détails et des termes qui saisissent et qui effrayent» et couvrant tout de métaphores splendides qui jettent comme une teinte de pourpre sur toutes les souillures qu'il a dévoilées... Les apostrophes, les exclamations, tous les mouvements de l'inspiration, le dithyrambe, les mulédictions, les confidences personnelles, les exhortations arrivent en foule.

« Cette imagination si impressionnable est touchée parles faits généraux aussibien que par les faits particuliers, et sympathise avec la vie des siècles^ comme avec la vie des individus. » (Ce mot de sympathie, nous l'avions déjà vu appliqué à Shakespeare.)

N^en déplaise donc auxadmirateurs de Taine critique, il avait beaucoup d'érudition et peu d*idées littéraires, mais comme il les développait avec flamme, comme il les ressassait, il faisait naître la confiance chez la plupart de ses lecteurs. Il doit peut-être ses plus grands succès à ce double talent qu'il avait, d'afflrmer vigoureusement et de répéter sans crainte de se fatiguer ni de fatiguer les autres.

138 CATHOLICISME ET ROMANTISMB

Après Taiae, -est-il permis de citer Zola? Pourquoi pas ? Le Père de la Mouquette, qui croyait avoir vaincu le romantisme, était en réalité romantique jusqu'aux moelles. Son œuvre représente le couronnement logique de toute la littérature contemporaine.

La doctrine générale qui se dégage de ses écrits est un matérialisme agressif et effréné qui écœure. ^Prières, élans mystiques, rêves, luttes contre la chair, idéalisme.... chimères que tout cela ou fantômes créés par des cerveaux malades. Zola ne connaît que la vie des dindons, des canards, des chiens et surtout du cochon Mathieu. « Désirée, décoiffée... la face rouge de triomphe, parut, les deux mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être montée sur le tas de fumier.

— Serge, Serge, appela-t-elle.

Ace moment, le cercueil d'Àlbine étaitau fond du trou. On venait de retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée de terre.

— Serge, Serge, cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait son veau. »

Pour ceux qui ont le triste privilège d'avoir lu plusieurs volumes de Zola, ce rapprochement entre la vie et la mort n'est nullement une plaisanterie. L'auteur des Rougon-Macquarl ne rit pas ; il est convaincu que ces sortes de remarques appartiennent à la plus haute philosophie, à la sociologie, à la science enfin dont il se considère comme le grand prêtre.

De toutes les œuvres de Zola, celle qui a la plus haute signification politique et sociale, c'est incontestablement GerminaL Ailleurs, les réalités psycholo-

giques échappaient le plus souvent à son enquête, ou bien, sous ses mains laborieuses, Tordure s'entassait à ce point qu'elle rendait impossible, chez les lecteurs aussi bien que chez Tauteur lui-môme, toute préoccupation esthétique ou politique. Dans Germinal^ une certaine proportion existe entre le talent de Técrivain et le sujet qu'il a choisi. Ce n'est pas qu'il ait essayé, cette fois, de modérer son goût trop connu pour les scènes pornographiques ; il les a multipliées, au contraire, et il a choisi pour héroïnes principales de son récit, deux créatures... qu'il n'a pas réussi, d'ailleurs, à rendre intéressantes. Telles pages de Germinal sont même si gratuitement et si bêtement ordurières qu'on se demande jusqu'à quel point l'intérêt commercial de l'auteur sufRt à expliquer leur nombre et leur étendue. Chez Zola, l'amour de la pornographie ressemble étonnamment à une maladie et presque à une folie... Mais je ne puis parler de ces choses que pour signaler leur existence, comme on pose une lanterne, la nuit, à l'entrée des rues dangereuses.

Germinal renferme trois études fort curieuses, la première sur la machinerie des charbonnages et le soussol mystérieux des mines, la deuxième sur les grèves et la troisième sur la vie des ouvriers mineurs. On a loué, avec raison, certes, les descriptions magistrales qui permettent au lecteur de voir la mine, de la parcourir et, au besoin, de la prendre en horreur. La vie plus que mécanique et presque animale du Voreux, Teffondrement, on serait presque tenté de dire la mort du Voreux, l'ascension des sept cents mètres d'échelle

qui séparent les ouvriers de la surface du sol, sont des morceaux, en quelque sorte, classiques.

Il me semble, toutefois, que la supériorité véritable de Zola s'affirme mieux dans les tableaux de grève. Depuis les débuts du romantisme^ on a tant usé ou abusé des procédés descriptifs qu'on les a mis, en

quelque sorte, à la portée de tous les écrivains. Rien ne prouve que dans un demi-siècle d'ici, le Voreux aura conservé toute Timportance littéraire qu'on lui attribue aujourd'hui. Il est plus difficile, au contraire, de communiquer la vie aux masses humaines, de les faire mouvoir, de les déchaîner sur les routes, de les jeter ensuite terribles et disposées à toutes les violences contre les usines ou les maisons des riches. C'est ce qu'a fait Zola, non sans succès;

d Des exclamations coururent, les hommes poussaient, les femmes avancèrent. Vivement, descendu de la passerelle, le porion barrait la porte maintenant.

« Alors Maheu voulut intervenir.

— « Vieux, c'est notre droit, comment arriveronsnous à ce que la grève soit générale, si nous ne forçons pas les camarades à être avec nous ?

a Le vieux demeura, un moment, muet. Evidemment, son ignorance en matière de coalition égalait celle du haveur. Enfin, il répondit ;

— (( C'est votre droit, je ne dis pas. Mais moi, je ne connais que la consigne... Je suis seul, ici. Leshommes sont au fond, pour jusqu'à trois heures, et ils y resteront jusqu'à trois heures.

d Les derniers mots se perdirent dans des huées. On

ENCORE LE MÀTÉRIALTSME 141

le menaçait du poing, déjà les femmes l'assourdissaient, lui soufflaient leur haleine chaude à la face. Mais il tenait bon, la tête haute, avec sa barbiche et ses cheveux d*un blanc de neige ; et le courage enflait tellement sa voix qu'on Tentendait distinctement pardessus le vacarme : < Vous ne passerez pas. » Les camarades le regardaient, remués, ayant quelque part, en eux, l'écho de ce qu'il leur disait, et cette obéissance du soldat, la fraternité et la résignation dans le danger... Une grande secousse remporta la bande. Tous avaient tourné le dos, la galopade reprenait sur la route droite, filant à l'infini, au milieu des terres. De nouveau les cris s'élevèrent : « A Crève-cœur ! plus de travail, du pain, du pain. »

Il y là comme un souffle des batailles homériques. Mais au lieu que celles-ci se déployaient au grand jour, laissant aux soldats assez d'espace et de temps pour s'affîrmer, très humains, le noir troupeau de M. Zola ne fait entendre que le même cri effrayant et monotone de destruction et de mort : Du pain, du pain.

Au fait, les héros de Germinal appartiennent-ils aux classes les plus violentes du règne animal ou au règne humain ? Ils tiennent certainement plus du loup ou du chacal que de Thomme civilisé et, à plus forte raison, du chrétien ; ils sont moins intéressants que les deux chevaux qui languissent au fond des mines de Montsou. Bataille et Trompette, encore qu'ils aient du foin et de l'avoine à volonté, encore qu'ils se réconfortent l'un l'autre par des caresses et des hennissements pleins de douceur, Bataille et Trompette ont la nostalgie des prai-

ries verdoyantes au milieu desquelles s'écoula leur jeunesse. Capables d*amilié chevaline, ils ont, de plus, un certain sentiment esthétique et une vague notion de liberté.

A ces bons et beaux chevaux opposez, si vous rosez,le Père Bonnemort, un vieux mineur qui cache, sous une expression dephysionomie hébétée, une férocité de tigre. « Cécile demeura seule avec Bonnemort. Attirés, tous deux restaient Tun devant l'autre, elle florissante, grasse et fraîche des longues paresses et du bien-être repu de la race, lui, gonflé d'eau, d'une laideur lamentable debéte fourbue... Au bout de dix minutes, lorsque les Grégoire surpris de ne pas voir Cécile, rentrèrent chez les Maheu, ilspoussèrent un cri terrible. Parterre, leur fllle gisait, la face bleue, étranglée. A son cou, les doigts avaient laissé l'empreinte rouge d'une poigne de géant. Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, était tombé près d'elle sans pouvoir se relever. Il avait ses mains crochues encore, il regardait le monde de son air imbécile. »

Un être aussi rudimentaire et aussi malfaisant que le père Bonnemort est évidemment inférieur à nombre de quadrupèdes. Zola, sans s'en douter j'imagine, a réédité et enlaidi le rêve charmant de Swift dans lequel on voit les chevaux princes ou académiciens, et les humains transformés en bêtes de somme.

Les autres ouvriers et les bourgeois qui s'agitent dans Germinal ne sont pas sensiblement plus distingués que le père Bonnemort. Des femmes comme la Mouquette, la Pierronne, Catherine Maheu, la Lavaque, on ne peut rien dire dans une société honnête qui parle

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français. Il faudrait pour se faire entendre s'exprimer dans le latin des classes de diaconale. Les hommes

joignent à ces causes générales d^abrutissement l'alcoolisme et la politique. Ghaval^ Maigrat du côté du peuple, Négrel et Hennebeau du côté de la bourgeoisie, aiment tous le mal pour le mal ; ils ne cherchent pas à compreudre, ils haïssent et ils mettent une féroce application à détruire. Etienne Lantier^ le triste héros de Germinal^ ne vaut pas davantage ; c'est le type achevé de l'ouvrier politicien, le fauteur de grèves, et le prédicateur d'anarchie, qui n'a pas le courage de mourir lui-même, après qu'il a fait massacrer ses compagnons de travail. Il quitte la mine sans remords, mais, avec, au contraire, le désir secret de recommencer, ailleurs, son abominable campagne.

Les critiques ont remarqué justement que M. Zola ignore les règles les plus élémentaires de la psychologie : il ne connaît rien du cœur humain, il ne sait pas observer. Romantique égaré dans l'école réaliste, il apporte tous ses soins à Tétude des masses immobiles ou en mouvement et des symboles énormes. Les renseignements qu il fournit sur l'état d'âme des ouvriers ne devraient, semble^t-il, avoir aucune importance.

{)t cependant, je serais tenté de croire que Germinal constitue une exception, au point de vue psychologique, dans la grande série des Rougon-Macquart. D'une part, en effet, Zola a vécu toujours en révolté^ en méconnu qui croit avoir à se venger des injustices du corps social. D'autre pari, malgré son immense talent, malgré son travai colossal, il ne s'éleva jamais jusqu'à

la haute euhure philosophique ou littéraire : il ne connut rien de plus grand que les solennelles niaiseries métaphysiques de Victor Hugo. Son état d*esprit demeura toujours celui d'un petit commis révolutionnaire ou d'un ouvrier des villes aigri par la misère noire. Quand, plus tard» il parvint à la grande notoriété et à la fortune, il se heurta, comme on sait, à des répugnances morales, religieuses et littéraires qui achevèrent de l'exaspérer. Je n'atïîrme donc pas que Germinaf. reproduit, en une photographie exacte et complète, la vie des ouvriers, non, certes. Mais il semble bien que Zola ait peint avec art les colères instinctives, tes haines sourdes, le déchaînement des appétits, le besoin violent de détruire qu'on trouve dans les milieux ouvriers ravagés par la propagande anarchiste. « En arrière, Etienne défaiUait, le cœur noyé d'amertume. Use rappelait la prédiction de Rasseneur, dans la foret, lorsque celui-ci l'avait menacé de l'ingratitude des foules. Quelle brutalité imbécile! Quel oubli abominable des services rendus! C'était une force aveugle qui se dévorait constamment elle-même. Et sous sa colère à voir ces brutes gâter leur cause, il y avait le désespoir de son propre écroulement, de la fin tragique de son ambition, a

Dans un livre célèbre qu'on lit peut-être, mais qu'on loue assurément dans les deux mondes, Nietzsche a écrit : « Lorsque Zarathrousta arriva dans la ville voisine qui se trouvait le plus près des bois, il y rencontra une grande foule rassemblée sur la place publique ; car on avait annoncé qu'un danseur de corde allait se

faire voir. Et Zarathrousta parla au peuple et lui dit : Je vous enseigae le surhumain... Qu'est le singe pour rhomme ? Une dérision ou une honte douloureuse. »

Zola a pris exactement le contre-pied de Zarathrousta; il a enseigné le soushumain et il a peint, au lieu d'un homme, un singe, qui est une dérision et une honte douloureuse.

Nietzsche termine son chapitre par cette remarque peu flatteuse pour le peuple : que le peuple rit de Zarathrousla et couvrit d'applaudissements l'entrée en scène du danseur de corde. La foule, en etfet^ n'apprécie que médiocrement le surhumain ; elle comprendrait plutôt le soushumain, et c^est pour cette raison, sans doute, que M. Zola a obtenu autant ou plus de succès que le danseur de corde nietzschéen.

L'amour de la métaphore matérialiste est aussi funeste à Victor Hugo qu'à Zola lui-même. Lisez, je vous prie, les Pleurs dans la nuit :

Je suis l'être incline qui jette ce qu'il pense... Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent Le son creux du cercueil.

Oui, certes, nous sommes, cette fois, dans le lugubre. Le cimetière, le corbillard, le fossoyeur, l'ombre, la brume, le serpent inconnu, l'écheveau ténébreux, le rrre du fossoyeur, chacune des planches dont se compose le cercueil, le ver, la cendre, le veuvage, le cadran, la tète de mort, le glas, le charnier, la vapeur des tombeaux, l'atroce cabestan, Néron, Messaline, Cléopàtre, Tossement, les yeux des morts, Tibère, les soupiraux de l'enfer, les bourreaux, les fouets, la

C\THOLIClSME ET ROMANTISME. 5

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croix, le gouffre, les clous, les obscurs verrous, la tempête, le jonc, le tigre, le méchaot, le buisson jauni, le noir Vésuve, une corde dans Tombre, un seau dans un puits, une lueur effarée et hagarde, Téternelle nuit, la ronce, les seins bleuis, l'immobile suaire, les hydres, le spectre au regard bianc, le cierge de l'agonie, un héron sauvage, Touragan libyen, la meule,, Tinfini, route noire et de brume remplie, le forçat noir, le volcan, mortier de l'infini, les deux griffes du sphinx, les corbeaux, les chouettes, nous aident, ou du moins doivent nous aider, dans la pensée du poète, à pleurer avec lui. Pleurer sur quoi? sur tout et à propos de tout. Il est vrai que ces pleurs, semblables à des mugissements, s'arrêtent sur une pensée d'éternité ou plutôt sur une forme d'éternité baroque et pédantesque.

L'arbre Eternité vit sans faîte et sans racines.

Ses branches sont partout, proches du ver, voisines

Du grand astre doré ; L'espace voit sans fin croître la branche nombre, Et la branche Destin, végétation sombre.

Emplit l'homme effaré.

Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes.

Il est vrai encore que Victor Hugo, tout en laissant couler ses énormes larmes, s'efforce de prouver, à sa façon et contre les matérialistes, Texislence de Dieu. Loin de nous émouvoir, cet entassement d'images invraisemblablement lugubres, nous impatiente ou nous fait rire. Au milieu de tout cet attirail emprunté à l'fi^dministralion des pompes funèbres, le poêle ne s'«ippl.ique-t il pas è faire de l'esprit ?

ENCètlE LE MATÉRIALISME 14*!^

Quand l'arbre leur murmure à l'oreille : il (Dieu) existe, Ces fous répondent : Non I Et, si le chêne insiste. Ils lui disent : Assez.

Je connais un poète qui, lui aussi, a interrompu son sommeil, pour pleurer dans la nuit, prier Dieu^ le confesser et lechanternon pas emphatiquement, comme Hugo, mais simplement, discrètement, dans toute Tardeur et Thumilité de sa foi. Ecoutez cet admirable murmure de prières :

Tandis que le sommeil, réparant la nature.

Tient enchaînés le travail et le bruit, Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure I

Pour te louer dans la profonde nuit,..

O vous, noirs ennemis qui vous glissez dans l'ombre,

Disparaissez à l'approche du jour.

Nous t'implorons. Seigneur ; tes bontés sont nos armes ; Fais que t'ayant chanté dans ce séjour de larmes. Nous te chantions dans le repos des cieux...

O Christ, ô Soleil de justice.

De nos cœurs assoupis romps l'assoupissement. Dissipe l'ombre épaisse où les plonge le vice. Et que ton divin jour y brille à tout moment.

Après qu^on a entendu tout le fracas poétique dont se composent les pleurs sonores de Hugo, il est bien doux de se redire à soi-même, sur le ton de la prière, les stances si douces^ si pieuses, si délicates, si harmonieuses et si chrétiennes de Jean Racine I

Faut-il parler de la Bouche d'ombre^ le grand morceau philosophique des Contemp talions ? La Bouche d ombre, c'est de la métaphysique, de la métaphysique à Tusage des écoles primaires ou des clubs politiques, je dirais de la métaphysique amusante, si, malgré toutes les fa-

céties grotesques qu'elle renferme, elle n'était effroyablement ennuyeuse. Hugo explique dogmatiquement Dieu, la création, le bien, le mal, la vie, les anges, l)es hommes, la justice, la mort, l'éternité, la question ociale... par la métempsycose.

Plaignez l'oiseau du crime et la béte de proie.

Ce que Domitien, César, fit avec'joie.

Tigre, il le continue avec horreur. Verres,

Qui fut loup sous la pouprc, est loup dans les forêts.

Il descend, réveillé, l'autre côté du rêve ;

Son rire, au fond des bois, en hurlement s' acli^ve ;

Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verres,

Sur ces tombeaux vivants marqués d'obscurs arrêts.

Penchez-vous attendri 1 versez votre prière I

Cette grossière métempsycose a pour couronnement une scène d'embrassement général des jôtres qu'on dirait détachée d'un mélodrame, mais qui confine au blasphème

£t Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

Lui dira : C'est donc toi ?

Et vers Dieu par la main il conduira ce frère, Et quand ils seront près des degrés de lumière

Par nous seuls aperçus, Toux deux seront si beaux, que Dieu dont l'œil flamboie Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,

Bélial de Jésus.

Le ton ultra-solenneldu poète ajoute encore à l'écœurante vulgarité de cette funambulesque philosophie.

La création sainte où rêve le prophète,

Pour être, ô profondeur! devait être imparfaite.

La beauté d'une telle découverte éblouit à ce point notre métaphysicien-poète qu'il s'étonne de ne s'être pas évanoui ; il se fait dire, en eflFet, par le spectre, être sombre et tranquille,

Puisque tu ne t'es pas eu route évanoui, Causons.

Et ils causent, et non seulement ils causent, mais ils font encore un pas de plus dans ces choses profondes. Si du moins ils parlaient toujours sur le même ton, de ce sublime de banlieue, on pourrait leur pardonner peut-être, mais ils mettent de Tesprit dans un chapitre de théodicée — puis, dans un sermon sur la mort :

Prends- tu le vent des mers pour un joueur de flûte ? Interroges-tu Tonde ? et quand tu vois des arbres, Parles-tu quelquefois à ces religieux ?

11 y a là de quoi faire « pleurer les yeux de lazur ».

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