‹ Catholicisme et romantismeChapitre 18 sur 33 · DE LA SENSIBILITÉ CONSIDÉRÉE GOMME L'AUXILIAIRB DE · texte numérisé non relu

DE LA SENSIBILITÉ CONSIDÉRÉE GOMME L'AUXILIAIRB DE

l'intelligence.

Les classiques se rattachent aux grands métaphysiciens du moyen âge, comme les romantiques professent ou subissent le kantisme. Malherbe gothique (1). Que la tragédie de Racine est ogivale (2'. Le? romantiques ont voulu corriger, tout en l'imitant, la vie catho-

. lique. Hautes ambitions religieuses de Victor Hugo. A-t-il vraiment compris la contemplation ? Notion essentielle, méthode et but de la contemplation hugotique. Doctrine de saint Thomas. Comparaison entre saint Thomas et Victor Hugo. Dante. Infériorité de la pensée romantique.

Les maîtres de la littérature au xix* siècle, interprètes de ce qu'on pourrait appeler la majorité intel-

(1) Or, tandis qu'il formule le premier et si étroitement le vers du xvn« siècle, Malherbe, tant par son style que dans ses monitions et sa tenue, se trouve manifestement reproduire le tj'pe d'un constructeur médiéval. C'est un homme d'autrefois qui fait la loi des temps nouveaux. Vous allez voir s'il entend la langue française autrement que nos tailleurs de pierre traitaient la pierre, et que l'œuvre qu'il prépare est pareille à celle qu'ils accomplirent.

(2) Cette langue pure que Racine écrit nativement est le langage que parleraient les anges de Notre-Dame, si le silence ne leur semblait plus beau. L'œuvre littéraire du xvn« siècle, si on la conçoit dans son ensemble, n'est à son tour, comme celle du xni*', qu'un poème de logique et de raison. C'est la même race qui parfait, avec une dialectique exclusive, un œuvre nouveau ..

L'arc d'ogive s'inscrit dans la tragédie racinienne. (Voir le Traité de V Occident, par Adrien Mîthonard.)

lectuelle, adoptèrent ou subirent une philosophie religieuse qui est exactement la conlre-partie du thomisme. Les résultats de ce choix furent déplorables, et malgré les efforts heureux d'une intrépide et admirable minorité, ils se prolongent encore sous nos yeux. L'antithomisme littéraire n'a pas seulement bouleversé ou anéanti des traditions nécessaires ; il a établi, dans le pays classique de la clarté^ une confusion inexprimable, il a paralysé, mutilé Tintelligence française, et, chose plus grave, ilaproduit un effet dlntimidation sur un certain nombre de catholiques. On ne peut pas définir en quelques lignes Tantithomisme littéraire et signaler ses désastreuses conséquences. Tout au plus, peut-on le caractériser par quelques annotations, bien incomplètes et mal reliées les unes aux autres, mais suggestives peut-être, et que les spécialistes grouperont aisément autour d'une idée centrale.

On ne sature pas impunément d'idées fausses, obscures et malsaines, un peuple aussi catholique que le nôtre. La nation française s'est révoltée contre les professeurs d'exotisme révolutionnaire ou protestant, et de toutes ses forces, de tout son désespoir, elle tend trop tard peut-être, à une philosophie religieuse, qui est le thomisme rajeuni.

Luther s'est demandé, un jour, si saint Thomas d'Âquin n'était pas damné. Question bizarre en apparence, très naturelle en réalité, et qui, chose surprenante, a laissé Bôssuet perplexe. Si Bossuet vivait de nos jours, il se rendrait compte que la haine de Luther était clairvoyante, clairvoyante en ce sens

qu'elle visait un ennemi redoutable et invincible. Dominée par Rousseau et par Kant, les deux héritiers intellectuels de Luther, la littérature anticalholique du XIX® siècle a triomphé bruyamment, et elle pourrait se croire à jamais victorieuse, si Tinstinct secret, l'instinct de la conservation, ne l'avertissait maintenant que le thomisme vil encore, qu'il grandit et qu'il terrassera la grande hérésie moderne. Or, qu'était-elle cette littérature du xix® siècle, sinon une vaste entreprise pseudo-religieuse dirigée contre l'Eglise catholique ? De même que Voltaire s'était uniquement appliqué à détruire, de même Rousseau eut la prétention de reconstruire, pièce par pièce, tous les éléments de la vie religieuse en les marquant d'une empreinte anticatholique. Depuis cent cinquante ans, les ennemis de l'Eglise s'eflForcent d'achever l'œuvrecommencée par Rousseau. Idéal, sainteté, religion^ confession, communion, sacrement, méditation, vie intérieure, détachement, purification, autant de mots qu'ils ont détournés de leur véritable sens, qu'ils ont sécularisés, et qui montrent clairement leur dessein de remplacer le catholicisme par une religion positive. C'est ainsi que la cité des hommes parodie la cité de Dieu.

Pour comprendre cette religion nouvelle, il suffit d'opposer chacun de ses principes aux principes correspondants du thomisme.

Sans négliger, certes, le monde physique, le monde intellectuel et le monde moral, saint Thomas a étudié, expliqué, chanté la nature de Dieu, la grandeur de Dieu, l'admirable toute-puissance de Dieu. Les modernes se

sont attachés au Moi, qu'ils ont transformé en un Dieu monstrueux etsinistre.En même temps que Dieu, saint Thomas glorifie tout ce qui est immatériel, proprement psychologique et humain, ou surhumain, spirituel, heau et bienfaisant, la vie de TEglise, la vie de la grâce, la communion des saints^ les vertus naturelles et surnaturelles. Les modernes ont cru que leur âme devenait paysage, arbre ou rocher ; ils se sont lour à tour noyés dans les Ilots ou perdus dans les nuées ; ils ont dit à la boue : Vous êtes notre sœur, et au singe préhistorique : Vous êtes noire aïeul.

Notez bien qu'ils s^étaient annoncés, au début, comme supérieurement idéalistes, à ce point idéalistes que le plus avisé d'entre eux avait dû les ramener à une conception plus nette de laréalité. Prenez garde, leur avaitil dit en substance, prenez garde et rappelez-vous ce qui advint aux violettes. Un jour, ces fleurs d'ordinaire si humbles, serévélèrentorgueilleuses. « Autant, direntelles, nos couleurs sont vives et notre parfum délicat, autant notre tige est vulgaire, notre malheureuse tige qui^parses racines inesthétiques, plonge dans un'tcrreau infect. :» L'avertissement n'était pas superflu, comme le démontrent les exc^s honteux dans lesquels tombèrent les réalistes, fils des idéalistes romantiques ouanciens romantiques eux-mêmes. Au contraire, saint Thomas, en fidèle observateur de ce qui est, n'avait jamais cessé de voir dans l'homme un animal raisonnable, à la fois misérable et sublime, appelé par Dieu aux plus hautes destinées. Mais après qu'il a noté, sans exagération ni atténuation, lesrapports étroits qui unissent

Tàme au corps, comme il sait nous faire parcourir les mondes immenses, avec leurs prolongements infinis, de l'intelligence et du surnaturel 1

Môme opposition entre les deux méthodes. Saint Thomas met humblement au service de la révélation et de la tradition aristotélicienne, le bon sens et la haute raison. Nos orgueilleux modernes créent un état d'esprit transcendantal, qui suppose le mépris du bon sens.

Il n'est pas jusqu'à la langue du Docteur angélique qui ne révèle le défenseur de la vérité philosophique et religieuse. Saint Thomas ne s'est pas seulement rendu illustre par la perfection de la virginité corporelle ; il a reçu du ciel une virginité plus haute, je veux dire la virginité de l'esprit. Ce qui fait le charme d'une jeune vierge chrétienne, c'est la pureté du regard, la réserve dans les paroles et dans le maintien, la modestie, la candeur et la simplicité et la sincérité : toutes qualités qui brillent dans saint Thomas. Sa science, dont on pourrait dire qu'elle est belle comme Rachel, sa science est le fruit d'un esprit vierge et pur, inspiré de Dieu. Son style, encore qu'il n'ait rien de cicéronien,se distingue par une netteté, une vigueur, une magie, presque égales à celles des classiques; ou plutôt il est, d'une certaine manière, classique, c'est-à-dire parfait en son genre, adéquat à la pensée qu'il exprime, capable de traverser les siècles. Telle est cette virginité spirituelle, qui a valu à saint Thomas le titre de Docteur angélique el qui apparaît dans les meilleurs écrivains français du xvn* siècle.

Lisez, au contraire, tous les conducteurs d'àmes

élèves des Allemands, politiciens, exégètes ou phil'isophes. Ils emploient une langue trouble, tourmentée, décevante, incertaine, qu'ils appellent docte, profonde et symbolique. Disons plutôt qu'elle est obscure, féconde en équivoques et en erreurs.

Je voudrais faire apparaître, sur un point au moins, ce contraste que je crois lumineux. Dans leurs tentatives de reconstruction religieuse, lespoè'es et les néothéologiens de rincrédulilé n'ont pas fait preuve d'une médiocre ambition : ils ont cru vivre la plus haute vie contemplative. Un poète, que le xix® siècle a loué sans mesure, et que le chef de Técole néo-kantienne proclamait naguère penseur profond et théologien admirable, Victor Hugo, n'a pas craint de mettre en tête de son Ivre le plus solennel, ce titre prodigieux: Contemplalions, Il est regrettable que les intellectuels de nos jours n'aient pas tous présentes à l'esprit les pages plus que belles, les pages divines que saint Thomas a consacrées à la vie contemplative. Le Docteur angélique a condensé, ordonné, complété les enseignements de ses prédécesseurs, notamment de saint Denys, de saint Augustin, de saint Bernard et de Richard de Saint- Victor.

D'après saint Thomas, la parfaite opération de la vie contemplative se résume dans un triple mouvement de l'âme, le « mouvement circulaire par lequel toutes les opérations de l'âme sont ramenées à la pure contemplation de la vérité divine ; le mouvement rectiligne par lequel l'âme s'élève des choses extérieures aux choses intelligibles ; le mouvement obli-

que, enfin, qui représente le travail Je la raison concernant les opérations divines. j>

Pour expliquer le plus haut degré de la vision, saint Th(»mas emploie donc et Tidée de cercle et Tioiage poétique fournie par le vol des oiseaux. Je dois reconnaître que Victor Hugo, dans ses ascensions philosophico-mystiques, a usé ou abusé de ces deux sortes de métaphores (i). Mais il est aisé de constater qu'aucune idée sérieuse ne se cache, sous les brillantes figures créées par l'imagination du poète. Et si Ton entre dans le détail des opérations inlellectuelles auxquelles il s'attache, on s'aperçoit bien vile que, malgré tout son génie littéraire, il n'a réussi qu'à esquisser une caricalure de la vie contemplative. Les mages pensifs, les chercheurs d*ombre, les méditatifs, les hommes-( rêlres, qu'il chante parfois en vers magnifiqTies, ne parviennent pas à franchir le plus bas degré de l'échelle mystique, au sommet de laquelle l'âme voit

(1) Donc, esprit, prends ton vol, si tu te sens des ailes. Mais, homme, quel que soit l'éclair de tes prunelles, N'espère pas, si haut que ton âme ait monté, T'envoler au delà de ton humanité.

L'être en qui tout se fond, mais de qui tout diffère, A fait les régions pour qu'on s'y renfermât ; Et Toiseau le plus libre a pour cage un climat. L'infîniment petit, l'infiniment grand, songes I Ces soleils que tu vois, ces azurs où tu plonges,

Ame errant sans appuis, Les orbites de feu des sphères vagabondes.

Les éthers constellés, les firmaments, les mondes,

Cercles au fond du puits 1

Dieu quasi in œnigmaie. Ils veulent des images el des images, et ils ne veulent que des images :

Les veiAtSy les flots, les cris sauvages L'azur, l'horreur des bois jaunis Sont les formidables breuvages De ces altérés d'infini.

Ils ajoutent, rêveurs austères.

Toute la matière à leur sens, Ils s'enivrent de Tétendue .

Mais, justement, il ne fallait pas s'enivrer d'étendue. « La contemplation humaine, dit saint Thomas, dans les conditions de la vie présente, ne peut pas êlre dégagée de fantômes corporels. Néanmoins, la connaissance intellectuelle ne consiste pas dans les fantômes eux-mêmes ; ils ne sont qu'un moyen dont l'âme se sert, pour contempler la pure vérité intelligible. »

Voilà donc le poète aux vastes ambitions religieuses arrêté dès le premier pas qu'il fait, dans la voie sublime de la contemplation. Il n'avancera plus maintenant ; il reculera plutôt ; au lieu de monter, il descendra, il tombera dans les vulgarités d'une déclamation inin telligible et probablement corruptrice.

Tous les théologiens, en effet, s'accordent à déclarer, avec saint Bernard, que la contemplation exige, d'abord, un cœur entièrement purifié. Victor Hugo affecte un dédain superbe pourcette délicatesse morale qui est si chère à tous les vrais chrétiens ; il admet aux honneurs de la contemplation, Horace et Catulle, Epi-

cure aussi bien qu'Anacréon et d'autres personnages plus infâmes encore.

Arrivée au second degré de la contemplation (i)t je parle maintenant de la vraie contemplation, « Tâme s'applique, dit saint Bernard, à étudier les jugements de Dieu, et la terreur qui naît d'une telle élude sert à maintenir, en nous, rhumilité, qui ne sauraitétre ébranlée dans notre âme, sans- que Tel ifice des autres vertus chancelle et tombe en ruine. » « De la considération des jugements divins, ajoute saint Thomas, Thomme est conduit à la contemplation delà justice divine ; et de la considération des bienfaits et des promesses de Dieu, Thomine arrive à la connaissance de sa miséricorde et de sa bontés reniontant ainsi à la cause par les effets déjà produits ou qui doivent Têtre un jour. »

Cet ensemble de conceptions répugne absolument à Torgueil de nos mages modernes. S'ils daignent croire en un Dieu personnel, ce qui arrive rarement, sMls consentent à reconnaître son infinie bonté, ils nient sa justice. D'enfer il n'en existe pas !

Que sur toute existence et toute créature...

La vaste paix des cieux de toutes parts descende.

Que les enfers dormants rêvent les paradis.

Ne pas craindre, pour le contemplateur sécularisé, ce n'est pas encore assez ; il bannit de son cœur tous les sentiments qui font la joie des âmes chrétiennes:

(1) Les théologîeits n'adoptent pas tous la même classification, mais tous insistent sur la nécessité de considérer attentivement les jugements divins.

reconoaissance, désir de prier, confiance, espérance. Il s'excite à Torgueil, et bien loin d'implorer le secours d'en haut, il devient menaçant.

Vous savez bien, dit-il :

Vous savez bien que Tâme est forte

Et ne craint rien...

Et que mon pas Sur l'échelle qui monte aux astres

Ne tremble pas.

L'homme, en cette époque agitée, ... Doit ravir au ciel austère

L'étemel feu ; Conquérir son propre mystère

Et voler Dieu. Donc les lois de notre problème

Je les aurai...

J'entrerai nu Jusqu'au tabernacle terrible

De l'inconnu ; Jusqu'aux portes visionnaires

Du ciel sacré ; Et si vous aboyez, tonnerres.

Je rugirai.

Entre le poète moderne improvisé contemplateur et le contemplateur idéal dont saint Thomas trace le portrait, un abîme existe, Tabime qui sépare la vérilé totale de Terreur essentielle. C'est qu'ils suivent tous deux une route diamétralement opposée. On les voit, pour ainsi dire, progresser Tun et Tautre en sens contraire.

D'après saint Thomas, avant de parvenir au mouvement circulaire, l'âme humaine doit avoir triomphé d'une double difformité inhérente à sa nature ; l'une

provient delà diversité des choses extérieures, etTâme la dépouille eD s'éloignaDt du monde matériel. Autrement dit, l'homme devient apte à la contemplation, ea essayant de vivre la vie des anges, autant du moins qu'il lui est permis de le faire ici-bas.

Au contraire, pour le poète antichrétien, qui se croit transcendant, la sagesse consiste à se rapprocher de plus en plus de l'animal et même de la matière inorganique. Sur le ton d'un docteur qui révèle une vérité jusqu'alors inconnue, plus solennel et plus ému que jamais, Victor Hugo choisit pour professeurs de morale, de métaphysique et de mysticisme, les chiens •et les loups.

Ce que tu nommes chose, objet, nature morte.

Sait, pense, écoute, entend...

Ta vitre connaît l'aube et dit : Voir, croire, aimer I

Un loup pourrait donner des conseils à Néron ..

Là, dans Tombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.

Et gardons-nous d'attribuer la vulgaire absurdité de cette métaphysique à Taffaiblissement sénile du poète. Le philosophe allemand, que les Saxons et les Anglo- Saxons des deux mondes portent, en ce moment, jusqu'aux nues, ne tient pas un autre langage. Sous des formules prétentieusement mystiques, la plupart des intellectuels de nos jours cachent, avec plus ou moins de succès d'ailleurs, un absolu matérialisme.

Et voici enfin le couronnement de la contemplation thomistique et Taboutissement de la contemplation hugotique. Ecoutez l'Ange de TEcole : « L'âme est bien unie à un corps mortel dont elle est la forme, de telle

sorte, néanmoins, qu'elle ne fait pas usage de ses sens, pas monde de Timagination, comme cela a lieu dans le ravissement ; dans de telles conditions, la contemplation de la vie présente peut aller jusqu à la vision de Tessence divine. Le suprême degré de la contemplation, compatible avec la vie présente, est donc celui où saint Paul fut élevé dans le ravissement : et Ton peut voir, en cela, comme un état intermédiaire entre la vie présente et la vie future. »

Que ce simple et grave aperçu est beau ! il évoque le Thabor, la vision de saint Paul et la vision d'Isaïe ; on le définirait volontiers, un de ces hauts sommets de la pensée, au-dessus desquels il n'y a plus rien.

Le résultat final de la contemplation hugotique est de cacher Dieu, ou plut<5t de le faire disparaître à jamais dans « le puits des grands vertiges ».

Pâle, ivre d'ignorance, éblouf de ténèbres.

Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,

Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,

Mesure le problème aux murailles d'airain.

Cherche à distinguer l'aube au milieu des prodiges.

Se penche frémissant au puits des grands vertiges.

Suit de l'œil les blancheurs qui passent, alcyons,

Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons.

De clartés, de lueurs vaguement enflammées

Le gouffre monstrueux, plein d'énormes fumées.

Tel philosophe kantien prouverait, de façon irréfutable, que ces éblouissantes métaphores sont, en même temps, des antinomies profondes, après quoi, il ne manquerait pas d'exalter le haut mysticisme du poète. 11 n'y a pas lieu de discuter aujourd'hui la

valeur précise de cette phraséologie allemande. Ce qui est indubitable, c'est (jue, dans notre pays de France, des professions de foi, comme celle qui met fin aux Contemplations^ sont génératrices d'athéisme. Les Français peu initiés aux mystères d'une certaine philo « Sophie — et ils sont légion — railleront le poète ivre d'ignorance et ébloui de ténèbres, qui s^égare dans les recherches algébriques, mais ils retiendront la déclaration finale, que Tunivers est

Un gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.

La Contemplation^ telle qu'elle se développe dans .les écrits du poète le plus acclamé par les hommes du XIX® siècle, aboutit à un scepticisme partiel ou total , à rindifférence religieuse , à l'athéisme pratique.

Il convient de prévoir ici une objection. « N'estce pas une erreur que d'attribuer trop de précision philosophique et théologique à la pensée d'un poète ? »

Non, ce n'est pas une erreur : des études techniques ont été publiées, naguère, précisément sur Victor Hugo. Puis, la philosophie a son côté poétique et littéraire comme elle a son côté scientifique. Platon croit à l'inspiration, comme Aristote, qui est d'ailleurs l'auteur d'une esthétique remarquable, s'appuie d'ordinaire sur la science. 11 est donc permis de mettre en parallMe un lyrique avec un philosophe théologien, et il y a plaisir à espérer, à appeler de nos vœux, le grand poète qui saurait exprimer en beaux vers les hautes conceptions

de saint Thomas. Que dis-je ? il existe ce poète ; nous le connaissons, vous le connaissez : il s'appelle Dante. Qu'on se reporte par la pensée à Tadmirable chant x« du Paradis^ et il sera facile de reconnaître que Dante a chanté en strophes superbes, ce mouvement circulaire des âmes et des anges^ qui représente la partie la plus difficile et la plus haute de la contemplation thomistique. Le croyant relira cette page merveilleuse avec d'autant plus de plaisir qu'elle renferme un éloge sublime de saint Thomas d'Aquin : « Je vis plusieurs lumières vives et triomphantes faire de nous uncentre, et d'elles une couronne : elles étaient plus douces par leur voix que brillantes par leur figure...

« Lorsqu'en chantant ainsi, ces ardents soleils eurent tourné autour de nous trois fois, comme les étoiles des pôles toujours fixes...

c J'entendis une des lumières parler ainsi : « Tu « veux savoir de quelles plantes fleuries est tressée « cette guirlande (d'àmes) qui contemple, en l'entoua: rant, Béatrix (la théologie), ton guide et ton soutien « dans le voyage du ciel.

« Je fus un des agneaux du saint troupeau que me- « nait Dominique dans le chemin oùTâme se fortifie « si elle ne s'égare pas.

a Celui qui est le plus près de ma droite fut mon a frère et mon maître, et moi, je suis saint Thomas « d'Aquin.

« Ainsi, conlilut le Dante, je vis la glorieuse sphère « se mouvoir et faire se répondre les voix, dans une har-

moDie si pleine de douceur, qu'elle ne peut être connue

Que là où la joie est éternelle (1). »

(1) Que Dante ait voulu traduire ici saint Thomas, cela n'est pas douteux, puisque dans le chant xc du Paradis, sont nommés et loués tous les mystiques et théologiens que paraphrase saint Tho mas, dans son étude sur la vie contemplative.

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