‹ Catholicisme et romantismeChapitre 19 sur 33 · LA PHILOSOPHIE DU ROMANTISME SELON RENAN · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DU ROMANTISME SELON RENAN

L'Athéna de Sophocle et l'Athéna de Renan. — Valeur esthétique de la marqueterie littéraire. — Corruption du gov\t et décadence. — La fameuse prière à Athéna est une parodie et une déclaration de guerre.

Oser, après Sophocle^ formuler une prière devaat les temples d'Athènes, c'est d'une bien grande audace, presque un sacrilège. La prière de Sophocle est grave, sereine, austère, religieuse; elle suppose chez celui qui la dil uue force de conviction et une élévation de sentiments tout à fait extraordinaires : « vénérables et terribles, dit Œdipe aux Euménides I Puisque le premier lieu de cette terre où je me suis arrêté vous est consacré, ne soyez contraires ni à Apollon ni à moi. Ce dieu, lorsqu'il me prédit autrefois tant de misères, m'annonça aussi que j'en trouverais le terme, au bout d'un long temps, à mon arrivée dans la terre où je deviendrais l'hôte des vénérables déesses, et que là je tournerais la borne de ma triste vie... Et certes, je reconnais aujourd'hui que j'ai été conduit vers ce bois sacré par voire assistance. Comment, sans elle, vous aurais-je rencontrées les premières dans ma course errante ? Comment

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serais-je d^abord veau m'asseoir sur celte rocheabrupte, daiK votre enceinte réservée, ô sobres déesses, sobre moi-même, comme vous ? Consommez doncToracle, et accordez-moi de mourir ici, si toutefois je vous parais assez éprouvé, depuis le temps que j'endure les plus grands maux que Thomme puisse souffrir. Au secours, douces filles des antiques ténèbres I Et toi, qui portes le nom de la grande Pallas, Athènes la plus illustre des villes, aie pitié de l'ombre misérable d'Œdipe, car ce n'est plus là mon corps d'autrefois. »

Entendit-on jamais un chant funèbre d'une aussi grande beauté ? Quelle dignité, quelle noblesse d'attitude I quel rythme dans la douleur et dans la résignation !

M. Renan, lui, s'installe en face derÂcropole,et, sous prétexte d'invoquer Athéna, il écrit ces pages si admirées qu'on cite partout: « Prière que je fis sur FAcropole quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite beauté. »

J'en demande pardon aux admirateurs de M. Renan, mais rien ne prouve qu'il ait compris la parfaite beauté de FAcropole. Est-ce quUl ne se moque pas ouvertement de la déesse qui la protège? Il lui dit, en effet, avec une assurance de gamin de Paris : « Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein ; la tête plus large embrasserait divers genres de beauté » Admettons qu'en effet l'intelligence d'un Renan soit plus complète que celle d'Alhéna, c'est-àdire de Phidias, ce que je ne crois pas, pour mon

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compte, Alhéna n'en demeure pas moins, même aux yeux de M. Renan, la déesse du bon goût. Or, il me paraît de très mauvais goût de venir dire, en face, à celle qu'on appelle Cora et Hygie : « Ne vous faites pas illusion, déesse : vous n'entendez rien à la géographie, et vous avez, en définitive, l'esprit fort étroit. »

Puis, devant cette fille de Zeus que, malgré toute sa noblesse d'âme, Sophocle n'osait invoquer qu'indirectement et avec un respect si profond, est-il permis de goguenarder? M. Renan se moque d'un nombre incalculable de personnes ; il se moque de lord Elgin, il se moque des critiques de la Vie de Jésus^ de M. Homais, de saint SiméonStylite, des classiques et des romant'ques. Il s'amuse à composer une œuvre de marqueterie littéraire qui est bien la chose la plus bizarre^ la plus étrange qu'on puisse voir. Il juxtapose des mots empruntés à Jérémie (1) et des phrases à la George Sand (^) ; il mêle la liturgie païenne (3) et la liturgie catholique (4), le bouddhisme (§) elle culte d'Athéna(6),

(1) Ils iront l'insulter (Sparte) parce qu'elle n*esl plus. (2; Les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel.

(3) Quel beau jour que celui où toutes les villes... formeront des théories sacrées et rebâtiront tes murs au son de la flûte...

(4) On y chantait des cantiques dont je me souviens encore : « Salut, étoile de la mer... Rose mystique... Tour d'ivoire... Toi seule es jeune, ô Cora ; toi seule es pure, ô Vierge ; toi seule es sainte, ô Hygie. »

(5) Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes.

(6) Energie de Zeus, étincelle qui allumes et entretiens le feu chez les héros et les hommes de génie.

laraillerie voUairienné(l) elle mysticisme chrétien (2), la mythologie et la théologie (3), Tamour positif du mensonge systématique (4) et Tenthousiasme pour la vérité (5), le Cantique des Cantiques (6) et la philosophie de M. Homais (7), une archéologie suspecte (8) et une métaphysique nébuleuse (9), Chateaubriand ou du Loti avant la lettre (10) et la vie des Pères du désert (11). Cela fait penser vaguement à un d'cor d'expositioa bariolé, disparate et surchargé d'ornements exotiques.

Cependant, le savoir-faire professionnel et la vanité inextinguible de M. Renan ont donné comme une apparence d'unité à ce niiorceau wagnérien. Pas un seul instant, notre Breton n'oublie les intérêts de sa réputation littéraire ; il se vante lui-même, tout en essayant

(1) Te rappeUes-tuce jour où un laid petit juif (M. Renan veut parler de saint Paul) vint ici... lut tes inscriptions tout de travers...?

(2) Fais de nous des spiritualistes accomplis...

(3) Sagesse, toi que Zeus enfanta, toi qui habites dans ton père entièrement unie à son essence.

(4) Je me persuadai, ô Hippia, que les Grecs de nos jours descendent des cavaliers qui célèbrent là-haut, sur le marbre de ta frise, ta fête éternelle.

(5) Tu es vraie, pure, parfaite : je ne veux aimer que toi.

(6) Tes nuances aussi indiscernables que le cou de la colombe...

(7) Chose plus difficile ! pour toi, je me ferai, si je peux, intolé* rant, partial.

(8j Ils (M. Renan parle des cathédrales gothiques) tombent en ruines ; ce sont des fantaisies de barbares qui s'imaginent qu'on peut faire faire quelque chose de bien, en dehors de ces trois règles... . (9) O abîme, tu es le Dieu unique...

(10) Si tu avais vu les glaces du pôle et les mystères du ciel austral...

(11) Je me ferai slylite sur tes colonnes; ma cellule sera sur ton architrave...

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