CHAPITRE VIII
Le romantisme, comme le protestantisme, repose sur le libre examen. — Abolition de toute législation littéraire. — Invasion des littératures protestantes. — ^ola populaire en Angleterre. — Enthousiasme de Michelet pour Luther. — Taine première manière et Renan. — Du kantisme considéré comme trait d*union entre le romantisme et le protestantisme. — Victor Hugo et Lamartine, disciples de Kant. — La grande maxime kantienne traduite dans les Mages. — Quelques aspects catholiques du romantisme. — Que les fondateurs, les parrains et les maîtres du romantisme sont protestants ou sympathiques au protestantisme.
Les plus brillaots d'entre les jeunes poètes du xix^ siècle naissant se crurent, de bonne foi, au moins pendant quelques années, les défenseurs de Tautel et du trône. Et, au contraire, beaucoup de libéraux anticatholiques se donnèrent comme conservateurs, c'eslà-dire classiques Quelque chose de cette opinion, dans la'iuelle entrent des malentendus, subsiste même aujourd'hui chez un certain nombre de catholiques. Il est démontré que les sentiments de Chateaubriand offrent un mélange, assez inquiétant, de catholicisme et de protestantisme. Il faut en dire autant de Lamartine. A plus forte raison serait-il facile de prouver que Vigny, Musset, Leconte de Lisle, ont subi, à des degrés divers et pour des causes différentes; l'influence proies*
tante. Mais si les faits littéraires, encore que très significatifs, se prêtent ou peuvent se prêter tant bien que mal à des théories contradictoires, ii en va tout autrement de Texamen des principes.
Le romantisme, comme le protestantisme, repose sur le libre examen. En opposant le romantique au classique, Ballanche, Sébastien Mercier, Sismondi, le jeune Sainte-Beuve et leurs émules, opposent le régime du libre échange littéraire aux douanes et aux bastilles de la pensée ; à Tordre, la révolte des modernes factieux ; aux arts poétiques de droit divin, la critique libérale : ils encouragent, contre Torlhodoxie littéraire, le schisme etPhérésie; ils préfèrent au « canon sacré des règles ]>, guide de la superstition poétique, le goût personnel et la franche initiative; en un mot, ils établissent, contre le catholicisme littéraire, une sorle de protestantisme, ainsi que le disent nettement Vitet dans un article du Globe, La Touche dans une satire :
Voilà les protestants de la littérature (1).
Dans sa célèbre et ridicule Réponse à un acte d'accusation, Victor Hugo s approprie, en les exagérant, ces principes.
Il ne m'échappe pas qu'une révolution littéraire était absolument nécessaire au commencement du xix^ siècle: on confesse, sans la moindre peine, que la poétique de Delille était caduque. Mais après avoir démoli, les hommes de génie rebâtissent, d'ordinaire. Or, il
(1) J'emprunte ces indications au très regretté M. David Sauva- ^eol.
semble que la mission unique du romantisme soit de nier toujours et quand même, de détruire, de s'insurger, de protester. Victor Hugo, par exemple, a fulminé, pendant un demi-siècle, contre toutes les formes de la tyrannie. C'est là une altitude commode, qui assure des succès faciles à des hommes habiles ou à des groupes d'hommes disciplinés, durant certaines périodes d'histoire. Mais le genre humain vivrait-il longtemps s'il se laissait dominer par ces protestants religieux ou littéraires ? et le vrai christianisme entret-il pour une grande part dans tous ces cris de révolte ?
Quand il interrompt son éternelle et universelle protestation, le romantique s'éps!.nche en prières, en confidences, en rêveries, et il croit rentrer alors dans un état psychologique normal. Mais il se trompe. Une âme humaine n'est jamais absolument indépendante des réalités morales et matérielles qui l'entourent : elle les subit ou elle les domine, mais il n'est ni sage, ni pratique, de se la représenter affranchie de toutes les lois. Les auteurs dramatiques^ les sermonnaires, les moralistes classiques ne peignent jamais que des êtres humains concrets, ce qui ne les empêche nullement d'atteindre l'universel. Le jeune Horace se considère comme une molécule vivante de la patrie, et Phèdre comme une proie de Vénus ; Joad vit dans la crainte de Dieu, et todte l'existence d'Harpagon est conditionnée par l'argent.
Au contraire, la géographie psychologique des romantiques est aussi vague, aussi imprécise que possible. René voudrait ne dépendre de rien ni de personne,
et les héros de Byron, de Shelley, de Lamartine, de Vigay, expriment le même vœu. Ils fuient la société, pour se retrouver finalement en présence d'eux-mêmes et de la nature. Ils ne comprennent pas que notre personnalité se révèle surtout par la lutte, par la souffrance, en un mot par les rapports avec d^autres êtres humains. Ils montent dans des tours d'ivoire, ils fuient dans les déserts, ils pleurent dans la nuit, ils cultivent, loin du monde, un petit jardin, ils aiment et maudissent à la fois leurs solitudes; mais, tous, ils ne cessent de rechercher Visolementy ils protestent contre la société. Ce sont des protestants.
De même que les réformés du xvi^ siècle abolirent, chez eux, toute la législation ecclésiastique, de même les romantiques déclarèrent nuisibles toutes les règles auxquelles on avait cru jusqu'à eux. Leur programme se résume en une série de déclarations de guerre : guerre à la critique, qui fait du Parnasse une autre Sorbonne ; guerre à Boileau et à tous ses garants ; guerre à la Comédie-Française, guerre à l'Institut, à l'Académie, « sanctuaire des lois », et au Code qui les formule; guerre à la séparation des genres !
Nés tous originaux, nous mourons tous copies. Eh bien, qui rétrécit la sphère des génies ?
C'est ce code vanté, si' froid' et si meSijuin, Que Boileau composa d'après l'auteur latin.
Il défend tout essor ; abondance, vigueur.
Style mâle, hardi, fierté, tout lui fait peur.
Les modérés du romantisme comprirent les dangers de cet état d'esprit, et ils essayèVent de trouver un
compromis, entre les principes qui avaient inspiré les codes littéraires du xvii® siècle et le nihilisme du xlx^ Les faits ont prouvé qu'ils avaient raison. Ainsi, ces trois unités, contre lesquelles les romantiques dépensèrent tant d'éloquence, n'ont gêné en rien le génie de Racine ; elles Tout plutôt servi, et rien ne prouve que la décadence de Corneille ait eu pour cause Tobservation des règles. D'un autre côté, on ne voit pas que la liberté absolue des romantiques ait favorisé Téclosion d'un grand nombre de chefs-d'œuvre. Le théâtre romantique, si riche en drames brillants, comple-t-il un seul chefd'œuvre de premier ordre ?
Il est vrai qu'on peut nous opposer Shakespeare. Mais qu'on y prenne bien garde, l'exemple de Shakespeare prouverait plutôt contre le romantisme français. Le dédain de certaines règles, qui est si favorable aux écrivains d'outre-Manche, n'a pas porté bonheur à nos dramaturges.
En tout cas, cet état d'esprit, qui consiste à rejeter toutes les règles, est absolument anticatholique et protestant. Le tort des prolestants et des romantiques est de n'avoir pas su distinguer, dans un ensemble de règles, celles qui sont éternelles d'une part, et, d'autre pari, celles qui sont transitoires ou locales, et par conséquent, caduques. Quand Montesquieu définit les premières : « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature même des choses », il pose des limites qu'on ne pourra franchir sans tomber dans l'anarchie. Au fait, ne voyons-nous pas, dans la littérature contemporaine, héritière du romantisme, des symptômes d'à-
narchie, ou même quelque chose de plus grave que des symptômes?
Gomment pourrait-U bien en être autrement ? Grâce au romantisme, chaque écrivain est à lui même son propre et seul législateur, comme chaque protestant, en droit, sinon en fait, est à lui-même son pape. C'est parce qu'on avait rejeté toute autorité que les extravagances de rimpressionnisme trouvèrent quelque faveur dans le public contemporain.
Aussi bien, le protestantisme cosmopolite a-t-il bénéficié de tous les progrès du romantisme. Quels sont les écrivains qui, depuis cent ans, absorbent notre admiration ? Ils viennent d'Angleterre ou d'Allemagne, de Danemark ou de Norvège (1), mais, tous, ils ontreçu une éducation protestante. On me dira que Tolstoï, si populaire en France, appartient à une religion qui se rapproche plutôt du catholicisme. Mais Tolstoli est visiblement un petit-fils de Jean-Jacques ; il a toute Tallure d'un illuminé, d'un salutiste, et il inspire enfîn
(1) Un frémissement cowut parmi tous les faiseurs de romans, de drames et d'utopies. (( Et nous aussi, réclamaient-ils, et nous aussi, nous sommes du Nord. » Les Danois déclarèrent que les Norvégiens avaient usurpé notre attention... Cependant, il en venait d'autres encore ; il en passait il en passait toujours. La dernière en date de ces importations étrangères, c'a été une importation aile mande, celle de la philosophie de Nietzsche ; car pour celle de Schopenhauer, vous savez qu'elle est déjà démodée, fanée et vieux jeu. L'àme slave, 1 âme Scandinave, l'âme germanique et d'autres âmes point encore cataloguées, et dont on ne soupçonnait pas l'existence, se sont rencontrées chez nous, étonnées de s'y voir, de s'y voir ensemble, de s'y voir si nombreuses. » (Doumic, Le Cosmopolitisme littéraire en 1900.)
aux représentaats de TEglise russe orthodoxe une défiance aussi profonde que manifeste.
11 me paraît impossible qu'un peuple lise, admire, exalte des écrivains pénétrés d'esprit protestant, sans se laisser gagner, à son tour, dans une certaine mesure, aux idées protestantes. La France serait calviniste, si elle n'avait le catholicisme dans les moelles. Mais elle a le catholicisme dans les moelles. Ainsi s'expliquent l'acuité, la gravité et le caractère déconcertants des luttes présentes.
Les amis du cosmopolitisme diront comme disaient les romantiques de 1820 : c Nous tiendrons le public au courant des littératures étrangères comme de la nôtre, bien persuadés qu'un patriotisme étroit en littérature est un reste de barbarie... Laissons toutes les expériences et ne craignons pas de devenir Anglais ni Germains. 11 y a dans notre ciel, dans notre organisation délicate et flexible, dansnotre goût si juste et si vrai, assez de vertu pour nous maintenir ce que nous sommes. ))
Là, précisément, gît la difficulté de la question. Oui, la France s'assimila, jadis, la littérature espagnole, et cela sans rien perdre de ses qualités propres. Mais si les amis du cosmopolitisme jugeaient bon de nous écouter, nous les supplierions, instamment, de songer aux difTérences très grandes, essentielles, qui existent entre la France du xvu' siècle et la France du xix« siècle. Notre pays, alors, occupait le premier rang en Europe ; il imitait des voisins, dont la culture générale et la religion ressemblaient forl aux siennes propres. Aujourd'hui, la France diminuée se voit entourée de nations
puissantes et formidablement armées, ses rivales ou ses ennemies implacables, qui finissent toujours par s*entendre contre elle. Le moment est-il bien choisi d*adopter, on peut bien dire, en bloc, sans restriction, presque avec humilité, avec reconnaissance, la philosophie allemande, l'économie politique et Testhétique anglaises, la littérature Scandinave ? Personne ne songe à s'isoler du reste du monde, mais il est temps que les idées françaises reprennent, dans la vie de la France, une place prépondérante. Or, nous assistons à un réveil parallèle de Fesprit classique, de Tesprit national et de Fesprit catholique. La plupart de nos écrivains les plus éminents sont des admirateurs passionnés, un peu exclusifs même, du xvii" siècle, et ils découvrent en eux des sentiments antiprotestants. Ces symptômes ne sont sans doute pas à dédaigner.
Et voici à titre de contre-épreuve un autre symptôme non moins significatif. Nul n'ignore avec quelle persévérance, dans plusieurs régions protestantes d'Angleterre et d'Allemagne, on déplore l'immoralité d'une certaine littérature française. Que ces doléances soient fondées, jusqu'à un certain point, hélas 1 il faut bien le reconnaître. Que ces austères censeurs aient le droit d'intervenir, chez nous, avec cette insistance larmoyante et protectrice, c'est peut-être douteux. Car enfin, s'ils voulaient bien regarder autour d'eux, dans leur propre pays, ils n'auraient peut-être plus le loisir de s'occuper tant du nôtre. Â tout le moins, ces vertueux sermonnaires devraient diriger toutes leurs foudres contre le plus coupable d'entre nos compatriotes, M. Zola. Nul-
178 CATHOLICISMK ET ROMANTISME
lement ; c'esl, depuis quelques années, en Angleterre et en Allemagne, un concert ininterrompu d'éloges, qui monte vers l'auteur de TA 55ommoir. M. Zola procède assez directement, du plus vulgaire et du plus arriéré, mais aussi du plus incontestable romantisme. Il n'est pas timide, lui, comme les classiques, il n'abuse pas de la délicatesse, ni de la psychologie pure, ni des mots abstraits et trop élégants, et il pourrait mettre, en tète de ses œuvres, certaine profession de foi littéraire de Victor Hugo qui est très connue.
Où Tunion du romantisme et du protestantisme apparaît le plus éclatante, c'est dans les écrits des trois hommes qui ont dominé la fin du xi\^ siècle. On devine que je veux parler de Michelet, de Taine et de Renan.
Qui fut plus fantaisiste, plus lyrique au sens moderne du mot, plus passionné pour toutes les choses chères au xixe siècle, plus romantique enfin, que Michelet ? Mais aussi nul n'afïïrma plus haut ses sympathies protestantes:
« Luther eut la joie, le rire homérique :
« La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner, celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d*un naïf orgueil dans Linné, dans Keppler ;
a La joie du combattant au moment des batailles ;
« La joie du vrai fort, du héros ferme sur le roc de la conscience, serein contre tous les périls et tous les maux du monde.
« Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du foyer.
LA iPART bu PROtEStANtlSME 470
« Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur ? Table sacrée, hospitalière, où moi-même, longtemps admis, j'ai trouvé tant de fruits divins dont mon cœur vit encore. Avec son petit Jean Luther, je m'en allais suivant lebonMocteur... »
L'affection de Michelet s'étendait môme à TAUemagne moderne qu'il se représentait candide, éprise d'idéal, occupée de la seule philosophie. Et tandis que l'historien patriote exaltait ainsi les vertus de la protestante Allemagne, le roi de Prusse et ses ministres préparaient la guerre de 1870. Ce sont là de fâcheuses coïncidences.
Plus encore que Michelet, Renan, théoricien et philosophe du romantisme, affirma ses sympathies pour les idées protestantes. On a raconté sur un dîner auquel il prit part chez Brébant, des choses bien étranges. Il aurait fait des vœux pour le succès de l'armée allemande et l'écrasement de l'armée française, parce que celle-ci comprenait un trop grand nombre déjeunes gens élevés chez les Jésuites ou chez les Frères des écoles chrétiennes. Les amis de M. Renan prétendent que cette histoire n'a rien d'authentique. Soit. Mais ils ne peuvent pas nier que M. Renan a glorifié, toute sa vie, la science allemande, et combattu avec un prodigieux acharnement notre xvii^ siècle catholique.
Au surplus, que ceux qui conservent encore quelques doutes lisent ses études sur Jean Calvin ou sur Channiog.
Taine accomplit, dans les dernières années de sa vie, une évolution dont il serait injuste de méconnaître l'importance et la beauté. Mais n'oublions pas que, si
Ton met à part les Origines de la France contemporaine y son œuvre est assez sensiblement parallèle à celle de Renan. Tandis que Renan disait à ses compatriotes les beautés du protestantisme allemand, laine, ordinairement peu respectueux, appréciait, avec une sorte de timidité admirative, le protestantisme d'Angleterre. X Au sortir du collège, l'Anglais a trouvé sa voie toute faite ; il n'a point eu à se révolter contre l'Ëglise, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui est noblement libérale ; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à toutes les diversités des esprits sincères. »
Est-il besoin d'ajouter que Taine, protestant par inclination, appartient au romantisme ? Sans doute, il a étudié nosclassiques français ; mais, parmi les classiques, il a loué de préférence les indépendants, les fantaisistes, les révoltés, La Fontaine et Saint-Simon. Et ce qu'il aime le plus dans leurs œuvres, c'est le mépris des règles, la hardiesse des expressions, le pittoresque, le goût de l'excès, tout ce qui annonce le romantisme. Les catholiques classiques, comme Bossuet et Racine, lui inspirent une sorte d'aversion qu'il dissimule imparfaitement, malgré son très sincère désir d'être impartial.
Par contre, il chante des hymnes en l'honneur de Shelley, de Tennyson, de Garlyle, de Stuart Mill, de tous ceux qui représentent la poésie protestante ou la science protestante... et le romantisme.
Durant ces dernières années, laFrance a décerné les
honneurs des plus grands triomphes à Michelet, à Taine et à Renan. L'avenir dira ce qu'il faut penser de toutes ces démonstrations. Mais, en toute justice, la France eût bien dû laisser payer les frais de ces fêtes officielles par la caisse des sociétés bibliques. Je regrette d'englober dans ce jugement Taine, qui s'était révélé sous un jour nouveau et plus favorable, à la fin de sa vie. Malheureusement, ses œuvres philosophiques et littéraires qui d'ailleurs vieillissent avec une rapidité inquiétante pour sa gloire, contribuent à répandre des opinions malsaines. Scripia marient.
Enfin, une preuve éclatante que le protestantisme elle romantisme sont unis d'une union étroite et indissoluble, se trouve dans la philosophie kantienne.
Toute littérature — cela est trop évident — se rattache à une philosophie. Les principes psychologiques dont s'inspirent Bossuet, Boileau, Racine, Molière, correspondent très exactement aux théories de saint Thomas, de Malebranche, de Descartes ou de Gassendi. Le kantisme a fourni son substratum au romantisme.
Or, il n'est pas douteux que Kant a parachevé la grande révolution commencée par Luther. Celui-ci, répudiant toute autorité et toute tradition, avait transporté dans Tâme humaine le suprême magistère religieux. L'intelligence et le cœur de Thomme étaient les seuls juges de la vérité religieuse. Kant examine la valeur de ce magistère, et tire, des prémisses posées par Luther, les conclusions philosophiques qu'elles Contiennent. Aussi, le kantisme, ou du moins les succédanés du kantisme prospèrent-ils en Allemagne,
CATHOLICISME ET BOMANTISME. 6
eo Angleterre, ea Suisse, hélas, el ea France. Dans une lettre parue en avril 1894, el qui est à Ja fois une sorte de testament et une supplication pressante adressée à ses coreligionnaires, M. Charles Secrétan écrivait : « Au nom de la justice due aux morts comme aux vivants, souffrez que je réponde (fu^lques mots à la condamnation sommaire prononcée contre Kant... Sur quoi fonderez-vous l'orthodoxie? Sur l'infaillibilité des Écritures. Et qui prouve Tinfaillibilité des Ecritures?... Une vérité évidente, etcette vérité évidente ne peut être qu'un fait intérieur. . Kant tire de la conscience morale une religion naturelle qui ne saurait assurément pas tenir lieu delareligion positive, mais qui, loin de la contredire, semble décidément l'appeler... Au temps où nous vivons, rien ne me semblerait plus propre à faire accepter PÉvangile de la grâce qu'une sérieuse méditation de la Critique de la raison pratique et de la Religion dans les limites de la seule raison, »
Pour quiconque se place au seul point de vue historique, M. Secrétan dit rigoureusement vrai : le kantisme n'est que le protestantisme, transformé et adapté aux aspirations psychologiques et scientifiques du monde moderne.
Il ne sera pas malaisé, maintenant, de démontrer que nos poètes français du xix^ siècle se sont inspirés, consciemment ou inconsciemment ^ de la philosophie kantienne.
J'existe et je pense, je nepuis donc connaître que ma pensée et mon existence : c'est à ces mots qu'on peut réduire toutlesystème de Kant. Lespoètes romantiques
LA t»ART DU PROTEStANTlSME J83
du xix^ siècle n'ont jamais pu sortir de leur Moi, de leurs petits ou grands intérêts personnels ; ils fatiguent de leurs récits égotistes les plus patients de leurs lecteurs.
Oui, je suis le rêveur. . .
Je suis l'habitué de l'orchestre divin...
Ecoutez : Je suis Jean...
Je suis oiseau...
J'ai des ailes ; j'aspire au faite...
Je suis le poète farouche...
Qui osera compter les Je dont Victor Hugo a rempli ses nombreux volumes ?
En même temps qu'il daigne faire connaître à ses lecteurs toutes les magnificences de son Moi, le poète, de plus en plus condescendant, les initie aux beautés de sa pensée profonde :
Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le vœu, Tant d'angoisse est empreinte au front des cénobites ! Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.
Le kantisme a un correctif insuffisant, mais un correctif, dans rimpôratif catégorique. Kant accorde aux idées et aux lois de la raison morale, la valeur objective et la forcedeladémonstration qu'il refuse aux idées et aux lois de la raison pure. Par là, il laisse une porte ouverte à l'illuminisme pseudo-mystique si cher aux protestants, et au nom duquel ils aiment à moraliser leurs frères ; ils sont en communication avec Dieu ; ils reçoivent directement de Dieu des vérités incontestables qui échappent au contrôla et de la philosophie et de Taulorité ecclésiastique.
Lamarline a écrit \e Tailleur de pierres de Saint-Point. simple paraphrase du Vicaire savoyard ; il a parlé souvent des « sublimes secrets» do£it il eut connaissance dans ses méditations ; même il a laissé deviner combien il dédaigne ces malheureuses preuves physiques dont on se sert, dans les manuels de philosophie, pour établir Texistence de Dieu.
Quand j'entendrais gémir et se briser la terre... Ltre infaillible et bon, j'espérerais en toi.
Victor Hugo s'est si bien approprié Tilluminisme protestant qu'il en est devenu inefTablement ridicule. Jamais salutiste en ébullition n'osa parler de ses inspirations personnelles comme le fait très ordinairementHugo.
Le scepticisme partiel sinon intégral, où se complaît la modestie des néo-kantiens, n'est pas étranger aux cris de colère que fit entendre Musset, ni aux élégants blasphèmes que formula Vigny :
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Ecritures
Le Fils de rHomme ait dit ce qu'on voit rapporté ,*
Muet, aveugle et sourd au cri des créatiu*es.
Si le ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le Juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité 1
Ce langage est odieux ; mais je ne vois pas bien comment messieurs les néorkantiens pourraient le répudier absolument, ou le réfuter. Vigny a le droit de leur dire : « Messieurs, vous paraissez très fiers dV voir prouvé qu'on ne sait rien de Tau delà, et vous n'en
sauriez rien, sans le cri mystique de voire conscience moraîe. Mais si ma sensibilité à moi est faite d'autre façon que la vôtre, si je n'ai de commun avec vous que Torgueil, et si cette conscience morale, qui, chez vous, s'exprime avec emphase, demeure muette chez moi, n'ai-je pas le droit de me révolter ? Votre scepticisme partiel est une absurdité : je ne reconnais de vraiment philosophique que le doute intégral. »
Vigny, ne l'oublions pas, est le plus réûéchi de nos poètes, je ne dis pas le plus sensé, ni le plus modeste.
Mais parmi les formules kantiennes^ il en est une qui exprime, mieux que toutes les autres, et l'orgueil allemand et les aspirations morales du protestantisme: « Agis conformément à la raison, de telle sorte que ton acte puisse être considéré comme une loi universelle pour l'activité de tout être libre. » Les professeurs de philosophie ont fait leur, cette règle de conduite, sans remarquer qu'en acceptant ce rôle de vulgarisateurs et d'agents secondaires, ils perdaient leur raison d'être.
Victor Hugo est arrivé bon dernier, parmi ces fervents kantiens; mais comme il a laissé deviner son immense bonheur de paraphraser, d'orchestrer le cri d'orgueil trouvé parle maître allemand ! Chose fort curieuse, en effet, la pensée la plus caractéristique de Kant a servi de thème au chef-d'œuvre le plus vanté de Victor Hugo, aux Mages :
Pourquoi donc faites -vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous ?
Les esprits conducteurs des êtres Portent un signe sombre et doux...
Savent-ils ce qu'ils font eux mêmes, Ces acteurs du drame profond ?
Savent-ils leur propre problème ?
Ils sont,,.
Ils sont le vrai, le saint, le juste
Apparaissant à nos barreaux...
• Ils sont lumière et nourriture...
Il n'est pas jusqu'aux antiaornies qu'on ne trouve parfois traduites par fragments, chez Victor Hugo ou chez Vigny.
Le positivisme joue un trop grand rôle dans l'histoire de la pensée française au xix*" siècle, pour ne pas faire sentir son influence sur la littérature. Il a inspiré à Balzac, sinon sa méthode, qui n'était pas très rigoureuse, du moins l'idée générale d'où est sortie la Comédie humaine. Il apparaît dans les parties de l'œuvre de Taine, où Taine est le plus lui-même ; il a dicté des formules, d'ailleurs plus ou moins heureuses, à l'école réaliste. Cependant les relations du positivisme et du romantisme sont, en somme, très limitées. Taine seul serait intéressant à étudier sous cet aspect ; mais qui oserait faire le départ de ce qu'il doit aux étrangers et de ce qu'il doit aux positivistes français ?
Maintenant, il faut bien reconnaître que le romantisme a favorisé Un certain nombre de sentiments qui sont ou paraissent être très catholiques. Il nous a débarrassés, par exemple, de ce petit paganisme artificiel et de cette mythologie pseudo-anacréontique, qui menaçaient de survivre au xviii^ siècle. En quoi il a rendu un très grand service aux vrais et grands clas~ siques, masqués jusqu^à ce moment par les mauvais
décors de la décadence gréco-romaine. Appelons païens Stace, Martial, Pétrone, Rabelais et Parny, mais ne jetons pas inconsidérément cette épithète à la tête d'un Sophocle ou d'un Eschyle, si grands, si religieux, si douloureusement passionnés pour Tétude des lois morales.
Le romantisme a remis en honneur l'architecture gothique. Service signalé assurément, qu'il serait injuste d*oublier, mais dont on ne devrait pas non plus méconnaître le vrai caractère. La renaissance architecturale du xtx« siècle est, pour le moins, aussi archéologique que religieuse. Elle ne gêne, en aucune façon, le protestantisme des Anglais contemporains, admirateurs forcenés de l'ogive ; elle s'accommode de la bienveillance bureaucratique du ministère des Beaux- Arts ; elle inspire à Victor Hugo sa Notre-Dame de Paris, qui est un livre antireligieux. Le xix® siècle n'a cessé de dire avec admiration : « La cathédrale, la cathédrale !» Mais ses architectes n'ont suque recouvrir de ferraille moderne les plus beaux monuments de l'art gothique, et ses esthètes ont inscrit sur leurs murs des devises révolutionnaires ou quelques refrains décadents d'une très ennuyeuse rapsodie. La cathédrale attend encore son poète épique, et il est permis de se demander si elle doit se louer ou se plaindre de Tadmiration peu religieuse de tant d'archéologues et de tant de touristes. J'imagine parfois un xxv* siècle catholique, catholique autant que le fut le xiii^. Qui sait ce qu'il penserait de l'œuvre accomplie parViollet-le-Duc?
Le moyen âge enfin et la vie monastique ont trouvé,
des admirateurs pendant le xix® siècle, grâce au romantisme. Mais, ici encore, il est sage de n'accepter qa'avec de très grandes et expresses réserves, les arguments que rédigea Tapologélique romantique. Chateaubriand, Musset, Lamartine, Lamennais luimême, ont parlé des couvents de la façon la plus étrange et la plus inquiétante. ,
En résumé, le romantisme a favorisé inégalement, mais il a favorisé le catholicisme et le protestantisme. Seulement, parce qu'il se développait dans une nation catholique, il ne pouvait pas ne pas s'adapter à un certain nombre de tendances catholiques. Au surplus, les rapports du romantisme et du catholicisme frappent tous les esprits, même les moins attentifs. On n'a pas vu, on ne voit pas encore assez, Tunion bien autrement étroite du protestantisme et du romantisme, union faite non d'apparences ou de coïncidences esthétiques, mais de réalités intellectuelles et morales. Le romantisme fut le puissant véhicule du protestantisme rationaliste.
Si vous en doutez, demandez quelles sont leurs opinions religieuses au fondateur du romantisme, à ses représentants, à sespoètes,àses théoriciens, à ses philosophes. Ou plutôt, qu'ils se contentent de décliner leurs noms, et vous serez édifié. Les maîtres du romantisme s'appellent Jean-Jacque& de Genève, René (1), frère de Werther, M^^deStaël, Walter Scott, Byron, Shelley,
(1) Qu'on ne me reproche pas d'avoir mis Chateaubriand dans ceUe société si peu catholique ; je n'ai pas nommé Chateaubriand, j'ai dit René,
Vigny, Hugo, Michelet, Taiae et Renan. Quelquesuns^ il eist vrai, portent un nom catholique ; mais qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'ils ont déployé plus de zèle que d'autres, dans la diffusion des idées protestantes ?