‹ Catholicisme et romantismeChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE IK · texte numérisé non relu

CHAPITRE IK

Des cantiques modernes et des romans dits pieux. — La véritalile sensibilité catholique se révèle dans les hymnes et les prières de l'Eglise. — La mélancolie romantique, d'après Musset, <( était un mal vulgaire et bien connu des hommes. )^ — La joie chrétienne et la joie romantique. — L'amour dans George Sand, Vigny, Lamartine. — Une définition de la religiosité. — Comment Lamartine et Pascal « écoutent Dieu )>. — La sensualité romantique apparaît même dans les images de la mort. — - La piperie des mots chez les écrivains du xix® siècle. — Méditation catholique et méditation romantique.

Si l*on en juge par la seule littérature du xix* siècle, (ie fort grandes ressemblauces existent entre la sensibilité catholique et la sensibilité romantique. Chateaubriand, Lamartine et même Victor Hugo, fA^^ Graven, Eugénie de Guérin, les romanciers et les auteurs de cantiques jouèrent souvent de la harpe devant les autels, sous les voûtes ogivales.

Toutes les émotions que décrivirent ces poètes ou ces romanciers lyriques sont-elles vraiment chrétiennes ?

Une minutieuse analyse nous l'apprendrait peut-être; mais, pour juger les œuvres de leurs pâles imitateurs, il suffit d'un coup d'œil sommaire. Ayons le courage de dire tout haut ce que les catholiques éclairés disent tout bas, dVine certaine lillérature qui passe, bêlas !

pour catholique. Il serait d'autant plus imprudent de fermer les yeux sur ces tristes réalités, que nos adversaireSy eux, ont fort bien vu toute leur laideur et Tont rendue publique. Dans un ouvrage, très immoral d'ailleurs, rédigé sous forme de lettres à son Archevêque, Proudhon a coUigé un certain nombre de cantiques dont la lecture est humiliante. F as est ah hoste doceri, <r La plupart des cantiques, dit Proudhon, sont composés suides airs mondains que TEucologe a soin d*indiquer.

Air : Te bien aimer, ô ma chère Zélie !

« Cédons mon âme... y^

Non, je ne puis pas achever cette citation instructive, tant Proudhon a su mettre de pensées troublantes dans les pieuses niaiseries de nos rhapsodes. Que les lecteurs désireux de se renseigner veuillent bien consulter le tome l\l^ De la Justice dans la Révolution et dans i* Eglise, par Proudhon : ils seront édifiés. Mis en garde contre fauteur, dont la partialité, rinsufïlsance de jugement et les tendances ultra-matérialistes sont évidentes, ils n'auront pas de peine à reconnaître les fragments de vérités qu'il a introduits dans ses dangereux paradoxes.

Sans doute, des esprits malveillantspourraient appli* querTobjection de Proudhon à notre liturgie ecclésiastique, dans laquelle sont enchâssés quelques passages du Cantique des Cantiques, y oive à des pages de Bossuet ou des mystiques. — Mais le Cantique des Cantiques n'arrive au peuple chrétien qu'en latin, sous forme très fragmentaire, idéalisé certes, par les pensées les

plus hautes et les sentimeuts les plus chastes, assez poétique pour faire naître^ en nous, le désir des collines éternelles. D'autre part, il est superflu^ je pense, de justifier ici Bossuet et les mystiques.

Au contraire, il me paraît impossible de défendre la plupart des cantiques modernes, si inférieurs à nos vieux cantiques du moyen âge ou duxvii® siècle, si imprégnés de morbidezza. Ils sont même plus Insipides que les romans pieux les plus langoureux, dont la prose médiocre a quelque droit à notre indulgence.

Pour savoir comment les chrétiens doivent aimer el souffrir, se réjouir et pleurer, se plaindre et se livrer à Tespérance, il faut s'adresser à TËglise. On a dit d'elle, et non sans raison, quelle est une femme et plus qu'une femme, une mère. Il n'est donc pas à craindre qu'elle ait négligé défaire à la sensibilité sa part, dans les diverses manifestations de la vie religieuse et morale. Depuis les inscriptions funéraires des catacombes, jusqu'aux admirables lettres de Veuillot sur la mort de ses enfants, que de beaux cris de douleur et d'espérance et d'amour furent entendus parmi les croyants ! On ne peut rien imaginer deplusémouvant à la fois et déplus sain que les effusions d'un saint Basile ou d'un saint Ambroise, d'un saint Paulin de Noie, d^'un saint Bernard, d'une sainte Thérèse, d'un Fénelon ou d'un de Maistre I

Entre tous se distingue saint Augustin. Soit qu'il prie et médite à la fenêtre d'Ostie, soit qu'il explique à son peuple d'Hippone le vrai caractère de la vie chrétienne, le fils de Monique laisse, presque à chaque instant,

s'épancher une sensibilité délicate et profonde à la-

quelle rkistoire du génie humain n'offre rien de comparable. C'est ainsi qu'il engage les chrétiens à imiter les Toyageurs qui chantent, pour tromper les ennuis de la route et en mieux supporterles fatigues. Cantate ambulantes : Faeiunt hoc viatores^ ad solamen lahoris. Il faut, ajoute le saint docteur, chanter non pas les vieilles chansons, connues et usées, des passions de la terre, mais les cantiques de la vraie patrie ; ces cantiques d'amour dont il est impossible de se lasser, parce qu'ils expriment des sentiments toujours nouveaux. Nemo vetera contet ; cantate amatoria patriœ vestrœ ; nemo vefera,

L'Ëglise elle-même, en s'aidant des prophètes, des psalmistes et des évangélistes, traduit en formules éternelles, d'une beauté divine, les sentiments de son cœur. C'est dans les hymnes, les antiennes, les proses et les oraisoDS de la liturgie qu'il faut chercher des indications précises sur la sensibilité catholique.

Avant le romantisme, TËglise a connu la mélancolie, car dans les hymnes elle appelle humains, flebiles^ ceux qui sont dignes de compassion. Elle prête sa voix aux fils d'Eve qui gémissent et pleurent, dans cette vallée de larmes ; elle appelle sur eux la miséricorde compatissante de Dieu, elle leurparle sans cesse de l'heure prochaine de la mort.

Mais cette tristesse surnaturelle, qui doit être celle des enfants de Dieu, ne ressemble en rien aux poétiques désespoirs des romantiques. Au Heu que ceux-ci s'abandonnent mollement aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique et s'attachent d'autant plus à leurs rêveries

qu'elles sont plus vagues et moins raisonnables, les chrétiens connaissent les causes, la nature, les caractères essentiels et Tobjet propre de leur tristesse. Saint Paul, Bossuet et nombre de directeurs spirituels Tout définie avec une précision, en quelque sorte, mathématique.

La mélancolie des romantiques incline René et ses imitateurs à aimer l'isolement orgueilleux et un état d'âme dans lequel entrent, à égale part, le découragement et la sensualité. La tristesse chrétienne est génératrice d'humilité, de désintéressement et d'énergie; elle est tempérée d'espérance et elle coexiste, dans Tàmc, aveq la joie.

Insensible ou compatissante^ belle ou horrible, adorée ou maudite, la nature enveloppe, domine ou absorbe toutes les effusions des romantiques affligés. Elle fournit à peine quelques notes, mais suaves, mais exquises, aux psalmistes ou aux poètes chrétiens : en quelques mots rapides, ils chantent le cerf « altéré » qui soupire après Teau des fontaines, les lis au milieu desquels se plaît l'Agneau divin, l'étoile du malin à demi-voilée par un nuage, la grande voix des fleuves, les clartés naissantes de l'aurore, les dernières lueurs du crépuscule.

De tous les poètes du xix® siècle, c'est Musset qui semble avoir le mieux exprimé les douleurs vraies de sa génération. U déclame trop souvent, il cherche des attitudes qui sont prodigieusement ridicules, mais on vo t bien qu'il a souffert. Or, comment définit-il sa souffrance ?

Le mal dont j'ai souffert s^est enfui comme un rêve.

Je n'en puis comparer le lointain souvenir

Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève

Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir...

C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.

Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur,

Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,

Que personne avant nous n*a senti la douleur...

S'il fallait maintenant parler de ma souffrance,

Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,

Si c'est amour, folie, orgueil, expérience...

Comparez à ces vers — fort beaux d'ailleurs — le poème par excellence de la mélancolie catholique qui a nom Compiles. La nuit, le péché, la lutte, la mort, épouvantent Tàme chrétienne, qui emprunte au psalmiste ses cris les plus déchirants et ses prières les plus ardentes. Mais h travers ces ténèbres et ces douleurs arrivent lentement la lumière, la vérité et la paix du ciel. Le chrétien se sent gardé comme la prunelle de Tœil à Tombre des ailes divines ; il veille avec le Christ, en attendant le repos définitif; il entend retentir au-dessus du tumulte provoqué par la présence de Tennemi, comme des chants de triomphe.

Aussi bien que les gens, il ne faut donc pas juger les sentiments sur Tapparence. Toutes les formes de mélancolie ayant nécessairement entre elles quelques points de ressemblance, il n'est pas surprenant que descritiques aient assimilé aux prières des catholiques les plaintes des romantiques.

Enfin, le décor ogival et le goût des comparaisons mystiques, chers à nos poètes et à nos romanciers, ont achevé d'induire en erreur Topinion littéraire.

196 CATHOLICTSME ET ROMANTISME

Mais pour quiconque essaie d'aller jusqu'au fond des choses, la mélancolie des catholiques et la mélancolie des romantiques s'opposent l'une à Tautre comme la santé et la maladie. La première a pour cause rhorreurdu péché, en général, et de l'impureté, en particulier : « Qui me délivrera de ce corps de péché ! » s*écriait saint Paul. La seconde suppose presque toujours je ne sais quelle sensualité vague et mêlée d*orgueil.

C'est surtout dans la façon dont ils conçoivent la joie qu'éclate l'antagonisme irréductible des catholiques et des romantiques. Les écrivains du xix^ siècle ont-ils connu la joie? C'est au moins une question qu'on aie droit de se poser. Musset a composé quelques vers joyeux, landerinette, sincères et vibrants. Mais ils ne rempliraient qu'un très petit nombre de pages, et des critiques n'auraient peut-être pas de peine à prouver qu'ils sont presque classiques. Lamartine, lui, a pleuré souvent et abondamment ; il a versé des ruisseaux, des torrents, et je pense aussi des fleuves de larmes ; il n'a jamais chanté la joie proprement dite. Quand la muse de Victor Hugo se met en goguette, elle est navrante de vulgarité; elle dégoûterait plutôt du bonheur. Pleurards de nacelle encore, ou moroses, ou apocalyptiques sont les Vigny, les George Sand et les Michelet.

Je dois avouer, cependant, que les écrivains de tous les temps et de tous les pays, toujours diserts lorqu'ils expliquent la douleur, composent malaisément des œuvres considérables sur le bonheur et ses diverses

formes. Mais il semble bien que les romantiques soient encore les moins aptes à faire naître ou à entretenir la véritable joie de Tâme.

Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune.

Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur, Et leur chanson se mêle au clair de lune...

Le propre de la tristesse catholique est de s'allier toujours avec la joie et de se résoudre définitivement en espérances réconfortantes. Saint Paul surabondait de joie au milieu de toutes ses tribulations; il avait toutes les forces de son âme constamment tendues vers ceux .qu'il appelait sa joie et sa couronne ; il prêchait l'allégresse autour de lui. Gaudete^ iierum dico, gaudele. En cela Jl imitait son divin Maître, dont le discours essentiel a pour titre significatif : l&s Béatitudes, Heureux sont ceux qui ont soif de la justice, heureux même ceux qui sont pauvres et qui pleurent I Comme de l'héroïne antique, on peut dire de l'Église qu'elle sourit à travers ses larmes, car dans sa liturgie divine, les mélopées douloureuses alternent toujours avec des chants de triomphe. L'action de grâces ne doit jamais cesser parmi les chrétiens, et les mots qui reviennent le plus souvent dans leurs cantiques sont: jubilation, louanges, bénédiction et gloire. Qu'y a-t-il de plus horrible qu'un massacre général d'enfants innocents ? L'Église jettedes fleurs à pleines mains sur les petits cadavres des douces victimes qui disparaissent aussitôt, et nous ne voyons plus que TAgneau debout sur la montagne, des roses naissantes emportées par la

tempête, et enfia des enfants martyrs jouant avec leurs palmes et leurs couronnes, au pied de Tautel. Seule, rËglise est capable de faire aux mortels malades Taumône d'un peu de joie.

N'est-ce pas ainsi qu'il faut expliquer la haute sénérite des grands génies catholiques, des saint Augustin, des saint Thomas, des saint François d'Assise et des Bossuet ? Trop humains pour ne pas comprendre et sentir les troubles ou les douleurs, inhérents à notre condition, ils pensent cependant, avec saint Augustin, que les consolations divines font rougir et céder les tristesses de la terre. Il ne suffit pas à saint François d'Assise de célébrer, de concert avec le soleil et la lune, leslouangesdu Créateur, ilglorifie et réussit à nous faire aimer même notre sœur, la mort corporelle. « Ils loueront, dit Bossuet, en parlant des élus, ils loueront parce qu'ils aimeront ; et ils aimeront parce qu'ils verront. C'est ce que dit saint Augustin, et c'est la source de cet éternel alléluia qui retentit, du ciel jusqu'à la terre, par l'écoulement qui se fait en nous de la joie du ciel, dont notre foi et notre espérance renferment un commencement. C'est aussi pour cette raison que saint Paul nous avertit si souvent que nous devons être en joie. Il n'est pas nécessaire que cette joie soit sensible ; elle est souvent renfermée dans des actes imperceptibles aux sens. »

Tristesse et joie ne représentent souvent que les manifestations en sens contraire ou les conséquences logiques de l'amour. Il est difficile, je le sais, de traiter avec prudence un sujet aussi délcat. .

Mais la critique peul-eile taire l'amour eu s'occupaDt du romantisme, dont Thistoire presque tout entière se confond arec la psychologie de la passion ?

Les chrétiens de nos jours ne soupçonnent pas, pour la plupart, ^et il faut les en féliciter — toutes les extravagances que se sont cru permises les romanciers et les poètes. Quand George Sand cesse de prêcher la vertu, c'est pour outrager le mariage, la virginité, toutes les lois divines et humaines qui protègent la sainteté du foyer domestique ; Tarticle retentissant et véhément, et beau en somme, que Louis Yeuiilot écrivit sur les infamies de George, reste au-dessous de la vérité. Qui ne connaît, au moins de réputation, les blasphèmes de Vigny contre la femme ? Selon lui, l'amour n'est qu'un leurre ou qu'un piège, une occasion d'atroces douleurs, d'humiliations et de hontes.

Les extases de Lamartine ne doivent pas cacher ce qu'il y a d'absurde et de dangereux dans les données psychologiques de Jocelyn ou de la Chute d'un Ange ; son Raphaël esi encore plus malsain. Alfred de Musset passe sans cesse d'une sorte d'adoration mystique à la révolte et au désespoir. Et je ne parle ni de Maupassant, ni de Flaubert, ni à plus forte raison de l'innomable troupeau de leur^ imitateurs. Romantiques .et réalistes ont ravalé, rétréci et faussé la conception de l'amour, parce qu'ils ont pris le contre-pied de la doctrine catholique ; ils n'ont connu que deux où tro's formesde l'amour, les moinsélevéeset les moins pures.

Il ne faut pas croire, en effet, que les grands docteurs de l'Église, anciens ou modernes — tels saint Augustin,

saint Thomas, saint François de Sales, et nous pouvons bien dire Bossuetet Scott — aient reculé par timidité ou par fausse pudeur devant la définition de l'amour. Eux aussi, ils ont composé denombreuxetbeaux volumes sur ce sujet délicat, dont les gens du monde ne savent parler qu'avec d'insupportables sourires. Bossuet dit, dans son second sermon pour la fête de TAssomption : « Comme je ne ferai autre chose, dans cet entretien, que de vous parler des mystères de l'amour, je me sens obligé d'abord de vous avertir que vous devez soigneusement éloigner de vos esprits toutes idées de Tamour profane. Et pour contribuer, ce que je puis, à les bannir de mon auditoire, je vous prie de ne penser qu'à l'amour chaste par lequel Tâme s'efiforce de se réunir à son Auteur... En effet, il est très certain que tout amour véritable tend à adorer... Celui de la Sainte Vierge est né de l'admirable concours de la grâce et de la nature... »

A ces quelques lignes de Bossuet, on pourrait donner comme commentaire toute une vaste littérature religieuse, comme aussi, hélas! les quelques indications que j'ai émises plus haut sur Tamour romantique se rapportent à des milliers de volumes. On comprend ou plutôt on devine, sans qu'il soit besoin d'insister^ combien violemment sont opposées Tune à l'autre la notion romantique et la notion catholique de l'amour.

La religiosité contemporaine — dont on peut s'entretenir en toute liberté -— accuse, elle aussi, cette opposition. La religiosité, c'est lareligion sans la foi, ou du moins sans une foi précise, la religion soustraite au

dogme et sachant trouver avec la morale des accommodements.

Elle laisse inactives certaines forces de Tintelligence et de la volonté, tandis qu'elle abuse de Timagination et delà sensibilité ! Enfin, elle est éminemment subjective, c'est-à-dire faiblement armée contre les suggestions du scepticisme.

Il ne nous en coûte nullement de reconnaître les beaux côtés de la religiosité et les avantages de sa méthode, surtout si on la considère historiquement. Les romantiques ont eu le très grand mérite de faire collaborer leur cœur à la recherche de la vérité religieuse. Malheureusement, ils n'ont pas eu le courage de choisir, parmi les énergies de la sensibilité, celles là seulement que Dieu a faites pour percevoir le bien et le vrai. Autant les cœurs humbles et purs sont prompts à saisir la vérité religieuse, autant il faut se défier des cœurs unis à la seule imagination et avides de jouissances plus ou moins esthétiques; ils sont exposés aux pires éventualités. En présence des hautes montagnes qui dominent la Grande-Ghartreuse, Lamartine, ému, se sent porté à méditer et à prier.

Dieu que THébron connaît, Ta gloire à ces rochers jadis se dévoila ; Sur le sommet des monts nous te cherchons encore: Seigneur, réponds-nous ; es -tu là ?

Paisibles habitants de ces saintes retraites. Comme au pied de ces monts où priait Israël, Dans le calme des nuits, des hauteurs où vous étes« N'entendez- vous donc rien du ciel ?...

202 CATHOLiCtSME ET HOMANTISME

Quoi 1 Tâme en vain regarde, aspire, implore, écoule : Vos yeux sont- ils levés en vain ?

Pour s'élancer. Seigneur, où ta voix les appelle. Les astres de la nuit ont des chars de saphirs ; Pour s'élever à toi, l'aigle au moins a son aile ; Nous n'avons rien que nos soupirs.

Que la voix de tes saints s'élève et te désarme : La prière du juste est l'encens des mortels.

Et nous, pécheurs, passons : nous n'avons qu'une larme A répandre sur tes autels.

M™*' de Sévigné versa plus de six pelites larmes tandis qu'elle écoutait les plaintes d'Andromaque. En Thonneur de Dieu, ou plutôt en l'honneur des montagnes, œuvres de DieU; pour être agréable à sa pieuse coin pagne de roule, la marquise de B..., et enfin par condescendance pour ces pauvres moines qui se fatigue.it en vain à prier, Lamartine consent à tirer de ses yeux un pleur, non sans laisser deviner son ennui et sa hàle d'en finir. Elvire Tattend sans doute àNapIes ou à Aix, Elvire en Thonneur de laquelle les larmes coulent, si promptes et si abondantes ; passons, partons.

Mais, avant de partir, Lamartine a formulé, en vers très harmonieux, des erreurs qui sont presque des blasphèmes. Les croyants ne peuvent pas admettre que, pour arriver jusqu'à Dieu, nous n'ayons que nos soupirs. Lamartine a reconnu, quelques instants auparavant, que l'âme regarde Dieu, aspire, implore, écoute, et il n'a pas indiqué, même sommairement, il s'en faut, les principales opérations de la vie intérieure, qu'il ne comprend pas d'ailleurs. Pour lui, écouter Dieu, c*est une chose assez vaine. 11 n'avait donc pas lu, le mal-

tA SENStBlLlTÉ CATHOLIQUE 203

heureux poêle, l'apostrophe et le cri sublime de Pascal : € Connaissez, isuperbe, quel paradoxe vous êtes àvousmême; humiliez-vous^ raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile ; apprenez que Thomme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable. Ecoutez Dieu. 9 Le vers de Lamartine dont nous admirions tout à l'heure l'harmonie et le charme nous apparaît maintenant superficiel, peu sérieux, disons le mot, bâclé.

Quoi 1 l'âme en vain regarde, aspire, implore, écoute 1

Oh I celte succession cinématographique de verbes choisis au hasard dont chacun devrait avoir tant de force !...

Même en ptésence de la mort, la religiosité de La. martine ne sait pas renoncer à ses habitudes de dileltanlisme. Qui n'a présent à la mémoire le terrible « marche, marche » de Bossuet, la lugubre pelletée de terre de Pascal, l'apostrophe victorieuse de saint Paul : « mort, où est ton aiguillon?», la réponse divinement consolante du Maître aux interrogations de Marthe et do Marie : « Je suis la Résurrection et la Vie ! » Et tandis que reviennent à la mémoire ces paroles graves ou terribles, on se sent en possession de la vérité profonJe. Comment définir, après cela, l'impression que produisent sur un lecteur attentif, les vers de Lamartine ?

Et quand la mort viendra, d*un autre amour suivie, •Éteindre en souriant de notre double vie L*un et l'autre flambeaui

Qu'elle étende ma couche à côté de la tienne. Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne Dans le lit du tombeau,

Ou plutôt, puissions-nous pAsser sur cette terre, Comme on voit en automne un couple solitaire De cygnes amoureux

Partir, en s'embrassant, du nid qui les rassemble, Et vers les doux climats qu'ils vont chercher ensemble. S'envoler deux à deux.

J'ignore ce que pensent de ce genre de poésie les gens du monde et les lettrés, arbitres de Télégance moderne; mais ils voudront bien, sans doule, reconnaître avec nous qu'il n'a rien de catholique.

On me demandera peut-être comment a pu naflre Topinion contraire, la fausse opinion qui a longtemps prévalu, dans les milieux littéraires, sur les ressemblances de la sensibilité catholique et de la sensibilité romantique.

Elle n'a pas d'autre origine que la piperie des mots sonores, chers aux écrivains du xix^ siècle. Lamartine, par exemple, écrit en télé de son premier recueil ces mots suggestifs et hiératiques : Méditations poétiques et religieuses. Or, en parcourant la table des malières, on découvre sans peine que la nature des sujets traités ne correspond pas très exactement à l'auslère beauté du titre. Lamartine chanle Sapho, il dédie ses élégies à Elvire, il décrit une branche d'amandiei*, il dit adieu à Grazielia,il célèbre l'amour, naturellement, et il salue les rivages delà voluptueuse Ischia. Un des plus beaux ouvrages de Bossuet porte le même titre que le recueil

de Lamartine, il a nom : Méditations sur V Evangile, Dans cet énoncé du sujet aucune mention n'est faite des magnifiques effusions poétiques auxquelles s'abandonne le grand évêque, ni de la grandeur du sentiment religieux qui jaillit de son àme. Au fait, le titre choisi par Lamartine, outre qu'il manque de modestie, renferme un pléonasme, la méditation étant essentiellement un acte religieux. « La méditation, dit saint François de Sales, est une pensée attentive, réitérée ou entretenue volontairement en l'esprit, afin d'exciter la volonté à de saintes et salutaires affections et résolutions. »

Il y a plus : ce beau mot de Méditations^ Bossuet n'avait pas osé l'adopter lui-même ; il intitulait son livre : « Réflexions sur V Evangile, » L'inconsciente hardiesse de Lamartine et l'hésitation piotivée de Bossuet feront comprendre, même aux esprits les plus pré venus, combien il faut se défierdes apparences dans le difficile sujet qui nous occupe.

Victor Hugo n'a pas voulu se laisser vaincre, en érudition religieuse, par son illustre émule, et il adonné pour titre à l'un de ses principaux recueils : Contemplations. Le poète se fait de la contemplation une idée au moins étrange.

J'eus un rêve, le mur des siècles m'apparut... Et ce mur, composé de tout ce qui croula, Se dressait escarpé, triste, informe. Où cela ? Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres... Cette muraille, bloc d'obscurité funèbre, Montait dans l'Infini vers un brumeux matin...

De Tempreinte profonde et grave qu'a laissée Ce chaos de la vie à ma sombre pensée, . De cette vision du mouvant genre humain, Ce livre, où près d'hier on entrevoit demain, Est sorti reflétant de poème en poème Toute cette clarté vertigineuse et blême...

Des théologiens s'étonneront peut- élre que j'oppose à cette conception fantaisiste et matérialiste de la vie contemplative, la définition classique d'un saint François de Sales; ils jugeront, à tout le moins, le rapprochement superflu. Mais les écrivains de nos jours ont si outrageusement abusé du vocabulaire religieux et mystique, qu'on ne saurait trop revenir au sens précis des mots. <t La contemplation, dit saint François de Sales, n'est qu'une amoureuse, simple et permanente attention de l'esprit aux choses divines... Elle se contante de voir Tobjet qu'elle aime d*une vue simple. .. Ce recueillement de l'àme dans la contemplation a pour principe une grâce spéciale, qui produit en Tàme un profond sentiment de la présence de Dieu ; quelquefois, c'estun simple repos de Tâme en Dieu. )>

L'ont-ils goûté souvent, ce repos mystique de Tàme, les lecteurs assidus de Victor Hugo, devant les yeux desquels se déroulent sans cesse d'éblouissants paysages ou de féeriques décors d'histoire ? La plupart ne le soupçonnent même pas, mais ils se persuadent peut-être qu'en écoutant le verbe d'Olympio, ils assistent à un travail de l'âme catholique et mystique.

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