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CHAPITRE X

LES ROMANTIQUES n'ONT PAS « l'aiR CHRÉTIEN »

Démocrates ou démagogues ? Ils professent des opinions anticatholiques sur toutes les questions essentielles. Le sens de la vie et la pensée de la mort chez Victor Hugo et chez Bossuet. — Absence de distinction morale. — Les confiseurs de Musset. — L*apo théose de Zola. — Le moi haïssable des croyants et Tégotisme des ron^antiques. — L'esprit moderne. Est-il en conflit avec l'esprit catholique. — Mgr Ireland et Louis Veuillot.

Tout en chantant la Nature avec une N majuscule, la Nalure séparée de Dieu ou se confondant avec Lui, la littérature du xix® siècle a glorifié, sacré, divinisé la Démocratie. Ici encore, elle suivait, sans toujours le bien comprendre, son maître Jean-Jacques et, iei encore, elle exagérait, faussait, rendait dangereuse une idée juste et bonne, en soi. Qu'on doive aller au peuple, nous en sommes tous convaincus, et faisons-nous autre chose que de gagner à nos idées la Démocratie triomphante? Mais aller au peuple, si je ne me trompe, c'est faire du bien au peuple, c'est Téclairer, c'est Taider, c'est le servir comme savent servir les frères et les amis dévoués. Presque tous les écrivainsdu xix« siècle,Lamartine, Lamennais, Victor Hugo, Paul-Louis Courier, le royaliste Chateaubriand lui-même, ont, dans un hymne ininterrompu, exalté le peuple.

Victor Hugo, naturellement, s'est distingué dans ce concert par ses exagérations, son mauvais goût et sa persistance : il a trouvé moyen d*étendre les limites de la basse flagornerie. Dans des funérailles machinées d'avance et qui avaient la prétention d'être plus que royales et impériales, on a vu le corps du poète s'avancer sur le corbillard des pauvres, vers le Panthéon. Cette indécente antithèse caractérise les rapports hypo* crites de la littérature et de la Démocratie pendant le XIX® siècle. Victor Hugo, le chef de chœur, n'a cessé de dire à la foule : « Peuple, tu es beau, tu es grand, tu es roi, tu es le reflet de Dieu, tu ne te trompes jamais ; ô Peuple, tu as tous les droits ; il n'est aucun devoir aur quel tu sois astreint. Empare-toi de ce qui t'appartient. »

En parcourant les œuvres littéraires du xix« siècle, on se rend aisément compte que presque tous les grands écrivains ont failli à leur mission sociale. Ils ont, dans une certaine mesure, mérité les reproches que le plus grand d'entre eux, Lamartine, adressait un jour à ses obscurs confrères :

Non, sous quelque drapeau que le barde se range, La Muse sert sa gloire et non ses passions ; Non, je n'ai pas coupé les ailes de cet ange Pour Tatteler hurlant au char des factions.

Non, je n*ai point couvert du masque populaire Son front resplendissant des feux du saint parvis... Prostituant ses vers aux clameurs de la rue, Je n'ai pas arraché la prêtresse au saint lieu...

Ces hautaines et admirables strophes atteignirent un poète aujourd'hui oublié, Barthélémy, mais il est bien

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évident pour nous que Barthélémy est un personnage symbolique. Il s'appelle Victor Hugo, il s'appelle Déranger, il s'appelle Zola, il s'appelle la légion des écrivains et des journalistes démagogues.

Un autre reproche qu'on peut adresser au xix® siècle littéraire, c'est d'avoir obscurci comme à dessein et rapetissé et vulgarisé les idées les plus claires et les plus nécessaires à la vie morale des peuples. On sait comment ce pauvre grand Lamartine a traité l'idée du péché originel dans la Chute d'un Ange. Sans doute, il a souvent prié Dieu, mais son Dieu était tantôt le Dieu de Rousseau et tantôt le Dieu des panthéistes et tantôt le Dieu des chrétiens. Victor Hugo, lui, surtout dans les dernières années, s'était donné le rôle de penseur sublime, de mage, de prophète. Or, sur toutes ou à peu près toutes les questions graves auxquelles un enfant du catéchisme pourrait répondre avec clarté, il posait des métaphores obscures, comme on pose un éteignoir sur une bougie allumée. Lisez ceci :

Dés fleurs I oh I si j'avais des fleurs I si je pouvais ÂUer semer des lis sur ces deux froids chevets ! Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle t Les fleurs sont l'or^ l'azur, Témeraude, l'opale I Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher : Les fleurs aiment la mort et Dieu les fait toucher Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !... Puisqu'il est impossible à présent que je jette Même un brin de bruyère à sa fosse muette.

C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas ? ' O vent noir dont j'entends sur mon plafond, le pas. Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle. Mers, nuits, et je l'ai mise en ce livre pour elle f

Prends ce livre...

Qu'entre tes vagues mains, il devienne fantôme,

Qu'il blanchisse pareil à l'aube qui pâlit t

A mesure que Tœil de mon ange le lit.

Et qu'il s'évanouisse et flotte et disparaisse

Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse.

Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir.

Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,

Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,

Chaque page s'en aille en étoile dans l'ombre.

Voilà qui nous renseigne exactement, je ne dis pas sur la vie future, mais même sur les devoirs que nous avons à remplir, durant celle-ci. En face de la mort, Victor Hugo ne sait que prendre des attitudes, accumuler des métaphores tonnantes, tourbillonnantes, éblouissantes et aveuglantes, bref se livrer à un marivaudage macabre qui est de mauvais goût.

En cela du reste, il n'a fait que traduire la pensée profonde de tous ses contemporains qui ne sont pas chrétiens. Ils ne voient pas, ils ne savent pas, ils n'entendent rien ; ils sont comme des enfants qui pleurent dans la nuit. Il y a à peine deux siècles cependant, un écrivain français formulait — à propos de la mort, tout comme Victor Hugo — des idées très claires, point tourmentées, très belles, logiquement liées, morales, élevées et consolantes. Bossuet écrivait à M"^^ de Luynes : « La mort, toutes les fois qu'elle nous paraît, nous doit faire souvenir de Tancienne malédiction de notre nature, et du juste supplice de notre péché ; mais parmi les chrétiens, et après que Jésus-Christ Ta désarmée, elle nous doit faire souvenir de sa victoire.

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et du royaume éternel où nous passons en sortant de cette vie.Ainsi,dans la perte de nos proches, la douleur doit être mêlée avec la consolation. Ne vous affligez pas, disait saint Paul, à la manière des gentils. La mort parmi eux fait éternelle séparation; parmi nous, ce n'est qu'un voyage, et nous devons nous séparer comme des gens qui doivent bientôt se rejoindre. Que les chrétiens, dans ces occasions, répandent donc des larmes que les consolations de la foirépriment aussitôt. Ces larmes, en attendant, font un bon effet ; eUes imitent Jésus qui pleura en la personne de Lazare la mort de tous les hommes ; elles nous font pentir nos misères, elles expient nos péchés, elles nous font désirer cette céleste patrie où toute douleur est éteinte et toutes larmes essuyées. Consolez-vous, ma fille, dans cette pensée... d Du peuple qui, après avoir entendu de telles paroles, accepte sans sourciller, à titre de nourriture substantielle, les élucubrations funèbres de Victor Hugo, n'est-il pas permis de dire qu'intellectuellement parlant, il a décliné ?

On peut voir une autre caractéristique du xix® siècle dans le soin excessif que prennent la plupart des écrivains de leur attitude personnelle. Les grands maîtres du xviie siècle, d'ordinaire, mettent la main à la plume pour exprimer ce qu'ils croient être la vérité — pas davantage.

Tandis qu'ils composent, presque tous^nos plus illustres et même nos plus sympathiques contemporains se préoccupent de l'effet qu'ils espèrent produire. La manie de pontifier a rendu Victor Hugo ineffablement

ridicule. Alfred de Vigny est-il assez gourmé, assez soigneux de sa toilette littéraire ? Non content de promener sa solennelle mélancolie depuis le Mississipi jusqu'à, Jérusalem, en passant par les catacombes et par Athènes, Chateaubriand a cherché et trouvé dans le choix de son tombeau un effet prodigieux. Durant la dernière année de sa vie, Renan a travaillé avec une habileté et une persévérance incroyables, à. créer une légende renaniste. Naturellement, cette légende se composait de récits merveilleux, de mots réussis, de sentences profondes ; elle présentait à notre admiration leÇakia-Mouni des temps modernes, une sorte de pape libre penseur, bienveillant et goguenard, mi-parti breton, mi-parti parisien, à peine gascon. Enfin n'avonsnous pas entendu naguère M. Zola tutoyant la France, avec de grands gestes d'indignation vertueuse, de pudeur et de désespoir ? Presque tous les lettrés de nos jours passent leur temps à chercher le geste, le beau geste qui les immortalisera. Alfred de Musset lui-même manque parfois de naturel, étant byronien et proche parent de Rolla, l'homme au spleen aristocratique :

Car jamais fils d'Adam sous la sainte lumière N'a de Test au couchant promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois.

La vulgarité naît tout naturellement de cette recherche effrénée de Tattitude qui est le propre des . hommes de théâtre. En général, les écrivains de ce siècle manquent de distinction. Taine a dit : « Quand aujourd'hui Alfred de Musset met en scène les grands

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seigneurs, il a beau être le plus délicat et le plus charmant esprit de notre siècle, il leur prête des phrases de plébéien et d'artiste malappris. Ses comtes et ses marquises eussent choqué chez M°*« de La Fayette. Si une femme avait lâché ce mot : « Vous autres, hommes à la mode, vous n*êtes que des confiseurs déguisés », on l'aurait trouvée boutiquière. Si un homme eût dit à une femme, en se jetant à ses genoux : « Je vais vous fairâ une déclaration vieille comme les rues et bête comme une oie », on Teût mis à Ja porte... M™« de La Fayette et ses hôtes ne supposaient pas qu'il y eût au monde des confiseurs, ni des oies, i» Je crois bien que Taine exagère unpeu^ selon ses vieilles habitudes ; il ne laisse pas de souligner vigoureusement un contraste, en somme, authentique.

Mais, si la distinction sociale nous intéresse, nous catholiques, elle a en réalité beaucoup moins d'importance que la distinction morale. Après tout, les héros d^Homère, qui ignoraient Tusage de la fourchette, se révèlent supérieurs aux élégants marquis du dix-huitième siècle. Jeanne d'Arc, la petite paysanne lorraine, incarne la plus haute distinction de notre race. Le XIX» siècle, ami et admirateur de la Démocratie, ignorerait les manières du bel air, que nous ne songerions pas, mais pas du tout, à. lui en faire un crime, si seulement il connaissait la distinctioa morale. Mais, à Texception des catholiques qui ont toujours compris les sentiments élevés, les penseurs et les écrivains n'ont guère connu que des sensations. Balzac, par exemple, croyant se faire une haute idée de la pureté féminine, a écrit le

Lys dans la vallée. Et^ en effet, les héros du roman parlent volontiers de communion, de madone, d'amour mystique, mais dans des circonstances telles^ que je n'ose les indiquer ici. De même, Guy de Maupassant intitule une de ses œuvres : Notre Cœur, et, d'avance, le lecteur se réjouit à la pensée de toutes les finesses psychologiques que ce titre promet. Horreur ! il ne s'agit que de physiologie.

Taine, qui était personnellement un très honnête homme, a construit t6ute sa philosophie historique et critique sur cette donnée que Thomme est un gorille lubrique et féroce. A.-t-il soupçonné Texistence des saints ? Je pe le pense pas ; mais il a étrangement expliqué la psychologie de certains héros. Les critiques vantent l'élégance d'Alfred de Vigny qui, gentilhomme accompli, connaissait les coutumes du monde et lais* sait sa pensée s'arrêter sur des spectacles rares. Or l'histoire d'une prise de tabac que Ton prend pour une puce — histoire qui est bien un de ses chefs-d'œuvre — peut donner une juste idée de ses préoccupations ordinaires. Poètes et romanciers de ce siècle n'ont aimé les sommets que par métaphore ; en réalité, ils préféraient les bas-fonds. Celui qui représente si bien la majorité de ses confrères, Victor Hugo, passait son temps à escalader des cimes poétiques ; du moins, il raffîrmait. Quand on va au delà de ces expressions brillantes et éblouissantes, on s'aperçoit qu'il a glorifié les courtisanes, les voleurs, les assassins, tous les déclassés.

Par contre, il a vilipendé, sans le moindre scrupule.

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presque tous les honnêtes gens de son temps. Tout en composant des phrases sur Tidéal, il savait discuter affaires, comme un négociant et mieux qu'un avocat. Aussi, a-t-il amassé une fortune très ronde, plus une basse popularité qui est bien une des hontes de la littérature au xix^ siècle. Encore convient-il d'ajouter, à. la décharge de Victor Hugo que, malgré tout son génie, il était, à certains points de vue, peu intelligent. Mais Sainte-Beuve, qui était si fin, si pénétrant, si souple, si bien informé, Sainte-Beuve avait plus de bassesse d'âme encore que Victor Hugo.

Ons'étonne quelquefois que la personnalité de M. Zola ait pris tant de développement. A Theure présente, les livres de M. Zola sont lus dans le monde entier; on le glorifie s^us toutes lejs latitudes; on le critique dans toutes les langues ! L* apothéose de M. Zola domine la fin du xix® siècle. Est-ce un pur hasard? Que non pas I Les écrivains des générations précédentes ont formé un public capable de comprendre, de goûter, de porter au pinacle, de supporter tout au moins^ M. Zola. Il n'a fait que se conformer au programme que Victor Hugo a tracé, il y a fort longtemps, en des vers qui avaient la prétention d'être ironiques, mais qui, justement, se trouvent exprimer aujourd'hui une trop évidente, une grosse, une lourde, une laide réalité.

J'ai foulé le bon goulet rancieii ver? français

Sous mes pieds^ et, hideux, j'ai dit à l'ombre; Sois

Et l'ombre fut. .

Je fis souffler un vent révolutionnaire,

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire...

Je nommai le cochon par son nom. Pourquoi pas ? Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Gathos, Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue...

Je suis obligé d'arrêter ici la citation qui devientpar trop réaliste, par trop zolisle.

N*allons pas croire d'ailleurs que, dans ces vers si connus, Victor Hugo dise l'exacte vérité : il s'attribue des mérites inégalement enviables, qui ne lui appartiennent pas; il mêle enfin le vrai et le faux, le sérieux et le grotesque, avec une sorte de furie. Mais mauvais goût, œuvre nocturne, bastringue et d'autres mots qu'il faut supprimer caractérisent exactement le genre de littérature que Victor Hugo glorifie et que M. Zola portera bientôt à sa perfection. C'es4 donc bien à la justice immanente des choses qu'il convient d'attribuer le triomphe de M. Zola. Victor Hugo, Sainte-Beuve, Guy de Maupassant et plusieurs autres seigneurs littéraires de moindre importance, forment avec lui un groupe sympathique dont il clôture le défilé peu édifiant.

Ai-je besoin de dire qu'un siècle qui a pour couronnement l'œuvre de M. Zola, est un siècle jugé ?

n nous fournit, hélas I d'autres arguments contre lui. Dans toute société, je ne dis pas bien rangée^ cette ex-* pression ferait sourire, mais dans toute société qui veut vivre, les forces opposées doivent se maintenir dans un certain équilibre qui représentent^ d'une part l'autorité, la tradition, la religion, Tordre, la morale, les idées qui ont fait, pendant des siècles, la gloire d'un peuple, et, d'autre part, la liberté, le progrès, la préoccupa-

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lioQ dominante de ce qui sera demain, par opposition à ce qui était hier. Les écrivains qui ont défendu la liberté, le progrès, l'esprit révolutionnaire, sont innombrables ; ils ont formé des myriades de disciples qui, tous les jours, partout, à tout propos et hors de propos, vous disent sur un ton convaincu : « Je suis pour le progrès, je suis de mon temps, j*aime mon temps. » Toutes ces volontés agissant dans une direction unique, produisent ce résultat que nous sommes toujours en révolution. Connaît-on des écrivains qui défendent avec une sincère ardeur la tradition et le passé de la France? On cite, en effet, Chateaubriand, Lamartine, Thiers, Guizot, le Taine des dernières années, M. Brunetière. Mettons à part M. Brunetière et surtout Joseph de Maistre et Louis Veuillot. Quels pauvres conservateurs que tous ces écrivains et tous ces hommes d'Etat! Il semble, bien prouvé que, si Chateaubriand ne s*est pas jeté, à un moment donné, dans le courant révolutionnaire, c'est qu'il se sentait trop vieux, trop gêné par son passé, trop attaché au rivage par sa grandeur. Lamartine a repoussé le drapeau rouge ; mais il a pratiqué, en religion, la théorie des opinions successives ; il a dirigé, tant bien que mal ou tant mal que bien, les forces révolutionnaires, pendant une étape décisive. M. Thiers aimait les gendarmes et sauvegardait l'épargne nationale; mais il taquinait les curés et il croyait à peine au Dieu dTvelol. Seul, M. Guizot avait un tempérament de conservateur ; mais, au fond, c'était un déraciné. Unhomme d'État protestant ne pourra jamais comprendre pleinement les grandeurs, les faiblesses,

CATUOLICISMB ET HOMAMISME. ^

1218 CATUOLICISME Et ROMANTISME

la vraie vocation d'un peuple qui fut, pendant des siècles, catholique jusqu'aux moelles. Taine enfin a porté des coups lerriblo* — non décisifs — à la superstition révolutionnaire, mais que d'idées fausses il a mises en circulation !

Les prédications, sur un seul point concordantes, de tous ces conducteurs d'âmes ont porté leurs fruits. Connliissez-vous beaucoup d'hommes qui aient le courage de dire aujourd'hui purement et simplement : « Je suis pour le principe d'autorité que presque tous ébranlent et que personne n'ose défendre, » ou bien : «Je suis catholique, catholique intégralement, catholique sans épithète » ?Non; presque touscroientde bon ton d'atténuer ou d'orner ou de renforcer leurs principes. L'un comprend le passé de la France, mais jusqu^à telle époque ; l'autrecombat laRévolution, mais, subtil historien, il hait 93 et admire 89 ; celui-ci est antisémite, celui-là économiste de l'école anglaise; tel aime à se proclamer libéral, tel autre progressiste ami des réformes ; tous flattent le xix® siècle, tous aiment leur temps.

Il est fâcheux que ce temps si adulé paye si peu de retour ses admirateurs, ou du moins, certains de ses admirateurs.

De toutes les marques distinctives auxquelles on reconnaît les écrivains du xix^ siècle, la plus importante c'est l'émancipation du moi. a Leur poésie à ceux-ci est personnelle, non seulement en ce qu*elle porte comme l'épopée d'Homère, ou comme le drame de Shakspeare, l'empreinte ineffaçable de leurgénie particulier, mais ep ce qu'elle est révélatrice, pour nous, du plus intime et

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du plus profond d'eux-mêmes. Elle nous renseigne non seulement sur ce qu'ils ont pensé de l'amour, de la nature ou de la mort, mais sur les lieux où ils ont vécu, sur les impressions qu'ils ont éprouvées, sur leurs goûts au besoin, et sur leurs vices même. Ce sont des aveux, ce sont des mén^oires, ce sont des confessions. Eux toujours, eux partout, eux encore ! et quand, par hasard, ils essayent de sortir d'eux-mêmes pour s'exercer dans le drame ou dans l'épopée, sous le costume galant de don Juan, ou sous les haillons romantiques d'Hernani, vous retrouvez toujours Victor Hugo ou lord Byron. Sans doute, cela ne veut pas dire qu'on leur passe le droit de nous conter les secrets de leur ménage... Maître unique de sa personne, Tindividu se dresse désormais dans son indépendance entière. Plus de contraintes ni d'entraves, plus d'obligations même ou de devoir, et, sous la seule condition d'observer les lois de son pays, — lesquelles, à vrai dire, ne sont plus que des lois de police, ou, tout au plus, d'ordre public,— chacun a droit, en tout, de n'avoir plus d'égard qu'à son seul intérêt (i). »

A celle émancipation du moi la littérature doit les beaux thèmes lyriques et particulièrement les méditalions lamartiniennes dont elle s'enorgueillit, à juste titre. Quand un poète est distingué, quand il est éminent par le génie, ou remarquable par la sensibilité, on écoute volontiers ses confidences poétiques. Cependant, Pascal a dit en son nom, au nom de tout le dix-

(1) L'évolution de la poésie lyrique au XI X^ siècle^ l^àr M. Ferdinand Bruuetière.

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septième siècle et au nom de tousp^les penseurs chrétiens, que le moi est haïssable. Il est aussi dangereux. Même s'ils s'appellent Goethe, Byron*, Lamartine, Hugo, Musset, les écrivains nous fatiguent avec leurs affaires personnelles ; ils risquent de ne pas nous édifier, et, par surcroît, de se rendre ridicules. C*e^st ce qui leur est arrivé à tous, à tous sans exception. Après l'autobiographie plus ou moins exacte de Chateaubriand, après les malheureux commentaires de Lamartine, après les mémoires politiques de Victor Hugo, après les polémiques biographiques et personnelles qui ont éclatée propos d'Alfred, entre Paul de Musset et George Sand, hélas I Mais, après tous les romans plus ou moins autobiographiques de leurs successeurs, holà ! Quand Alfred de Vigny s'écriait par Tintermédiaire de l'un de ses héros :

Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaii'e,

on avait le droit de se plaindre qu'il eût démesurément rapetissé Moïse. Malgré tout, le vers avait une certaine allure. Mais, aujourd'hui, des jeunes gens en goguette s'instituent gravement lesprêtres du moi, et, sansrire, ils se permettent d'officier devant leurs lecteurs ahuris. La plupart racontent, avec force détails, les diverses manières qu'ils connaissent, par expérience, de s'ennuyer et de se pervertir. Et aussitôt les menus faits abondent I Etant donné que tous les jeunes gens de lettres savent qu'aujourd'hui, avant d'écrire, il faut, non pasapprendre à penser, comme au temps de Boileau, mais se documenter, ils se documentent chez l'épicier du voisinage, ou che2 le pharmacien, le plus souvent dans la rue^ 11b

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riraienl d'un rire homérique, si vous leur proposiez de se mettre à l*école d'un Bossuet, d'un saint Augustin ou même d'un Shai^speare. Ils cultivent, ils embellissent^ ils développent leur moi, et ils Tenrichissent d'expériences inédites.

Jusqu'ici, je n'ai rien dit des écrivains catholiques. G'estqueles catholiques formèrent toujours une minorité protestataire en face d'un siècle qui les ignorait, les dédaigaait ou les combattait. Seuls, entreront dans l'histoire générale et officielle de la littérature ceux d'entre leurs interprètes littéraires qui auront fait entendre une voix assez puissante pour dominer le tumulte du siècle. Il ne suffit pas, en effet, de construire à loisir un panégyrique docte, élégant, éloquent même, puis, de le prononcer devant une assemblée de fidèles heureux de s'instruire et de s'édifier. Il ne suffit même pas d'écrire un article bien sage, bien correct, bien documenté dans une revue bien pensante, qu'on lit, ou du moins, qu'on étale dans les salons. Ce panégy* rique et cette étude que peut-être l'Institut a couronnée entreront dans une annexe de la littérature, une annexe que les critiques officiels auront soin de faire bien modeste:ils n'irontpasau delà. Pourqu'une œuvre littéraire compte, il fautque cette œuvre soit un acte,unacte quiait des conséquences générales, visibles et tangibles. 11 est facile de voir en quel sens doit s'exercer l'action des croyants : ils ont à rcToulerles flots du dix-huitième siècle débordé et qui, trop souvent dans les terres mêmes d'où ils se sont retirés, ont laissé du sable stérile ou des eaux corrompues-.

Mais par le seul fait qu'ils envisagent la possibilité d'entreprendre une œuvre aussi difficile, ils s'exposent à combattre l'esprit moderne cher aux romantiques.

Les théoriciens du romantisme se prononcent nettement pour le progrès contre la tradition, pour Tesprit moderne contre Tesprit classique. Pensez-vous, dit La Touche, astreindre dans tous les siècles la pensée humaine au joug d'Âristote I Nul n*a le droit de redire le Sta sol, nul ne peut arrêler le mouvement de la terre. La littérature doit être moderne.

Qu'est-ce que l'esprit moderne ?

Bien habile celui qui définirait approximativement cette expression mystérieuse I Le psalmiste qui chantait au Seigneur, il y a près de trois mille ans, un cantique nouveau, était évidemment un progressiste. Plus progressiste encore se révélait saint Thomas d'Aquin qui, après avoir écarté d'un geste tout ce qui est atteint de vétusté, s'en tenait aux seules nouveaulées fructueuses et saintes. Recédant vetera ; nova sint omnia. Voilà la formule moderne par excellence : elle est facilement intelligible, elle exprime des idées précises et, chose très digne de remarque, elle ne vieillit pas.

Au contraire, les écrivains du xix* et du xx® siècle qui dissertent le plus volontiers sur ce sujet, sans doute séduisant, ne disposent que de la « plus noire rhétorique ». Plus ils parlent de l'esprit moderne, et moins on comprend ce que c'est. Et si par grand hasard on parvient à extraire de tous ces éloquents panégyriques quelque notion un peu claire, on ne tarde pas à s'aper-

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cevoir qu'elle est antique comme Béelzébuth, son inspirateur.

Quelques écrivains qui appartiennent au parti contraire, je veux dire au parti de Dieu, essaient toutefois d'apporter un peu de clarté dans cette difficile question. Tel, Mgr Ireland, Téloquent archevêque de Saint Paul, qui loue d'abord le xix* siècle avant de le caractériser, « Les temps, dit-il, sont solennels. A aucune époque, depuis Tère chrétienne, on n'a vu des changements aussi profonds et aussi importants. y>

En toute simplicité, j'avoue ne pas très bien comprendre la signification précise de cette phrase majestueuse. Tous les temps sont solennels, puisqu'ils voient se prolonger et se compléter la passion de Notre-Seignéur Jésus-Christ. En ce sens, les paroles de Mgr Ireland sont peut-être trop vraies et partaat inutiles. Mais s'il veut dire que la fin du xix^ siècle et le commencement du XX» représentent dans l'histoire, un de ces hauts sommets qui dominent les époques environnantes, il risque fort de se tromper. De même qu'on ne supporte pas dans le monde qu'un homme affirme lui-même sa supériorité sur ses contemporains, de même il est difficilement admissible qu'une génération, après s'être comparée aux générations qui Tout précédée, se décerne à elle-même un premier prix de science, d'intelligence, d'activité et de vertu. Ces sortes de jugements, alors même qu'ils renferment une part de vérité, font sourire ou impatientent grandement la galerie, je veux dire les générations suivantes.

Ils sont absolument ridicules, lorsqu'ils s'appliquent

à des groupes d'hommes plutôt médiocres. Or, je veux bien qu^au triple point de vue de la vulgarisation scientifique, du confort et du développement industriel et commercial, notre temps soit un temps privilégié. Mais ces trois formes de supériorité ont-elles donc une importance si grande ? Les perfectionnements du machinisme, dont on se glorifie si volontiers, ne représentent que l'application des principes scientifiques qui furent découverts jadis. Quel explorateur de nos jours voudrait se comparer à Christophe Colomb, et quel inventeur, s'appelât-il Edison, oserait se mettre en parallèle avec les grands astronomes qui découvrirent les perspectives infinies de l'univers ?

Dans le monde moral et religieux, on se contente aujourd'hui de continuer les grandes luttes qu'inaugurale XVI® siècle et que transformèrent ou précisèrent les penseurs, les politiques etles soldats de la Révolution française. A coup sûr, il faut considérer comme une très grande époque, comme une époque exceptionnelle, unique, ce xvi® siècle, qui compte à son actif ou à son passif, la Renaissance et la Réforme, la découverte de TAmérique et une Révolution scientifique dont les conséquences sont incalculables. Il domine et il dominera de plus en plus, selon toute vraisemblance, la grande Révolution française dans laquelle les historiens découvriront, avant qu'il soit longte^mps, une transformation, une laïcisation et comme une revanche de la Réforme. Par comparaison avec cet énorme xvi® siècle, le xix* siècle, aujourd'hui si vanté, paraîtra peut-être chétif ou médiocrementoriginal. Quels quesoientdonc notre res-

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pect, notre admiration etnoire sympathie poar la personnede Mgr Ireland,nous avons le droit et, jusqu'à un certain point, le devoir d'examiner de près ses affirmations historiques, politiques et sociales.

« Alors, continue Mgr Ireland, vous donnerez au monde la nouvelle religion vers laquelle montent ses aspirations et ses prières, la religion du siècle, qui sera toujours la vieille religion parce qu'elle ne change rien aux vérités de Dieu, la trésorière faisant sortir de son trésor les choses nouvelles et les choses anciennes ; et vous verrez le siècle se précipiter dans les bras de l'Église^ Tacclamant son institutrice et sa reine. »

Quel homme du xix^ siècle ne serait touché de cette noble éloquence ? Quel chrétien ne tressaillirait de joie devant les perspectives triomphantes que Torateur ouvre aux yeux de la foi? Avec un peu de bonne volonté, oui, et moyennant quelques efforts d'abstraclioU) on comprend les hautes intentions, les projets généreux et les espérances radieuses de Mgr Ireland. Mais ses paroles, au moins dans la traduction de M. Emile Pierrot, manquent de précision ou d'exactitude. Le monde concret de 1904, ou plutôt la totalité de l'humanité vivante, fait-elle monter vers le ciel des prières aussi pures, aussi désintéressées, aussi chrétiennes que rassure Mgr Ireland? Je ne sache pas qu'on prie souvent parmi les socialistes, par exemple, et je doute fort que les anticléricaux de France soient prêts à se jeter ainsi dans nos bras. Quant à leurs chants, ils n'expriment que haine, orgueil et désir violent de satisfaire les passions les moins nobles de l'homme.

â26 CATHOLICISME ET ROMANTISME

Sous cette conception opiimiste des réalités modernes se cache un danger très grave. Dans le monde des incrédules on connaît des hommes honnêtes et inconsciemment préparés à embrasser la vérité chrétienne, tels ou peu s'en faut que les dépeint Mgr Ireland. Sontils la majorité ou la minorité ? Je Tiçnore, mais certainement ils n'ont pas la direction etl'eclive des forces non catholiques en Europe. D'autre part, il existe dans chaque pays civilisé un groupe puissant de sectaires et de soi-disant libres penseurs qui n'a d'autre raison d*être que la guerre à l'Eglise, une guerre à outrance, tantôt sourde et tantôt ouverte, mais continue et menée avec une astuce satanique.

Une paix réelle ne peut pas exister entre Jésus-Christ et Bélial, les écrits inspirés de Dieu ne cessent de nous en avertir. « Le royaume du ciel souffre violence... Heureux serez-vous lorsqu'on vous maudira et lorsqu'on vous persécutera. j>

L'archevêque de Saint-Paul ne s'est- il pas laissé entraîner trop loin par ses sympathies humanitaires, lorsqu'il a montré le siècle se précipitant dans les bras de l'Église ?Le mot siècle a toujours correspondu et il correspond encore au mot latin mundus qui, grâce à la Vulgate, est devenu officiel. Or, Notre-Seigneur Jésus- Christ n'a cessé d'anathémaliser ce monde ou ce siècle que Mgr Ireland presse sur son cœur : « Vous n*êles pas de ce monde, dit-il à ses apôtres; je ne prie pas pour le monde. Malheur au monde ; le monde vous haïra. Confiance, j'ai vaincu le monde. »

Ce sérail calomnier Mgr Ireland que de lui attribuer

LES ROMANTIQUES N*ONT PAS « l'aIR CHRÉTIEN » 227

des pensées manifestemeot contraires à Tesprit et à la lettre de TEvangile ; il s'est trompé ou son traducteur s*est trompé sur le véritable sens du mot siècle rapproché du mot Ëglise.

Mais alors qua voulait-il bien dire ? Exhorter TËglise à se rapprocher des sociétés légitimement organisées est chose superflue. Quant à établir une sorte d'alliance entre TËglise et la Révolution, et pour préciser davantage, entre la France catholique et le Bloc, c'est un projet auquel l'archevêque de Saint-Paul ne s'est jamais arrêté sérieusement.

Les généreuses erreurs de Mgr Ireland sont excusables ; il n'avait pas étudié le monde des écrivains. Louis Yeuillot, qui connaissait le gendelettre, définit plus rigoureusement l'esprit moderne.

a Hélas ! a-t-il écrit un jour, nous le connaissons comme vous, cet Esprit moderne ; nous connaissons sa fierté. Il met à toutes les loteries, il joue à toutes les bourses, il a recours à tous les moyens et à toutes les magies pour tenter toutes les fortunes ; il caresse toutes les passions et toutes les ignorances pour s'acquérir la faveur ; il se plie à toutes les prosternations pour obtenir des emplois ; il s'impose toutes les besognes pour parvenir à la gloire ; il est à poste fixe dans toutes les antichambres ; il fait queue sur les marches de tous les tréteaux et à la porte de toutes les jouissances ; il est aussi en adoration devant tous les pouvoirs, du moins, partout à genoux devant quelque pouvoir. Montrez l'endroit un peu caressé de n'importe quel soleil où n'accoure pas cette couleuvre. Néanmoins,

il ne faut pas risquer un Ave Maria pour gagner une fortune céleste, ni s'agenouiller devant Dieu pour lui demander le don précieux de la Foi. Les gens de V Esprit moderne sont des gens éclairés et qui aspirent à toutes sortes de grandes choses : aux millions, aux belles places, à Tlnstitut, à la renommée, à faire plusieurs éditions de leurs livres, à mériter que leur mort soit annoncée en entrefilets, à être suivis de trois on quatre mille personnes au cimetière, à se rendre immortels, enfin ! Voilà leurs dignes et fières préoccupations ; et que leur importe, après lout, d'être fixés sur cette question seéondaire : la vraie manière de servir Dieu, la vie éternelle ! Parlez-leur de battre le pavé pour organiser un coup débourse, de passer les nuits en méditation pour perfectionner une commandite, pour tourner un vaudeville, pour accoupler des rimes riches ; parlez-leur de faire n'importe quoi pour se hausser d'un échelon sur une échelle quelconque, ne leur parlez pas de s'abaisser pour monter à Dieu : Thomme de VEsprit moderne veut s'hébéter dans Tambilion, dans les jouissances, dans Torgueil ; il refuse absolument de s'abêtir dans l'humilité et dans la prière, dût-il y trouver ce qu'y trouvaient saint Augustin, Pascal et Bossuet. »

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