‹ Catholicisme et romantismeChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

I. — Un essai de synth^e romantique : ]a première partie de Volupté. — Etat d'âme de Sainte-Beuve au moment où il composa ce roman. — Très remarquable analyse des sentiments romantiques . — L'évêque Araaury.

II. — Fausse conception de la pureté féminine. Le Lys dans la vallée. Félix, cadet de René, Blanche-Henriette de Mortsauf ressemble à la Phèdre de Racine, comme un grossier croquis ressemble à un tableau de maftre. — Attendrissements malsains. — Les litanies de la pureté d'après Balzac. Excès d'idéalisme.

III. — Fausse conception de la pureté sacerdotale. Le vicaire des Ardennes. Ignorance, inconscience, prodigieuse immoralité de M. l'abbé Joseph . — Le romantisme dans l'Eglise.

IV. — Comment le romantisme corrompt les plus belles âmes. — Le cas d'Alfred de Musset et de George. — La thèse de M. Charles Maurras. — Le Souvenir de Musset. Mensonges. — L'âme française victime du romantisme.

Le titre deVolupté donné au roman par son principal auteur « aPinconvénient grave de ne pas s'offrir de luimême dans le justesens^elde faire naîtreàPidée quelque chose déplus attrayant qu il ne convient. Mais ce titre ayant été d'abord publié un peu à la légère, n'a pu être ensuite retiré >. Ainsi parle Sainte-Beuve lui-même; et comme il est de ces personnages qui sont toujours

malades quand ils ont quelque intérêt à avoir la fièvre, on pourrait émettre toutes sortes d'hypothèses sur les causes de sa méprise, sans doute involontaire. A quoi bon? Ilditvrai,quandiiaf!irme que le roman lui-même vaut mieux que le titre.

Chose étrange, en effet, et qui démontre bien jusqu'à quel point les écrivains du xtx® siècle ont, pour la plupart, forcé etfaussé lesens des mots, le sujet de Volupté ressemble très sensiblement au sujet que Balzac nous présente sous ce titre : le Lys dans la vallée. Sainte- Beuve et Balzac ont voulu peindre la pureté féminine dans Tamour ; mais il faut reconnaître que s'ils ont échoué, tous deux, dans cette dangereuse tentative, le plus médical, le plus physiologiste, le plus impur des deux n'est pas celui qu'on pense. La délicatesse liliale, telle que la conçoit Balzac, se confond avec le plus hardi et le plus grossier réalisme.

Ce n'est pas que Sainte-Beuve ait composé une œuvre innocente ou médiocrement troublante. Hélas l Mais il décrit, le plus souvent, de purs états d*àme, au lieu que Balzac se complaît dans des narrations et dans des descriptions aussi peu idéales que possible. Mais surtout Théroïne de Sainte-Beuve, Lucy de Couaën, l'emporte en vertu et en élévation morale sur Théroïiie de Balzac, la très faible Henriette de Morlsauf.

Epouse respectueuse et fidèle, mère dévouée, Lucy de Gouaën, Théroïne de Sainte-Beuve, nous apparaîtrait toujours admirable ou très excusable, si seulement elle mettait un peu plus de discernement dans le choix de son confesseur. De même que le Jocelyn de

Lamartiae absout Laurence coupable, de même Vkmaury de Sainte-Beuve, devenu prêtre après une jeunesse orageuse, reçoit la confession de la très pieuse madame de Gouaën dont il fut, pendant de longues années, Tamanl involontairement platonique. Il y a là une erreur psychologique que Lamartine fera sienne, deux ans plus tard, et qui froissera bien des lecteurs. Car Sainte-Beuve, après avoir tour à tour copié, corrigé, atténué dans la première partie de son livre. Chateaubriand etBenjamin Qonstant, fait œuvre de précurseur, il esquisse, dès 1834, l'histoire de Jocelyn etde Laurence sur laquelle Lamartine appuiera lourdement.

On voit déjà quel est le fond de Volupté. D'une part, Sainte-Beuve a fait la synthèse de toute la psychologie romanesque du xix^ siècle. Ayant étudié à fond les maîtres du romantisme et connaissant leurs côtés faibles, il a cru pouvoir rivaliser avec eux, ou las vaincre à force d'érudition, de finesse et de savoir-faire.

D'autre part, il a voulu donner une forme littéraire à sa crise de ferveur mystique ou, comme le prétendent M. Faguetet quelques autres, à sa crise de curiosité religieuse. Volupté correspond à la période de vie durant laquelle Sainte-Beuve se rapprocha le plus du catholicisme. Il a expliqué plus tard ce rapprochement par sa seule passion pour les expériences historiques et littéraires. « Je suis, a-t-il dit, l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le xviii^ siècle le plus avancé, par Tracy, par Daunou, par Lamark et la physiologie : là est mon Fond véritable. .. J'ai

traTersé ensuite ou plutôt côtoyé le saint-simonîsme et le monde de Lamennais encore très catholique. »

Telle est la version qui aprévalu, en France, et contre laquelle il serait dangereux de s'élever. J'ai dit, en France, parce qu'en d'autres pays, en Suisse par exemple, tout lemonde n'admet pas Texplicalion de Sainte- Beuve. L'auteur de Volupté^ remarque M. Secrétan, « ne s'est point borné à plaider le christianisme désintéressé, dans le seul but de le faire entendre... Il plaisante agréablement, çà et là, sur les tentatives de conversion dont il fut l'objet à Lausanne ; le sujet y prêtait en quelque mesure. Mais sa réputation religieuse fondée sur les Consolations et sur Volupté Tarait si bien précédé .que son appel dans le canton de Vaud y excita les violents murmures du parti libre penseur, déjà, très puissant. Aussi bien ses leçons étaient-elles parodiées chaque soir, dans un cabaret fameux, par un gros jeune homme qui gagna là ses éperons pour arriver aux affaires... Pourquoi ti'a-t-ilpas ajouté ces détails, qu'il ne pouvait ignorer ? La plaisanterie y eût gagné (1).»

Abstraction faite des allusions perfides, des références et des petites chinoiseries psychologiques auxquelles Sainte-Beuve ne savait pas ou ne voulait pas renoncer, même au meilleur moment de sa vie, Volupté est un long sermon de 422 pages contre l'impureté. Un évêque qui avait mené une vie orageuse avant d'entrer au séminaire, raconte, en l'accompagnant d'explica-

(1) Sainte-Beuve et le christianisme, par M. Charles Secrétan.

lions imagées, d^anafyses et de commentaires, l'histoire de ses passions. Amaury (c'est le nom de Tévêque héros du récit) Amaury a aimé sucessivement ou simultanément trois femmes, M"® Amélie de Liniers, jeune fille vertueuse et distinguée dont on entrevoit à peine la silhouette ; M™® Lucy de Couaën, le personnage principal de Volupté, chrétienne admirable et impeccable, dans la mesure où Sainte-Beuve est capable de comprendre une vraie chrétienne, et M°* Hermine B..., personne fort mystérieuse, mais qui en somme, si je comprends bien son biographe Sainte- Beuve, ne commet aucune faute grave.

Donc, Amaury ne serait coupable que de mensonges et de mauvais désirs, s'il n'avait la fâcheuse habitude de pratiquer le dédoublement de sa personnalité, comme parlent les psychologues. A certaines heures du jour, il vit la vie, la pire vie de la bête, tandis que le plus souvent il s'efforce, avec peu de succès cela va sans dire, de s'élever jusqu'à la pureté angélique de M"® Amélie ou de M™® de Couaën.

C'est pourquoi il souffre, jusqu'au jour où il renonce à ses habitudes coupables et entre dans les ordres.

La première partie du livre est franchement romantique, très inégale et plutôt ennuyeuse. Chacune des émotions éprouvées par Amaury ou M"® de Couaën fournit à Sainte-Beuve l'occasion de décrire un paysage. M"*® de Couaën a l'âme tranquille comme les ondes d'un lac abrité par les collines. Ci, un lac (trois pages). Mais M. de Couaën est orgueilleux et dur ; il a une âme dérocher, et Sainte-Beuve dit élégamment

toutes les aspérités du rocher. Amaury se sent l'âme joyeuse, et pour faire comprendre à ses amis la nature de cette joie, il se représente une colline éclairée. Et nous aussi, lecteurs, nous devons faire l'ascension, un peu longue, delà colline éclairée. Ainsi se déroulent sous nos yeux de nombreux paysages : une ligne de saules, une après-midi d'automne, les falaises de Bretagne, dans lesquelles il ne serait peut-être pas impossible de reconnaître les falaises de Boulogne, etc. etc.

Mais lorsque, laiissant là tout son attirail de peintre romantique, Sainte-Beuve analyse simplement les émotions de son propre cœur, il est admirable de finesse et de vérité. «... Je m'approchai d'un débris de guérite en pierre au bord de la falaise : Tespace, Tabîme mugissant, le disque rougi de l'astre qui se noyait à demi, me saisirent, et je rêvai. Je rêvai, ce qui n'est pas- du tout, mon ami, la même chose que prier, mais ce qui en tient lieu pour les âmes du siècle, la sensation vague les dispensant commodément de tout effort de volonté. Rêver, vous le savez trop, c'est ne rien vouloir, c'eât répandre au hasard sur les choses la sensation présente et se dilater démesurément par l'univers en se mêlant soi-même à chaque objet senti; tandis que la prière est voulue, qu'elle est humble, recueillie à mains jointes, et jusqu'en ses plus chères demandes, couronnée de désintéressement. Cet effort désintéressé fut surtout ce qui me manqua, ce soir-là, et ce que m'eût donné la prière. Je voilais, j'enveloppais de mille façons ma chimère personnelle; je la dispersais

dans les vents, sur les flots ; je la confiais el la reprenais à la nature ; je ne m'immolai pas un seul instant (1). »

On n'a jamais mieux décrit (2) ni plus finement condamné la rêverie chère aux romantiques.

Balzac a louché, dans le Lys dans la vallée^ à des questions essentielles, savoir: l'éducation des enfants, la religion, la délicatesse morale des femmes chrétiennes, les rapports du catholicisme avec Tàme française.

Cette œuvre puissante est comme une monographie

(1) A rapprocher de cette analyse les vers suivants qui ont pour auteur le même Sainte-Beuve :

Et si. trouvant en moi l'ennemi que j'évite Retombé dans le vide et las des longs loisirs, Pour dévorer mes jours et les tarir plus vitg, J'ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs ; Si, touché des cris sourds de la chair qui murmure, Sans attendre, ô mon Dieu, le fruit vermeil et frais. J'ai mordu dans la cendre et dans la pourriture. Comme un enfant glouton, pour m'assoupir après : Pardonne à mon délire, à l'affreuse pensée D'une mort sans réveil et d'une nuit sans jour...

L'idole est d'aimer trop la vigne et sa liqueur. De croire en son orgueil, de couronner .ses sens... D*assoupir de parfums son amc qu'on immole, Mais bâtir au Seigneur ce n'est pas là l'idole.

{2) Flaubert a composé, sous forme de satire, une très remarquable étude sur le mal romantique ; mais j'éprouve quelque répugnance à parler, même brièvement, d'Emma Bovary.

de Tamour platonique traversé par un roman consacré à Tamour sensuel. Félix de Vandenesse aime ou croit aimer à peu près convenablement M°"® de Mortsauf, mère de deux enfants, une sainte, — une sainte selon Balzac, bien entendu, — et il aime en même temps une Anglaise, lady Arabella Dudley, qui le pervertit... Me voilà empêché déjà de développer l'intrigue et d'en indiquer le véritable caractère. Ce roman censément lilial et mystique renferme toutes sortes de théories médicales et physiologiques, plus certains tableaux d'un réalisme hideux. Nous tairons ces choses ; mais, de grâce, qu'on n'oublie pas qu'elles existent sur le papier coupable.

Une deuxième remarque s'impose avant même que soit abordé le fond du sujet. Les personnages qui parlent, agissent ou tout au moins jouent un rôle passif dans le Lys dans la va//ee ne répondent pas tous à une réalité historique bien certaine. S'il faut en croire un critique bien informé, Balzac aurait tracé de chic, comme on dit aujourd'hui, c'est-à-dire sans observations et sans expériences préalables, le portrait de lady Dudley. Désolation I le précurseur, l'aïeul, le vrai fondateur du réalisme contemporain dédaignait le document.

N'importe, il est permis de prendre au sérieux l'existence morale de tous ces héros de Balzac. Sans doute, ils sont sortis de son imagination puissante, comme Minerve est sortie du cerveau de Jupiter ; mais depuis ce temps ils ont servi de modèles à ses disciples — la plupart imitateurs serviles — et d'idéal à ses lectturs, en sorte que, après avoir vécu d'une vie réelle.

dans les âmes des jeunes gens, pendant toute la seconde moitié du xix^ siècle, ils s'obstinent encore à ne pas mourir. Il s'agit précisément de faire le départ de ce qui est sain et de ce qui est malade dans les divers aspects de cette comédie humaine qu'on appellerait plus justement la comerfie du siècle, "•

Dans le premier personnage du roman, Balzac a mis beaucoup de lui-même, si toutefois il n'a pas voulu se peindre tout simplement. Félix de Vandenesse représente le type parfait du beau ténébreux, tel qu'on Taimail aux environs de 1830. Mélancolique, portant au front le signe de René, il fait négligemment de faciles et glorieuses conquêtes, sans compter que sa double qualité de diplomate et de courtisan lui permet de réunir en lui toutes les élégances sociales. Avec cela, il trouve moyen de rendre malheureux, ou, ce qui est pire, de flétrir tous ceux qui l'approchent. Et lui-même il excelle à Iturner en défauts ses qualités natives. Tout en parlant sans cesse de solitude austère, de noblesse, de franchise et de dignité morale, il trompe et déshonore presque tous ses amis, et en paraphrasant Tofllce de la saibte Vierge, selon le mode romantique, il se plonge dans toutes les hontes.

Pour relever les écarts de sa conduite et les inconvenances de son langage, il faudrait déployer le vaste appareil d'un docte traité de morale. Disons cependant, à sa louange, qu'il laisse voir en lui des instincts très français et presque catholiques, et cela suffit pour qu'il lui soit beaucoup pardonné. Quel dommage que « ce bon jeune homme » se soit mis à

Fécole de tous Its « pleurards de nacelles », de tous les cadets de René et de tous les brigands romantiques qui infestaient la littérature de son temps !

£n face de ce vainqueur trop heureux, apparaît sa poétique victime, M"*® Blanche de Mortsatif (Henriette dans sa correspondance mystique). Ayant à supporter, non sans efforts héroïques, un mari incapable, atrabilaire et presque idiot, elle se console de ses douleurs en de longues conversations avec le sentimental Félix. Ils surmontent Jes tentations graves auxquelles ils se sont exposés de gaieté de cœur, mais à la fin, se voyant mourir jeune, Henriette semble regretter sa verlu. Voilà rhéroine qui donne son nom au roman ; c'est elle, le lis dans la vallée, cette pauvre Henriette^ qui ressemble à la Phèdre de Racine, comme un grossier croquis ressemble à un parfait tableau de maître. Mais Phèdre succombe sous le poids de lar honte, du remords ti du désespoir, heureuse de rendre au jour que souillaient ses yeux, toute sa pureté. Henriette de Mortsauf emploie des expressions presque identiques ; seulement... elle ne les comprend pas. Sans être aussi coupable que Phèdre, elle a cependant commis des méfaits graves, et elle a semé autour d'elle des ruines épouvantables. Elle s'admire tout de même, elle s'attendrit sur son propre sort, elle célèbre sa propre blancheur et préside, en personne, à toutes les cérémonies de sa canonisation anticipée. « Gomme les nuages, dit-elle à son mari, comme les nuages en passant sous mon ciel n'en ont point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur. »

Uoe sorte de douleur me saisit toutes les fois que par la volonté de messieurs les romanciers contemporains, j'assiste, lecteur impuissant^ à toutes ces parodies de la vertu. Il leur plaît trop souvent de tracer des tableaux du vice franchement hideux, et on ne saurait trouver de termes assez énergiques pour flétrir cet abominable traOc. Leur crime est grand, moins grand cependant que le crime de ceux qui mêlent la religion au péché, et cachent des choses inavouables sous les symboles les plus gracieux de la pureté féminine.

Le danger, pour les jeunes gens bien élevés et surtout pour les jeunes filles chrétiennes, réside moins dans les livres franchement mauvais ou réalistes que dans les livres où Timmoraliié plus ou moins voilée et je ne sais quel mysticisme de bas étage font entendre un horrible duo.

En écrivant le Lys dans la vallée, Balzac a porté à sa perfection relative ce genre littéraire que tant d'écrivains talentueux cultivent avec persévérance... Mais, bien que je n'aie presque rien dit, en voilà trop sur ces

questions délicates.

Notons seulement les divers états d*âme étudiés

par Balzac et dont il est permis de parler entre chrétiens. Félix de Vandenesse et Henriette de Morisauf sont d'abord égotistes, ou égoïstes ; ils étalent leur moi, ils le parent, ils Texaltent, et inversement, ils méprisent ou ignorent ou jugent sévèrement ce qui est, pour eux, le non-moi. Presque toutes les personnes qui se sont occupées de leur enfance, père, mère, frères, sœurs, parents, amis, jouent le rôle

de bourreaux : eux, ils sont les victimes. Ecoutez cette peu altruiste confîdeuce : «Le contraste, gémit Félix, le contraste entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance et flétri ma verdoyante jeunesse... Pour éviter les persécutions, je me battis... Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m'avait envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collège sans menus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma disposition. D'ailleurs ma liberté fut savamment enchaînée. La froideur de ma mère réprima Tessor de mes tendresses... J'ai souvent attribué ces sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âge à des divines destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit intime des choses. »

M"*® de Mortsauf a tôt fait de répliquer à ces strophes d'un lyrisme mélancolique par des strophes élégiaques encore plus émouvantes. « Ellem'expliqualesdifférences que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des collèges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule souslaquelle son émeful sans cesse meurtrie... C'étaient lesinexplicablespointilleries, insupportables auxnatures nerveuses, tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement reçu ; un silence imposé, reproché tour à tour ; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur ; enfin les mille

tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une maternité glorieusement exaltée. »

Il est très facile d'attendrir des lecteurs, en leur mettant sous les yeux des peintures un peu chargées de Tenfance malheureuse, et il faut reconnaître que les écrivains de ce siècle, depuis Chateaubriand jusqu'à Dickens et à Daudet, ont abusé de ce procédé littéraire. Qu'on s'apitoie sur des enfants exceptionnellement malheureux, c'est légitime ; mais je ne pense pas qu'il soit sain,nibeau,littérairementparlant5de faire ainsi revivre lespetites misères que nousavons tous ou à peu près tous connues, dans la famille ou au collège. En définitive^ la mère de Félix avait raison de railler les écarts d'imagination auxquels il se livrait, et la mère d'Henriette ne se trompait pas en surveillant de près les manifestations intempestives d'une sensibilité exaltée.

Mais ce que je reprocherais le plus vivement à Balzac, c'est de s'être appliqué— sans Irop de succès d'ailleurs — à rendre intéressant le moi de ces jeunes rêveurs. Les romanciers de notre temps n'ont pas su ou n'ont pas voulu sortir d'eux-mêmes. Ils n'ont pas distingué entre la miséricorde envers les malheureux, sentiment noble, et le retour égoïste sur soi-même qui favorise la lâcheté, la sensualité et la vanité trois fois sotte. Aussi voyons-nous fleurir autour de nous la pitié russe, la sensiblerie sans objet, la mélancolie schopenhauerienne, Tégotisme et autres états d'âmes plus inhumains et plus antichrétiens les uns que les autres.

Toutes ces belles tristesses se concilient on ne

CATHOLICISME ET ItOMAl«TISMEé T*

peut mieux avec une âprelé et une férocité dans le siruggte for life qui nous épouvantent. Si les écrivains du XX® siècle veulent vraiment restaurer Tâme française, ils auront soin d'apprendre aux jeunes gens la simplicité, sinon l'humilité, i'borreur des exhibitions égoListes, le sentiment profond de nos devoirs envers Dieu et envers nos frères. Qu'ils chantent les grâces de l'adolescence, puisque tel est leur goût ; mais qu'ils n'oublient pas dédire àleursjeuoeshéros, c'est-àdire, en réalité, à leurs jeunes lecteurs : « Vous êtes intéressants, oui, mais à deux conditions : premièrement, que vous ne sachiez pas trop vous-mêmes que vous êtes intéressants ; deuxièmement, que vous vous occupiez d'autre chose que de votre personne. »

L'attendrissement sur soi-même, le besoin de confidences sentimentales et l'inexpérience des jeunes gens entraînent, comme conséquence, l'intervention, légitime ou illégitime mais prépondérante, des femmes dans la direction de leur vie. Balzac consacre douze longues pages à prouver ce fait, au moins contestable, que l'influence d'Henriette sur la destinée de Félix fut très heureuse. Autre thèse chère à tous les romanciers de ce siècle et que l'opinion semble avoir adoptée.

Cependant, voyons : Bismarck ne passe pas pour avoir emprunté ses idées à une Ëgérie, ni de Moitke, ni Gladstone, ni Pasteur. A côté de chacun de ces grands hommes, on voit bien une femme vertueuse et modeste qui leur fait un intérieur agréable, qui leur épargne les menus soucis et qui parfois sur des questions de détail émet un avis sage ; mais elle ne sort jamais de ce rôle

effacé, très utile pourtant et glorieux. Balzac et les romaociersses confrères ont rendu possible en France, et jusqu'à un certain point populaire, Fécole des Morny et des Gambetta.

Donc, Balzac esquisse con amore un portrait de la chrétienne idéale^ de la sainte. Il fait une consommation très grande de certains mots qui se rapportent, en effet, à la vie religieuse : ange, lis, encens, autel, pureté, éternité, mysticisme, sacrifice, immolation. L'héroïne, c'est-à-dire Henriette de Mortsauf, se compare elle-même à une Vierge Marie qui doit rester dans ses voiles et sous sa couronne blanche.

Mais elle écoute, sans rougir ni s'indigner, des propos inconvenants, car ce dialogue célèbre entre Henriette et Félix que des critiques prennent pour des litanies pieuses, je ne puis pas le citer ici. Enfin — ces deux traits suffiront, je pense — Henriette jette pour jamais le trouble dans l'âme de sa fille, une enfant de quatorze ans, et, par ses imprudences, elle ridiculise son mari dansla Touraine, dans tout le faubourg Saint- Germain et jusquedans Tentourage du roi Louis XVHÎ.

Cette grosse erreur de la psychologie balzacienue n'est pas inexplicable. L'auteur du Lys dam la vallée a rencontré quelque jeune femme intelligente, pieuse et dévouée, comme il s'en trouve dans notre beau pays de France, Dieu merci. Malheureusement, il l'a vue à travers ses passions à lui, à travers ses théories grossières de physiologiste et à travers sa forte et fumeuse imagination. De là ce mélange déconcertant de réalité sainte et de fiction hideuse.

Cependant, bien qu'il n'ait pas su s'élever jusqu'à la vision nette de la pureté chrétienne, Balzac s'est exprimé parfois en catholique et en Français.

La faiblesse de la psychologie balzacienne se révèle sous d'autres formes. Il passe constamment de l'excès d'idéalisme, c'est-à-dire de la mièvrerie enfantine, à l'excès de réalisme, c'est-à-dire à Timmoralité gratuite et d'ailleurs artificielle ; il ne sait jamais se tenir dans les justes limites de l'observation vraie. Surprenonsle, par exemple, dans l'effervescence d'un sentiment qu'il croit éthéré, délicat, mystique. « Je m'élançai dans les champs, dans les vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets ; mais, tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement, en charmant le regard» comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs au fond des cœurs... Figurez-vous une sourcede fleurs sortant des deux vases par un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lis à la coupe d'argent? Sur cette fraîche étoffe brillaient les bleuets, les myosotis, les vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances^ prises dans le ciel, se marient si bien avec le blanc : n'est-ce pas deux innocences, celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant, une pensée de martyr? »

L'éducation morale et esthétique que le xix* siècle nous a donnée à tous dans une certaine mesure, nous

porte à admirer ces sortes d'amusements poétiques. Ils sont, en effet, assez agréables. Mais d'abord Balzac — et en cela tous les romanciers lui ressemblent — les prolonge plus qu'il ne convient ; pour expliquer son bouquet et dénombrer les fleurs qui le composent, il ne remplit pas moins de cinq grandes pages. Ce bouquet, à lui seul, fait un long et magnifique discours sur le symbolisme de la bruyère fleurie, sur un coin de forêt environné de roches ruineuses, sur une lande chaude, et sur une foule d'autres sujets poétiques.

J'ose avancer qu'au point de vue esthétique, ces sortes de jeux n'ont pas une très grande valeur. Il ne faut pas, en effet, voir cet énorme bouquet littéraire en lui-même, indépendamment des sentiments moraux qu'il exprime puisqu'il est, par définition, symbolique. Or, quand un être humain éprouve un sentiment profond, il ne peut trouver dans les fleurs qu'une comparaison rapide, laquelle donne une forme vivante à ce sentiment dont il vit ou dont il meurt ; mais il est parfaitement incapable de se complaire en desassorliments de fleurs ingénieux et compliqués. C'est pourquoi les comparaisons des grands maîtres ressemblent à des éclairs qui jettent une lumière fulgurante sur des abîmes de passion, de joie ou de douleur. Ophélie se noie en allant cueillir des nénuphars, Phèdre voudrait bien être assise à l'ombre des forêts, Henriette d'Angleterre fleurissait le matin, avec quelle grâce nous le savons, et le soir, nous la vîmes flétrie ; la Sulamite ressemble à la fleur des champs et au lis de la vallée; le jeune guerrier latin languit en mourant comme une fleur de pourpre

246 CATUOLIGISME ET ROMANTISME

Iraochée par la charrue, ou comme les pavots lorsqu*ils s*incliûent alourdis par uoe pluie trop forte. Sur la tombe de Marcellus, Virgile se contente de jeter à pleines mains les roses et les lis.

Il est bien évident que ces maîtres écrivains veulent ne pas insister trop sur les rapports qui existent entre les fleurs et les sentiments humains ; ils craindraient de tlélrir, en appuyant, ce qu'il y a de plus délicat dans le monde physique et dans le monde moral. Leur discrétion ne leur vaut pas seulement Tadmiration sympathique et reconnaissante de Thumànilé cultivée, elle leur épai^gne de graves erreurs : ils ne disent pas de ces choses contestables ou puériles ou inintelligibles qui abondent dans nos romans modernes. i' Au-dessus, dit Balzac, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées de Tamourette purpurine qui verse à flots ses anthères presque jaunes ; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux» la verte chevelure des bromes stériles, les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis de vent ; viola très espérances dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleur. Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigr«tte, les marabouts de la reine-des-prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisetteau blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges dilïuses delà fumeLerre aux fleurs roses et noires, les

vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles. »

Reconnaissez que cette flore est d'une prodigieuse variété, qu'elle est fort riche et, en un sens, belle. Cependant, vous qui n'êtes pas professeur d'histoire naturelle, ne seriez-vous pas exposé à confondre les panaches des agrostis avec les dentelles du daucus ? Qu'est-ce qu'un panache en botanique, et qu'est-ce qu'une dentelle ? quelle est la forme de Tagrostis, et comment se dessinent les plumes de la linaigrette? Ceux d'entre nous qui ne l'ont pas oublié ne l'ont peut-être jamais su. Pour moi, je ne comprends pas la moitié des termes employés dans cette brillante description, et le courage me manque de consulter, à chaque mot, un dictionnaire ou un cours de botanique.

Sans dictionnaire et sans cours de botanique, on peut se rendre compte que le symbolisme de Balzac manque parfois de sérieux et de précision. La pulsatille, par exemple, fleur sublime et solitaire, au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines d'or, représente, selon Balzac^ une image attendrissante de sa blanche idole, seule dans sa vallée. Il est tout de même étrange qu'une fleur, violette et or, symbolise une idoleblanche.

Ce botaniste, qui a fait école, môle encore dans ses combinaisons poétiques ce qui devrait- rester séparé. On rencontre parfois, dans la même phrase ou dans la même ligne, Dieu et l'amour, la sainte Vierge et \phrodite, un ange et le démon tentateur coopérant à une seule œuvre, une pensée d'Ovide et une expression liturgique.

248 CATHOLTCISME ET ROMANTISME

Si les côtés idéalistes du génie de Balzac sont à ce point inquiétants et si, pour l'apprécier, il faut pratiquer trop souvent la critique par prétention, que dire de ses tendances réalistes ? Rien, sinon qu'il a devancé tous les romanciers physiologistes de nos jours, tous les derviches littéraires qui ont mis en honneur le culte du document. Lui, du moins, il savait faire passer dans ses observations médicales je ne sais quel lyrisme qui en atténuait la grossièreté...

Pour toutes sortes de raisons psychologiques et sociales, les prêtres ne pouvaient échapper à la curiosité passionnée de Fauteur de la Comédie humaine : aussi a-l-il composé une assez riche galerie de portraits ecclésiastiques. Devant cet assemblage de couleurs éclatantes, un prêtre a sans doute le droit de faire un choix, puis d'émettre un avis motivé.

Saluons M. Joseph, vicaire d'A.ulnay-le- Vicomte. C'est un grand seigneur que M. Joseph, romantique et romanesque, et très Odèle observateur des modes intellectuelles de son temps, lesquelles, cela va sans dire, sont parfaitement ridicules aujourd'hui. Il est le neveu de René, auquel il emprunte textuellement das phrases entières, et le frère de Jocelyn, le prêtre si indulgent aux péchés d'amour. Sa foi se confond avec celle du vicaire savoyard, et sa théologie qui, certes, ne se perd pas dans les vétilles dogmatiques^ se montre

plus accommodante encore et plus humaine et plus laïque et plus large et plus moderne que celle de Tabbé Constantin. On pourrait la résumer en trois points : 1<» Être de son temps; 2^ comprendre, justifier, glorifier les crimes d'amour ; 3^ agir comme si la morale, le dogme et les sacrements n'eussent jamais existé. Après avoir lu un décret de sécularisation, dont malheureusement Balzac n'a pas conservé la minute, M. Tabbé Joseph s'écrie avec conviction : « Je ne suis plus prêtre, je ne suis plus prêtre. i> Les aventures passionnelles de M. Tabbé Joseph dépassent en absurdité et en extravagance les conceptions les plus romanesques et les plus romantiques des écrivains les plus maladifs. Est-il permis de les résumer ici ? Puisqu'il le faut, je demande très instamment l'indulgence des lecteurs.

Durant son adolescence, Joseph a aimé d'amour sa sœur Mélanie ; et la peinture de cette amitié incestueuse, qui remplit des pages et des chapitres imités de René, n'est pas médiocrement répugnante. Plus tard, il est vrai, après qu'il a reçu le sacrement de l'Ordre, Joseph découvre que Mélanie n'est pas sa sœur. Mais voici bien une autre aventure aussi terrible. Le beau, le mélancolique, le tendre abbé Joseph est aimé criminellement par la marquise de Hocourt, laquelle marquise n'est autre que sa mère à lui, Joseph. Il a pour père Mgr de Saint-André, évoque d'A... Balzac combine toutes ces horreurs à la façon d'un auteur de mélodrames qui voudrait, à tout prix, obtenir un gros succès ; aux histoires de brigands il joint des histoires de pirates qu'il complète par des histoires sombres de

charbonniers, de nègres marrons el de policiers. C'est épouvantable. Déguisements, enlèyements, empoisonnements, assassinais au milieu des festins, coups d'épingle mortels et coups de fusil inofïensifs, bonheur dans la chaumière et douleur au château, la gendarmerie à l'évéché et des banquiers-pirates dans une auberge, rien n'a^été omis de ce qui peut faire naître la terreur dans les âmes simples et un fou rire chez les lecteurs de sens rassis. Un mariage de prêtre sert de couronnement à toutes ces belles inventions :

(c Ils arrivèrent à l'autel ; il n'y avait encore personne. Joseph ylaissa Mélanie agenouillée... et il alla vers la sacristie presser le prêtre. En y entrant, il ôtason habit et se mit en devoir de s'habiller comme pour dire la messe. « Que faites-vous ? d lui demanda le sacristain. Il regarda d'un air étonné et lui répondit: a Excusezmoi, le bonheur me fait perdre la tête. » Enfin le vicaire est à genoux à côté de Mélanie ; un vénérable prêtre arrive pour le marier ; c'était l'ancien confesseur de Joseph... Il recule d'effroi... descend, prend Joseph à part et lui demande : « N'êtes-voiis donc pas prêtre ?... — Non... s'e'cria Joseph, je ne suis pas prêtre I... non... non, Monsieur. — Si cela est, reprit le bon vieillard, je me trompais... excusez-moi...»

On a de la peine à concevoir comment Balzac a pu faire entrer dans son roman d'aussi choquantes absurdités. Evidemment il n'a rien observé,il n'a rien étudié, il ne s'est pas donné la peine de faire une enquête même superficielle sur la vie réelle du clergé et les choses ecclésiastiques. L'esprit plein de René et de la

Nouvelle Héloïse (d'abondantes citations en témoignent), il a esquissé Tidéal du mondain lettré, égaré pour quelque mois dans TEglise, et corrigeant, d'après les idées de 1830, rË^angile, la théologie et le bon sens. Cependant , quelques pages étincelantes et quelques dissertations sociologiques d'une étonnante profondeur se détachent sur Tensemble, plutôt mauvais, du Vicaire des Ardennes.

Le Curé de village est bien supérieur au Vicaire des Ardennes. Dans ce roman encore, Balzac s'est laissé entraîner loin de son sujet, par la fougue de son imagination et par Tardeur de ses préoccupations dominantes ; il a fait de Tesscntiel Taccessoire, et inversement. Mais il a composé un certain nombre d'admirables et fortes pages qui dureront peut-être ; elles n'intéressent, en aucune façon, notre sujet.

M. Maurras a composé naguère contre le romantisme un calme, fort et beau réquisitoire qu'il intitule : Les Amants de Venise,

Il convient de ne pas attacher une importance absolue à ce titre romanesque ; les récits de M. Maurras sont plus intéressants que les romans ordinaires ; et je dois avouer qu'ils sont tout aussi scabreux. Mais l'auteur aie droit d'invoquer, je ne dis pas pour son excuse, je dis pour sa justification, la nécessité absolue où il se trouvait de mettre en lumière des faits honteux. Il

s^exprime d'ailleurs avec une dignité \xù peu hautaine, comme un procureur obligé de requérir contre des accusés de distinction, évidemment coupables.

Ces accusés s'appellent George Sand et Musset. Elle et lui, le stupide ou Tineffable Pagello, enfin, les amants de Venise... et de Paris. Leur dossier renferme bien des pages tristes ou plus que tristes, et de ce^ossier M. Charles Maurras tire une leçon psychologique et morale qu'on peut résumer ainsi : Des ravages irréparables que fait le romantisme dans lésâmes distinguées. Il faut savoir d'abord que, sans préjudice pour Tintensité de nos haines politiques, il existe, de par le monde littéraire, une cause grave de guerre civile. Sandistes et mussettistes échangent, au cours de leurs interminables polémiques, des propos aigresdoux, des arguments à peine parlementaires ou des insinuations blessantes. Il paraît que les dames se distinguent par la violence de leurs attaques contre George Sand ; elles ne veulent pas qu'on essaie de défendre « cette femme ». M.Charles Maurras se jette au milieu des combattants^ en arbitre, ou en magistrat austère qui se flatte d'être impartial. « Admirons-les, dit-il, et défendons-les tous deux (George et Alfred). » Et il rend, en effet, un hommage sincère et ému aux éminentes qualités des deux amants de Venise. « George avait l'âme grande, généreuse et hospitalière. Dispersée, mais non divisée, il semble qu'elle ait dû vivre en tourbillon. Elle y restait fort calme. Elle a, de temps en temps, un cri large, une haute plainte. On la connaîtrait mal si on la jugeait là-dessus... La vraie

George est celle qui écrivait après Thorrible séparation de Venise : « Ah I qui te soignera? et qui soignerai-je ? » George ne souffrait que du trouble d'une immense charité sans emploi. »

Alfred ne reçoit pas- moins d'éloges que George. M. Charles Maurras reconnaît qu'il eut de Tesprit, de la distinction, une certaine grandeur d'àme et une noble sincérité dans Tenthousiasme. Bien dirigés, elle et lui eussent pu entrer aisément dans cette élite d'humains dont une nation aie droit d'être fière.

Mais voilà... ils adoptèrent pour règle de vie les abominables principes que Jean-Jacques avait introduits dansla littérature française ; en d'autres termes, ils se firent une âme romantique. « Emanéed'un père stupide et anarchique, dit Auguste Comte, cette jeune dame (George Sand) croit et dit que la vie n'a jamais besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment suffit pour nous conduire. »

Avec de tels principes on va loin, très loin, ou plutôt on descend bas, très bas, on roule dans la fange : c'est ce qui advint à George et à Alfred. Leur cas serait, en somme, fort banal, sli ne se compliquait d'hypocrisie littéraire et peut-être religieuse.

Très fière d'avoir du sang protestant dans les veines, George cultivait fort l'homélie vertueuse, à llnstar de son père spirituel, Jean-Jacques Rousseau. Après ses chutes, ses félonies retentissantes et, on peut le dire, ses déportements auxquels le monde littéraire était attentif, elle ne supprima pas une seule ligne de ses graves sermons ; elle parla plus que jamais de Dieu, dé

CATHOLICISME ET HOMA^TISME. 8

sainteté, dlmmolation, de foi, d'idéal, de sommets, de pureté, d'enthousiasme et de religion. Et tandis qu'elle rédigeait ces superbes phrases, elle jouait, aux dépens de Musset, une farce sinistre qui participe du Légataire universel de Regnard, et d'un crime prévu par le Gode pénal. Car elle a songé, un instant, à faire séquestrer le malheureux Alfred de Musset dans un hôpital de fous.

Les hommes de bon sens qui ne connaîtraient pas la littérature contemporaine n'hésiteraient pas à se prononcer sur la moralité de George Sand: ils diraient qu'elle fut sensuelle, perverse, cruelle, hypocrite et essentiellement malfaisante. Mais alors, à quoi servirait le romantisme? Justement, George s'en est servie avec une virtuosité majestueuse et sereine. Sur les ignominies de sa vie privée, elle a jeté à pleines mains les fleurs de rhétorique genevoise. Jean-Jacques nVt-il pas dit : « Je n*ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien, est bien ; tout ce que je sens être mal, est mal ; le meilleur des casuistes est la conscience... Conscience, conscience, instinct divin; immortelle et céleste voix! »

Quel admirable pacificateur des consciences que ce Jean-Jacques! George avait abandonné, trahi, vilipendé et ridiculisé Alfred, poursuivre un carabin qui était surtout un cabolin, du nom de Pagello. Peut-être eut-elle quelques instants de remords et de honte, mais aidée de Jean-Jacques elle se ressaisit bientôt. Puisque tout ce qu'elle sent 6tre bien, est bien, elle ne peut pas avoir fait le mal ; elle a idéalisé et sanctifié toutes ses

faiblesses. Si quelqu'un a commis des fautes graves en cette aventure, c'est le seul Alfred de Musset, qu'on peut convaincre d'infidélité, de légèreté, d'égoisme, d'ingratitude et de doute sacrilège. Agenouille-toi, Alfred, et demande pardon à celle que tu as calomniée, dans ton délire, car tu déliras, pendant de longues nuits, et tu délires encore, ingrat, que j'ai arraché à la mort. Et vous, trompettes modernes de la Renommée, revues et journaux et romans, proclamez bien haut, à la face du monde qui lit, l'innocence, la clémence, la pureté, la sainteté maternelle de George.

Qu'on ne croie pas que j'exagère : George a l'audace d'écrire à Alfred une lettre diabolique qui se termine par ces mots : « J'avais le droit de reprendre vis-à-\is de toi les voiles de la pudeur. » Tel est le romantisme, côté George.

Côté Musset, il offre un aspect un peu différent, mais non moins triste. Alfred fut plus coupable que George peut-être, et aussi peu sincère ; mais il souffrit atrocement. Il devint pour ses amis, pour ses ennemis, et pour ce qu'on appelait alors, un peu ambitieusement, l'Europe intelligente, un objet de risée à la fois et de pitié. M. Charles Maurras, un atticiste, raconte toutes ces humiliations avec une implacable impartialité. Sous nos yeux, le malheureux Alfred vide la coupe empoisonnée de Venise, jusqu^à la lie. Ah I qu'en ternies élégants ces horribles choses-là sont dites I Je ne citerai cependant ni une page, ni même une ligne de ce drame. Que les hommes mûrs, désireux de se rensei- . gner, lisent le texte même de M. Maurras.

256 CATUOLIGISME ET ROMANTISME

Les chagrins personnels de Musset, si douloureux et humiliants soient-ils, ne sont pas intéressants par eux-mêmes ; ils n'ont d'importance historique que dans la mesure où ils servent à expliquer leromanlisme. Il est vrai qu'à ce point de vue ils complètent merveilleusement Tapologie trop habile de George.

Le romantisme de Musset se manifeste d*abord dans la conception même qu*il se fait de l'amour. Pour lui, l'amour est une chose mystique, sainte, liliaJe ; c'est une extase, une communion, ou plut^ôt l'amour est Dieu, le seul Dieu qui mérite nos adorations. Et Musset se proclame le prêtre de ce Dieu ; il se crée une religion très éthérée, il le croit du moins, dont il suit dévotement et solennellement tous les rites. Les malins et les hommes de bon sens lui font des objections dont il est facile de deviner la nature. Musset ne veut rien entendre ; sans doute, il ne nie pas ce qu'il y a de bas et de dégradant et de répugnant dans certaines formes de Tamour ; mais il a la prétention d'extraire de toute cette abjection, le pur^ le sublime et le divin.

Un tel galimatias est déjà fort dangereux, et il afflige, de particulière façon, ceux qui savent jusqu'à quel point Musset avait l'esprit naturellement vif, net et alerte.

Mais le poète a trouvé moyen d'aggraver ses responsabilités par la persévérance avec laquelle il s'est trompé lui-même sur ses expériences romantiques. De son roman de Venise il garde un souvenir horrible, un souvenir mortel, car on peut dire que Talcoolisme et la débauche furent comme la double forme de suicide que choisit le désespoir de Musset. Au lieu de recon**

naître reffondrement de tous ses rêves, la banqueroute de son amour et l'inanité de toutes ses théories, le poète se mentit à lui-même, il mentit à ses lecteurs et à la postérité peut-être, en vers qu'on a proclamés immortels :

Voyez I la lune monte à travers ces ombrages» Ton regard tremble encor, belle reine des nuits, Mais du sombre horizon, déjà tu te dégages

Et tu t'épanouis.

Ainsi» de cette terre» humide encor de pluie Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour ; Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie

Sort mon ancien amour.

L'heure n'est pas encore venue d'examiner si dans les vers de ce Souvenir qui provoqua chez nos pères tant d^enthousiasme, ne commencent pas d'apparaître quelques signes de décrépitude. Pour le moment, l'opinion moyenne des lettrés n'est pas disposée à reconnaître dans ce qu'elle regarde, non sans raison, comme le chef-d'œuvre de Musset, un excès de rhétorique pourtant bien visible, une tension qui témoigne déjà d'une certaine fatigue cérébrale, quelques cris qui sonnent faux et un peu de pose théâtrale.

Mais les plus fervents Mussellistes sont obligés de convenir, dès aujourd'hui^ que l'auteur du Souvenir se livre à un effort violent en vue de transformer, ou plutôt de dénaturer un passé trop laid et trop triste. Il n'a pas le courage de mettre à nu et de faire saigner ses plaies honteuses, il mutile la confession d'un enfant du siècle, il se cache à lui-même l'essentiel de sa vie psychologique.

Laissez sur mes paupières Ce voile du passé.

Gomme Ta démontré M. Charles Maurras, Alfred mesura un jour toute Téteadue de son malheur et de sa honte. Il devait donc, en ce jour d'expiation, parler franchement à ses lecteurs, c'est-à-dire aux spectateurs du drame dont il était la peu glorieuse victime, il devait leur dire : a Gardez- vous bien de faire, à mon exemple, le voyage de Venise. L'amour romantique n'est pas seulement immoral; il déshonore, même aux yeux du monde si indulgent à tous les vices, il déshonore et il tue. N'en suis-je pas réduit à devenir un buveur d'absinthe et quelque chose de pire encore ? »

Au contraire, Musset chante son bonheur :

Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice 1 Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.

Pour justifier ce mensonge, le poète s^appuie sur un fait :

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère... Eh bien î qu'importe encore ! O nature, ô ma mère 1 En ai-je moins aimé ?

L'argumentation, même si elle avait quelque fonde* ment historique, ne serait peut-être pas aussi triomphante que le poète essaie de se le persuader. Mais elle n'est pas fondée, car nous savons bien aujourd'hui que les héros de Venise ne s'aimèrent pas.

M . Charles M aurras rempli t donc un devoir patriotique, lorsquMl juge sévèrement Téquipée trop connue de George et d'Alfred. « La sagesse et la raison seules, dit-il, composent une volonté ferme, un corps pudique et un cœur vrai. Hélas ! à force de tout relâcher, les romantiques ont créé ce vil Olympe de héros dissolus, d'où semblent retombées des générations toutes faites d'argile. A force de poursuivre l'occasion de l'amour, d'en entretenir le désir et d'en cultiver les mélancolies et le désespoir, ils ont plutôt abaissé que sublimé rimage de l'antique démon. Leur langage déclamatoire, leurs attitudes théâtrales pouvaient les abuser eux-mêmes et leur laisser une idée de sincérité ; mais, précisément, cet appareil nous offusque, et nous ne pouvons nous défendre de douter d'eux.

« La postérité éloignée sera plus sévère que nous. &

Oui, certes ; mais en attendant qu'elle ait à se prononcer définitivement, la génération présente devrait bien s'approprier les conclusions de M. Charles Maurras. Le romantisme qui se prolonge sous diverses formes, voilà l'ennemi de l'âme française.

Il est inutile de se le dissimuler cependant, une alliance des catholiques avec les hommes qui pensent comme M. Charles Maurras ne saurait être que conditionnelle, limitée et provisoire. En sa qualité d'helléniste ou d'hellénisant, il se fait de l'amour une idée eschylienne ou platonicienne, je ne sais, mais, à coup sûr, antichrétienne. Ce qu'il reproche au romantisme, « c'est d'avoir voilé plutôt qu'enflammé l'antique démon )). Les chrétiens ne partageront jamais ce regret,

et il n'est sans doute pas nécessaire de dire ici pourquoi.

Je constate, seulement, que le paganisme historique et littéraire de M. Charles Maurras lui a fait commettre une bien singulière inadvertance. Il a passé à côléde la Phèdre de Racine sans remarquer le magnifique et lumineux contraste qu'elle ofifre avec sa George Sand. « La Phèdre malgré soi perfide... du théâtre classique reste le modèle du véritable mal sacré ». Et c'est tout.

Gomment M. Charles Maurras n'a-*t-ilpas comprisque son beau travail avait pour couronnement naturel un contraste, un peu poussé, entre Phèdre et George ?

Si Ton écarte la responsabilité encourue dans les événements qui amènent la mort d'Uippolyte, responsabilité qu'il est d'ailleurs très difficile de déterminer, de quoi Phèdre est-elle coupable ? De mauvaises pensées et de mauvais desseins, tout simplement.

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles. . . Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles t

Mais élevée dans Thorreur chrétienne du péché, Phèdre prononce contre elle-même une condamnation terrible :

Et moi, triste rebut de la nature entière...

Mes crimes désormais ont comblé la mesure...

Misérable, et je vis...

Phèdre joint aux paroles les actes, et après une confession publique d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes, elle meurt, comme Ta fait remarquer un critique, en prononçant le mot de pureté.

J*ai voulu devant vous exposant mes remords

Par un chemin plus lent descendre ch^z les morts.

J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines

Un poison...

Et la mort à mes yeux dérobant la clarté.

Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

Le dix-septième siècle compte un certain nombre de femmes, pures comme des anges, ou des pénitentes austères comme les saintes de la primitive Eglise. Il manquerait quelque chose à leur histoire, qui constitue, certainement, une des plus belles pages de l'histoire générale de l'humanité, si la Phèdre de Racine n*existait pas. Hé quoi ! même avant la pénitence et la douloureuse purification, tandis qu'elles sont encore dans la honte et le péché, les femmes du grand siècle savent avec une telle hauteur d'àme, se juger, se haïr et se condamner ?

Combien les païennes romantiques du dix-neuvième siècle sont déchues de cette grandeur morale, on peut en juger par l'exemple de George. Elle n'a pas seulement sur la conscience les honteuses aventures de Venise : on a le droit de lui demander compte de ses écrits qui sont, au premier chef, une œuvre de démoralisation. Proudhon a écrit : « Le premier effet de cette lecture (il s'agit des romans de George) fut de soulever en moi une réprobation terrible ; je n'avais pas assez d'imprécations et d'injures contre cette femme que j'appelais hypocrite^ scélérate^ peste de la République (ici une expression trop imagée), digne de pourrir le reste de ses jours à Saint-Lazare, et que je

voyais admirée, applaudie, Dieu me sauve ! par les puritains de La République. >

Les critiques soucieux de plaire à la majorité de leurs lecteurs ne manqueront pas de dire que Proudhon exagère. Mais cette opinion de la majorité et de ses interprètes ne prévaudra pas longtemps. Tous les pères de famille qui voudront lire les romans psychologiques de George penseront exactement comme Proudhon.

Of, cette femme de lettres, si gravement et si évidemment coupable, ne cesse de chanter, dans une prose nombreuse, ses propres vertus. Elle fait mieux : elle hypnotise ou suggestionne le malheureux Musset, et celui-ci écrit inconsciemment, sous la dictée de George, l'éloge de George :

K Non, non, j*en jure par ma jeunesse et par mon génie (6 George), il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos noms... Ce / sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de Tintelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu quMls adoreront. Quelqu'un nVt-il pas dit que les révolutions de Tesprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien I le siècle de l'Intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir ; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. »

On se demande ce qui l'emporte dans ee morceau célèbre, de Textravagance ou de Timmoralité. Les lecteurs et les lectrices du dix-neuvième siècle ne furent point choqués toutefois de cette éloquence déclamatoire qui, de nos jours, provoque tour à tour, ou à la fois, le rire et l'agacement, non ils n'en furent point choqués. Mais que penseront de leur rectitude d'esprit et de leur santé morale, les Français du xx« siècle ?

L'épitaphe que Musset grava sur la tombe de George ne représente pas une anomalie dans la littérature romantique ; elle résume, au contraire, la plus haute philosophie des deux amants de Venise. Hélas I elle ne déparerait pas la collection d'idées immorales ou absurdes que d'autres écrivains romantiques ont insérées dans leurs chefs-d'œuvre les plus vantés. Quelles que soient notre admiration et notre reconnaissance pour Chateaubriand, il faut bien avouer que son René est une œuvre malsaine et encore trop vivante. On a le droit d'attribuer à son influence l'horrible hypertrophie du moi dont souffre la littérature contemporaine. Lamartine est un bien grand poète, mais dans Jocëlyn par exemple, la beauté des paysages dissimule fort mal le danger et l'absurdité des données psychologiques sur lesquelles repose le roman. Il en va de même dans la Chute d'un ange, dont parlent tant de critiques qui, très probablement, ne l'ont jamais lue. Victor Hugo renchérit sur Chateaubriand, Lamartine, Musset et George Sand. Splendeur de Pimage mise à part, les thèmes pseudo-philosophiques qu'il développe dans la

plupart de ses poèmes et de ses romans sont trop souvent une perpétuelle injure au bon sens et à la morale. Je ne parle pas, aujourd'hui du moins, des idées chères à Michelet et à Renan ; il suffit de les nommer.

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