INTRODUCTION XIII
et amoureux de liturgie, qui a longuement médité sur le triste sort des mortels malades ? Il est superflu dindiquer ici la haute signification morale qui se dégage du théâtre de Corneille (1). Mais Racine lui-même a compris et fait merveilleusement comprendre tout ce qu'il y a de tragique et de noble à la fois dans les sentiments humains, les plus universels. Qui ne devine enfin, sous les plaisanteries trop souvent immorales de Molière, Tardente curiosité philosophique qui a pour objet le sens de la vie ?
. Avec de tels maîtres, un professeur, un tant soit peu expérimenté, peut éclairer, former, élever des jeunes gens naturellement portés vers ce qui est empirique, immédiat, vulgaire, utilitaire. La vérité générale, haute et bienfaisante, s'offre, en quelque sorte, à fleur de texte classique. De nos jours, où les adolescents aiment à se proclamer arrivistes dès rftge de quinze ans, un enseignement moral désintéressé est particulièrement nécessaire. Il produit d'autant plus d'effet, venant des classiques, que tous firent preuve d'une probité professionnelle, hors de toute contestation. Sans qu'on ait à leur parler de la misère de Corneille et des profonds chagrins de Racine, les écoliers savent bien que Molière, le, moins moral de ses glorieux émules,
(1) Â plus forte raison, comprendra-t on pourquoi je ne parle pas d*un Bossuet, d*un Fénelon, d'un Bourdaloue.
mourut victime de son travail excessif et de son amour pour Tart.
Ils croyaient à la vertu des mots, ces écrivains consciencieux, et ils estimaient suffisamment belle et grande leur mission. Pas un seul n'envia le sort des soldats, des diplomates ou des hommes politiques du xvn® siècle, et, au nom de tous ses confrères, Racine déclara fièrement, en pleine Académie, que la gloire d'un grand poète n*est pas inférieure à la gloire d'un grand capitaine.
Chez les romantiques, au contraire, Tabsencede foi littéraire apris des proportions absolument scandaleuses. Chateaubriand, qui fut ministre des affaires étrangères, puis ambassadeur, ne se consola jamais de la perte du pouvoir. Il songea, ou du moins il laissa dire autour de lui, qu'il songeait à un nouveau 18 Brumaire. Lamartine se considéra toujours comme un homme politique égaré dans les lettres. Quant à VicUir Hugo, il faut lui rendre cettejustice qu'il travailla sans relâche à perfectionner la technique de son art. Mais il ne perdit jamais de vue la politique, à laquelle, pour son malheur, il demanda toujours des inspirations immédiates. 11 fut débuté et sénateur ; il se crut, un moment, ministre de rinstruction publique, et peut-être préparat-il sa candidature à la présidence de laRépublique» Pour tous ces écrivains assoiffés de popularité, Id littérature ne fut qu'un moyen d'arriver à la for*
INTROmCTlON \V
tvBe on à la çloira. un moyen quelcoziqiie, ti qnan eût Tojontiffls laissé pour la politique,
le Be pense pas que le prand art s'accammodo ordinairemenl de ces fidélités intermittentes : il n^ rêrèle ses secrets qu'aux travailleurs perse v^Tanhi, éj^is d*une paasion unique. Fénelon^ cet bomme fù extnordinairement doué de tous les dons du fr^ie, Fénelofi est mort sans avoir donné sa mesure^, parce qu TI a poui^uiTL. jusqu'^à la fin de sa vie^ la chimère du pouvoir, ?(os romantiques nVurc^nt pas sans doute plus de ^énie naturel que Fônel^n, et ils s*aLa»âcmnèrent à des ambitions moins nobles et plus éloignées de la littérature que les siennes.
En tout cas, ils ne méritent pas d^nspirer une confiance sans réserves à leurs lecteurs et aux jeunes gens forcés de devenir leurs disciples. Semblables i des écoliers retenus, malgré eux, surles bancs d^une classe, la plu part des romantiques laissent deviner le désir pro fond qui les dévore de sortir de la littérature où les enferma la force des choses (1). On les voit trop occupés à chercher des pensées et des mots qui brillent^ attirent, foi'ccnl les succès immédiats. On devine qu'ils sont arrivistes, et, d'instinct, leurs lecteurs cherchent les secrets de leur virtuosité plutôt que la vérité objective de leur enseignement. Ils forment un
(1) «c Les lettres conduisent (\ touti disait Villrmnin, pourvu qu oti en sorte. »
contraste saisissant avecles classiques, qui s'appliquèrent, sans hâte, à exprinaer les rapports aussi^ absolus que possible, et, en quelque sorte, adéquats qui existent entre les mots et les choses.
En Tétat actuel des esprits, celte question de la probité professionnelle des écrivains revêt un caractère particulier de gravité. Il s'agit de savoir si nos jeunes gens risquent d'exagérer le sérieux, la foi, la robustesse dans les convictions, ou si, au contraire, ils penchent plus que de raison vers
lambition amorale ou immorale.
Or, il ne faut pas entendre longtemps les conversations qui se tiennent entre jeunes gens et hommes mûrs, pour se faire, sur ce point d'histoire contemporaine, une conviction très motivée. Les mots qui sont le plus en honneur appartiennent tous à un jargon innommable (tuyaux, pistons, truc, etc.) ; il constitue, à lui seul, une preuve que notre génération redoute, par-dessus tout, le reproche de naïveté. Pendantce temps, personne ne se demande si une société composée de gens trop habiles n'est^ pas condamnée à une prompte et irrémédiable décadence. Comprend-on et se rappelle-t-on seulement les vieux mots chers à notre grand Corneille, honneur, devoir, conscience, dignité, foi, patrie, force morale ? Et c'est à des lecteurs ainsi disposés qu'on va donner pour conseillers, pour maîtres, pour directeurs spirituels, les écrivains romanti-