‹ Catholicisme et romantismeChapitre 5 sur 33 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

ques qui ne crurent jamais à Tefficacité de leurs propres discours !

Il est permis de s'étonner que la critique n'ait pas demandé des comptes de leur direction spiri* tuelle aux chefs de Técole romantique. Ils se sont donnés comme des mages, des pasteurs désintéressés des peuples, comme des hommes doués d'une intuition supérieure, et ils ont réussi à faire passer cette peu modeste conviction dans l'esprit de leurs contemporains. On a donc le droit de leur poser, à nouveau, la trop fameuse question : « Qu'avezvous fait de la France ? »

Une remarque qui s'impose tout d'abord, c'est que presque tous ces prophètes ont donné l'exemple des palinodies politiques les plus scandaleuses : on les vit, tour à tour, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, républicains et socialistes, cléricaux et anticléricaux. Chateaubriand, il est vrai, se drapa, durant près d'un demi-siècle, dans sa fidélité royaliste. Mais nul n'ignore qu'il synthétisait, quand même, j'allais dire qu'il cumulait les opinions les plus disparates. Républicain de tendances, démocrate par bonté d'âme, aristocrate par profession, ainsi s'annonçait-il lui-même, et, ce faisant, il s'attirait la colère et la défiance de ses coreligionnaires politiques, les légitimistes, et aussi la sympathie, l'admiration, l'appui moral et littéraire de ses ennemis officiels, les révolutionnaires. Il vatir

cina souvent et abondamment ; mais dans tous ses écrits on trouve moins de conseils pratiques que de sous-entendus autobiographiques ou de prédictions décourageantes. S'occupa t -il sérieusement de la France ? Sans aucun doute ; mais il songea surtout à lui-même, à ses plaisirs, à ses colères, à sa vanité, à sa gloire^ Il traita la France comme René traitait Céluta ou Pauline de Beaumont, ou M"*' de Custine ou M"® Récamier : Chateaubriand daigna se laisser aimer par la France.

Bien plus inexcusable que Chateaubriand fut Victor Hugo, lequel vit toutes les humiliations de TAnnée terrible. Il demeure entendu que TEmpire seul doit être rendu responsable de nos malheurs, — ce qui représente peut-être une explication trop succincte. Mais qui a contribué plus que Victor Hugo à rendre TEmpire possible d'abord, et ensuite nécessaire? Il n'en éprouva pas cependant le moindre remords. Toujours sûrdeson infaillibilité, il prononça, sans succès d'ailleurs et sans conviction, quelques imprécations patriotiques, et bien vite, il consacra toute sa vie à son auto-panégyrique coiipé de magnifiques descriptions et de basses flagorneries adressées à la Ville-Lumière. La gloire de Victor Hugo ne compensait-elle pas l'humiliation de Sedan? Le poète lui-même Tinsinua, et sous le ministère Floquet, la France officielle le crut ou affecta de le croire.

INTROmJGTION XÎX

Ne reprochons pas à Lamarline ses erreurs où un certain désintéressement noble apparaît : res sacra miser. Mais comment les délégués du gouvernement au ministère de ] instruction publique ont -ils osé proclamer maître de la jeunesse cet imprévoyant déclam ateur qui s'appelait Michelet ? Est-ce parce qu'il a appelé de ses vœux la victoire et l'hégémonie de l'Allemagne du Nord?Oubien pensentils que ses tartarinades patriotiques n'affecteront, ». . . .1

en aucuae matière, la justesse d esprit et la sincérité de leurs jeunes lecteurs ?

Gomme JVficbelet/Renan travailla, de propos, délibéré et même après les malheurs de 1870, pour l'hégémonie religieuse et morale de l'Allemagne. Il fit passer pour des axiomes indestructibleg les élucubrationë exégé tiques dé quelques érudits allemands, aujourd'hui oubliés ; il divinisa la science allemande ; il nous infusa la superstition de la philologie réelle et de la philologie formelle. M. Barrés affirme qu'il souffrit, par moments, de n'être pas sénateur, mais lés malheurs de la France n'altérèrent jamais sa bonne-

humeur, qui alla sans cesse croissant.

Cette sérénité patriotique de tous ces grands hommes a quelque chose en soi d'irritant. Ils sont ' contents d'eux-mêmes, contents de leur siècle, résignés à Tamoindrissement de la France, et ils chantent en chceur la beauté des temps modernes.

Je cherche tous les jours le pourquoi de cette infatuatioQ optimiste, sans pouvoir trouver une réponse suffisant^. On comprendrait, par exemple^ la joie de vivre, en ce siècle, si ce siècle avait vu se produire le triomphe de lajusticeetde la loi morale. Mais notre génération a dû assister impassible aux massacres d'Arménie ; elle ne s'émut pas de Tagonie du Transvaal : elle trouve naturel que le seul argent gouverne le monde.

On comprendrait, en particulier^ la joie des Français s'ils assistaient au relèvement de leur patrie. Mais aux souvenirs de 1870 est venue s'ajouter la honte de Fachoda, tandis que, par le fait de la dépopulation, nous nous déclassons lentement et sûrement. Ils sont faciles à consoler, ceux qui trouvent une compensation suffisante à tant de malheurs, dans le succès de trois expositions uni- . verselles !

Alors quoi ? Il faut considérer le xix* siècle et son prolongement comme une grande époque, parce que les rentiers voyagent en sleeping-car et parce que les ouvriers absorbent chaque jour de l'alcool et des articles de journaux? Telle est bien, je crois, l'arrière-pensée philosophique d'un grand nombre d'électeqrs. Il serait temps, cependant, de ne pas la laisser s'étendre et dominer dans des milieux qui passent pour intellectuels. Certes, il ne saurait être question de se décourager, ni de re-

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