COMPARAISON DES DOGMES CONTROVERSÉS
Etat Primitifs et Chute de V Homme.
L'Église Catholique distingue ici deux choses principales, la nature et la grâce, ou l'état naturel de l'homme, et son état surnaturel. Pour éclaircir cette doctrine, les Pères de l'Eglise ont recours au texte de la Genèse: *' Dieu créa l'homme à son image et à sa ressemblance." Par le mot image, ils entendent la raison et la liberté de l'homme ; et par celui de ressemblance, son état d'union avec Dieu, effet d'une grâce surnaturelle. L'Eglise Catholique enseigne que, par leur état surnaturel d'union avec Dieu, nos premiers parents devinrent ses enfants, et les héritiers de son royaume. En lui restant fidèles ils auraient été exempts de la mort, et après un certain temps d'épreuve sur la terre, admis dans le ciel à la Yision Béatifique, état surnaturel d'un ordre plus relevé. Unis aux esprits bienheureux, ils étaient destinés a voir Dieu face à face, à être transfigurés en lui, à entrer dans sa gloire, et à partager son bonheur pendant
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l'éternité. Est-il un cœur sur la terre qui puisse ne pas sentir la beauté, la sublimité, la félicité de l'état de nos premiers parents, telle que l'église nous le représente ?
Elle nous enseigne de plus qu'ils étaient libres de persévérer dans cet état de bonheur ou de le perdre, c'est-à-dire, qu'ils étaient libres de pécher ou de ne point pécher.
Enfin, l'église nous enseigne que, par sa chute, l'homme ne perdit que la ressemblance de Dieu, l'état de grâce surnaturelle ; mais que l'image de Dieu, sa raison et sa liberté, furent seiQement affaiblies, mais non pas détruites. De cette doctrine il résulte que l'homme, après sa chute, conserva la faculté de faire de bonnes actions dans l'ordre naturel, et qu'il demeura en possession de sa liberté.
Cette doctrine est assurément très consolante, car dans nos pertes mêmes il est doux de sentir que quelque chose nous reste, et que nous pouvons prévoir d'avance le temps où, par le moyen de ce qui nous reste, il nous sera possible de reparer nos pertes.
Le Protestantisme vous refuse ce genre de consolation. Tout, dans son enseignement primitif, et dans les conséquences qui en découlent, est une négation formelle de la doctrine de l'Eglise, non seulement sur le premier état,
mais sur la chute de l'homme. Il lui refuse même la possibilité de recouvrer ce qu'il a perdu j et trace de sa condition présente un tableau vraiment désolant. En voici les preuves. Par rapport à l'état primitif de l'homme, Luther, Calvin, et leurs adhérents, enseignent que nos premiers parents ne furent jamais élevés à un état surnaturel, et que, malgré les hautes prérogatives qui leur furent accordées, ils restèrent dans celui de pure nature. Dans la chute ils voient un état de dépravation totale et complète. Suivant cette doctrine, Fimage de Dieu fut entièrement détruite dans l'homme par sa désobéissance ; il perdit sa liberté pour toujours, et le seul pouvoir qu'il conserva fut celui de pécher. Quenstedt, théologien Luthérien du dix-septième siècle, a fait sur ce sujet un recueil des opinions de Luther, extraites de ses œuvres. Le réformateur exprime sa doctrine en ces termes : " Pécher, telle était la nature de l'homme après sa chute." " L'homme n'est autre chose que péché." Tout ce qui est né d'un père ou d'une mère n'est rien autre chose que péché.*
On sait que Luther a écrit un ouvrage inti-
* Quenstedt Théolog. Didact. Polém. Part ii. Wittenberg 1669. H. Bellarm. de Statu Protop. ; and Lutlieii, com. 3 in Qenès.
tulé ^^ De Servo Arbitrio''' — "Du Serf AThitreP H s'efforce d'y prouver que rhomme, par sa chute, a perdu sa Jjberté, de manière qu'il est incapable de choisir de propos délibéré entre le bien et le mal ; tout ce qu'il fait, soit bien, soit mal, il le fait sous l'influence d'une impulsion irrésistible, selon que Dieu ou Satan se rend maître de sa volonté. La comparaison dont il se sert pour éclaircir ce point, si remarquable par sa singularité et son élégance, est généralement connue. Il compare la volonté de l'homme après sa chute à un âne. " Si Dieu le monte," dit-il, " il le conduit où il veut, et lui fait faire le bien : si, au contraire, le démon s'en empare, il le dirige au gré de ses désirs." " Tout ce qui arrive, arrive nécessairement, malgré une certaine apparence de liberté." Luther ne cesse de répéter cette assertion dans l'ouvrage que je viens de citer. Dans un autre ouvrage il ajoute : " La volonté libre ne fait rien, parce qu'il n'existe pas de volonté libre."*
Ce qui est encore plus choquant, c'est qu'il considère l'état de dépravation totale avec délices. Telles sont ses paroles : " Même si l'homme pouvait jouir de la liberté, il n'en voudrait pas, parce qu'elle déviendrait pour
* Luther adv. Erasmum : Rotterdam.
âO CARACTÈRE DTJ PROTESTANTISME*
lui une source d'inquiétude. Mais dans l'ordre actuel, je puis dire, et dire en vérité : je fais le mal, mais Dieu ne me pu»it pas, parce que je crois. Cette pensée me tranquillise." *
Ainsi, le Protestantisme, tel qu'il nous est proposé par le premier réformateur, arrache par la racine ce qui fait le plus grand bonheur de notre vie, la conscience de notre liberté.
Mélancthon, fidèle interprète de Luther, son maître, traite le dogme de la liberté de doctrine calomnieuse. Selon lui les payons nous l'ont transmise, et peu à peu elle s'est insinuée dans le Christianisme. " L'homme," dit-il, " ne fait que pécher, de même que le feu brûle, et que l'aimant attire le fer. Assurer le contraire, c'est tomber dans le Pélagianisme." f
Calvin répète la même doctrine. "Tout dans l'homme après sa chute est péché. Les vertus des payons, telles que celles de S ocrât e, de Xénocrate, et de Zenon, n'étaient que des crimes magnifiques.:!:
Si tout ceci est vrai, la chute, à laquelle nous n'avons point personnellement pris part, nous a changés en démons incarnés. Telle est, dès le premier pas, la conclusion logique à
* De servo arbit. f. 236.
t Mélanclitb. Loc. Théolog. pp. 19, 122.
t Calv. Inst. 1. ii. c. 1 et 3.
laquelle nous conduit le Protestantisme, conclusion plus qne suffisante pour nous jeter dans le plus profond abattement.
Il y a cependant quelque chose de pire. Cette doctrine n'est pas seulement celle des chefs de la réforme ; nous la retrouvons dans les principes du Protestantisme, comme nous pouvons nous en convaincre en consultant les formulaires de foi, et les écrits des premiers Protestants, qui ont traité du symbole. Il est vrai que tous ne s'expriment pas aussi ouvertement que Mélancthon, Calvin ou Zwingle ; mais ils s'avancent assez pour que la logique leur attribue cette doctrine toute entière par voie de conséquence. L'écrit le plus important qui ait rapport au symbole est la Formule de Concorde ou Solida Déclaratio de l'année 1677. Cette formule dit en termes exprès : " La ressemblance avec Dieu a disparu par suite du péché originel. Une substance mauvaise a pénétré dans l'être spirituel de l'homme et l'effet qu'elle a produit est de rendre cet être complètement abominable."* Les Confessions de Foi Suisses, Belges et Ecossaises, contiennent en substance la même doctrine.
Pour contredire cette doctrine, le Concile de
* Solid. Declar., c. 9 et 10. De I?eccat. ori^., § 3 et 23 llDeLib.AxUL,§.U-
Trente a promulgué le canon suivant : " Si quelqu'un dit que toutes les œuvres faites avant la justification, de quelque manière qu'elles soient faites, sont de véritables péchés, et méritent la haine de Dieu ; ou que l'homme, plus il s'efforce de se disposer à la réception de la grâce, plus il pèche grièvement, qu'il soit anathème."*
Calvin, Zwingle et leurs adhérents poussent même la hardiesse jusqu'à soutenir qu'il était impossible à Adam de ne point pécher, puisque Dieu avait décrété sa chute. f
Etes-vous disposés à admettre de pareilles doctrines qui renferment le blasphème le plus injurieux à la justice et à la sainteté de Dieu, et en même temps le principe le plus capable de bannir de votre âme tout sentiment de consolation, en vous laissant gémir, sans espoir, sous le poids d'une irrémédiable perversité, et sous l'irrésistible tyrannie d'un Dieu injuste ?