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CHAPITRE VI

Le doigt de Dieu dans le protestantisme

Un anéantissement. — Le premier synode de la Restauration. — Les assemblées du désert. ,— Le protestantisme reprend vie. — Il respecte les autorités. — Les hommes héroïques. — Le doigt de Dieu. — Réfutation par le fait. — « Dieu a choisi les choses faibles du monde... celles qui ne sont point... »

Y., le 3 janvier 1914.

Pour autant que je puis me rendre compte de mes sentiments, je dois avoir fait de sérieux progrès dans le sens du catholicisme.

On m'a parlé de l'attitude qu'on trouve équivoque de l'Eglise à l'égard de la Bible. Après tout, pourquoi l'Eglise n'aurait-elle pas le droit de conseiller et de déconseiller tour à tour la lecture de la Bible à ses fidèles, quand et comme elle le trouve bon ? Simple mesure d'opportunité dont elle est juge.

D'autre part, j'ai acheté les œuvres choisies de Bossuet. J'ai lu les Oraisons funèbres, le Panégyrique de S^-Paul, l'Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique sur les matières de controverse. Ces jours-ci je me suis attaqué à un fameux morceau : l'Histoire des Variations des Eglises protestantes. Quelle langue merveilleuse, et surtout quelle fermeté de raisonnement, quelle puissance de logique...

Evidemment, en regard de cette éloquence-là, les sermons de notre pasteur M. Delaborde pâlissent jusqu'à en devenir blafards... Quant aux explications de Jacques, elles sont d'un homme bien intentionné c'est certain. Toutefois, elles me semblent émaner moins d'une

intelligence éclairée que de cette petite piété mômière, qui m'est chaque jour plus antipathique.

Y., le 15 janvier 1914.

Avant-hier j'ai passé de nouveau par une forte secousse morale. C'est sûrement la plus rude que j'ai ressentie depuis mon retour de France. La chose mérite d'être relatée ici avec quelques détails.

Dans notre gazette locale j'avais vu l'annonce d'une conférence qui devait être donnée au temple par un professeur en théologie de X. sur ce sujet : La Restaura^ tion du protestantisme en France au dix-huitième siècle. On disait du bien de l'orateur, Serais-je allé l'entendre ?..

Vers six heures, on heurte à la porte de mon petit logement de garçon. C'était Jacques Marchand, arrivant de sa montagne, un bâton ferré à la main, et crotté jusqu'à mi-jambe.

— Eh ! cher ami, quel bon vent t'amène ?

— Je viens pour la conférence du professeur A. et compte souper avec toi.

— Enchanté !...

Huit heures; le temple est plein comme un œuf. L'excellent M. Delaborde, enthousiasmé d'une telle assistance, va et vient, serrant la main à droite, à gauche et montrant du doigt à quelques jeunes gens de l'Union chrétienne, la place vide où l'on pourrait introduire encore un banc supplémentaire.

Soudain un mouvement de curiosité dans l'auditoire, puis silence profond : l'orateur est en chaire.

Voici, d'après mes notes, le résumé de son discours.

Quand on parle du XVIII°^e siècle, immédiatement on songe à Buffon, Montesquieu, Voltaire, Diderot. Puis l'on cherche du regard les successeurs de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, de Bourdaloue. On rie Içs voit point, et l'on conclut: «le XVIII"^« siècle en France fut irréligieux ». C'est qu'on oublie les protestants.

Rien de plus beau que l'histoire du protestantisme français à cette époque. Le point de départ tout d'abord.

C'est r Anéantissement.

En 1685, Louis XIV avait révoqué l'Edit de Nantes, abattu les temples, supprimé les cultes, et exilé les pasteurs du royaume, sous peine des galères. Tous les enfants devaient être élevés dans la religion catholique.

Dès lors, les huguenots s'étaient répartis en trois catégories : Les uns avaient quitté la France. D'autres, poussés à bout, avaient pris les armes : c'étaient les Camisards. Ecrasés par le maréchal de Villars, ils ne bougeaient plus. Enfin les troisièmes, de beaucoup les plus nombreux, avaient courbé la tête devant la force, au moins en apparence, et fréquentaient la messe.

Ce que Louis XIV avait fait à coup de décrets et au moyen de ses dragons, Bossuet l'avait fait par l'éloquence entraînante et l'irréfutable logique de ses écrits. L'illustre évêque l'avait surabondamment démontré : la religion prétendue réformée n'était qu'un malentendu. Il suffisait de s'expliquer et les huguenots seraient bien vite convaincus que rien ne les empêchait de rentrer dans le giron de l'Église, toujours prêt à les recevoir. Le fameux Turenne et Dangeau, et combien d'autres de la plus haute société, s'étaient laissés convaincre par sa parole magnifique.

A peine quelques illuminés se réunissaient-ils encore dans une cuisine fumeuse, ou dans un lieu écarté, pour y fredonner les psaumes d'autrefois.

Peut-être même le roi l'ignorait-il quand, l'année de sa mort, le 8 mars 1715, trente ans après la Révocation de l'Édit de Nantes, il donnait à Versailles la fameuse Déclaration, d'après laquelle « ceux qui veulent persister dans la religion prétendue réformée, seront réputés relaps ». C'était dire : Il n'y a plus de protestants dans le royaume. Tous les huguenots, ceux qui continuent à se réunir en secret comme ceux qui vont

à la messe, sont appelés Nouveaux Convertis. Officiellement, il n'y a plus qu'une seule religion en France.

Point de départ donc : l'Anéantissement

Mais le 21 août 1715, moins de six mois après la Déclaration, se réunissait près de Nîmes, dans une carrière abandonnée, le premier synode de la Restauration. Convoqué et présidé par Antoine Court, âgé de 19 ans, il n'était composé que de neuf personnes^). Le plan d'Antoine Court y fut adopté à l'unanimité.

En quoi consistait ce plan ? Il consistait en ceci :

1° Continuer à se réunir malgré les édits.

2° Le faire sans armes et sans aucun esprit de révolte.

3° Supporter la répression certaine, jusqu'à ce que le pouvoir change de sentiment.

Ici l'orateur, baissant le ton, décrivit les assemblées du désert :

Dans la journée, Un homme, l'air quelconque, passe au village. Il renseigne un frère sûr et disparaît. Bien vite, parmi tous les religionnaires de la localité, à voix basse, mais comme brûle une traînée de poudre, la joyeuse nouvelle circule : il y aura un prêche à telle heure et à tel endroit. La nuit est venue, sombre, orageuse, pu froide peut-être, peu importe ; des ombres se glissent hors des maisons. On s'en va individuellement pour ne pas attirer l'attention. Ce n'est que plus loin qu'on se réunit en petits groupes. On marche une heure et demie, deux heures à travers champs, à travers bois. On arrive près d'une cabane, ou d'une grotte. C'est le lieu du rendez-vous. On est trois cents, cinq cents, mille, plus tard trois mille, jusqu'à six et sept mille personnes, venues de tous les points de l'horizon. On attend le prédicateur. Vers minuit il arrive, accompagné de quelques amis. Il revêt sa robe, monte en chaire, indique

^) Edmond Hugues, Histoire de la Restauration du Protestantisme en France au XVlII^f> siècle, tome I^r^ p. 25.

un psaume, prêche... Tout le monde écoute ému, haletant... Ce n'est point un homme très instruit, ni très éloquent. Ou plutôt, il a cette éloquence rude que donne l'enthousiasme vibrant, le don complet de sa vie pour la cause. C'est une parole à la fois véhémente et naïve, douce et populaire. Et puis c'est la parole du Christ, c'est l'encouragement suprême, descendant comme la rosée d'en-haut sur toutes ces pauvres âmes tourmentées et altérées. A la prédication, au chant des psaumes succède la Sainte-Cène. Avec quelle foi, hommes et femmes, à la clarté tremblotante des flambeaux, des étoiles et parfois des éclairs, reçoivent le pain et la coupe pour communier avec le grand Martyr ! Puis des parents apportent de petits enfants au baptême; de jeunes couples viennent demander la bénédiction nuptiale... Mais l'heure s'avance. Le ciel blanchit vers l'orient. Quand paraît l'aube du jour nouveau, chacun est rentré chez soi, fatigué de corps peut-être, mais non pas accablé, au contraire rafraîchi, renouvelé spirituellement.

Hélas, parfois les choses se terminent autrement. Les sentinelles postées aux environs donnent le signal d'alarme. Il faut se disperser, fuir dans toutes les directions. Les soldats tirent au hasard ; on doit s'occuper des blessés, des morts... Quelques fuyards sont pris. Malheur ! pour les hommes, ce sont, les galères à perpétuité; pour les femmes, la tour de Constance, ou quelque autre cachot. Pour le prédicateur, c'est la corde !

Mais le protestantisme, d'année en année, reprenait vie. Après une province, c'était l'autre: le Languedoc, les Cévennes, le Vivarais, le Dauphiné, le Poitou, l'Ile-de-France, la Normandie, la Provence, la France entière.

Le 19 août 1723, l'année même où Louis XV fut déclaré majeur, l'évêque d'Alais envoyait un long

mémoire sur l'état de la religion dans les Cévennes^). On y lisait entre autres : « Depuis peu d'années un grand nombre de nouveaux convertis... ont tout d'un coup cessé de fréquenter nos églises et se sont replongés dans l'erreur... Mais ce qui nous touche le plus vivement et qui peut avoir de très fâcheuses suites, c'est la chute d'anciens catholiques qui se pervertissent. Il n'y a presque point de ville ni de village où l'on n'en voie de tristes exemples, et le nombre en augmente tous les jours ».

En 1728, dans le Dauphiné et le Languedoc, on comptait deux cent mille protestants qui ne fréquentaient plus la messe^).

Un « mémoire^) au sujet des religionnaires du Bas- Languedoc et des Cévennes, présenté à la Cour par l'abbé de Saint-Maximin, docteur en Sorbonne, prévôt et grand vicaire d'Alais^», datant semble-t-il de 1737, s'exprime comme suit :

« Depuis la révocation de l'Edit de Nantes, c'est-àdire depuis plus de cinquante ans que le calvinisme est proscrit dans le royaume, la religion catholique a plus perdu qu'elle n'a gagné, dû moins dans les campagnes, et les précautions qu'on a prises jusques-icy pour n'avoir point été assez mesurées,' n'ont seruy*) qu'à aigrir le mal et à commettre l'authorité du Roy ».

Le 7 avril 1745, après une année de tolérance, dans une assemblée générale du clergé de France, à Paris, l'évêque de Saint-Pons prononça un discours qui était un vrai cri d'alarme^) :

« Nous perdons en moins de deux ans, disait-il, les

Hugues, op. cit., t. I, p. 246-250.

») Hugues, op. cit., t. I, p. 324.

*) Voir ce très intéressant mémoire in extenso, Hugues, op. cit., t. II, p. 423-439.

*) Pour servi.

*) Voir de copieux passages de ce discours : Hugues, op. cit., t. II, p. 186-192.

soins et les peines qu'on a prises pendant cinquante ans pour ramener ces pauvres gens ; nous nous voyons revenus quasi au même temps que nous étions avant la révocation de l'Edit de Nantes ».

Dans une assemblée identique, en avril 1750, les archevêques d'Albi et de Bordeaux, les évêques d'Alais, de Rieux, de Bayonne, de Gap se plaignirent amèrement. On décida qu'un mémoire serait présenté au roi^).

En 1753, après la plus longue et la plus terrible persécution, parlant du nombre des religionnaires, Antoine Court disait : « Le Dauphiné, le Vivarais, le Rouergue, le Quercy, le comté de Foix, la Saintonge, le pays d'Aunis, la Guyenne, le Poitou, tout en est plein. Les autres provinces en contiennent un nombre qui ne laisse pas que d'aller loin »2).

Vers 1760, ils étaient en France, d'après leurs apologistes, trois millions, d'après leurs détracteurs quatre cent mille. Ils avaient soixante-deux pasteurs en exercice, dix-huit proposants ou prédicateurs non consacrés, et. quinze étudiants. Le protestantisme était sauvé. Et cependant la déclaration de 1715 avait toujours force de loi, les protestants s'appelaient toujours nouveaux convertis ; ceux qu'on arrêtait étaient toujours considérés comme relaps ; chose infiniment grave : leurs mariages conclus sans les prêtres étaient toujours considérés comme nuls, leurs enfants comme bâtards et, devant la loi, inaptes à succéder. Mais cet état de choses ne pouvait plus durer, et en novembre 1787, Louis XVI accordait, par l'Edit de Tolérance^), à ses sujets non catholiques, ce que nous appelons l'étatcivil, c'est-à-dire le droit de se marier, d'inscrire leurs enfants et leurs défunts auprès des officiers de justice.

Enfin — oui enfin — le 24 décembre 1789, cent et

*) Hugues, op. cit., t. II, p. 219.

■) Hugues, op. cit., t. II, p. 276.

■) De Félice, Histoire des protestants de France, p. 546.

quatre ans après la Révocation de l'Edit de Nantes, l'Assemblée nationale accordait aux protestants tous les droits des citoyens français^).

Le plan d'Antoine Court avait réussi.

Le protestantisme s'était relevé; il s'était relevé dans V ordre le plus parfait ; et le pouvoir avait changé de sentiment.

Dans l'ordre le plus parfait, appuyait le conférencier. A tous leurs synodes, les protestants recommandent de la manière la plus sévère le respect qu'on doit aux autorités et prient avec ferveur pour le souverain.

Parfois quelques têtes chaudes brûlent du désir de recourir aux armes et de recommencer les exploits des Camisards. Ce sont les ministres qui les en empêchent, et cela souvent au prix d'efforts inouïs. Un jour les protestants avaient décidé de ne se rendre aux assemblées qu'en armes. Le ministre Paul Rabaut déclara fermement que s'ils ne revenaient pas de leur résolution, lui ne paraîtrait plus à leurs assemblées^).

En 1746, un jeune ministre de 26 ans, Désubas, avait été pris. Il était chéri des religionnaires, qui le suivirent en foule, réclamant avec douceur son élargissement. A Vernoux, la population tira sur eux. Trente personnes furent tuées et plus de deux cents blessées. Pour le coup, les survivants voulaient se venger, prendre les armes, en venir aux mains. Les pasteurs réussirent à les apaiser^). — Cependant les paysans, embusqués sur la route, attendent le passage de Désubas et de son escorte. Coûte que coûte, ils veulent le délivrer. Paul Rabaut l'apprend, saute à cheval, supplie les paysans d'abandonner leur projet. On l'écoute... et Désubas fut pendu.

1) De Félice, op. cit., p. 554.

2) Hugues, op. cit., t. II, p. 109.

3) Hugues, op. cit., t. II, p. 201.

Des larmes, des prières, c'étaient les' seules armes des protestants.

Tout de même, en 1752, quand on leur arracha leurs petits enfants pour les baptiser de force, ce fut terrible ! L'émotion ne connut plus de bornes et une triple tentative d'assassinat se produisit contre des curés. Mais, chose admirable, lorsque la nouvelle s'en répandit, une immense douleur accabla tous les religionnaires. Quoi ! après tant d'années d'héroïque résignation, souiller une si pure cause du sang de trois malheureux hommes ! Les trois curés se remirent. Malgré cela, Coste, l'auteur de la tentative, dut quitter le pays, sous la réprobation des protestants.

S' animant de plus en plus, et s'abandonnant à une émotion que partage en plein son auditoire, le professeur A. nous montre de plus près les hommes héroïques à qui le protestantisme français est redevable du miracle de sa restauration, les intrépides ministres : Claude Brousson, Pierre Corteiz, Jacques Roger, les frères Louis et Etienne Gibert, Paul Rabaut. II nous montre Corteiz malade, en 1709, après avoir parcouru pendant trois ans le Languedoc : « Environ ce temps-là, dit-il luimême, je tombai malade... Joint les afflictions et les chagrins que je recevais tous les jours de voir mes chers frères enlevés de devant mes yeux, les mauvais aliments que je mangeais, l'humidité de la terre sur laquelle je couchais, les sérénités de la nuit que j'endurais, m'offencèrent le sang et gâtèrent l'estomac, de sorte que j'étais faible et languissant^) ».

Il nous montre Paul Rabaut^) chevauchant la nuit du 19 septembre 1752 avec quelques compagnons entre Codognan et Uchaud, pour arrêter la berline oii voyage le marquis Paulmy d'Argenson, envoyé extraordinaire du roi. S'approchant respectueusement de la portière.

1) Hugues, op. cit., t. I, p. XVI.

=) Hugues, op. cit., t. II, p. 273.

il se nomme et remet au marquis un mémoire qu'il vient de composer en faveur des protestants et sur lequel il le supplie de jeter les yeux. « Je trouve, écrivait le subdélégué Tempié en apprenant cette aventure, je trouve cette démarche bien hardie de la part d'un homme dont la tête est à prix^); cela prouve qu'il ne met péril à rien ».

Mais surtout, il nous montre Antoine Court, l'homme dont la figure grandit à mesure qu'on étudie l'histoire de ce temps extraordinaire.

Le voilà jeune enfant. Il s'est aperçu que la nuit venue, sa mère s'absente du logis. Ne se rend-elle pas à ces assemblées nocturnes dont il a entendu parler parfois' à mots couverts ? Un soir, il la suit et finit par l'atteindre à une assez grande distance de la maison.

— Où vas-tu ? lui demande la sévère huguenote.

— ma mère, je connais que vous allez prier Dieu. Voudriez-vous me refuser la grâce de l'aller faire avec vous ?

Elle se laissa toucher ; mais on allait très loin. Quelques hommes qu'on rencontra portèrent sur leurs épaules l'enfant harassé.

Une femme faisait le service ce soir-là. C'était l'époque où des inspirés, des jeunes filles, parfois des enfants, prenaient la parole dans les assemblées. Antoine Court passa bien vite pour un enfant animé de l'Esprit de Dieu. Mais, plus tard, il se rendit compte de l'extrême danger de ces manifestations. A 19 ans, le voilà présidant, comme modérateur, le premier synode du désert. Il y fait voter des résolutions concernant l'ordre ecclésiastique ; àix-neuf articles d'après lesquels, entre autres : seuls les prédicateurs, autorisés par les consistoires, pourront désormais prêcher : cela sera interdit aux

^) On avait promis six mille livres à qui livrerait Paul Rabaut, et cette récompense venait d'être élevée à vingt mille livres.

femmes, aux enfants, ainsi qu'aux hommes ayant démérité.

Pendant quatorze ans, sauf deux années d'études à Genève, il évangélise le I^anguedoc au péril de sa vie.

Puis, pour trente et un ans, le voilà à Lausanne, d'où il défend ses chères Eglises de France, plaide leur cause, conseille les prédicateurs, prépare les synodes, aplanit les différends qui risquent de tout gâter, réconforte les volontés chancelantes, et surtout soutient et développe le Séminaire.

Le séminaire de Lausanne, « cette étrange école de la mort », comme l'appelait Michelet, qui, « défendant l'exaltation dans un modeste prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait l'échafaud ! » Là, en effet, pendant soixante-dix ans, de 1728 à 1798, étudièrent près de trois cents pasteurs, tous Français, tous n'ayant qu'ion but et qu'un idéal, retourner en France pour y servir, au péril de leur vie, l'Eglise sous ja croix.

Les hommes de Dieu, les Roger, les Corteiz, les Rabaut, combien ne leur doit-on pas de reconnaissance dans les Eglises protestantes de France et de langue française ! Les hommes de Dieu ! Oui, certes I Et Dieu lui-même ? La voix de l'orateur martelle les syllabes comme sur l'enclume : En présence de la Restauration du protestantisme en France, on est contraint de dire avec les magiciens d'Egypte : « C'est ici le doigt de Dieu !»

Car ces hommes héroïques eurent leurs faiblesses.

Les uns, comme Vesson, se laissèrent entraîner dans l'illuminisme.

D'autres furent violents comme Coste ou têtus comme Boyer.

L'esprit de mésintelligence ne les épargna pas toujours.

Ils eurent leurs moments de découragement insurmontable.

Eux-mêmes étaient convaincus que Dieu seul avait agi par leur moyen.

C'est Pierre Corteiz^) qui écrit au début de sa « Relation historique » : « Pour la gloire de son grand nom et pour le bonheur de ses élus, Dieu a conservé dans le cœur d'un nombre de fidelles, comme un feu caché sous les cendres; et lorsque le temps précis a été accompli, Dieu a fait naître des moyens pour rallumer ce feu caché ».

C'est Antoine Court^) qui veut écrire « une histoire destinée à transmettre à la postérité les miracles qu'une Providence, aussi magnifique dans ses voies qu'impénétrable dans ses vues, avait opérés en faveur d'une Eglise dont un puissant Roi avait résolu la perte et qu'il s'était félicité d'avoir éteinte ».

Et la merveilleuse réponse de Nivet^), petit prédicant obscur et sans études, à Chebroux, subdélégué de l'intendant du Poitou.

Nivet était prisonnier.

— Que fera le petit troupeau, lui dit Chebroux, maintenant que nous tenons son pasteur ?

— Ne vous mettez pas en peine du petit troupeau. Monsieur ; il a un Pasteur qui est à couvert de toutes vos recherches et qui ne l'abandonnera pas 1

Dira-t-on encore, s'écriait le conférencier, que le siècle où se sont vues ces choses et où ont vécu ces hommes, fut un siècle irréligieux ? Ceux qui le disent, ce sont ceux qui les ignorent.

Pour nous, nous ne les ignorons pas et nous voulons les connaître de plus en plus, pour réveiller en nous cette vivante confiance au Dieu vivant qui fut la force de nos pères...

L'auditoire s'écoulait lentement.

— Tu loges chez moi, fis-je à Jacques.

^) Hugues, op. cit., t. I, p. 438.

^) Hugues, op. cit., t. I, p. 355.

') Hugues, op. cit., t. I, p. 69.

— Volontiers... Un instant; je serre la main de mon excellent maître et je suis à toi...

Au sortir du temple, nous fîmes quelques pas hors de ville pour prendre l'air. -^ .-^ Il a joliment bien parlé, m'écriai-je.

— N'est-ce pas ? Et moi, pour dire tout simplement le fond de ma pensée, je suis vraiment heureux que tu l'aies entendu, étant donné l'attrait qu'exerce sur toi le catholicisme.

— Oh ! Oh ! je' ne sais trop que te dire. Supposons que l'Eglise catholique soit infaillible. C'est une simple supposition.

— J'entends bien.

— En quoi cette conférence magistrale, j'en demeure d'accord, pourra-t-elle m'empêcher de suivre la voix de ma conscience, et d'aller du côté où je discerne la vérité ?

— Comprends-moi, cher ami. Je n'ai nullement l'intention de dire que ce discours soit une réponse logique aux . prétentions de Rome. L'excellent M. A. n'en avait nulle idée. Il racontait, il faisait revivre le passé... Mais ce passé lui-même n'est-il pas une puissante réfutation par le fait des prétentions de Rome à l'infaillibilité ?

— Une réfutation par le fait ? Comment l'entendstu ?

— Te rappelles-tu, dans l'histoire de la philosophie, Zenon d'Elée qui niait le mouvement ?i).

— Ça ne m'est plus très clair, je l'avoue..

— Zenon démontrait par une dialectique impeccable et serrée, que le mouvement ne se peut concevoir, pas plus que l'étendue, la grandeur ou l'espace. Que fit son contradicteur ? Incapable de vaincre sur le ter-

1) Philosophe grec, né à Elée entre 495 et 490 avant Jésus- Christ, auditeur et disciple de Parménide, de l'école éléate dont Xenophane fut le fondateur. Voir Weber, Histoire de la philosophie européenne, 5°»« édit., p. 24-25.

rain logique, sûr néanmoins de la réalité du mouvement, sans mot dire, il marcha.

Voilà ce que j'appelle une réfutation par le fait.

— Ce n'est vraiment pas la plus mauvaise 1

— Eh ! bien, ne peut-on pas dire que, non pas la conférence de M. A., mais l'histoire du protestantisme au XVI 11^^ siècle, est une énergique et formidable réfutation par le fait, des prétentions romaines ?

Dans sa terrible Histoire des Variations, la logique impeccable de Bossuet avait acculé les hérétiques à une contradiction : le principe même de la Réforme ne permet pas à une Eglise réformée de se constituer et de vivre.

Et par sa déclaration du 8 mars 1715, Louis XIV constatait qu'il n'y avait plus de Réformés en France.

Que répond le protestantisme ? Il marche.

On prouve irréfutablement, comme le fait l'abbé Claudin, que le principe même du protestantisme lui rend impossible un acte de foi digne de ce nom.

Que répond le protestantisme ? Il marche par la foi.

On prouve irréfutablement, comme M. de S*-Lambert, que hors de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, il n'y a que confusion, faiblesse, contradictions, erreurs et que tout cela c'est le juste châtiment de Dieu sur les hommes qui, par orgueil, ont rompu avec la seule Véritable Eglise.

Que répond le protestantisme ? Il marche par la foi, et Dieu le bénit en Vaidant merveilleusement et comme par miracle.

C'est ce qui nous a été rappelé ce soir et je suis heureux que tu l'aies entendu, car il y a là matière à profondes réflexions.

— Il est vrai, dis-je, qu'au XVIII^^e siècle, en France, les Réformés firent preuve d'un enthousiasme et d'une endurance admirables. Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Et si pour trouver cet argument de fait, dont tu parles.

il faut remonter deux cents ans en arrière, n'est-ce pas, somme toute, assez misérable ?

Jacques s'arrêta soudain et d'un ton sec :

— Tu raisonnes de choses que tu ne connais pas... Oui, excuse-moi de te parler brusquement. Mais c'est ainsi. Tu es parti pour la France, croyant avoir fait le tour des questions religieuses, parce que jadis tu as été avec moi le catéchumène de Monsieur Arnold, et parce que tu as quelquefois discuté religion avec un ou deux étudiants en théologie. Là-bas, tu as rencontré uii homme remarquable, je veux le croire, qui t'a initié au catholicisme et te voilà émerveillé de l'infaillibilité romaine. Songe bien, mon cher ami, que tu es aussi ignorant du protestantisme que tu l'étais il y a six mois du catholicisme.

Allons donc ! si tu étais quelque peu au fait de l'histoire des Missions protestantes par exemple, de leurs héros, de leurs martyrs dans le siècle dernier, si tu t'étais mis au courant de la vie et de l'œuvre des Zinzendorfi), des Georges MuUer^, des Livingstone^), des Vinet*), des Georges Williams^), des William Booth, pour ne citer que les géants dont l'influence bénie se poursuit d'année en année et s'étend sur le monde entier, et si tu t'étais familiarisé avec des centaines et des centaines de vaillants qui, dans d'autres difficultés, en face d'autres impossibilités, comme Antoine Court, comme les héros du Désert, ont marché, comptant sur Dieu, merveilleusement soutenus par Lui, mon pauvre cher ami, tu ne dirais plus d'un ton de dédain : « Qu'en est-il aujourd'hui ?»

1) Félix Bovet, Le Comte Zinzendorf .

*) A. Pierson, Georges Muller, trad. par D. Lortsch, pasteur.

') W.-G. Blaikie, David Livingstone, sa vie et son œuvre. 2 volumes.

*)Eugène Rambert, Alexandre Vinet, Histoire de sa vie et de ses ouvrages.

*) Hodder Williams, trad. par Louis Sautter, ing. civil à Paris. La vie de sir Georges Williams.

Je reconnaissais à peine Jacques. Sa voix se faisait chaude et enveloppante. Evidemment, l'enthousiasme le soulevait.

— Oui, continua-t-il, de tout temps le protestantisme a été cette « chose faible du monde » dont parle l'apôtre : Dès qu'il lâche la main du Tout-Puissant, il n'est plus rien I

Mais dès que, de nouveau, en un lieu ou en un autre, il regarde vers le Père du ciel pour tout attendre de Lui, le voilà devenu « la chose folle du monde qui confond les sages » ; le voilà devenu « la chose vile du monde, et la plus méprisée, celle qui n'est point, niais que Dieu a choisie pour réduire à néant celles qui sont. »^)

Les protestants, fils prodigues de la sainte Eglise, mourant de misère spirituelle, privés du pain qui restaure l'âme et qui, pour retrouver Dieu, doivent revenir à leur mère, à son infaillibilité, à son Saint-Sacrement l Chose étrange en vérité ! Il faut bien, pour parler ainsi, n'avoir jamais vu Livingstone se nourrissant de sa Bible, pendant des années, seul blanc sur les rives des lacs de l'Afrique centrale 1

Il faut n'avoir jamais rien entendu des expériences merveilleuses de Georges MuUer dans ses orphelinats de Bristol, se mettant à genoux dê^iit Dieu et lui disant avec tranquillité, le doigt sur la Bible ouverte : «Tu t'es appelé le Père des orphelins. Ces enfants ne sont pas les miens, ce sont les tiens; je compte sur toi pour les nourrir », et recevant en réponse à sa foi jour après jour tout ce qu'il fallait aux deux mille abandonnés dont il prenait soin.

Que dis-je, il faut n'avoir jamais Ins^e sa vie une . page d'un discours de Vinet, d'un de ces discours gonflés jusqu'à en éclater de sève divine et chrétienne I

Heureusement les souffles vivifiants du Saint-Esprit

1) 1 Cor. 1, 27-29.

ont toujours passé et passent encore dans le protestantisme chaque fois qu'il leur ouvre les portes. Que Dieu en soit mille fois béni I Il y eut un moment de silence.

— On pourrait rentrer, dis-je.

— Volontiers, répondit Jacques.

Une fine neige commençait à tomber. Déjà nos chapeaux et nos manteaux blanchissaient à vue d'œil. Nous pressâmes le pas.

Soudain Jacques, qui marchait le premier, s'arrêta, me barrant la route. La rue était entièrement déserte. La neige continuait à tomber silencieusement ; à peine entendait-on le bruit d'un gramophone nasillant un pas redoublé au fond de quelque bar lointain.

— Il y a longtemps que je voudrais te poser une question, dit Jacques. Me permets-tu ?

— Allons donc ? Cela va de soi.

— Pourquoi fréquentes-tu si peu les cultes et les études bibliques où tu pourrais éclairer ta piété ? Pourquoi, par exemple, as-tu rompu avec les Unions chrétiennes dont tu faisais partie autrefois ?

— Que veux-tu ? dis-je ; je respecte et partage la foi chrétienne ; mais ces assemblées ne me disent rien... C'est plus fort que moi !

— Il faut aller au fond des choses, reprit Jacques en posant affectueusement ses deux mains sur mes épaules... Mon pauvre ami, ce n'est pas seulement le protestantisme que tu ignores et que tu as un urgent besoin d'apprendre à connaître. C'est quelque chose d'infiniment plus important encore : c'est la vie personnelle avec Christ. Il faut te convertir I

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