CHAPITRE VII
Les persécutions
Comment Rome cherche à se disculper : — 1° On a exagéré. — 2° Rome n'a fait que se défendre et défendre les âmes. — 3° C'est l'Etat qui châtiait les protestants insoumis! — 4° Il n'est pas juste d'imputer à l'Eglise les cruautés de quelques hommes. — Ces explications ne résistent pas à l'examen : — Rome n'a jamais désavoué les persécuteur^ et ne peut pas le faire. — En réalité, la persécution est bien l'épanouissement obligé du dogme de l'infaillibilité. — Exemple du mariage. — Un dilemme.
Nous étions dans ma chambre d'étude; j'avais mis quelques briquettes au poêle de catelles et deux tasses sur la table. L'eau commençait à chanter sur la lampe à alcool. Jacques, enfoncé dans un fauteuil, les pouces aux entournures de son gilet, suivait mes préparatifs d'un regard absent.
— J'ai peine à comprendre, ami, s'écria-t-il soudain, l'attrait qu'exerce sur toi le catholicisme, cette puissance de persécution !
Soulevant le couvercle de ma casserole, je m'aperçus que l'eau bouillait en larges ondes. Je mis donc l'éteignoir sur la lampe et entrepris de verser l'eau dans la théière.
Jacques reprit :
— Ce soir, à la conférence, le professeur A. nous a montré le protestantisriie français au XVIII™® siècle, sortant de son tombeau comme par miracle et au prix de quels efforts 1 II y aurait une autre conférence à faire pour montrer le catholicisme romain multipliant à la
même époque ses violences et ses ruses pour écraser celui que Dieu ressuscitait...
— Tiens, dis-je, prends du sucre.
D'un geste machinal Jacques obéit.
— As-tu parlé à ton avocat français des persécutions subies par les huguenots ? . ■ "
— Oui.
— Et que t'a-t-il répondu ?
— La question eut l'air au premier abord de l'ennuyer fortement.
— Tiens, tiens I Et sa réponse ?
— J'avoue que sur ce point-là ses explications ne me satisfirent guère... et il me les donna de l'air dont on trouve une échappatoire.
La figure de mon ami s'éclairait de plus en plus.
— Cela ne me surprend pas. Mais, dis-moi donc, quelles explications tentait-il ?
— Si je me souviens bien... attends... Il m'affirmait... ...Le plus simple c'est que je consulte mon journal :
J'ai pris note de notre conversation le soir même... Il avait étudié la question et ses arguments étaient sans doute les meilleurs des théologiens catholiques modernes... Nous y voici... ce sont ses propres paroles: « On a tellement exagéré ces choses-là !...^) Oui, Monsieur, le préjugé ennemi de l'Eglise b. — surtout en Espagne — poussé les choses au pire... Il faudrait avoir le temps de reprendre toute cette question à fond »...
— On a exagéré 1 Allons donc I Pauvres huguenots, on leur faisait une caresse, et ils ont cru qu'on les allait pendre 1... Mais excuse-moi, je t'ai interrompu.
— « Du reste on ne doit pas méconnaître que les protestants étaient les agresseurs », me disait encore S*-Lambert. N'attaquaient-ils pas l'ancienne foi ?
^) Première partie du présent ouvrage, p, 48-50. Cf. von Ruville, Retour à la sainte Eglise, p. 192-196 ; abbé Snell, Lettres à un protestant, p. 172-180
Que les catholiques aient défendu cette dernière, de nianière parfois violente, peut-on leur en faire un crime ? De plus, à cette époque, l'Eglise et l'Etat étaient étroitement unis. Toucher aux droits de l'Eglise, c'était attaquer l'Etat et s'exposer aux rigoureux châtiments de la procédure d'alors. Et même en se plaçant au point de vue purement religieux, les promoteurs de la soi-disant Réforme perdaient les âmes, ce qui est, n'en déplaise à quiconque, le plus grave des crimes.. Oui, en laissant supplicier quelques corps, l'Eglise protégeait les âmes »^).
Plus loin... « Evidemment, l'Eglise romaine est intolérante, car elle sait qu'en vertu de l'assistance divine, elle enseigne la révélation intégrale et du même coup elle conclut à la fausseté totale ou partielle des autres Eglises. Mais elle n'a jamais souhaité qu'une chose, c'est qu'on la laissât agir librement sur les intelligences et les volontés. Elle n'a eu recours au bras séculier que par voie de défense contre les persécuteurs ».
Plus loin encore : « S'il y a quelque chose de sûr (et ici je me souviens fort bien que mon contradicteur avait retrouvé toute son aisance tranquille), c'est que le dogme de l'infaillibilité, pris dans son essence, est indépendant des applications outrées qu'il reçut en Espagne ou ailleurs. Ces applications n'en furent ni l'épanouissement, ni la traduction, ni le commentaire obligé. Je vous le demande donc; que veut-on dire ? Et pourquoi parle-t-on de la cruauté de l'Eglise, au lieu de parler de la cruauté de certains hommes d'Eglise et d'Etat ? w^).
— Voilà qui est remarquable, dit Jacques', qui prenait des notes dans son calepin. Il y eut donc des cruautés ? Et ensuite ?
*) Cf. von Ruville, op. cit., p. 195.
*) Abbé Snell, op. cit., p. 179-180.
— Ce fut tout... encore une petite anecdote, mais plus d'autre argument.
— Résumons donc.
Et Jacques comptait sur ses doigts :
1° on a exagéré ; 2» Rome n'a fait que se défendre et défendre les âmes contre l'hérésie qui les perd; 3° les protestants attiraient sur eux par leur attitude les châtiments de l'Etat ; 4° il n'est pas juste d'imputer à tous les cruautés de quelques-uns.
— Encore une fois, dis-je, la défense, sur ce point-là, ne m'a pas paru très forte. Mais je n'étais pas assez documenté pour continuer la discussion.,. Il ne s'agissait du reste que d'une parenthèse, et S*-Lambert était justement occupé à me démontrer que la doctrine de l'infaillibilité ne porte nulle atteinte à aucune liberté, à la liberté de conscience non plus...
— On a exagéré !... on a exagéré I... bougonnait Jacques en remuant avec indignation son thé. Je voudrais bien savoir ce qu'on a exagéré... si ce n'est la prudence à parler de ces choses î
Reprenons seulement ce XVIII™? siècle dont on vient de nous entretenir.
Je n'insiste pas sur les amendes^), ni sur les répugnantes scènes de violence qui eurent lieu au chevet des mourants^), auprès de vieillards, de femmes, d'enfants sans défense; tout cela n'est que récréation suave en comparaison de la vraie persécution...
Dans ce temps-là, un homme était-il pris en flagrant délit, assistant à une assemblée huguenote, c'était les galères à perpétuité, nous disait-on ce soir. Les galères à perpétuité ! Quatre mots vite prononcés ! Mais pour les malheureux forçats, c'était plus pénible et plus long.
1) Voir Hugues, Histoire de la Restauration du Protestantisme en France, t. II, p. 239, note 2.
') Hugues, op. cit., t. II, p. 105.
— Je me suis déjà demandé, fis- je, en quoi consistait proprement la vie des galères...
— En quoi elle consistait ? Rien de bien gentil, je t'assure. J'ai chez moi deux livres d'inégale grandeur, mais d'un très haut intérêt, que je- te passerai quelque jour, si tu le veux. Ce sont : Les mémoires d'un protestant condamné aux galères de France pour cause de religion^) et la Relation des tourments qu'on fait souffrir aux protestants qui sont sur les galères de France^). Je te promets, mon cher, qu'après avoir lu ces livres, dont le premier compte plus de cinq cents pages, on est édifié sur bien des choses...
— n faudrait être sûr que ce qui y est raconté est exact et n'a pas été tout au moins grossi par le ressentiment...
" — Détrompe-toi, mon cher. Dans sa grande histoire de France, Michelet (qui n'était pas un protestant) les cite tous deux. En particulier il appelle les Mémoires : « un livre de premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur, écrit comme entre terre et ciel »®).
Jean Marteilhe, c'est le nom de l'auteur, natif de Bergerac, en Périgord, avait seize ans lorsque, en l'année 1700, son père fut emprisonné pour cause de religion, ses deux frères et sa sœur mis dans des couvents et sa mère abandonnée à vingt-deux dragons qui demeuraient chez elle. Lui-même, avec un compagnon, Legras, gagna la frontière hollandaise, après un voyage à pied de deux cents lieues. Le jeune homme allait se trouver en sûreté quand on l'arrêta et le condamna aux
^) Jean Marteilhe de Bergerac, Mémoires d'un protestant. A Rotterdam, chez J.-D. Beman et fils, l"?!?. — Réédition de 1865. Paris, agence des Ecoles du dimanche, 16, rue de l'Abbaye.
*) Jean Bion, Relation des tourments. — Réimpression, avec préface de O. Douen. Paris, Grassart, rue de la Paix, 2 ; 1881.
•) Michelet,- Louis XIV et la Révolution, p. 324.
galères où. il demeura treize ans. Au bout de ce temps il eut le bonheur d'être gracié, avec cent trente-cinq de ses camarades réformés, par l'intervention de la reine d'Augleterre. Louis XIV, dont l'étoile politique avait singulièrement pâli à cette époque, n'osa pas refuser cette demande à l'illustre protectrice de ses sujets hérétiques.
— Ces pauvres hères de protestants étaient-ils traités comme les autres galériens ?
— En un sens, leur sort était meilleur, c'est vrai. Jetés par un inique jugement, au milieu de la plus infâme tourbe d'assassins et de faussaires, ils s'en distinguaient bien vite par toute leur attitude et s'imposaient à la confiance des officiers, ainsi qu'au respect de leurs compagnons.
On ne peut lire l'histoire de Jean Marteilhe, et celle des réformés dont il parle, sans songer à cette parole de la, Bible : « L'Eternel fut avec Joseplî dans la prison, Wjl lui fit trouver grâce aux yeux du commandant w^).
Aussi bien ce jeune homme ne manque pas une occasion de relever la bienveillance dont on use envers lui ; ici c'est un grand vicaire, là c'est un capitaine de galère qui lui témoignent de l'intérêt ; ailleurs encore ce sont des Turcs, ses compagnons de captivité, qui lui rendent charitablement des services au péril de leur tête. Ce sont aussi des coreligionnaires qui ne manquent pas de le soutenir secrètement de leurs deniers, ou qui parfois réussissent à s'entremettre pour faire adoucir son sort. Pendant un voyage à pied, à travers toute la France de Dunkerque à Marseille, dans la célèbre prison de la Tournelle, à Paris, les réformés, grâce à l'intervention zélée d'un Parisien, « obtiennent une très heureuse situation ». Le cœur se fend en lisant que cette très heureuse situation consistait à être enchaîné, par le pied.
1) Genèse 39, 21.
au plancher, non loin d'un grillage. Très heureuse situation pourtant, en comparaison de celle qu'ils avaient partagée trois jours et trois nuits avec leurs camarades, étant fixés par le cou, au moyen d'un collier de fer, à une poutre de deux pieds et demi de haut, ce qui ne leur permettait ni de se coucher, ni de s'asseoir tout à fait !
Voilà quelques avantages du galérien protestant. Mais la plupart du temps sa situation était aussi affreuse que celle du reste de la chiourme. Par exemple un certain soir les galériens, tout en nage d'avoir porté leurs énormes chaînes, arrivèrent à Charenton. Après un instant de repos, on les fit se mettre nus dans une cour en plein vent. Toute la chaîne dût faire quelques pas en avant pendant qu'on visitait à fond les hardes de chacun. C'était le 17 décembre, à neuf heures du soir. Il gelait, la bise soufflait et l'opération dura deux heures. Quand les malheureux durent rétrograder vers leurs habits, beaucoup ne le pouvaient plus". Dix-huit moururent des suites de ce barbare traitement.
Mais pourquoi insister sur ces choses et sur tous les coups de bâton, de corde et de nerf de bœuf ? C'est trop triste et en voilà assez.
Pourtant il faut ajouter que sur certains points le galérien réformé était plus malheureux encore que les condamnés de droit commun. Dans sa Relation des tourments... Jean Bion décrit...
■ — Qui était ce Jean Bion ? Aussi un huguenot ? ' — Bien mieux que cela I C'était un prêtre, aumônier de galère, qui fut à ce point bouleversé par les horreurs dont il fut le témoin, et par l'héroïque courage des galériens réformés, qu'il n'y tint plus, se sauva et se fit protestant !
— Voilà qui n'est pas banal I
— -Jean Bion, disais-je, décrit les quelques douceurs dont pouvaient jouir les forçats, quand la galère était
à l'ancre : ils pouvaient exercer un petit négoce sur le quai, voir leurs parents, recevoir des nouvelles ou de l'argent : excepté les protestants à qui tout commerce et tout secours sont défendus.
Le forçat Sabatier, pour avoir reçu de l'argent et l'avoir distribué en secret à ses camarades réformés, fut cruellement battu trois jours de suite et jeté dans un fond de fosse au château d'If, forteresse en mer à trois milles de Marseille^).
De plus, pour le galérien réformé, nul espoir de libération : A Lille, M. de Lambertie, grand prévôt de Flandre, manifesta une réelle amitié au jeune Marteilhe, mais il ne put davantage : « Pour tout autre crime, lui disait-il, j'aurais assez de pouvoir et d'amis en cour pour obtenir votre grâce. Mais personne n'ose s'employer pour qui que ce soit de la religion réformée ».
Ayant reçu trois horribles blessures par la mitraille au cours d'un combat naval avec les Anglais, le même Marteilhe guérit à l'hôpital comme par miracle et s'en revint avec sa chaîne à son banc de rameur.
— D'où vient, dit le commandant, qu'il n'a pas été délivré comme les autres ?
— C'est, dit le Comité^), qu'il est huguenot.
Et l'auteur des Mémoires ajoute tristement : Vous noterez que c'est la loi de délivrer ceux qui sont blessés dans un combat, pour quel crime qu'ils aient été mis aux galères, excepté les réformée).
Mais ce qui plus que tout cela rendait la situation des protestants à bord des galères, tragique au delà de toute expression, c'était la tentation souvent renouvelée, et par moment singulièrement aiguë, de renier leur foi.
Un jour, c'est un ami de sa famille qui- veut lui faire signer une promesse de vivre et de mourir en bon
1) Relation, p. 6 et 40-42.
2) Bas officier des galères.
») Mémoires, p. 210.
catholique romain. Vous pourrez rester protestant dans le cœur, continue l'oflRcieux personnage ; vous n'aurez aucune cérémonie à faire ; tout restera parfaitement secret ; et je ml fais fort, avec cette promesse, d'obtenir votre grâce. « Croyez-vous que Dieu est sourd et aveugle, répondit franchement le jeune homme, et que la promesse que vous me proposez, cachée aux yeux des hommes, ne l'offenserait pas souverainement ?... »
Du reste il n'aurait eu qu'à faire en tout temps semblable promesse à l'aumônier de la galère, pour obtenir de celui-ci sa libération avant quinze jours...
Jean MarteUhe ne reçut jamais la bastonnade. Pour son bonheur, quand il arriva à Marseille, depuis Dunkerque, oh avait cessé de la donner « pour refus de lever le bonnet »1 II faut savoir, en effet, qu'en 1699 et jusqu'en août 1701 et de nouveau en 1703, à Marseille, on fit subir ce supplice atroce aux réformés qui refusaient d'ôter leur bonnet pendant qu'on disait la messe sur la galère. C'est à la sollicitation des ambassadeurs de tous les princes protestants d'Europe, que Louis XIV mit fin à cette iniquité renforcée. Car enfin n'était-il pas inouï que des gens condamnés aux galères pour ne pas vouloir pratiquer - la religion romaine, y fussent encore l'objet de châtiments supplémentaires pour la même raison ? Aussi, à partir de cette époque, on toléra sur les galères que les réformés restassent couchés, le bonnet sur la tête, pendant la messe.
— Il eût été pourtant plus simple d'enlever son bonnet ; à qui cela eut-il fait du mal ?
— Ah ! mon bon ami I il y avait alors assez de religionnaires sur la terre de France, qui, par crainte de désagréments, non seulement levaient le bonnet, mais fréquentaient les Eglises catholiques et se soumettaient à toutes les exigences des prêtres 1 Ces timides, quand passait la chaîne des galériens, contemplaient, le cœur bourrelé de remords, leurs frères fidèles. Et quoique ces derniers
fussent malpropres, en haillons, souvent dévorés de vermine, ils s'approchaient d'eux, leur donnaient de l'argent, les comblaient de caresses, en versant des torrents de larmes et en déclarant qi^ils voudraient être à leur place. Caractères faibles, ils admiraient, ils enviaient ces martyrs, ces consciences.
J'ai parlé des galères, mais qu'est-ce que cela ! Il faudrait parler aussi de la Tour de Constance, des cachots, des couvents, de l'hôpital où tant de nobles femmes et jeunes filles pleurèrent, vieillirent et moururent...
Michelet, que j'ai déjà cité... Mais n'as-tu pas Michelet dans ta bibliothèque ? Il me semble l'avoir vu.
— Quel ouvrage ?
— L'Histoire de France.
— Oui ; je l'ai achetée il y a quelque temps â un antiquaire...
— Passe-moi donc le XIII^i® voluriie : Louis XIV et la Révocation de VEdit de Nantes.
Jacques feuilleta quelques instants.
— Ecoute ceci :
...«La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses, et on les jetait dans ces lieux de correction, dont l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse société. Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre, allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans VHôpital général, ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à sept mille âmes. Condamnation barbare et d'horrible sous-entendu. Avec le désordre du temps, que devenait une femnie dans cette profonde mer des maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants ? Je frémis quand
j'entends de la bouche de Louis XIV : « Je lui donne trois mois; puis elle ira à VHôpitah) (correspondance administrative^). Cela veut dire : « Jetée aux bêtes ». Mais sut-il bien la portée de ce mot ? Heureusement, quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait : la mort.
Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse, l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle cette femme, cette mère ? Elle avait deux pensées, l'une qui la relevait, c'était Dieu ; l'autre qui la navrait, ses enfants ; sa fille surtout, sa fille, seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte, cheminant par les précipices, hélas ! sans que sa mère put lui donner la main »2).
Et les ministres I Pour eux, à partir de 1715, pas question de prison ni de galères. S'ils étaient pris, c'était le gihet.
Pendu La Porte. Pendu Henri Guérin. Pendu Pierre Plans. Pendu Claude Brousson (1696, 1697 et 1698). Pendu Etienne Arnaud (1718). Pendu J. Vesson (1723). Pendu le vieux Hue Mazel (1723). Pendu Alexandre Roussel (1728). Pendu Pierre Durand (1732). Pendu Pierre Dortial (1742). C'est Pierre Dortial qui, entendant la sentence de mort, s'écria : « Quel honneur pour moi, ô mon Dieu I d'avoir été choisi pour souffrir la mort à cause de la profession de la vérité ». Pendu Ranc. Pendu l'héroïque Jacques Roger. Pendu le jeune Majal, dit Desubas (1746). Pendu François Béiiézet (1752). Pendu Teissier, dit Lafage (1754). Pendu Paul Rochette (17613)).
^) J. Michelet fût pendant vingt ans chef de la section historique aux archives nationales.
*) J. Michelet, Histoire de France, t. XIII, p. 336-337.
*) Voir des détails sur ces martyrs : Hugues, op. cit., t. I, p. 2, 44, 208, 209, 312 : t. II, p. 97, 103, 229, 317, 360, 413, et Gindraux, Histoire du Christianisme, p. 448.
Et tout cela ne concerne que le XVIII™® siècle.
Le martyrologe de Jean Çrespin, édition de 1619, qui ne contient par conséquent que des martyrs du XVI^e siècle, mentionne nommément 27â0 martyrs français et étrangers, pour la plupart pendus et brûlés, quelques-uns décapités, noyés, brûlés ou enterrés vifs... Il donne le lieu, les dates et de multiples détails sur leur fidélité devant les supplices. J'en ai chez moi un bref résumé, en deux volumes, plus de neuf cents pages qui t'édifieront sur le sujet.
— Grand merci !...
— Tu trouveras là l'histoire d'une soixantaine de ces malheureux, qu'il faut plutôt appeler des bienheureux, puisqu'ils ont reçu la palme, vers le Seigneur... Ah I mon cher ami, tu es enthousiasmé du catholicisme... J'en demeure d'accord, à une condition toutefois, c'est que tu te renseignes à fond sur toutes ces choses et qu'après cela tu y réfléchisses mûrement...
Jacques saisit sa tasse et la vida d'un trait.
— Encore du thé ?
— Volontiers...
On a exagéré, on a exagéré... Et les foules qui périrent anonymes I Et le massacre de la S*-Barthélemy I Et les autodafés en Espagne. C'est là qu'on doit avoir si fort exagéré... pourtant il a bien dû s'y passer quelque chose. Autrement la rumeur eût-elle été si forte ?
Et la Pologne, et l'Italie, et l'Autriche, et les Pays- Bas, et le règne de Marie la Sanguinaire en Angleterre 1 « On a exagéré ». C'est facile à dire !
— Dans les guerres, c'est par millions que sont tombés les hommes de bien...
— Guerre ou persécution, c'est tout autre chose 1 A la guerre chacun, tour à tour, attaque et se défend.
Dans la persécution, au contraire, chaque victime représente un homme sans défense, une arrestation, des mois de prison, un procès, une exécution dans les
fonnes, c'est-à-dire en définitive un meurtre judiciaire comparable à celui du Christ.
— Tu as raison, fis-je. C'est évidemment un grave défaut à la cuirasse de l'Eglise romaine.
— Plus que cela, mon cher ; plus que cela... Il y a dans ces choses un amoncellement de crimes si odieux..
— Tu sais, interrompis-je en souriant, il faut pardonner quand on est chrétien; la rancune n'est pas permise...
— C'est vrai, dit Jacques, changeant de ton ; on ne doit pas garder rancune ; Christ n'a pas gardé rancune; il a dit: Père, pardonne-leur... Eux non plus, les martyrs de la Réforme, nobles imitateurs des premiers chrétiens, n'ont pas gardé rancune... Mais ils savaient pourquoi ils ne retournaient pas au giron de l'Eglise aveugle... Nous aussi, leurs descendants, nous devons le savoir...
Deux coups frappèrent au clocher voisin, dans le silence de la nuit.
— Il est tard, fis-je...
— Oui, dit Jacques, allons dormir. Me permets-tu de prier ?
Et il fit une prière, conime je n'en ai jamais entendu je crois, demandant à Dieu de nous donner pour son service le courage et l'énergie des temps héroïques...
Y., le 20 janvier 1914.
Jacques m'a écrit une longue lettre où l'on voit combien il a pris à cœur mes préoccupations. Excellent garçon 1 La voici :
Cher ami.
Notre conversation de mercredi — ou plutôt de jeudi dernier — s'est terminée trop brusquement. Permetsmoi de reprendre le sujet qui en vaut la peine. « On a exagéré », disent les catholiques, en parlant des persécu-
tions. Nous avons vu ensemble ce qu'il faut penser de ces prétendues exagérations. Du reste, n'y aurait-il jamais eu qu'un — un seul — réformé torturé et mis à mort pour sa foi, il faudrait déjà reconnaître que ce fut un crime devant Dieu et s'en repentir.
Les défenseurs de Rome le sentent bien. Aussi ontils recours à un autre argument.
« Les protestants étaient les agresseurs, s'écrientils. Ils attaquaient l'ancienne foi. Que les catholiques aient défendu cette dernière, de manière parfois violente, peut-on leur en vouloir ? Du reste, les promoteurs de la Réforme perdaient les âmes. N'est-ce pas le plus grave des crimes ? En laissant supplicier quelques corps, l'Eglise protégeait les âmes. »
Admettons que l'Eglise s'est crue attaquée. Comme elle s'est trompée en usant des moyens violents pour se défendre I Comme elle est allée à contre-sens de ses intentions les plus sincères I
Il n'est pas difficile de montrer que, par la persécution,
1° l'Eglise a perdu toute confiance de la part des Réformés sérieux;
2° l'Eglise a perdu le respect d'une foule de bons catholiques et les a poussés dans l'hérésie;
30 l'Eglise a perdu l'estime d'une quantité d'honnêtes gens et en a fait des irréligieux ;
enfin, 4° l'Eglise a perdu, dans une large mesure, la bénédiction de Dieu.
Par la persécution, l'Eglise a perdu toute confiance de la part des Réformés sérieux.
Quand les catholiques s'étonnent « de cette multitude de gens dispersés dans tout le royaume^), qui se croient injustement persécutés, à qui on né ceisse d'inspirer des sentiments de haine et de fureur contre
1) Les protestants.
l'Eglise catholique et ceux qui la gouvernent »*)^ ils ne semblent pas se douter à quel point l'Eglise ellemême s'appliquait à leur inspirer ces sentiments. Et pourtant, l'abbé de S*-Maximin, dans son mémoire, déclare fort justement que pour ramener les Réformés dans le sein de l'Eglise, « la violence n'y est nullement propre »2). Rien de plus vrai. Quand, dans la prison de Tournai, le grand vicaire Régnier^), homme d'une charité si sincère et si délicate, venait voir Jean Marteilhe pour l'engager en toute affection à rentrer dans le giron de l'Eglise, comment ne sentait-il pas qu'un mur infranchissable se . dressait entre l'Eglise et ce jeune garçon, dont elle avait brisé la vie de famille et brisé la carrière ? Peut-on amener affectueusement à partager sa foi, celui qu'on a commencé par enfermer entre les quatre murs d'un cachot infect, en attendant de l'envoyer aux galères à perpétuité ? Le même Marteilhe dira plus tard, à un Père qui voulait le convertir, aux galères de Marseille : « Je vous avoue que rien ne me fortifie davantage dans les principes de la religion réformée que de me voir persécuté à cause d'elle »*).
Quand les protestants faibles, qui avaient consenti à fréquenter la messe, voyaient le pasteur du désert osciller au bout de sa corde, misérablement pendu au gibet d'infamie, leur conscience leur criait invinciblement au plus profond d'eux-mêmes : « C'est la relilgion de cet homme-là qui est la vraie ».
Parlant d'Antoine Court enfant, son biographe Edmond Hugues s'écrie : « Il abhorrait la messe^).
^) Voir le très remarquable mémoire au sujet des religionnaires du . Bas-Languedoc et des Cévennes, présenté à la cour par l'abbé de S*-Maximin, docteur de Sorbonne, prévôt etgrand vicaire d'Alais (1737), cité en entier : Hugues, op. cit., t. II, p. 423-439.
*) Ibid., p. 434,
^) J, Marteilhe, Mémoires d'un protestant, p. 74 et suiv.
*) Mémoires, p. 358.
^) Hugues, op. cit., t. 1, p. 4-6,
Non qu'il eût pénétré ce mystère d'invention humaine, mais pour lui c'était le symbole même du catholicisme, de la religion redoutée, qu'on entrevoyait à travers un nuage de sang... »
Michelet rapporte des faits analogues. « L'enfant qui avait un père et une mère de religion différente, écrit-iP), s'attachait invariablement à la religion persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son père protestant. Une autre, de neuf ans, reste fidèle à sa mère protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. L'enfant, constitué juge dans les familles par l'autorité insensée, jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre. »
Et toi-même, cher ami, dont l'esprit de justice m'est bien connu, je sais que tu es d'accord avec moi. Tu as eu raison de me dire l'autre jour: «Un chrétien doit pardonner ». Pardonner, oui. Mais devenir disciple de ceux qui persécutèrent nos ancêtres, c'est autre chose !
« En laissant supplicier quelques corps, l'Eglise protégeait les âmes ». Nous avons commencé de voir la fausseté de son calcul. Nous l'allpns admirer encore mieux en constatant que par la persécution, non seulement l'Eglise a perdu la confiance des Réformés sérieux, mais encore qu'elle a perdu le respect d'une foule de catholiques et les a poussés dans ce qu'elle appelle l'hérésie.
Répondant à l'évêque d'Agen, Antoine Court écrivait : « Les persécutions font des martyrs, non des conversions. L'expérience vous l'a récemment prouvé. Depuis trois quarts de siècle, vous emprisonnez, vous pendez, vous violez tous les droits de la nature et de
1) Louis XIV et la Révocation, p. 338.
l'humanité ; qu'avez-vous obtenu ? Rien. Où ils étaient cent-, ils sont mille «i).
Lors de la terrible persécution de 1745, dès que les soldats rentraient dans leurs cantonnements, les assemblées se multipliaient. Courage poussé jusqu'à la folie, et qui devint contagieux. A la vue de ces héros, des catholiques se convertirent, embrassèrent le protestantisme. Cela fit tant de bruit, qu'il parut un arrêté du Conseil... 2)
Un des cas les plus, typiques fut bien celui dont je t'ai déjà parlé : « Jean Bion, cy-devant prêtre et curé d'Ursy, ancien aumônier de la galère la Superbe ». Appelé par les devoirs de son ministère à visiter à la « chambre de proue » quelques huguenots à bout de force et peut-être mourants qui viennent d'être jetés là après avoir reçu la bastonnade, pour ne s'être pas découverts pendant la messe, il est si ému de l'état de ces pauvres corps, qu'il verse des larmes. Les martyrs s'en aperçoivent et le remercient pour la douceur qu'il leur a toujours montrée. « J'allais, dit-H, à dessein de les consoler; mais j'avais plus besoin de consolation qu'eux-mêmes; car Dieu qui était leur appuy, les armait d'une constance et d'une patience vraiment chrétiennes. On ne les entendit jamais, parmi les cris qu'on ne peut refuser à la nature, proférer un mot d'impatience et d'injure. Dieu, l'Eternel, était leur réconfort et celuy seul qu'ils appelaient à leur secours. J'avais occasion de les visiter tous les jours, et tous les jours à la veuë de leur patience dans la dernière des misères, mon cœur me reprochait mon endurcissement et mon opiniâtreté à demeurer dans une religion où depuis longtemps j'apercevais beaucoup d'erreurs, et surtout une cruauté qui est le
1) Hugues, op. cit., t. II, p. 270.
*) Hugues, op. cit., t. II, p, 276.
caractère opposé à l'Eglise de Jésus-Christ. Enfin leurs plages furent autant de bouches qui m'annonçaient la Religion réformée, et leur sang fut pour moi une semence de régénération »^).
N'est-ce pas TertuUien qui a dit : « Le sang des martyrs est la semence de l'Eglise ? » Le parallèle ne s'impose-t-il pas ? « En laissant supplicier quelques corps, l'Eglise protégeait les âmes... » En réalité, elle n'aurait mieux pu s'y prendre pour les jeter dans la Réforme.
Mais nous ne sommes pas au bout : Par la persécution l'Eglise a perdu l'estime d'une quantité d'honnêtes gens et en a fait des irréligieux.
Rien n'égale le crédit de l'Eglise romaine en France pendant le XVII^^e et au début du XVIIIme siècle : elle a pour elle la cour et l'opinion publique; elle est toute puissante. A la fin du siècle, il n'en va plus de même : Elle tombe dans un profond discrédit.
— La raison en est toute politique, dit l'un : La Révolution a passé par là.
— Voltaire, les encyclopédistes en sont la cause, opine un autre.
Si l'Eglise eût poursuivi fidèlement son œuvre religieuse, les moqueries de Voltaire et les attaques des révolutionnaires lui eussent-elles jamais enlevé l'affection du peuple ? Au contraire; elles l'eussent raffermie. C'est son attitude persécutrice qui, peu à peu, a déconsidéré l'Eglise en France. Voilà la vérité.
Longtemps l'opinion publique, dans son immense majorité, fut absolument indifférente aux souffrances des protestants. Ces gens austères n'étaient pas sympathiques. Et puis on se disait : après tout, pourquoi ne se soumettent-ils pas ? pourquoi veulent-ils être différents des autres gens ?
Mais il y avait des personnes que la persécution indignait.
1) Jean Bion, Relation, p. 52.
Par exemple, les Turcs qui ramaient comme esclaves sur les galères et qui témoignaient une bonté extraordinaire à leurs camarades protestants. C'étaient toujours des Turcs qui, au péril de leur vie, leur transmettaient les secours envoyés en grand secret par les coreligionnaires de France et de l'étranger. Ces Turcs, dit Jean Bion^), « quand on leur parle de Christianisme^), préféreraient plutôt être changés en chiens que d'embrasser une religion où ils voient exercer tant de cruautés ».
En 1751, S*-Priest, un intendant du Languedoc, non suspect de faiblesse, écrit au ministre : « Je ne dois pas vous laisser ignorer. Monsieur, que c'est avec une répugnance extrême qu'il m'arrive de condamner des particuliers pour fait de religion »3).
Ces nobles exceptions font prévoir un changement. Enfin, l'aube du 10 mars 1762 s'est levée à Toulouse I Que va-t-il se passer d'extraordinaire ? Oh, presque rien ! Un homme, un protestant va périr sur la roue : on l'accuse d'avoir tué son fils qui, disait-on, voulait se faire catholique. Le malheureux est faussement accusé et condamné à tort. Peu importe, il meurt; et la foule se disperse. Qu'est-ce que cela peut bien faire : un protestant de plus ou de moins ? On en a déjà tant brûlés, tant roués, tant pendus ! Du reste celui-ci fut au moins accusé d'un crime réel, tandis que les autres ?...
Mais l'heure a sonné au cadran de l'histoire. Voltaire le grand impie, le grand moqueur, mais enfin, en l'occurence, le grand défenseur du droit, saisit cette cause. De sa plume acérée tour à tour ironique et touchante, il la défend. Toute la France est bouleversée. Elle lit le Traité sur la tolérance. Par arrêt
^) Relation, p. 28.
*) Le catholicisme, naturellement.
») Hugues, op. cit., t. II, p. 368.
du conseil du 9 mars 17d5, Jean Calas est déclaré innocent et sa mémoire est réhabilitée.
Un protestant réhabilité !
On commence à ouvrir les yeux. Il y en a encore un million d'autres en France. Un million de braves gens hors la loi I
Mauvaise journée pour l'Eglise.
Combien qui lurent le Traité sur. la Tolérarice, qui ne devinrent certes pas Réformés, encore moins chrétiens, mais en qui sombra l'estime pour la grande Intolérante.
Et voici Jules Michelet, l'un des plus éloquents parmi les grands écrivains de France. Ce n'est, lui non plus, ni un protestant ni un croyant. En 1831, il est nommé chef de la section historique aux archives nationales... et pendant trente-six ans il écrira son Histoire de France. Les catholiques se plaignent de lui : Il n'est pas impartial. Après avoir rendu pleinement justice à l'Eglise du Moyen âge, il ne peut témoigner assez de sévérité à l'égard de celle des temps modernes. Pourquoi ? Inconséquence ? Non I Tout simplement Michelet, en contact avec les pièces authentiques des archives, a vu se dresser devant lui comme une abominable peinture la persécution endurée par les protestants français et il s'est détourné avec horreur...
L'anticléricalisme... Vilain mot; chose plus hideuse encore que je déteste pour ma part. Hélas ! il est incontestable que derrière la haine aveugle que beaucoup ont voué à l'Eglise, il y a le souvenir plus ou moins précis des persécutions endurées jadis par les Juifs, les protestants et les libres-penseurs.
Des chrétiens, immolant au nom du Christ d'autres chrétiens, des Juifs et même des incroyants, quel scandale 1 « En laissant supplicier quelques corps, l'Eglise
protégeait les âmes... » Cela, une protection des âmes ? Oh I amère ironie !
Mais ce n'est pas tout. Ce que j'ai dit n'est rien en comparaison du fait formidable qu'il me reste à signaler :
Par la persécution, l'Eglise a perdu la bénédiction de Dieu.
« Ainsi, a dit l'Eternel des Armées, s'écrie Zacharie : Qui vous touche, touche la prunelle de son œil »^),
Le protestantisme a ses tares et ses misères que je déplore. Mais parmi les protestants poursuivis et suppliciés, que d'enfants de Dieu, affectionnés à leur Père céleste et qui sont morts le nom du Christ à la bouche !
L'Eglise romaine a porté la main sur les enfants du Très Haut. C'est au Très Haut qu'elle a porté atteinte ; c'est la prunelle de son œil qu'elle a touché. C'est son châtiment qu'elle a encouru. Mais silence ! Dieu seul est juge. A nous de prier : « Pardonne Père, ils ne savaient /pas ce qu'ils faisaient ».
Supplicier les corps, pour sauver les âmes, n'est-ce pas le comble de la ferveur mystique ? diront certains. Affirmation saisissante de la supériorité éternelle de l'âme sur tout ce qui est chair et sang. N'est-ce pas là l'authentique religion du Christ, qui de l'immolation fait sortir le salut ?...
Erreur fatale ! Christ a livré son propre corps au supplice, pour le salut du rebelle qu'il aimait. L'Eglise romaine a fait le contraire. Assis au pied du crucifix, l'inquisiteur impitoyable jetait les corps des hérétiques au feu temporel et (ne devait-il pas le craindre ?) au feu éternel leurs âmes irnpénitentes. Erreur et horreur I
Mais au fond les catholiques modernes ne sont pas fiers du tout des persécutions exercées jadis par leurs
1) Zacharie II. 8.
ancêtres. Ils ne les défendent que faiblement et pas plus longtemps qu'il ne faut : bien vite ils cherchent à se réfugier sur un autre terrain encore.
« A cette époque, te disait M. de S*-Lambert, l'Eglise et l'Etat étaient étroitement unis. Toucher aux droits de l'Eglise, c'était attaquer l'Etat et s'exposer aux rigoureux châtiments de la procédure d'alors... » De tous temps l'Eglise a cherché à rejeter sur l'Etat la lourde responsabilité des persécutions : cela ne lui a jamais réussi.
Dans les Mémoires d'un protestant condamné aux galères de France (l'ouvrage dont je t'ai parlé déjà) se trouve une fort jolie histoire à ce sujet. Je ne résiste pas au plaisir de la transcrire en l'abrégeant^).
C'était à Marseille, sur la Grande Réale, l'une des galères du Roi. Le Père Garcin, supérieur des missionnaires de Marseille^), avec un autre Père, fit réunir tous les réformés de la galère (ils étaient plus de quarante) dans la chambre de poupe. « Là, dit Jean Marteilhe, il nous harangua fort pathétiquement, s'étendant sur la bonté du roi pour ses sujets, sur la douceur de l'Eglise romaine qui, à l'exemple du Sauveur du monde, ne force personne que par la persuasion de la vérité du Saint-Evangile. Et ne nous alléguez pas, s'écria ce Père, que lious vous persécutions pour vous faire rentrer dans le giron de l'Eglise; arrière de nous, cette maxime de persécuter que vous nous objectez si souvent ! Nous vous déclarons que nous la détestons, et nous convenons qu'il n'appartient à personne, suivant le précepte de l'Evangile, de persécuter les autres pour cause de religion. Rentrez
1) Mémoires, p. 348-362.
*) Les aumôniers des galères étaient dans la règle des piètres séculiers de la congrégation de la Mission ou de S^-Lazare, rivale de l'ordre des Jésuites mais animée du même esprit. Mémoires, p. 268-271.
donc en vous-mêmes et rendez-vous à la royale et sainte sollicitation de Sa Majesté, et à la douce persuasion des vérités que nous vous annonçons de tout notre cœur et avec un vrai zèle pour votre salut ».
Tandis qu'on ramenait ses auditeurs à leur banc et à leur chaîne, opération qui exigeait plus d'une heure, l'orateur et son compagnon attendaient pour voir si aucun ne demanderait la faveur d'un entretien particulier.
Il s'en présenta quatre, dont Jean Marteilhe. Celui-ci annonça que ses camarades et lui avaient fait de sérieuses réflexions sur ce qui venait de se passer ; mais qu'il restait un grand obstacle à leur conversion et qu'ils venaient le lui proposer.
— Voilà comme il faut faire, s'écria tout joyeux le Père Garcin. Parlez, Monsieur^), et vous serez satisfait sur tous vos scrupules.
Marteilhe exposa qu'élevé dans la religion réformée, rien ne le fortifiait plus dans cette foi, que d'y être persécuté, comme le furent jadis Jésus et les apôtres. Si vous pouviez me prouver, continua-t-il, comme vous le souteniez tout à l'heure, que nous ne sommes pas persécutés, je vous avoue que vous gagneriez beaucoup sur moi.
— Rien de plus facile, dit le Père. Savez-vous ce que c'est que persécution ?
— Hélas, Monsieur, mon état et celui de mes frères souffrants nous l'a assez fait connaître.
— Bagatelle, dit-il; vous prenez châtiment pour persécution. Et le Père d'interroger les quatre huguenots sur les circonstances de leur arrestation.
L'un avait voulu fuir à l'étranger pour y exercer
Autant les Comités et autres employés des galères étaient grossiers avec la chiourme, autant les Pères étaient toujours, dans leur langage, d'une civilité parfaite.
librement sa religion; on l'avait arrêté et condamné. L'autre avait assisté à une assemblée au désert. Le troisième étant malade avait déclaré au prêtre qu'il voulait mourir dans la religion réformée : guéri, on l'avait arrêté et condamné. Le quatrième avait commis quelque crime analogue.
— Vous le voyez, s'écrie le Père ; la persécution, en fait de religion, c'est lorsqu'on vous maltraite pour vous obliger à renoncer à la religion que vous professez. Mais dans votre fait la religion n'a aucune part. C'est le roi qui a défendu à tous ses sujets de quitter le royaume sans sa permission ; ou de s'assembler pour prier en dehors des églises catholiques ; ou encore, c'est le roi qui veut que tous ses sujets vivent et meurent dans la religion romaine. C'est aux ordres du roi que vous avez contrevenu. C'est pour cela que vous êtes châtiés et l'Eglise n'y a aucune part. Tout s'est passé hors d'elle et de sa connaissance.
« Faisant le benêt », dit Marteilhe, je remerciai pour l'explication et demandai si, en attendant l'éclaircissement de mes autres doutes, on ne me délivrerait pas avant que de faire mon abjuration.
— Non, assurément, répondit le Père ; vous ne sortirez jamais des galères que vous ne l'ayez faite dans toutes les formes.-
— Et si je fais cette abjuration, lui dis-je, puis-je espérer d'en sortir bientôt ?
— Quinze jours après, dit le Père, foi de prêtre; car vous voyez qu'en tel cas le roi vous le promet.
Pour lors, je repris mon air naturel et m'écriai :
— Vous vous êtes efforcé. Monsieur, par tous vos raisonnements sophistiques de nous prouver que nous ne sommes pas persécutés pour cause de religion ; et moi sans aucune philosophie ni rhétorique, par deux simples et naïVes demandes, je vous fais avouer que c'est la religion qui me tient en galère avec mes
frères; car vous avez décidé que si nous faisons abjuration dans les formes, nous en sortirons d'abord; et au contraire qu'il n'y aura jamais de liberté pour nous, si nous n'abjurons.
J'aurais poussé plus loin mes réflexions; mais ce Père rompit la conversation, nous appelant méchants et entêtés, et cria à l'argousin de nous aller enchaîner dans nos bancs, lui défendant de nous soulager le moins du monde de nos chaînes.
Que dis-tu de l'anecdote ? Pour moi, elle me plaît infiniment.
Ne fait-elle pas bonne justice de cette prétention de l'Eglise romaine à rejeter la responsabilité des persécutions sur les lois des Etats catholiques, alors que c'est elle-même qui faisait promulguer ces lois, ellemêine qui les faisait appliquer ?
Mais j'en viens au dernier mot de M. de S*-Lambert au sujet des persécutions. D'après ton journal, après avoir manifesté quelqu'embarras dans ses premières réponses, il a ajouté d'un air parfaitement dégagé : « S'il y a quelque chose de sûr, c'est que le « dogme de l'infaillibilité, pris dans son essence, est « indépendant des applications outrées qu'il reçut en « Espagne pu ailleurs. Ces applications n'en furent « ni l'épanouissement, ni la traduction, ni lé com- « mentaire obligé. Je vous le demande donc : que « veut-on dire ? et pourquoi parle-t-on de la cruauté « de l'Eglise, au lieu de parler de la cruauté de cer- « tains hommes d'Eglise et d'Etat ? »
Voilà qui s'appelle parler net. Plus question d'exagérations, de légitime défense, de violation des lois de l'Etat. On reconnaît qu'il y eut des cruautés regrettables. Seulement, le dogme de l'infaillibilité n'y est pour rien et l'Eglise romaine, comme telle, ne saurait
en être rendue responsable : ces persécutions furent le fait de certains hommes d'Eglise et d'Etat.
Il vaut la peine de s'arrêter et d'examiner la défense.
La première chose que nous constatons en étudiant les faits, c'est que réellement beaucoup de catholiques manifestèrent de la sympathie aux réformés persécutés. Jean Marteilhe, nous l'avons vu, rend hommage à la charité pleine d'un tact délicat dont usa envers lui le grand vicaire, M. Régnier, à Tournai, et à l'extrême bienveillance de M. de Lambertie, grand prévôt de Flandre à Lillei). C'est surtout le petit peuple qui, parfois, prend le parti des persécutés. Il arriva que des soldats refusèrent de disperser des assemblées. Le régiment de la Ferronaye accable de son mépris le chevalier de Pontual par les soins duquel Molines a été pris. Au supplice de Désubas, le peuple ne peut s'empêcher de dire : « Les protestants ont raison de se glorifier des souffrances de leurs ministres puisque ceux-ci affrontent la mort avec tant de constance et de sérénité ». La foule va crier sur le passage de Voltaire : « Gloire au défenseur des Calas ! »
« On put souvent, dit Michelet^), voir à la chaîne, avec le protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi, ramait le forçat de la charité. »
Que c'est beau ! Combien cela dilate le cœur !
Pourquoi faut-il que d'une manière générale, le clergé de France ait pris l'attitude diamétralement opposée ?
Sur les galères, ce sont les aumôniers qui ne tolèrent pas le moindre adoucissement, pas le moindre cadeau accordés aux huguenots.
^) Mémoires, p. 113.
«) Louis XIV et la Révocation, p. 324-331.
Un comité, dont la férocité avait été touchée par l'état lamentable - de Marteilhe, enchaîné de nouveau derrière sa rame, au sortir de l'hôpital et qui lui donne un autre emploi, souhaite qu'au moins l'aumônier n'en sache rien. « Il ne souffrirait pas impunément que je favorise un huguenot. »
Quand on sut, aux galères de Marseille, que sur les instances de la reine d'Angleterre cent trente-six huguenots (sur trois cents) allaient être délivrés, les missionnaires jetèrent feu et flamme, disant qu'on avait surpris le roi et que ce serait une tache éternelle à l'Eglise romaine. «Et bien des longues semaines s'écoulèrent encore avant que les malheureux pussent prendre le large, tandis que ces Messieurs multipliaient les démarches pour empêcher leur départ, espérant toujours qu'un contre-ordre de Paris viendrait tout remettre en question »^).
Est-ce bien là, cher ami, ce qu'on attendrait d'hommes qui sont, par leur vocation, les serviteurs du Christ et les consolateurs des souffrants ?
Tu me diras : tels étaient les aumôniers des galères. Mais il ne faut pas juger d'après eux tout le clergé français.
Détrompe-toi. En 1724, à la déclaration de majorité de Louis XV, les protestants espéraient une ère nouvelle, que tout leur faisait prévoir. Les intendants des provinces, fatigués de lutter, s'étaient grandement relâchés de leur sévérité. La cour semblait bienveillante.
Soudain, le 14 mai, parut la terrible Déclaration royale qui remettait en vigueur tous les vieux édits : galères perpétuelles, prison, confiscation des biens pour tous ceux qui feraient profession d'une autre
^) J. Marteilhe, Mémoires, p. 365-378.
religion que la religion catholique, mort pour les prédicants, etc., etc.
Qui donc suggérait ces sombres horreurs au jeune prince sympathique que la France s'apprêtait à surnommer le Bien-aimé ?
Lavergne de Tressan ? a-t-on dit, l'évêque de .Nantes.
Oui, Lavergne de Tressan, aidé du trop fameux Baville, rédigea la Déclaration.
Mais l'inspirateur, dit Hugues qui étudie la question en détaiP), l'instigateur en fut le Clergé tout entier.
Dès lors, à maintes reprises, les évêques se plaignent des intendants qui ne sont pas assez sévères^) ; en effet, le plus souvent, ceux-ci ne se décident à agir que sous la pression des prêtres. Et la cour ? Quand la cour, préoccupée de la guerre, obligée d'envoyer ses régiments aux frontières, perd de vue la répression du protestantisme, il faut entendre de quel ton lamentable le clergé recommence ses doléances 1
On peut multiplier les exemples. Voici comment débuta la terrible persécution de 1745-1752. En février s'était réunie à Paris l'assemblée générale du clergé de France. Le 7 avril, l'évêque de Saint-Pons^) prononça un long discours, où il dépeignit toute l'horreur de la situation de l'Eglise catholique en Languedoc. Après lui, d'autres évêques parlèrent de semblables désordres en Guyenne, Saintonge, Dauphiné, Poitou. L'archevêque de Tours fut chargé de présenter personnellement à Louis XV le mémoire qui venait d'être lu. Quelques jours après il rendait compte de l'entrevue : « Sa Majesté m'a fait l'honneur
1) Hugues, op. cit., t. I, p. 256-265.
«) Hugues, op. cit., t. II, p. 182.
^) Collection des prpcès-verbaux des assemblées générales du clergé de France, t. VII, p. 102. Ce discours est cité presque en entier par Hugues, op. cit., t. II, p. 186-192. ^
de me dire que je pouvais assurer le clergé de la continuation de son zèle pour le maintien de la foi, la défense de l'Eglise, l'extirpation de l'hérésie.,. »i)
Cinq ans plus tard, en 1750, au mois d'avril, nouvelle assemblée générale du clergé de France. Plaintes amères des évoques : « Les prédicants, gens sans aveu, redoublaient d'audace; les assemblées se multipliaient; les baptêmes et les mariages étaient bénis au désert ; des catholiques, « esprits légers et imprudents », embrassaient la R. P. R.^). On décida de présenter un mémoire au roi. Louis XV répondit favorablement et le clergé se déclara satisfait^).
En 1752, le clergé de France s'assembla de nouveau à l'extraordinaire à Paris... Il manifeste son indignation : « Les religionnaires ne mettent plus de bornes à leur audace !... Que deviennent les promesses royales ? »
Involontairement on pense au prétoire de Jérusalem, quand les chefs des prêtres criaient à Pilate : « Crucifie 1 »
Mais on me dira encore : le clergé de France n'est pas l'Eglise romaine. Rome, c'est avant tout la papauté.
Oui. Et dans une Eglise où la discipline est si exacte, il n'est pas possible qu'une pareille lutte contre l'hérésie ait été entreprise et poursuivie pendant des siècles au sein de grands pays comme la France ou l'Espagne, sans que le pouvoir central en ait été exactement informé, et ait eu maintes fois l'occasion d'exprimer son sentiment à cet égard. C'est ce qui eut lieu en effet. Or, le pape fut toujours en plein accord avec ceux qui employaient des moyens violents pour « extirper l'hérésie ».
*) Hugues, op. cit., t. II, p. 193.
*) La Religion Prétendue Réformée.
*) Hugues, op. cit., t. II, p. 219-220.
C'est le grand pape Innocent III lui-même qui prêcha la croisade contre les Albigeois, croisade qui tourna comme on sait au massacre. C'est le même Innocent III qui, au concile de Latran, sommait les princes, sous peine d'excommunication et de déposition, de pourvoir à l'exécution des hérétiques^).
C'est Grégoire IX qui institua le Tribunal de l'Inquisition, ou Saint-Office, devenu si tristement célèbre par ses délations, ses tortures, ses autodafés, ou actes de foi : ainsi appelait-on les horribles destructions d'hérétiques et de Juifs brûlés vifs sur les bûchers^).
C'est Grégoire XIII — l'auteur bien connu du calendrier grégorien — qui, apprenant le hideux massacre de la S*-Barthélemy, ordonna à Rome des réjouissances et une procession solennelle. Et même, pour célébrer cet événement et en immortaliser le souvenir, il fit frapper une médaille commémorative, portant d'un côté sa propre effigie avec ces mots : « Grégoire XIII, Pont. Max. (souverain pontife) », de l'autre, une image du massacre avec l'inscription : « Hugonottorum strages (carnage des huguenots), 1572 »^).
A quoi bon multiplier les exemples ?
En vérité, la persécution fut le fait de l'Eglise romaine et non pas seulement de certains hommes d'Eglise et d'Etat.
Mais du moins, l'Eglise catholique, dès lors, a-t-elle désapprouvé ces actes qu'on peut excuser à la rigueur, comme une erreur de ces temps reculés ?
Nullement.
Connais-tu, à Champel, le monument élevé à la
^) Gindraux, op. cit., p. 206.
') Gindraux, op. cit., p. 206.
») Gindraux, op. cit., p. 338.
mémoire du malheureux Servet ? C'est une haute pierre brute, entourée d'une balustrade.
On y lit d'un côté :
LE XXVH OCTOBRE MDLIII