‹ Catholique ou Protestant? [microform]Chapitre 14 sur 35 · NOUS AVONS ÉLEVÉ CE MONUMENT EXPIATOIRE LE XXVII OCTOBRE MCMIII · texte numérisé non relu

NOUS AVONS ÉLEVÉ CE MONUMENT EXPIATOIRE LE XXVII OCTOBRE MCMIII

Qui donc a élevé ce granit ? l'inscription le dit : des protestants, fils spirituels de Calvin, mais qui ont voulu rompre la solidarité avec lui sur ce point^). Ils auraient pu l'excuser, rejeter la faute sur le Conseil de Genève ou sur Servet.

Non. Calvin a mal agi dans ce cas ; il a fait à sa propre cause plus de tort qu'il n'a cm lui faire de bien.

Où est-il le monument expiatoire que l'Eglise romaine a élevé aux milliers et aux milliers de victimes des persécutions catholiques ? Où est la parole de blâme adressée aux tortionnaires par un pape ou un concile, ou un docteur authentique de l'Eglise ? Ce monument ou ce simple mot, si quelqu'un pouvait me les montrer, combien je lui en serais reconnaissant ! Mais l'Eglise romaine n'en est pas encore là.

^) Avant tout le professeur Doumergue, l'auteur de la monumentale biographie, du Réformateur.

« Si les hérétiques, dit un de ses théologiens modernes^), professent publiquement leur hérésie et excitent les autres par leur exemple et par leurs raisons à embrasser les mêmes erreurs, personne ne peut douter qu'ils ne méritent... d'être séparés de l'Eglise par l'excommunication et d'être enlevés par la mort du milieu des vivants; en effet, un homme mauvais est pire qu'une bête féroce et nuit davantage, comme dit Aristote, il n'est donc pas mauvais de tuer une bête sauvage».

Et ne sois, mon cher, ni surpris ni scandalisé de semblables paroles; elles sont toutes simples et naturelles dans la bouche des^ représentants d'une Eglise infaillible.

Lorsque M. de S*-Lambert te disait: «Le dogme de l'infaillibilité pris dans son essence est indépendant des applications outrées qu'il reçut en Espagne ou ailleurs; ces applications n'en furent ni l'épanouissement, ni la traduction, ni le commentaire obligé », M. de S*-Lambert se trompait.

En réalité, tant que l'Eglise se dira infaillible, elle ne pourra faire autrement que de considérer comme des criminels — comme des bêtes féroces, dit le Père Lépicier — tous les insoumis, c'est-à-dire, elle ne pourra autrement que de persécuter.

Un exemple très simple et qui intéresse chacun : le mariage.

D'après Rome, le mariage est un sacrement. Or seule l'Eglise dispose des sacrements : seul un prêtre, valablement ordonné, peut unir deux époux. Dire autre chose, pour un catholique, serait de sa part être infidèle à l'Eglise, à Dieu par conséquent. Donc,

^) Le Père Lépicier, De la stabilité et du progrès du dogme (cours de théologie professé à Rome même), p. 194, cité d'après Ramette p, 30.

tous les mariages qui n'ont pas été célébrés devant un prêtre catholique,, ceux par exemple contractés devant un officier de l'état civil ou devant un maire, même bénis par un pasteur protestant, ne sont que vulgaire concubinage entre fiancés; les enfants qui en naissent ne peuvent être qu'autant de bâtards.

Des bâtards ? Nous ne sommes rien d'autre, ni toi, ni moi, ni la grande majorité des gens que nous connaissons, et mes enfants, dans un Etat strictement gouverné d'après les principes du catholicisme romain ne pourraient ni porter mon nom, ni hériter de mon petit avoir.

Tu me répondras que jamais tu n'as entendu un catholique parler de la sorte.

En effet, dans tout le monde civilisé, depuis la Révolution française, le catholicisme doit s'accommoder du libéralisme politique dominant. Mais auparavant, il n'en était pas ainsi. Au XVIII™^ siècle, en France, 150.000 mariages, conclus au désert, n'étaient pour l'autorité que des unions illégitimes. Et si jamais Rome reprenait la haute main, elle devrait, sous peine de renoncer à son infaillibilité, obliger les Etats à la stricte application de ses principes. C'est à dire que, malgré les vœux d'un grand nombre de catholiques éclairés et tolérants, elle devrait faire remettre en vigueur les lois d'après lesquelles qui n'a pas passé devant le prêtre romain n'est pas marié.

Pour peu que tu t'intéresses, cher ami, aux rapports de l'Eglise romaine avec le droit moderne, lis les remarquables pages que l'abbé Snell consacre à ce sujet^). Tu ne pourras sans sourire constater la candeur avec laquelle l'écrivain catholique expose les admirables ternpéraments que l'Eglise sait apporter à

^) Lettres à un protestant, p. 180-186.

l'inflexibilité de ses principes dans les pays et dans les époques où le catholicisme n'est plus dominant.

« Le dogme de l'infaillibilité, pris dans son essence, est indépendant des applications outrées qu'il reçut ? Ces applications n'en furent ni l'épanouissement, ni la traduction, ni le commentaire obligé ?... »

Le seul exemple du mariage suffit déjà à prouver, au contraire, que les persécutions sont l'épanouissement obligé du dogme de l'infaillibilité.

Et que conclure de tout cela ?

La conclusion est fort simple.

Ou bien l'Eglise romaine, en persécutant, a su qu'elle faisait mal. Alors elle a été abominable. Ou bien, comme Saul de Tarse, elle a agi « étant dans l'ignorance et en croyant rendre un service à Dieu » ; alors (et c'est le jugement le plus doux qu'on puisse porter sur son attitude), alors, elle s'est trompée.

Je n'aperçois pas d'autre alternative.

. Elle a été abominable ;

Ou elîè s'est trompée.

Dans un cas comme dans l'autre, que devient son infaillibilité — en matière de foi et de mœurs ?

Excuse cette longue épître, et crois-moi toujours ton très attaché

Jacques Marchand.

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