CHAPITRE VIII
Pourquoi et comment l'on sort de l'Eglise romaine
Einsiedeln. — Un ancien prêtre. — Au Séminaire. — Doutes.
— L'Evangile et la doctrine de Rome. — Amère désillusion.
— La confession. — L'Eucharistie. — L'Infaillibilité. — Contraint par la conscience. — Le rude chemin du devoir.
Zurich, le 23 janvier 1914.
Appelé à Zurich pour affaires de famille, j'ai fait un détour par Einsiedeln et passé mon après-midi à Notre-Dame-des-Ermites. La fameuse abbaye ne m'était pas inconnue; mais cette fois-ci ce fut avec une extraordinaire émotion que je pénétrai dans l'église. Point de pèlerinage; une quarantaine de personnes seulement. Des fidèles prient devant la chapelle de marbre noir et vert où la Madone, somptueuse dans son vêtement tout raide, étincelle parmi les nuages dorés et les cierges allumés.
Quelques jeunes gens, élèves du gymnase des Bénédictins, arrivent gaîment de la gare, déposent leurs bagages, entrent dans l'église et s'agenouillent devant Notre-Dame... Touchant acte de piété, qui n'aurait guère, je crois, son pendant chez les protestants.
Assis sur un banc, j'écoute le murmure des prières et le bruit étouffé des pas. Soudain l'orgue commence, accompagnant des voix d'homihes à la galerie : les Pères chantent vêpres. Devant moi, deux sœurs de charité agenouillées égrennent leurs chapelets.
Décidément, Jacques a beau faire : au tréfond de
mon être quelque chose vibre qui n'a jamais vibré de la sorte dans aucun temple protestant. Comme je comprends M. Théodore de la Rive, dont je lisais l'ouvrage^) tout à l'heure dans le train I
L'orgue s'est tu et tandis que j'écoute encore, voici qu'à ma droite des moines en robes noire? surgissent deux à deux. J'en compte une vingtaine. Es entrent dans la sainte Chapelle, et prosternés, chantent le Salve Regina. Je m'approche. Un vieux religieux attire mon attention particulière, A genoux comme les autres, il semble plus fervent qu'eux tous : sa tête inclinée s'agite en chantant, et ses boucles grises frissonnent... ■ L'office est terminé; de nouveau deux à deux, les moines se retirent et disparaissent...
Oh ! l'attirant mystère que celui de ces vies consacrées à la dévotion, s 'écoulant toute dans le sanctuaire ! Quelles sont leurs joies, leurs peines, leurs préoccupations ? Quels sont leurs doutes ? Connaît-on le doute chez les pieux Bénédictins d'Einsiedeln ?
Cependant à gauche, près du chœur, une petite porte s'est ouverte. Des femmes, quelques enfants sont entrés. J'entre aussi, hésitant, un peu honteux, dans un lieu aussi saint, d'aller sans savoir où ni pourquoi, en curieux...
C'est une longue et étroite chapelle, avec au fond, un autel : la pénitencerie, comme je l'appris plus tard. Deux rangs de piliers de marbre sombre la partagent en trois nefs. Les deux nefs latérales sont presque complètement occupées par une trentaine de merveilleux confessionnaux en bois foncé, ouvragé et poli. Les personnes entrées avec moi, leur petit livre à la main, disent avec zèle leurs prières... Un Père apparaît, puis un second, un troisième. Les pénitents, tour
^) Théodore de la Rive, De Genève à Rome. Impressions et souvenirs. 2™» édition; Pion, Paris.
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à tour, les rejoignent dans les confessionnaux respectifs. Quel silence ! à peine parfois un murmure léger parvient à mon oreille. Je songe à De la Rive, à son intense émotion dans l'heure qui précéda sa première confession^), à la honte qui l'écrasait, lui, homme de vingt-cinq ans, de parfaite réputation, lorsqu'il lisait à voix basse, à l'oreille d'un prêtre, les grandes et les petites turpitudes de toute sa vie; je songe à la joie qui remplissait son cœur soulagé quand il eut achevé l'aveu complet... Que disent ces gens, à l'heure même où j'écoute sans rien percevoir ? Quelles paroles d'aveu de la part des pénitents ? Et, quelles paroles d'absolution tombent de ces lèvres sacerdotales ? Oh ! l'humaine misère I Oh I le pardon divin !... Les deux sœurs de charité se sont confessées ; elles s'en vont. Aucune pensée ne se lit sur leurs visages honnêtes et doux, encadrés de cornettes identiques, immaculées...
Puis j'ai quitté l'église et traversant les cours, j'ai gagné la hauteur. Longtemps j'ai contemplé dans le calme du soir, l'abbaye magnifique, dessinant sur le sol son immense carré coupé d'une croix, tandis que par petits groupes de trois ou quatre, les Pères revenaient de toutes les directions, points noirs dans la neige grise... Oh ! la suave après-midi, vrai bain de recueillement et de beauté ! Et dire que ce n'était point un jour de fête, ni même un dimanche ! Qu'est-ce que ce doit être lors des grandes solennités I
Toujours davantage je m'étonne en découvrant un catholicisme si différent de celui que je me représentais autrefois. J'y voyais un ensemble de doctrines déraisonnables et de dévotions ridicules. Or, en lisant De Genève à Rome et en visitant Einsiedeln, comme
1) De Genève à Rome, p. 158-164.
l'été dernier en causant avec S*-Lambert, tout à nouveau j'ai été frappé de voir combien il est logique; surtout j'y discerne de plus en plus une beauté qui parle à mon âme, quelque chose de très large, de très humain, en même temps que de très religieux qui m'attire... Oui, c'est bien cela ; quelque chose de très large et de très religieux tout à la fois. Quel contraste avec le protestantisme, étriqué et pointilleux, raisonneur sans être raisonnable, et par dessus tout si froid, si peu esthétique... religieux à la manière des pharisiens qui vous jugent et vous repoussent...
« Il faut te convertir », me disait Jacques l'autre soir. Qu'entendait-il par là ? L'homme qui change de religion, qu'il soit protestant, catholique, juif, théosophe, incrédule ou païen, se convertit, cela va de soi. L'homme qui change de conduite, le débauché ou l'ivrogne, se convertit également, c'est très bien. Quant à moi, dès mon enfance, j'ai eu le respect des choses divines et une conduite exemplaire... Qu'on me propose la confession, des pénitences, des bonnes œuvres, rien de mieux. Je suis loin de me croire parfait. Mais quand Jacques fixe sur moi un regard qui fendrait une pierre et me dit d'un ton sépulcral : « Il faut te convertir », vraiment il sort de la question. Du reste, combien j'en connais de ces soi-disant convertis qui feraient bien mieux d'être tout simplerment d'honnêtes gens !
Y. le 30 Janvier 1914.
J'avais envoyé à Jacques De Genève à Rome et j'étais impatient de savoir ce qu'il m'en dirait, quand m'arriva de lui une carte postale :
Mon cher. N'es-tu pas libre le jeudi à partir de onze heures ? Si c'est le cas, je viens te retrouver à
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la gare d'Y. ; nous prenons le train jusqu'à N. et de là je t'emmène à C. chez mon collègue, un homme dont tu goûteras hautement la conversation...
Ainsi fut fait. A onze heures et quart l'express nous emportait. Deux heures plus tard, ayant dîné au restaurant, par un brouillard moelleux, et sous les arbres givrés, nous gravissions la route des gorges.
— Alors, à quoi en es-tu, commença Jacques, qui maniait énergiquement sa grosse canne à pointe. Tu as reçu ma lettre ?
— Oui, et je t'en remercie. Quelle peine tu t'es donnée ; c'est une vraie monographie.
— Et quelles conclusions en tires-tu ?
— As-tu lu dans l'ouvrage de De la Rive, que je t'ai envoyé, l'appendice intitulé : la vraie et la fausse tolérance ?
— Oui.
— N'est-ce pas magnifique ?
— C'est très beau, en effet. On sent vraiment chez l'auteur un cœur fraternel.
— Je pensais bien que ce livre t'empoignerait. Tu as remarqué qu'il parle aussi du monument Servet auquel tu fais allusion dans ta lettre ?
— C'est vrai.
— As-tu fait attention à la conclusion qu'il en tire ?
— Cette conclusion, par exemple, est étrange... « Condamnant une erreur qui fut celle de son siècle... » porte le monument. Alors M. de la Bive de s'écrier : « puisque pour disculper Calvin, les protestants rejettent son erreur sur le XV I^^® siècle, ils perdent ainsi tout droit de reprocher à l'Eglise catholique l'erreur que furent les bûchers de l'Inquisition »i).
— N'est-ce pas bien raisonner ?
^) De la Rive, De Genève à Rome, p. 232-233.
— li reconnaît que les bûchers de l'Inquisition furent une erreur....
— Justement ! Chacun peut se tromper, et dans ce temps-là...
— Il est vrai, chacun peut se tromper, même la bonne foi, même la piété, même Jean Calvin.
— Alors ?
— Mais l'infaillibilité le peut-elle ? Jamais ! En aucun siècle ! La première erreur la tue !
— C'est vrai, je n'avais pas songé à cela. C'est pourtant ce que tu me disais à la fin de ta longue épître... Enfin, bref, je le reconnais, sur le chapitre des persécutions, l'Eglise romaine est terriblement mal en point. Pourtant — te le dirai-je — c'est vers elle que je me sens attiré tout de même. Hésite-t-il longtemps le jeune garçon, placé entre sa mère fantasque, incompréhensible parfois, mais si belle, si aimante, et son précepteur irréprochable, méticuleux et grondeur? Non, il court dans les bras de sa mère...
— C'est le voyage de M. de la Rive « De Genève à Rome » qui t'a fait si forte impression ?
— Il m'a véritablement charmé. Pas toi ?
— Charmé ? Oui, mais pas gagné.
— J'ai retrouvé là cet élan qui m'émouvait chez S*-Lambert avec plus encore de poésie et d'exubérance. S*-Lambert semble avoir été amené à Rome avant tout par l'enchaînement logique de ses réflexions. Chez De la Rive, la logique n'est pas absente ; mais le sentiment esthétique domine tout... Que de soleil, dans les descriptions de sa vie d'enfant à Presinge I Quelle émotion intense de toute son âme quand il pénètre dans une église ! Quel enthousiasme touchant devant -les splendides figures des prêtres dont il fait la connaissance et dont la conversation le transporte 1
Vrai, on le devine si radieux d'être catholique, qu'involontairement on se sent désireux de le devenir aussi...
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Jacques, continuai-je après un instant de silence, n'es-tu pas surpris qu'aujourd'hui tant de protestants entrent dans l'Eglise romaine ? Newman et Pusey en Angleterre; de Ruville en Allemagne; à Genève, De la Rive, Snell, et tous les autres qui, avec un frémissement de joie, sont rentrés dans le giron de l'Eglise universelle, selon leur expression.
— Il y en a aussi qui la quittent.
— Oui, autrefois, les réformateurs et leurs amis... il y a bien longtemps !
— Et de nos jours donc I
— Des gens qui sont en rupture avec leur évêque pour divers méfaits ; des moines hantés par le désir du mariage...
— Et ceux qui quittent l'Eglise par motif de conscience ?
— En connais-tu ?
— Je te mène chez l'un d'eux.
— Comment, le pasteur de C. est un défroqué ?
— Oh 1 le vilain mot ! Ancien prêtre vaudrait mieux.
— Tu m'as pris au piège, fis-je en riant.
— N'aimerais-tu pas l'entendre nous dire pourquoi il est sorti du sacerdoce et de l'Eglise romaine ?
— Si fait., quoique, je te le dis d'avance, je ne me sente pas grande sympathie pour un tel homme.
Nous étions arrivés hors de la région des brouillards. Un splendide ciel bleu, d'une incomparable pureté s'étendait sur nos têtes. Un soleil vraiment chaud, pour la saison, dégelait le sol à nos pieds et faisait étinceler comme des lames de cuivre, les quelques feuilles mortes restées aux branches des hêtres.
— Qu'il fait bon ici, m'écriai-je 1
— Et quand donc, dit Jacques, mon excellent ami sortira-t-il enfin de ses brouillards ?
— Ton ancien prêtre les dissipera peut-être ?
— Plaise à Dieu I
Au presbytère de C. nous étions attendus.
Accueil chaleureux.
On nous introduit dans une chambre d'étude; partout des livres, sauf dans un angle où règne une volière peuplée d'oiseaux; deux petits garçons sont occupés à jeter à terre le contenu de la corbeille à papier. Leur maman les fait prestement sortir. C'est bien une famille pastorale du pays romand... Il est deux heures et demie. Avec une cordiale simplicité, la maîtresse du logis apporte elle-même le café noir. On s'informe de notre voyage. Pour moi, j'examine notre hôte : ses cheveux en brosse sur un front très haut, sa forte moustache me rendent rêveur : j'essaie de me le représenter en soutane, tonsuré, rasé...
La conversation languit quelque peu.
Jacques cherche à aborder le sujet.
— Que dites-vous, cher collègue, de nos temples protestants ? ne les trouvez-vous pas un peu froids et n'avez-vous jamais regretté les splendeurs du culte catholique ?
— Moi ? Ce sont les églises catholiques qui me semblent vides et froides. J'ai peine à me figurer que jamais j'aie dit la messe. Tenez, l'autre nuit, j'ai eu un cauchemar : Je me voyais à l'autel, incapable de me rappeler ce qu'on y fait. Et vraiment je crois que j'y serais embarrassé...
Je l'écoutais sans grand intérêt. Toute l'affaire me paraissait un petit complot destiné à me dégoûter du catholicisme...
Pourtant, Vhomme continuait à exciter ma curiosité.
Cette sensation de mystère ressentie, avec tant de force à Einsiedeln, je l'éprouvais toujours depuis quelque temps, en présence d'un prêtre...
Or, cet homme avait été prêtre, il en avait reçu
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l'éducation, il en avait fait les vceux, il en avait connu la vie. On pouvait l'interroger...
— Où avez-vous étudié la théologie catholique ? demandai-je.
— Au grand séminaire de N.
— Oserais-je vous demander quelques détails sur la vie des séminaires ?i)
— Pourquoi pas ?
— A quel âge y entriez-vous ?
— A dix-huit ans.
— Après avoir fait vos humanités ?
— Sans doute.
— Dans un collège laïque ?
— Oh non ! Au collège des Jésuites, à L.
— Et vous fûtes dans le grand séminaire ?
— Quatre ans, jusqu'à mon ordination.
— Entièrement séparé du monde ?
— • Evidemment, sauf aux vacances, que je passais dans ma famille. Mais le fait de porter la soutane nous séparait du monde, même dans le sein de la famille.
— Vous portiez la soutane comme séminariste déjà ? ^ .
— Oui, dès le jour de mon entrée.
— Et à quoi ressemblent ces séminaires ?
— Un vaste bâtiment, beaucoup de fenêtres, quelque chose de sévère, dans le genre de vos fabriques d'horlogerie. Mais la différence c'est que le séminaire avec sa cour entourée de hauts murs, semble plus
*) Les récits et explications prêtés à M. Z. dans ce chapitre sont empruntés à une causerie manuscrite sur la formation du clergé catholique par un ancien prêtre actuellement pasteur en Suisse romande ; ainsi qu'à une lettre, inédite également, du même auteur datant des mois qui suivirent sa conversion et relatant avec détails ses expériences religieuses. Certains traits complémentaires enfin furent fournis oralement par cet ancien prêtre lui-même, dont l'auteur du présent ouvrage tient le nom à disposition de quiconque désirera le connaître.
mystérieux et rébarbatif encore. Au lieu de la foule empressée des ouvriers qui, chaque soir, sort gaîment pour se répandre dans tout le village, le dimanche matin seulement," on voit la procession silencieuse des séminaristes noirs, sortir deux à deux, pour se rendre à la cathédrale, assister aux heures canoniques des chanoines et à la grand'messe.
— Combien étiez-vous ?
— Deux cents...
— Et la discipline ?
— Sévère.
— Quel était votre ordre journalier ? Excusez... mais cela m'intéresse fort, en ma qualité de pédagogue.
— A cinq heures, lever. A cinq heures et quart méditation matinale, durant trois quarts d'heure, debout, afin de n'être pas ressaisi par le sommeil.
— Trois quarts d'heure debout, immobile, ce doit être pénible à cette heure-là ?
— Il faut y avoir passé pour le savoir ! En un quart d'heure, chacun devait avoir fait son lit, sa chambre, brossé ses souliers et allumé le feu. A six heures et quart, il fallait être prêt pour la messe à la chapelle du séminaire. A sept heures, on avait un petit moment avant le déjeuner pour relire ses devoirs. Puis des cours jusqu'à midi. Après le dîner, on se levait de table, au signal, on disait les grâces, deux à deux oh se rendait à la chapelle en disant tous à haute voix, en latin et sur une seule note, le psaume 51 « Miserere mei Deus secundum magnam... etc. » On y restait quelques minutes, puis de nouveau deux à deux, on se rendait dans la cour pour la récréation.
— Et en quoi consistait cette récréation ?
— Elle consistait à marcher pendant une heure» trois à trois, les uns derrière les autres sur une sorte de trottoir circulaire qui entourait toute cette cour,
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tandis que le président, toujours grave et impassible, la traversait et retraversait sans cesse d'un bout à l'autre, faisant la navette, écoutant et surveillant. Si parfois il s'apercevait de l'absence d'un troisième dans une rangée, bien vite il s'approchait du couple resté en tête à tête et lui décochait ce mot du règlement : « Nunquam duo, semper très »^) ou bien même il se contentait de le regarder en élevant d'une manière significative trois doigts de sa main droite.
— Pourquoi toujours trois ?
: — Sans doute parce qu'à trois on risquait moins de comploter quelqu'escapade ; et puis il était de règle aussi de ne point reprendre chaque jour les deux mêmes compagnons.
L'heure de la récréation écoulée, au coup de cloche, toutes les conversations devaient finir instantanément et les phrases commencées restant même inachevées, on se séparait les uns des autres pour reprendre chacun dans le grand silence le chemin de sa chambrette. De là, on se rendait aux leçons, jusqu'à quatre heures, puis répit d'un quart d'heure, et étude en chambre jusqu'à six heures et demie. Alors un coup de cloche nous appelait dans une salle pour la lecture spirituelle, faite à tour de rôle par l'un de nous dans quelqu'auteiir mystique du vieux temps. A sept heures, rendez-vous en silence au réfectoire pour y souper, défilé deux à deux vers la chapelle en récitant à voix haute le « De profundis clamavi ad te Domine... »2), puis une heure de récréation trois à trois dans la même cour; à huit heures et demie, coup de cloche, et rentrée en silence à la chapelle pour la prière du soir. A neuf heures on remontait en chambre pour se coucher dans le plus grand silence, tout en égrenant
Jamais deux, toujours trois 1 Psaume 130.
son chapelet. Et à neuf heures et demie toute lumière devait être éteinte.
— Une vie vraiment monacale, fis-je.
• — En effet.
— Quel contraste avec la vie de nos étudiants en théologie protestants, s'écria Jacques.
- — Il est vrai, reprit M. Z., que la vie des étudiants protestants, avec la pleine liberté dont certains usent et abusent m'a souvent, au début, désagréablement froissé.
— Vous avez plusieurs fois parlé du silence, dis-je ; était-il toujours de rigueur ?
— Oui, sauf aux récréations.
— Etiez-vous seuls en chambre ?
— Non, nous étions deux.
— Alors, vous pouviez parler !
— On le faisait, mais c'était une infraction à la règle. Aussi s'exprimait-on à voix très basse, ou plus souvent encore par signes.
— Vos maîtres pouvaient-ils vous surveiller jusque dans vos chambres ?
— Certainement. A tout moment le président, circulant dans les corridors, chaussé d'épaisses pantoufles, faisait le guet aux portes, ou entrait en coup de vent, pour nous surprendre dans nos occupations et dans notre maintien.
— Et les repas étaient-ils silencieux aussi ?
— Oh non, bien au contraire 1 Mais pas question là non plus de converser et encore moins de rire.
— Alors ?
— Je me souviendrai toujours de mon premier dîner au séminaire.
Nous venions, mon camarade de chambré et moi, d'avoir revêtu notre costume de séminariste quand la cloche sonna.
Dans le vaste réfectoire rectangulaire s'alignaient
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trois longues tables autour desquelles les deux cents élèves se rangèrent en silence et restèrent debout pour attendre l'arrivée du chanoine N., président du grand séminaire, qui assistait à chaque repas.
Il vint; et rien que sa vue (sa démarche réglée, la raideur de son buste, ses regards perçants) fit passer comme un frisson dans l'assemblée.
Arrivé à sa place, au centre de la salle, d'une voix sèche il prononça le Bénédicité : « Nos et ea quae sumus sumpturi, benedicat, . dextera Christi ». Tous répondirent : « Amen », puis on s'assit. Au même instant, d'une tribune élevée, dominant toute la salle, un de nos aînés commençait la lecture en latin du martyrologe, puis d'un chapitre de l'Imitation, puis de la vie de S*-François de Sales, prince et évêque de Genève. Et cela, notez bien, au milieu du bruit inévitable des couverts de deux cents convives, servis par une escouade de séminaristes, improvisés sommeliers. Dès lors il s'agissait pour le lecteur de donner toute la force de sa voix et de mettre en œuvre toute son habileté de prononciation. Ainsi en était-il chaque jour et à tous les repas.
De temps en temps retentissait la sonnette du président, lorsqu'il s'agissait de faire une communication, de corriger une faute du lecteur ou de donner à la communauté une verte semonce, ce qu'il appelait : « Remonter la pendule ».
— Le mot pour rire n'était donc pas entièrement exclu, fis-je.
— A côté du silence, toujours de rigueur, il était défendu de courir dans les corridors, et même de marcher vite, cela étant contraire à la modestie et au décorum ecclésiastique. Défendu aussi de monter les escaliers deux marches à la fois; défendu de fumer, mais permis de priser. Défendu d'avoir trop de soin de ses cheveux. Il n'était pas jusqu'aux yeux qui
n'aient leur règlement, et le mieux, nous disait-on, était de les tenir un peu baissés de façon à voir juste trois ou quatre mètres devant soi. Défendu de lire des romans et des journaux. Défendu, et ceci très sévèrement, d'entrer dans la chambre d'un collègue. Défendu de boire ou de manger en chambre et même d'y posséder des victuailles sans en avoir obtenu l'autorisation spéciale pour un motif de santé.
La punition en cas d'infraction à ces ordonnances, c'était presque toujours, pour ceux qui se faisaient prendre, un retard de trois mois dans leur avancement aux saints ordres, et par conséquent trois mois de plus à passer au séminaire. Ajoutez à tout cela l'obligation de se confesser au moins tous les mois, et celle d'entendre chaque semaine un sermon traitant souvent des châtiments éternels...
— Voilà, s'écria Jacques, comment on marque le prêtre d'une empreinte indélébile, qui même en costume civil ou militaire, le fait reconnaître entre cent I
— Oui, dis-je, cela fait beaucoup de religion à avaler en un jour ! Et l'on comprend qu'après quatre ans de ce régime, on ne soit plus comme un autre homme.
— Plus comme un autre homme, en effet, dit M. Z.
Un monde de souvenirs semblait s'être réveillé en lui. Immobile et silencieux, il revivait cette jeunesse bien étrange pour nous. Par moments il souriait : c'était comme si le visage aimé d'un condisciple de jadis lui était apparu, ou qui sait ? la bonne figure de quelque vénérable maître...
— Et pourquoi donc avez-vous quitté l'Eglise romaine ? demanda Jacques.
— Parce qu'il m'était devenu impossible d'y rester !
— Il y a telle chose qui semble impossible, m'écriai-je vivement, et que cependant on parvient à faire avec de la bonne volonté.
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L'ancien prêtre fixa sur moi un regard sérieux presque aigu
— Vous avez raison, Monsieur, dit-il, en face des impossibilités morales on peut toujours aller de l'avant ; mais alors on devient un hypocrite I
— Voiilez-vous dire, repris-je, que tous ceux qui demeurent dans l'Eglise romaine sont des hypocrites ?
— Nullement 1 Je veux seulement dire que pour moi, ayant vu et compris certaines choses, je ne pouvais plus croire en l'Eglise ; et que si j'avais continué à la servir, ne croyant plus en elle, j'aurais été un hypocrite !
Le silence retomba.
— Comment en êtes-vous arrivé à ce point ? insista Jacques.
— Ce ne fut pas une raison qui me contraignit de sortir : ce fut tout un ensemble de raisons, ou pour mieux dire tout un travail d'âme qui dura longtemps et au bout duquel je me dis : Tu ne peux plus rester.
— Vous aviez des doutes ?
— Au fond cela commença au grand séminaire.
J'eus des doutes sur ma vocation. Avais-je vraiment été appelé de Dieu à la prêtrise ?
Des doutes me vinrent aussi sur cette religion catholique, que mes études me faisaient un peu mieux connaître.
Dieu sait si, alors déjà, j'ai cherché sérieusement la lumière et la vérité l
Prières ardentes, consultations d'ecclésiastiques instruits, recherches personnelles, je ne négligeai rien.
Finalement, je considérai comme plus prudent de ne pas poursuivre mes études théologiques, et un jour, alors qu'il en était temps encore, je quittai le séminaire.
En agissant ainsi, je suivais du reste l'avis de mon Directeur de conscience, le révérend Père M., un jésuite.
Cette décision qui m'avait coûté bien des larmes, ne fut point comprise. Mes parents en éprouvèrent un vif chagrin. Ils me convainquirent de consulter un autre ecclésiastique, un vieux chanoine, ancien professeur, dont l'avis fut tout différent. Selon lui, l'avenir et les multiples occupations du ministère, devaient dissiper bientôt les doutes et les craintes.
Avec la docilité que tout bon catholique doit avoir en face de son directeur spirituel, je rentrai au séminaire, et quelques mois plus tard, étendu sur les dalles de la Cathédrale, je recevais le sous-diaconat, première partie du prétendu sacrement de l'Ordre.
Aux yeux du monde catholique, c'en était fait à jamais de ma liberté ou de mon honneur.
Hélas ! dans la vie active les doutes revinrent. J'en étais très troublé, car d'après l'enseignement de l'Eglise, le doute où Von demeure est un péché. Au milieu de ces angoisses nouvelles, la même voix intérieure que j'avais entendue au séminaire, me pressait de percer ces ténèbres et de chercher la vérité. Que cette voix me vint d'En- Haut, je pouvais bien le croire ; car, chercher la vérité, n'était-ce pas mon droit et même mon devoir ?
Jésus-Christ n'avait-il pas dit : « Cherchez et vous trouverez »?
Devant Dieu, je me mis de tout cœur à l'ouvrage et, pendant une année, tout mon temps libre et souvent la moitié de mes nuits furent employées secrètement à ce travail.
J'ouvris d'abord les saintes Ecritures pour y trouver à la source la plus sûre la véritable doctrine du Sauveur. Je l'y trouvai en effet, mais quel contraste avec celle de l'Eglise I
— Et en quoi, m'écriai-je ?
-— En une multitude de choses. Jésus avait dit : « Toute la loi et les prophètes se résument en ces deux commandements : tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même^). L'Eglise, au contraire, ajoute au Décalogue, sept autres commandements à observer sous peine de damnation éternelle : « Quatre temps, vigiles jeûneras, dit-elle par exemple, et le Carême entièrement ». « Vendredi chair ne mangeras, ni le samedi mêmement ». Pourtant Jésus avait dit à ses disciples que jeûner par motif de piété, c'était coudre le drap neuf à un vieil habit^). Et S*-Paul avait ajouté : « le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice »3).
A propos du culte, j'entends Jésus dire à la Samaritaine que désormais il n'y aura plus d'endroits spécialement désignés pour adorer Dieu. Ni Garizim, ni Jérusalem. « Les vrais adorateurs que demande le Père, l'adoreront partout, en esprit et en vérité »*). Or se passe-t-il un seul mois de l'année où. l'Eglise n'organise des pèlerinages pour conduire les foules à telle ville ou à telle montagne, comme si la prière devait y être plus sûrement exaucée ?
a Quand vous priez, n'usez pas de vaines redites comme les païens qui s'imaginent d'être exaucés en parlant beaucoup », dit Jésus-Christ^).
Mais l'Eglise nous dit : « Répétez cinquante fois VAve Maria^) sur des petits grains de bois ou sur des perles enfilées et vous serez certainement agréables à Dieu».
1) Matth. 22, 34-40.
2) Matth. 9, 14-17.
") Rom. 14, 17.
*) Jean IV, 19-24.
») Matth. 6, 7-8.
') Le Rosaire se compose de seize fois l'Oraison dominicale (Pater) et de cent cinquante-trois fois la Salutation angélique (Ave Maria) : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il », — Le chapelet est la troisième partie du Rosaire.
« Cinq paroles en langue connue, dit Paul, valent mieux pour les fidèles que dix mille en langue inconnue... »i). Malgré cela, l'Eglise préfère prier en latin, lire en latin, chanter en latin, bénir en latin, administrer les sacrements en latin...
« Tu ne te feras point d'images taillées et tu ne te prosterneras point devant elles », avait dit l'Eternel. Les premiers chrétiens pratiquaient si bien l'entretien tout simple de l'âme avec son Père céleste que le païen Celse, pour les combattre, les accusait de n'avoir dans leurs temples ni statues, ni encens, ni chandelles... Que dirait Celse aujourd'hui dans une église catholique?
Dans l'Evangile, Jésus ne cesse de dire : « Venez à moi... je suis la voie... C'est moi qui suis le bon Berger... » Et Paul ajoute : « Il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ »2). Malgré cela, le nombre des saints qui se disputent les pratiques et les honneurs augmente sans cesse dans l'Eglise.
Dans l'Evangile, j'entends les apôtres discuter entre eux : il s'agit de savoir s'il y aura un maître parmi eux et qui sera le premier. Or, voici la réponse du Sauveur : « Les chefs des nations les gouvernent, les grands leur commandent avec autorité, mais il ne doit pas en être de même parmi vous. Au contraire, quiconque voudra être grand parmi vous sera votre serviteui", et celui d'entre vous qui voudra être le premier sera l'esclave de tous... ))3). Non content d'exclure ainsi toute suprématie, le Christ condamne même les noms qui pourraient en faire naître l'idée : « Ne vous faites pas appeler Maîtres, dit-il, car vous n'avez qu'un seul maître, qui est le Christ et pour vous, vous êtes tous frères » « N'appelez personne sur la terre père, car vous n'avez
1) 1 Cor. 14, 19.
») 1 Tim. II, 5.
«) Marc X, 42-44.
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 183
qu'un seul Père, savoir Celui qui est dans les cieux». « Et ne vous faites pas appeler Docteurs, car vous n'avez qu'un seul docteur qui est le Christ »i). Que dire après cela des titres que se sont donnés par la suite et qu'acceptent encore chaque jour les , papes : «Docteur infaillible — Très Saint-Père — Père commun des fidèles — Souverain Pontife ».
— Oh, dis-je, il y a quatre siècles que les protestants font ces reproches à l'Eglise de Rome. Mais les théologiens catholiques ne sont nullement embarrassés pour expliquer et justifier leur Eglise.
Le regard sérieux et froid de mon hôte se fixa de nouveau sur le mien :
— Pensez-vous, Monsieur, que j'ignore les réponses et les explications des théologiens romains sur tous ces différents points. Pendant des années, je les ai relues et soupesées. Certes, dans mes perplexités, je n'aurais pas mieux demandé que d'en être convaincu. Mais plus j'avançais, plus je voyais clairement que pour un esprit loyal, il n'y a pas à s'y méprendre, l'Église a subi une forte évolution depuis les premiers jours ; bien plus, elle a encouru l'anathème de Paul contre « quiconque oserait ajouter ou retrancher à l'Evangile, fût-U même un ange du ciel ))2).
— J'ai peine à admettre. Monsieur, que pour ces raisons d'interprétation de l'Ecriture sainte, qui ne touchent pourtant pas encore à l'essence même de la religion du Christ, vous vous soyez aventuré à un acte aussi formidable que la rupture avec le sacerdoce et avec votre Eglise. Car enfin vous n'ignorez pas, sans doute, que les protestants non plus n'obéissent pas à toutes les paroles de l'Evangile — bien loin de là...
— Halte-là, je proteste ! interrompit Jacques qui.
1) Matth. 23, 6-12.
a) Galates I, 8-9.
depuis un moment, bouillonnait. Tu profères des choses énormes, mon cher. « Simples raisons d'interprétation de l'Ecriture, dis-tu, et qui ne touchent pas à l'essence de la religion du Christ». Qu'entends-tu donc par Vessence de la religion du Christ ? Que l'obéissance à Dieu consiste dans l'attitude intérieure de l'âme ou dans l'observation mécanique d'une réglementation des aliments ; — que le Dieu qu'on adore soit un être spirituel, partout présent, ou une divinité localisée dans des lieux de pèlerinage ; — que la prière soit la libre et confiante conversation d'un enfant avec son père, ou la redite vaine à laquelle on attribue une valeur magique et méritoire; — que l'Evangile soit rendu accessible au peuple, ou qu'on le lui voile au contraire par l'écran d'une langue étrangère ; — que l'unité et la spiritualité divines soient sauvegardées, ou qu'on retombe dans une sorte de polythéisme pratique ; — tout cela ne toucherait pourtant pas encore à l'essence même de la religion du Christ ! Alors qu'est-ce qui y touche ?
Cela ne touche-t-il pas à l'essence même de la religion chrétienne que d'avoir, comme médiateur entre soi et Dieu, Christ seul ou bien avant tout sa mère ? Je possède un livre intitulé Le Mémorial du prêtre, qui contient du reste maint excellent conseil. Mais il faut lire les pages intitulées le Prêtre et Marie. Quel langage brûlant : « Si vous êtes agités, soulevés par les ondes frémissantes de l'orgueil, de l'ambition, de la détraction, de l'envie, regardez l'étoile, appelez Marie. Si la colère, ou l'avarice, ou les convoitises de la chair, s'abattent sur le frêle esquif de votre cœur, menaçant de l'engloutir, vite, bien vite, un regard vers Marie. Si, troublés à la vue de la gravité de vos fautes... et saisis d'épouvante à la pensée du jugement de Dieu, vous commenciez à tomber... dans le gouffre du désespoir, oh ! un regard, une pensée, un soupir vers Marie. Dans les périls, dans les angoisses, dans les perplexités, pensez à Marie, invoquez Marie...
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 185
Jésus-Christ a commencé et continué ses miracles par Marie et il les continuera jusqu'à la fin des siècles par Marie... Dieu le Père a un trésor ou un magasin très riche, où il a renfermé tout ce qu'il a de beau, d'éclatant, de rare et de précieux, jusqu'à son propre Fils ; et ce trésor immense n'est autre que Marie... » Après quarante pages de ce style (ce chapitre est de beaucoup le plus long de tous), l'auteur pense avoir été au-dessous de sa tâche et s'écrie : « De Maria nunquam salis ; on n'a point encore assez loué, exalté, honoré, aimé et servi Mariei)... ».
Tout cela, penses-tu, ne touche nullement à l'essence de la religion du Christ ? Encore une fois, qu'est-ce donc, pour toi, que l'essence de la religion du Christ ?
— Vous avez raison, cher collègue, reprit Z. Toutefois, ces réflexions n'eussent probablement pas suffi à me faire faire le grand pas, s'il n'y avait pas eu autre chose.
Il se leva, parcourut la chambre deux ou trois fois, les mains dans les poches. Je ne le quittais pas des yeux...
Soudain, il décrocha une photographie suspendue à la muraille.
— Tenez, dit-il en me la tendant, me voici au temps où j'étais curé en Belgique.
Je la pris avec empressement : Une bonne figure de jeune prêtre, comme on en voit parfois, honnête, enfantine, presque naïve. C'était bien lui, photographié dans une belle soutane neuve... Je tendis le cadre à Jacques qui le regarda, souriant, puis s'en fut le remettre à sa place.
M. Z. avait repris sa promenade. Un pli barrait son vaste front...
— Eh bien, frère, reprit doucement Jacques, vous
1) L'abbé Dubois, Le Mémorial du prêtre, p. 85-126.
disiez tout à l'heure qu'il y avait eu autre chose. Seraitce indiscret...
— Ah, Messieurs, combien il me serait agréable de me taire et de laisser reposer tout ce passé mort... Et pourtant je me sens parfois humilié et comme repris en conscience, ayant reçu de Dieu l'immense grâce de sortir du labyrinthe par la bonne porte, de ne faire plus rien, ou peu de chose, pour secourir ceux qui restent dans ces perplexités.
Au fond, je le vois bien maintenant, ce qui pour une bonne part m'a rendu la rupture possible, ce sont les désillusions.
Oui, les désillusions; les amères désillusions.
C'est que vous ne pouvez pas comprendre, vous, Messieurs, toute la vénération dont le sacerdoce est l'objet parmi les catholiques pratiquants, à qui le pape et tous ses représentants, évêques, prêtres et reUgieux apparaissent comme tout auréolés d'une sainte et redoutable majesté. « Ils sont supérieurs aux anges, dit-on, car ils peuvent commander à Dieu (quand s'opère le miracle de l'autel) et si vous rencontriez à la porte de l'église un prêtre et un archange, fût-il S*-Michel, vous devriez d'abord introduire le prêtre, et après lui le prince des armées célestes^), etc., etc.. Pour quiconque a quelque ambition spirituelle ou simplement un grand désir de sainteté, la prêtrise apparaît dès lors comme le chemin le plus direct pour y arriver ; aux yeux des parents pieuxc'estlenec plus ultra des vocations.
En entrant au séminaire, je partageais ces idées, naturellement.
1) « O prêtre de Dieu I — s'écrie Cassien — soit que tu contemples la hauteur des deux, soit que tu admires la beauté du soleil, de la lune et des étoiles ; soit que tu regardes la puissance des souverains, tu es toi-même plus élevé, plus beau, plus puissant que tout cela. Ton Créateur et ton Créateur seul est l'unique être auquel tu ne sois pas supérieur ». Cité par l'abbé Dubois dans le Mémorial du prêtre, p. 2.
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 187
— Ce n'est pourtant pas dans cette école de sainteté que vous les avez perdues, interrompis-je.
— En réalité, la vie du séminaire n'est pas normale. Je m'aperçus bien vite que si la défense d'aller deux à deux aux récréations était si sévère, il y avait encore une autre raison que celle dont je parlais tantôt. En vertu du proverbe : « Faute de grives on mange des merles », il arrivait fréquemment que de véritables flammes prenaient naissance dans les cœurs, principalement chez les élèves plus âgés à l'égard des élèves nouveaux venus, dont le visage pouvait rappeler des traits et un incarnat féminins. Aussi réagissait-on énergiquement contre tout ce qui encourageait cette tendance.
Je vous ai dit aussi tout ce qui nous était défendu. Seulement, comme la punition qui frappait les délinquants était très grave (un retard de trois mois dans les études), on n'y ajoutait pas une obligation en conscience : il était admis qu'aucun article de discipline n'obligeait, sous peine de péché.
— Je ne -comprends pas très bien, dit Jacques.
— Cela signifie qu'il n'était pas nécessaire d'avouer en confessionnal les désobéissances au règlement.
Je ne pus m' empêcher de rire.
— Alors, dis-je, un élève qui parlait avec son camarade, qui mangeait, fumait ou lisait le journal en cachette, n'avait pas besoin de le dire à son confesseur ?
— Non. Quand j'eus compris cela, j'avoue que j'en eus une grande joie et que je me permis de nombreuses incartades, comme, par exemple, d'avoir sous mon lit une caisse très basse, dissimulée par le tapis de lit, dans laquelle j'avais toujours quelques victuailles reçues de la maison et que je partageais avec mes amis.
— Mais il fallait ne pas se faire prendre I
— Il fallait ne pas se faire prendre. Et pour autant qu'on était assez adroit pour cela, on pouvait se croire la conscience nette, mêmeendésobéissanttoutela journée.
— C'est l'école de la dissimulation ! s'écria Jacques qui, lui, ne riait pas du tout.
— Oui, une école de dissimulation plutôt que de sainteté, reprit M. Z. Toutefois, ce n'est que plus tard que je m'en rendis bien compte. La grande désillusion m'attendait dans la prêtrise.
— Dites-moi donc, cher collègue, interrompit Jacques, ce qu'on entend exactement par le bréviaire et les heures canoniales que chaque prêtre, si je ne me trompe, doit dire tous les jours.
— C'est bien facile. Le bréviaire est un livre, ou plutôt un ensemble de quatre livres, correspondant aux quatre saisons de l'année et contenant chacun des lectures, des psaumes et des prières que tout ecclésiastique catholique est tenu de réciter chaque jour, sous peine de péché mortel et partant de damnation éternelle.
Ce Bréviaire romain a été publié en 1568 par Pie V, puis revu par Clément VIII et Urbain V.
L'office à réciter chaque jour est réparti en sept heures, ou heures canoniales correspondant aux sept moments où les Juifs pieux étaient sensés se recueillir pour prier^). Ces heures sont Matines et Laudes, Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Complies.
Matines et Laudes, à réciter à minuit, peuvent être anticipées la veille, dès la chute du jour. Les autres heures correspondent aux heures juives, prime à six heures du matin, tierce à neuf heures, et ainsi de suite.
— Et tous les prêtres, reprit Jacques, font véritablement sept cultes par jour, aux moments indiqués ? Voilà une obligation qui peut être lourde, suivant les cas.
— En effet. Il y a toutefois des arrangements possibles. Ainsi on peut sans péché réciter dès le matin toutes les heures en un tenant et se libérer pour la
1) Psaume 119, 164.
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 189
journée. On peut également, si l'on préfère, réciter le tout par petites tranches et en quelque sorte à temps perdu, et l'on peut interrompre sa lecture et couper les psaumes et les versets par des occupations profanes, sans être tenu à recommencer. De plus, et ceci vous paraîtra peut-être bizarre, nul n'est tenu de comprendre le sens de ces prières latines, le tout est de les dire. Et pourvu que les paroles aient été articulées de telle sorte que si vous étiez seul dans le silence vous perceviez un petit bruissement produit par le mouvement de vos lèvres et de votre langue, vous pouvez aller aussi vite que vous le permet votre facilité de parole.
— Quelle superficialité, dit Jacques 1 Quel inconcevable mélange de littéralisme exact dans la forme, et d'indifférence pour le fond !
— Ce n'est pourtant pas cela qui me déçut, reprit M. Z. J'y étais trop accoutumé pour y voir rien d'anormal. Ce qui me bouleversa, ce fut l'état moral intime du clergé dans lequel j'entrais.
Je vous ai dit. Messieurs, l'idée que je me faisais de la prêtrise en y entrant. Ah ! qu'il avait raison ce digne prélat de N., lorsqu'il recommandait aux jeunes prêtres de ne pas entendre les confessions de confrères plus âgés, afin de n'être pas scandalisés et par trop découragés ! Or, par la force des circonstances, il ne m'est arrivé que trop souvent de recevoir les confessions de mes collègues.
— Il y a pourtant, dit Jacques, beaucoup de prêtres moralement dignes de tout respect...
— Certes, il y en a beaucoup... Mais quelles luttes chez un grand nombre de ces êtres qu'on m'avait dépeints comme élevés entre ciel et terre, par un miracle particulier de Dieu, dès le jour de l'ordination I^)
Tout jeune que j'étais, en huit années seulement de
^) « Une parole et une goutte d'huile, les voilà chastes pour l'éternité », a-t-on dit.
ministère, que de confidences douloureuses j'entendis. Ah ! oui que de souffrances dans le rayon restreint de mes connaissances et de là, à quelle statistique je dus conclure pour l'ensemble I
Ne peut-on pas dire de maints jeunes prêtres éminemment respectables, qu'ils usent le meilleur de leurs forces dans ces combats stériles ?
Quant aux autres... Ah I malheureux confrères faisant d'héroïques efforts, oui, d'héroïques efforts et ne pouvant que pleurer sur leurs faiblesses répétées !...
Une parole de Paul qui semble bien à leur adresse^), leur eut permis de vivre honnêtement, en leur donnant la paix... Mais non !
Périssent les victimes qui se sont trompées, ou que l'on a trompées ; Rome préfère d'hypocrites apparences à leur salut et à leur éternité I II m'est arrivé d'en rencontrer dès lors... Avec quelle ardente sympathie je les regarde 1 Que de fois j'ai prié pour eux et pour les multitudes de jeunes séminaristes qui ont devant eux les mêmes luttes... Trouveront-ils l'issue ?
Un silence solennel succéda à ces paroles.
Je ne pus empêcher une pensée de m' aborder l'esprit : « Qui es-tu toi qui juges ?... » Sans doute Jacques partageait mon impression.
Mais avec son courage habituel, qui va toujours droit au but, il la formula.
— Et vous-même, cher frère ?... articula-t-il à voix presque basse.
M. Z. comprit à demi-mot. Et fixant son regard sur celui de Jacques :
— Grâce à Dieu, dit-il, et à ma bonne sœur qui était venue d'emblée me créer un foyer, j'ai pu quitter l'Eglise sans connaître l'angoisse de certains remords. Et pourtant... Le Seigneur sait que je fus aussi tenté...
1) I Corinth. 7, 9.
Horreur du jour où je compris ce qui avait perdu certain de mes prédécesseurs dans la paroisse et ce qu'on voulait de moi également... au château...
Non, Messieurs, de désillusion pareille à celle-là, il n'y en a point au monde^).
A ce moment on heurta discrètement et M™^ z. parut, simple et gracieuse dans l'entrebâillement de la porte.
— Excusez-moi, dit-elle, mais j'aimerais beaucoup savoir quelque chose.
— Quoi donc, ma chère femm.e ?
Et de quel regard affectueux il l'enveloppait en lui répondant 1
— J'aimerais savoir si ces Messieurs nous resteront ce soir et cette nuit ?
— O Madame, m'écriai-je, nous ne voudrions jamais, mon ami et moi, vous causer un tel embarras... Nous prendrons le dernier train.
— Sais-tu, ma chère, prépare-nous le souper. Quant à cette nuit, je compte bien que ces messieurs accepteront notre hospitalité.
— Vous plaisantez, dit Jacques...
- — C'est très sérieux, au contraire... J'ai l'impression que notre entretien vient seulement de s'engager... il nous faut pouvoir le prolonger autant qu'il sera nécessaire, sous le regard de Dieu... J'aurais encore tant à dire...
— Et tes leçons demain ? dit Jacques en se tournant de mon côté.
— Il faut consulter l'horaire... Eh I cela s'arrangerait très bien... en partant d'ici à six heures du matin... Mais que dira ton épouse ?
— Je vais lui téléphoner.
— Quel bonheur que vous puissiez rester I reprit ]\|me z. Vous savez, nous ne ferons aucun embarras.
1) 1 Tim. IV, 1-3.
Vous serez tous deux dans la même chambrette... Puis s'adressant à son mari : « Quant au souper, il sera prêt tantôt et pendant que ces messieurs iront au téléphone public, tu me donneras un coup de main... Je mettrai les enfants au lit et nous mangerons ici, dans ton bureau, veux-tu ?
— A tes ordres, petite femme !
Dehors, les étoiles scintillaient. Un froid vif avait de ■ nouveau durci les chemins.
— Cette dame, dis-je, est très hospitalière. Elle n'a point de bonne, semble-t-il, et cependant avec quelle cordialité elle nous a invités !
— J'ai cru comprendre qu'une fillette du village lui fait ses commissions. Oui, elle est énergique et dévouée.
— En tout cas, ton collègue a l'air singulièrement heureux en ménage.
— En effet, singulièrement heureux ; c'est bien l'impression qu'on en a.
— Tu connaissais tous ces détails ? repris-je après un instant.
— Quels détails ?
— Ceux qu'il nous a donnés sur le catholicisme ?
— J'ignorais presque tout... Je savais simplement qu'il était un ancien prêtre devenu pasteur...
— S'est-il marié tôt après sa sortie de l'Eglise ?
— Oh I pas du tout I II a étudié la théologie pendant quatre ans au moins, dans une Faculté protestante. Et ce n'est qu'une fois pasteur qu'il a pu songer au mariage.
Quand nous rentrâmes, on nous attendait. A table on parla légumes et jardin; mais ce ne fut que l'affaire d'un clin d'œil. Presque aussitôt, Jacques reprit la question religieuse.
POURQUOr L ON SORT DE l'ÉGLISE ROMAINE 193
— r N'avez-vous pas, comme prêtre, soutenu une correspondance assez longue avec un pasteur ?
— Oui, pendant huit mois nous nous écrivîmes. Je lui posais des questions ; il y répondait, me conseillait des lectures et m'en prêtait. Par exemple : « Tu es Petrus », thèse sur la papauté, soutenue à la faculté protestante de Paris par Bourrier, ancien prêtre; Les religions d'autorité et la religion de V esprit de Sabatier ; des publications et livres de Puaux ; surtout le Nouveau-Testament.
— Savait-il qui était son correspondant ?
— Nullement. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, lorsqu'un jour je lui eus donné rendez-vous à la poste de N., de se trouver en face d'un prêtre, curé aux environs de la ville I
Ah, le cher ami 1 C'est Dieu qui voulut que je m'adresse à lui, quand j'eus décidé de chercher la vérité et la paix en dehors de Rome, où je né trouvais plus qu'inquiétudes et souffrances 1
Peu de temps après je quittai ma cure, et j'écrivis à mon évêque une lettre de démission parue en son temps dans le Chrétien Belge^).
Je lui disais entre autres :
« Ces huit années de vie sacerdotale ont malheureusement abouti à m'enlever une à une toutes mes illusions sur l'Eglise romaine. Est-il besoin de vous dire que ce ne fut pas sans éprouver une cruelle souffrance ? »
— Me serait-il permis de vous poser une question ? diS'-je.
— Faites.
— Vous avez été troublé par certaines confessions de vos anciens collègues. Mais enfin ne pensez-vous pas que ces hommes qui venaient épancher leur âme au confessionnal étaient bien heureux de pouvoir le
*) Numéro du 7 octobre 1905.
faire et de recevoir ensuite l'absolution, plutôt que de traîner perpétuellement leurs angoisses ? En d'autres, termes, la confession comme on la pratique dans l'Eglise romaine, n'est-elle pas une excellente institution ?
— Vous me rappelez un souvenir d'enfance. J'avais quinze ans. Un ouvrier ébéniste, connu pour son impiété, était dans le salon, polissant le piano. Je l'aborde. Il m'avoue qu'il est malheureux. Je lui réponds qu'il y a un moyen d'être heureux et que je le suis, après m'être confessé.
— Oh, dit-il, j'en aurais une de confession, moi 1
— Allons au couvent de X., dis-je. Je vous accompagnerai, et vous vous confesserez.
Ainsi dit, ainsi fait, dès le lendemain. Le laissant en tête à tête avec un religieux, je m'en vais prier à l'église... Et mon ébéniste s'en revient tout joyeux... ■
— Je comprends cela, fis-je.
— Seulement, la paix qu'on puise ainsi est tout à fait fragile.
— Il suffit de revenir au confessionnal.
— Autant une première confession impressionne, autant on s'y accoutume à la longue...
— Tout de même, la crainte d'un aveu certain doit vous retenir de pécher.
— Pour les uns, j'en conviens. Mais combien d'autres que cette même crainte retient toute leur vie loin de Dieu et qui croupissent ainsi dans le vice... Et. surtout, qui dira le nombre des mauvaises confessions, au temps de Pâques par exemple, alors que tous les habitants d'un village se confessent, et que l'abstention serait remarquée ?
— Qu'appelez-vous une mauvaise confession ?
— Celle qui ne dit pas tout ce qu'il y a à dire. D'après Rome, elle est un sacrilège. La communion qui suit est un second sacrilège. Dès lors, une quantité de per-
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 195
sonnes, au sortir du confessionnal, se savent damnées et n'ont plus peur de commettre n'importe quel péché. Quant aux consciences délicates, on sait ce qu'elles souffrent au confessionnal.
— Pourquoi ?
— Elles sont harcelées de scrupules : Est-ce que j'ai tout dit ? Est-ce que j'ai parlé assez clairement ? Est-ce qu'il m'a bien compris ? Ces personnes sentent que Dieu seul peut comprendre parfaitement un aveu et mesurer la culpabilité d'un acte. Il en est qui ont perdu l'esprit dans ces angoisses...
— La plupart des catholiques, cependant, se tiennent à égale distance de ces deux excès.
— Oui, la plupart se confient en la parole du prêtre et vont de l'avant bien tranquilles, sans savoir qu'il y a un autre pardon.
— Lequel ?
— Le seul valable. Celui que Christ donne directement au cœur repentant, celui dont S*-Paul a tant parlé au cours de toutes ses lettres^).
— Christ n'avait-il pas dit à ses apôtres: «Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez ?... »
— Si ces paroles impliquaient l'obUgation de se confesser, comme aujourd'hui, il faudrait dire que les apôtres n'y ont rien compris. Car l'histoire fait foi que les premiers chrétiens et les martyrs sont morts sans le sacrement de pénitence...
— Connaissez-vous, dit Jacques, l'ouvrage du Père Chiniquy : Cinquante ans dans VEglise romaine ?
— Oui, je l'ai lu.
— Pensez-vous que tout y soit exact ?
— Je n'ai aucune raison de le mettre en doute.
— Certes, il est fâcheux qu'un prêtre, homme de chair et de sang après tout, et faillible, non seulement
*) Voir chap. IX, le salut par la foi.
soit appelé à recevoir de la bouche de femmes des aveux tout intimes, mais encore ait le devoir de poser des questions et d'insister sur les détails. Autant un aveu de ce genre fait à une personne chrétienne du même sexe peut être bienfaisant, autant .dans ces conditions-là, il devient dangereux pour les deux parties.
— Vous avez raison, reprit M, Z., une confession libre comme l'entend la Bible, ou le sacrement de pénitence tel que l'Eglise l'impose sous peine de damnation, sont deux choses toutes différentes. Ajoutez qu'au confessionnal la parole du prêtre devient la parole de Dieu, sa sentence celle du Père céleste...
Cependant, voici qu'au même pénitent un confesseur plus sévère refuse l'absolution, tandis que le voisin plus large la lui accorde. Le premier lui a dit : « Allez, je ne puis vous absoudre, vous êtes indigne de pardon ! » et le second lui dit : « Allez en paix, vos péchés vous sont remis ! » Dieu fait-il siennes des sentences si contraires ?
Et quant à la pénitence sacramentelle, imposée pour l'entière expiation du péché (sans parler des variations énormes et injustifiables qu'elle subit suivant les siècles et les hommes), peut-on ne pas en sentir le ridicule et l'inutilité ? « Allez en paix, vous direz quelques Ave Maria 1 »
— Les catholiques qui tiennent à leur Eglise sont surtout attachés à l'Eucharistie et à V Infaillibilité, fis-je. Ce sont là les deux colonnes de leur foi. Et en particulier la seconde. Il faut reconnaître que si l'Église romaine est vraiment capable de donner Christ luimême en nourriture aux fidèles, si elle est seule capable de le faire ; si l'Eglise romaine est vraiment l'infaillible
rempart de la vérité, si elle est seule à l'être, alors elle est et demeure la grande puissance, la suprême attraction pour les âmes. On aura beau attaquer l'un ou l'autre de ses dogmes, l'un ou l'autre de ses rites. On ressemble au bûcheron qui attaque de sa cognée un arbre au flanc de la montagne : La montagne elle-même n'en est pas moins- toujours là, inébranlable et inébranlée.
— Vous n'êtes pas catholique ?
— Non.
— Cela se voit.
— A quoi ?
— Un catholique ne se fût jamais permis une telle image. Aucun dogme, aucun rite pour le catholique, n'est un arbre au penchant de la montagne ; mais il fait partie de la montagne, tout aussi intangible qu'ellemême. Cependant vos paroles témoignent d'une connaissance du catholicisme vraiment extraordinaire pour un protestant, car l'Eucharistie et l'Infaillibilité sont bien les deux piliers d'angle du Romanisme.
Cet éloge m'encouragea.
— Que dites-vous, par exemple, de l'Eucharistie ? Les catholiques avec qui j'ai causé ou dont j'ai lu les ouvrages, ne peuvent assez dire tout ce qu'est pour eux le Saint-Sacrement. Et, d'autre part, l'Eucharistie est bien l'institution du Christ.
— Oui, un touchant mémorial de la vie et de la mort du Sauveur.
— Plus que cela : ceci est mon corps... ceci est mon sang ; n'y a-t-il pas là le miracle de la Transsubstantiation ?
— C'est au divin Maître de nous dire lui-même dans quel sens ses paroles doivent être entendues, s'il veut le sens propre et matériel des mots qu'il prononce (ce qui impliquerait un miracle écrasant pour la raison)...
-^ Ecrasant, en effet.
Ou si, conformément au langage oriental et à son habitude de parler par images, il veut que, nous élevant au-dessus de la matière, nous donnions à ses paroles un sens mystique et spirituel. Or, à ses apôtres étonnés comme nous de cette parole : « Le pain que je vous donnerai, c'est ma chair », il répond : « C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien ; les paroles que je vous ai dites sont esprit et vié^) ».
N'avait-il pas dit aussi, se servant de la même figure : « Je suis le pain de vie, celui qui vient à moi n'aura jamais faim » ?2). Oserait-on prétendre qu'il parlât alors au sens propre et que par la vertu de ses paroles, lui-même était devenu un pain ?
— Non ! ce serait insensé !
— Pourquoi donc imposer le sens littéral et matériel des mots, lorsqu'au lieu de se comparer au pain, il compare le pain à sa personne et dit en le rompant : « Ceci est mon corps, livré pour vous ! »
• Dans les deux cas, n'est-ce pas la même forme de langage exprimant vivement la même idée toute spirituelle ?
— Les chrétiens d'autrefois n'ont-ils pas toujours pris cette parole dans le sens matériel ?
— Nullement I Si l'on consulte ce qu'écrit Paul dans son épître aux Corinthiens, on y trouve le grand apôtre^ indigné des excès qui se commettent dans le repas du Seigneur").
On lui a dit, en effet, que plusieurs boivent le vin jusqu'à l'ivresse, etc., etc.
Pour couper court à de tels scandales, c'était bien le moment d'enseigner ou de rappeler aux fidèles le dogme de la présence réelle et le changement de la substance
1) Jean VI, 63.
*) Jean VI, 35.
") I Cor. XI, 17-34.
POURQUOI l' on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 199
du pain et du vin en la personne même du Sauveur. Paul n'y fait pas la moindre allusion.
La plus ancienne liturgie connue, la Didaché des douze apôtres^), indiquant dans le chapitre IX™® les prières à dire sur le pain et sur le vin, ne cite pas même ce que nous appelons maintenant les paroles de la consécration.
Au second siècle, les plus hauts esprits donnaient à la Cène des interprétations symboliques.
Au III™e siècle, Tertullien, mort en 240, explique ces mots: «Ceci est mon corps», par «Ceci est la figure de mon corps s^).
Au V"^6 siècle, le pape Gélase 1er disait encore : « que ni la substance, ni la nature du pain ne cessent d'exister au Saint-Sacrement ». Cette parole s'accorde si mal avec la doctrine subséquente de la Transsubstantiation que certains auteurs catholiques, sous d'autres prétextes il est vrai, ont nié l'authenticité de l'écrit où elle se trouve^).
— Quand, demanda Jacques, commença-t-on à parler de la transsubstantiation ?
— Ce serait long à raconter. Disons seulement que jusqu'au IX°^e siècle, les esprits des théologiens flottaient entre les deux manières de voir, tandis que la multitude déjà, penchait de plus en plus vers le dogme de la présence matérielle.
Mais en 831 parut un livre qui fit une énorme impression. Intitulé le Corps et le sang du Seigneur, cet ouvrage affirmait hautement le changement du pain et du vin en d'autres substances, et insistait sur le mérite qu'il y avait à croire un miracle si difficile... Paschase Radbert, un moine de Corbie, près d'Amiens, en était l'auteur.
^) Cet ouvrage remonte aux environs de l'an 100.
'■*) Panem... corpus suum fecit, hoc est corpus meum dicendo, îd est figura corporis mei (adv. Marcion. IV, 40).
*) De duabus naturis in Christo adv. Eutychem et Nestorium. Cf. Real encyclopédie de Herzog (dernière édit.), article Gélase 1»'.
La nouvelle doctrine rencontra bien encore d'éminents contradicteurs, comme Râtramne, un autre moine de Corbie, Jean Scot et deux cents ans plus tard Bérenger de Tours. Mais ils étaient de plus en plus mal vus. Ce dernier dut se rétracter dans les formes.
— Et quand la chose fut-elle décidément réglée ?
— Le dogme de la transsubstantiation ne fut défini et imposé qu'en 1215, par le quatrième concile de Latfan, sous Innocent IIL^).
A partir de cette époque, pour être sauvé, dans l'Eglise catholique, il fallut admettre et croire que le corps même de Jésus-Christ, sa chair, ses os, son sang, son âme, sa divinité, se trouvaient en même temps et en des milliers d'endroits différents dans la plus petite miette visible d'une hostie consacrée.
Etienne avait dit : « Le Très-Haut n'habite pas dans des temples construits par la main des hommes... le ciel est son trône et la terre son marchepied »2), Malgré cela il fallut admettre au contraire que dans toutes les églises du monde, le Fils de Dieu, fait homme, se trouve renfermé dans de petits coffres de bois, obscurs et humides, d'où le prêtre seul a le droit de le faire sortir. Le Dieu suprême est mis sous clef par un homme I
— Humilité profonde du Fils de Dieu, fis-je.
— Oui, s'il en eût donné l'ordre. Mais que dire des hommes qui firent cette invention ?
Et ce n'est pas tout. Suivons jusqu'à sa dernière étape l'évolution séculaire de ce dogme soi-disant immuable.
L'auteur de l'Epître aux Hébreux^) avait dit du Christ : « Il ne s'offre pas plusieurs fois lui-même... » Malgré cet enseignement si clair, le repas du Seigneur se transforma dans la suite des temps, jusqu'à devenir la messe actuelle qui est la répétition du sacrifice de la
^) Hermant : Histoire des Conciles, t. III, page 137, etc.
2) Actes VII, 48-49.
=) Hébreux IX, 25-28 ; X, 14-18.
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 201
Croix. C'est au XVI°^® siècle que le Concile de Trente déclara^) : « Anathème quiconque oserait nier que la messe est un vrai sacrifice au sens propre du mot », c'est-à-dire contenant une véritable immolation et destruction du Fils de Dieu comme au Calvaire^).
-^ Rien de plus intéressant que ces dates. Il faut que j'en prenne note, conclut Jacques : 831, la présence matérielle triomphe chez les théologiens ; 1215, la transsubstantiation ; 1562, la messe un sacrifice...
— Les catholiques, demandai-je, savent-ils les choses que vous venez d'exposer ?
— Le plus grand nombre les ignore.
— Pourquoi ne les leur dit-on pas ?
— Pourquoi ? Ils se fâcheraient et diraient que ce sont des calomnies.
'■ — Et les autres, ceux qui ont étudié ces points d'histoire ?
— La plupart s'astreignent à croire tout de même; et avec une âpre joie, comme Paschase Radbert, ils pensent se faire un mérite du sacrifice de leur intelligence.
Enfin quelques-uns, dont j'étais, sont tourmentés de doutes atroces et supplient Dieu de les en délivrer...
— Pauvres gens !
— Le catholique, reprit Jacques, doit se faire une étrange idée du Père céleste ! Quoi ! chaque matin, Dieu trouverait plaisir à voir couler le sang de son Fils sur des milliers d'autels et, pendant des siècles, il continuerait à l'immoler...
ï) Concilium Tridentinum, sess. XXI I"*'.
"J^À Trente, la définition du Sacrifice de la messe n'eut lieu que onze ans après celles de la Présence réelle et de la Transsubstantiation. Pourquoi ? N'est-ce pas parce que les deux derniers dogmes étaient déjà définis dès longtemps ; tandis que le premier n'était jpas sûr ? Ce qui vient à l'appui de l'aflirmation de M. Z.
Rappelons que le fameux Concile de Trente eut vingt-cinq sessions en dix-huit ans, du 13 décembre 1545 jusqu'au 4 décembre 1563. — Cf. Hermant, op. cit., tome IV, p. 118, 119 et 151.
— Votre remarque est très juste, conclut l'ancien prêtre, surtout si l'on songe que ce sacrifice n'a pas lieu seulement pour la grande cause du salut du monde... Non I... pour un gain quelconque, pour la réussite de n'importe quelle entreprise et même pour la guérison d'un immonde animal on viendra demander de renouveler la scène sublime du Calvaire... cela coûte deux francs...
— Que voulez-vous . dire ? fis-je, croyant avoir mal compris.
— Rien d'autre que ce que j'ai dit. Il peut arriver, en effet, qu'on fasse célébrer une messe pour une vache malade, ou pour un porc...
— Et l'infaillibilité, dis-je. Mon ami de S^Lambert m'en a fait l'été dernier un exposé enthousiaste. Il a même déclaré que c'était l'infaillibilité papale qui l'avait principalement attiré à l'Eglise romaine, lui, protestant d'origine. Et j'avoue qu'en l'entendant, j'ai pris de cette doctrine une idée bien différente de celle que j'avais autrefois. Je suis vraiment impatient de vous voir aborder ce sujet.
— Considérons tout d'abord la question au point de vue historique, comme je viens de le faire pour l'Eucharistie.
En lisant le Nouveau-Testament, nous constatons que les Eglises du premier siècle, dans le monde grécoromain, vivaient sous un régime absolunient démocratique^). Il y avait des diacres, des anciens, des évêques ou surveillants ; mais la plus grande égalité et la plus grande liberté ne cessaient de régner entre tous les
^) Pour ce sujet, cf. Auguste Sabatier, Les religions d'Autorité et la religion de l'Esprit. La papauté, pi 181-251.
frères. A Corinthe, par exemple, l'assemblée des fidèles se permettait même de juger de l'Apostolat de Paul^). Il y avait aussi des prophètes et des gens qui « parlaient en langue », sans autre mandat que l'impulsion intérieure de l'Esprit. Ce n'est qu'au second siècle qu'on voit apparaître un personnage supérieur aux anciens ou presbytres^), et qui est seul à porter le nom d'évêque. Tout naturellement et de plus en plus l'évêque de la ville conseille, dirige même les presbytres des villages environnants. Plus tard encore, un prestige particulier entoure les évêques des centres principaux du christianisme : Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Rome surtout...
Pendant de longs siècles, on s'était accoutumé à voir en Rome la capitale -du monde. Quoi d'étonnant si l'évêque de Rome éleva bientôt la prétention d'être l'évêque des évêques de la terre...
D'autres circonstances encore contribuèrent à donner un éclat particulier au siège épiscopal de. Rome : premièrement, au V"^® siècle, V invasion des barbares. Dans ce temps fâcheux, la papauté naissante apparaît aux peuples consternés comme le seul pouvoir capable de les défendre. Plus tard, voici les Francs : Charles- Martel, Pépin-le-Bref, Charlemagne. Ces hommes résolus ont besoin du pape pour escalader les degrés du trône royal d'abord, puis du trône impérial d'Occident; à leur tour, ils font du pape un souverain indépendant en lui donnant le patrimoine de S*-Pierre ; et puis surtout, la papauté ayant sacré Charlemagne empereur, grandit d'autant aux yeux des nations. La fraude pieuse s'en mêle : les fausses décrétâtes du pseudo-Isidore. Tout le monde, aujourd'hui, en reconnaît l'inauthenticité. A l'époque, elles n'en furent pas moins d'un puissant
1) I Cor. IV, 3-5.
^) D'où prestres et prêtres.
secours au pape pour asseoir son autorité sur le mondé chrétien. Enfin, il faut le reconnaître, les premiers évêques romains furent des hommes de piété, de bon sens et de courage. Certains d'entre eux, au Moyen âge, furent même des hommes de première valeur par l'intelligence et l'énergie : Léon-le- Grand, Grégoire Y II, Innocent III.
— Mais, dis-je, la papauté n'a-t-elle pas été fondée sur la promesse de Jésus à Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette Pierre, je bâtirai mon Eglise ? »
M. Z. sourit.
— Après coup, oui ! C'est plus tard qu'on interpréta dans ce sens la promesse "du Christ à Pierre, Avant le troisième siècle, on n'y avait pas songé.
— Pierre fut pourtant le premier évêque de Rome, et c'est de lui que les papes se réclament.
— Il est de foi dans l'Église — et personne n'ose le discuter — que Pierre fut évêque de Rome pendant vingt-cinq ans.
— Pourquoi personne n'ose-t-il discuter ce point d'histoire ?
— Parce que dès qu'on l'examine sérieusement on s'aperçoit que rien n'est moins certain. D'abord, il faut ignorer entièrement la vie de l'Eglise apostolique pour croire qu'un apôtre comme Pierre se serait immobilisé des années durant dans une fonction ecclésiastique sédentaire. Puis il est impossible de trouver, dans la vie de Pierre, le temps de cet épiscopat : En 44, Pierre était en prison à Jérusalem^). Vers l'an 58, quand Paul écrivit l'Epître aux Romains, Pierre n'était pas évêque de Rome. Autrement, cette épître qui salue presque chacun^) l'eût-elle passé sous silence? De même quand Paul arriva à Rome au printemps de l'an 6P). De même
1) Actes XII.
=>) Rom. XVI.
') Actes, ch. XXVIII.
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 205
encore, en 63, quand Paul écrivit de Rome l'épître aux Philippiens. Dès lors, si Pierre vint à Rome, ce ne fut que pour très peu de temps^). Enfin, la tradition ancienne ne parle nullement d'un épiscopat de Pierre à Rome. D'après Irénée^), Pierre et Paul auraient fondé cette Eglise — nous savons toutefois par l'Epître aux Romains®) qu'elle existait avant l'arrivée de Paul ■■ — puis ils auraient nommé comme premier évêque Linus. Les successeurs de Linus, d'après le même auteur, furent Anenclet et Clément. Tout cela est fort peu sûr. Une chose reste certaine, c'est qu'Irénée n'a nulle idée que Pierre ait été évêque de Rome*).
Donc, ici encore, c'est après coup et longtemps plus tard qu'on en vint à parler de l'épiscopat de Pierre à Rome.
— Alors, la promesse du Christ : « Tu es Pierre... », ne rime à rien ?
— Elle a été largement accomplie le jour de la Pentecôte et dans les mois qui ont suivi.
Venons-en maintenant à V Infaillibilité pontificale elle-même.
Les théologiens catholiques se fondent aussi, pour l'affirmer, sur une promesse de Christ à Pierre : « J'ai prié pour toi que ta foi ne défaille point »5).
Mais infaillible ?... L'était-il pour tout autant, ce même Pierre qui, peu d'heures après, reniait son Maître avec éclat ?
— Pierre n'était pas encore en possession de sa charge.
— N'était-il pas en possession de sa charge, lorsqu'à Antioche, c'était vers l'année 54, Paul lui résista en face
*) On place sa mort en 67.
*) S*-Irénée, évêque de Lyon, martyr vers 200. ") Rom. I, 1-15.
*) Cf. Sabatier, op. cit., p, 208. On y trouvera en grec le passage d'Irénée.
•) Luc 22, 32.
et le reprit, à juste titre, parce que dans une question très importante, concernant la conduite à tenir dans l'Eglise avec lès païens convertis, Pierre n'avait pas marché de droit pied selon la vérité de l'Evangile ?i).
Infaillible !... franchement l'était-il le pape Libère (352-366) qui, pour revenir de l'exil et reprendre son siège sur son rival Félix, signe une confession semiarienne et abandonne la cause d'Athanase ?2). - Infaillible I l'était-il le pape Vigile (541-554) qui use d'une telle condescendance à l'égard de l'empereur Justinien, dans une question de dogme, que les évêques d'Occident l'appellent prévaricateur 7^)
Etait-U infaillible Honorius 1er (625-638), anathématisé par trois conciles œcuméniques et ensuite par les papes ses successeurs, qui, en entrant dans leur charge, le maudissaient tour à tour*).
Que penser de l'infaillibilité lorsque, par deux fois, trois papes se disputent la tiare pendant des années ?
— Il n'y en avait qu'un qui fût légitime.
— Mais lequel ? Quand le Concile de Constance dépose trois papes^) et en élit un quatrième*), c'est probablement ce dernier que vous tenez. Monsieur, pour légitime. Mais ce concile avait-il le droit d'intervenir de la sorte, ou ne l'avait-il pas ? Si oui, U faut reconnaître la supériorité du concile sur la papauté. Mais alors que devient la prétention papale à l'infaillibilité ? Sinon, il ne pouvait légitimement déposer les papes et l'élection par lui de Martin V est infirme, infirme aussi la création par ce pape de nouveaux car-
1) Galates, ch. II, 11-21.
») Hermant, op. cit., t. I, p. 266.
*) Hennant, op. cit., t. II, p. 77.
*) Cf. Sàbatier, op. cit., p. 230 et 231 ; cf. Hennant, op. cit., t. II, p. 152, 170.
«) Jean XXIIï, Grégoire XII et Benoît XIII, cf. Hermant, op. c«., t. III,' p. 428-437.
•) Martin V. -
POURQUOI l'on SOBT de l'ÉGLISE ROMAINE 207
dinaux et douteuse l'élection de tous les papes depuis ce dernier. Quoi qu'ils fassent, jamais les théologiens de Rome ne se tireront de cette difficulté^).
— J'ignore si les théologiens dont vous parlez y réussiront, quoique je les tienne pour très habiles... Mais il importe peu que tous ces papes se soient trompés ou non.
— Vous dites ?...
— Evidemment. Le pape n'est infaillible que quand il parle ex cathedra^), c'est-à-dire comme docteur et pasteur suprême de l'Eglise, avec l'intention d'imposer une doctrine concernant la foi ou les mœurs. Sauf ce cas, nul n'ignore que tous les papes peuvent errer, même dans les choses de la foi. S*-Lambert, qui me l'expliquait, comparait la doctrine romaine à un vaste édifice, érigé par les siècles. Tout ce qui en existe est immuable. Ni pape ni concile n'en peut remuer une pierre. Mais s'agit-il de continuer l'œuvre dans le même style, le pape seul est compétent. Dès lors, il ne faut pas s'imaginer que chaque fois qu'il prêche, ou même lance une bulle, le pape parle ex cathedra. Le cas est très rare dans la vie d'un pontife et beaucoup sont morts sans l'avoir jamais fait.
— Vraiment ? s'écria Jacques. Alors, toute cette doctrine dé l'infaillibilité n'est plus qu'un bluff 1 S'agit-il d'éveiller la confiance du bon peuple catholique, on lui dit solennellement : « C'est le Saint-Père qui parle : il est infaillible ! » S'agit-il de répondre à l'objection d'un historien protestant : « Ici, dit-on, le pape ne parlait pas ex cathedra et l'infaillibilité n'est nullement en cause ! »
— L'infaillibilité, dis-je, même ainsi limitée, ne suffitelle pas à assurer la doctrine ?
*) Cf. Aug. Sabatier, op. cit., p. 235.
*) Littéralement : du haut de la chaire. Cf. p. 51-52 du présent volume.
— Reste à savoir si cette infaillibilité existe, reprit Jacques. Ce n'est qu'en 1870, au concile du Vatican, que le fameux dogme fut imposé à la croyance catholique.
— Je le pensais comme toi, jadis. Mais S*-Lambert m'a fait observer que le concile du Vatican s'est borné à définir l'infaillibilité du pape, à laquelle tous les évoques de Rome, disait-il, ont toujours cru.
— Allons donc 1 s'écria Jacques.
— Mi de S*-Lambert, reprit froidement Z., s'est fort bien exprimé en disant : le concile du Vatican s. défini l'infaillibilité papale. Mais en ajoutant que tous les évêques de Rome y ont toujours cru, il a poussé la hardiesse au delà des limites de la témérité. A supposer que Pierre, ait été évêque de Rome, jamais, de l'aveu général, on ne le voit élever semblable prétention.
— Et pourtant, interrompit Jacques, il en eût été le plus digne.
— D'après le Liber Pontificalisi), Evareste, quatrième évêque romain « avait institué sept diacres avec la mission de veiller sur la prédication de l'évêque, pour qu'il ne s'écartât pas du type de la vérité ». Evidemment, Evareste ne tenait ni lui, ni ses successeurs pour infaillibles.
Le premier évêque de Rome que nous voyons faire acte d'autorité sur ses collègues, c'est Victor, à la fin du second siècle. Mais il soulève un tollé général parmi les évêques d'Asie. Pourtant, lui non plus ne prétend nullement à l'infaillibilité^).
Et qu'aurait pensé de l'infaillibilité papale Grégoirele-Grand^), à qui l'on donnait le titre d'évêque universel.
^) Cité par Sabatier, op. cit., p. 228. Lib. Pont. 6 : « Septem diaconos ordinavit qui custodirent episcopum prœdicantem propter stilum veritatis ».
*) Aug. Sabatier, op. cit., p. 193.
*) Saint Grégoire ou Grégoire 1er pape de 590 à 604.
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et qui le refusait en ces termes : « Je le dis sans la moindre hésitation, quiconque s'appelle l'évêque universel ou désire ce titre, est, par son orgueil, le précurseur de l'Antéchrist, parce qu'il prétend ainsi s'élever au dessus des autres. »i)
Avec l'infaillibilité du pape, admise comme elle l'est aujourd'hui, l'histoire des premiers siècles de l'Eglise eût' été tout autre. Y aurait-il eu ces interminables controverses et les multiples conciles destinés à y mettre fin ? Evidemment pas. Le pape aurait, de son chef, tranché les questions...
En réalité, la première idée de l'infaillibilité apparaît chez Grégoire VIP), Mais elle apparaît comme une prétention du siège romain à laquelle une multitude de bons catholiques ont résisté, et n'ont cessé de résister jusqu'au concile du Vatican en 1870. A telles enseignes que le Père Hyacinthe Loyson, dans une lettre datée de Paris, le 30 juillet 1870, pouvait encore écrire : « C'est parce que je suis catholique et veux le demeurer que je refuse d'admettre, comme s'imposant à la foi des fidèles, une doctrine inconnue à toute l'antiquité ecclésiastique, contestée aujourd'hui même par de nombreux et éminents théologiens... n^)
Beaucoup partagèrent l'opinion du célèbre Carme déchaussé; mais ils- n'osèrent pas, comme lui, aller jusqu'au bout... Ils se soumirent... Etaient-ils bons catholiques avant le concile ? Certainement 1 Donc, avant 1570, on pouvait être bon catholique en doutant de l'infaillibilité-papale...
L'Eglise romaine affirme, continua M.^Z. en s'animant, que l'infaillibilité du pape a été instituée par le Christ
i> Grégoire 1", Livre VII, lettre 33, édit. bénéd. Cité par Hyacinthe Loyson, De la Réforme catholique. Lettres, Fragments. Discours, p. 30.
») Pape de 1073 à 1085.
*) Hyacinthe Loyson, op. cit., p. 29.
pour assurer l'unif ormité et la certitude de la doctrine ; et cette certitude de la doctrine est demeurée incertaine pendant près de deux raille ans l
Oui, Messieurs, il a fallu plus de dix-huit siècles pour deviner la pensée du Christ ! Il a fallu plus de dixhuit siècles pour établir la règle de la foi 1 Pendant plus de dix-huit siècles, l'Eglise a ignoré sa propre constitution 1 et pendant plus de dix-huit siècles les hommes ont pu croire ou ne pas croire un dogme aujourd'hui essentiel au salut !
Oh, je sais assez tous les sophismes des théologiens au service de Rome 1... Mais si l'on veut être franc, il faut avouer que le dogme du pape infaillible reste dans le système romain une nouveauté.
Oui, une nouveauté ! et à ceux qui s'en vont répétant : le protestantisme ne remonte qu'au XVI™® siècle, tandis que le catholicisme remonte aux Pères de l'Eglise, aux martyrs, aux apôtres et au Christ, il est piquant de pouvoir répondre : « Messieurs, les deux colonnes d'appui du catholicisme, la sainte Eucharistie, dans sa forme actuelle, et le dogme de l'infaillibilité pontificale, ne remontent, l'une qu'au concile de Trente et l'autre qu'au concile du Vatican. Toutes deux, par conséquent, sont plus récentes que la Réforme de Luther...
— Tout cela est d'un prodigieux intérêt, s'écria Jacques enthousiasmé.
— Pourtant, poursuivit M. Z., d'un ton plus grave, ce ne furent pas ces constatations historiques, si lumineuses fussent-elles, qui déclanchèrent en fin de compte mon inébranlable conviction.
Ce qui fit définitivement sombrer en moi la foi en l'infaillibilité pontificale, ce fut le scandale moral offert par la papauté en la personne d'un si grand nombre de ses représentants.
En 904, nous trouvons sur le prétendu trône de
POURQUOI l'on, sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 211
Pierre un Sergius III élevé à cette dignité par les courtisanes corrompues Théodora et Marozia.
En 914, Jean X, archevêque de Ravenne, est élu pape grâce à ses rapports suspects avec Théodora l'aînée.
En 931, c'est Jean XI, fils de la cruelle et criminelle Marozia.
En 956, c'est Octavin, fils d'Albéric, âgé de dix-huit ans, qui s'empare de la dignité papale sous le nom de Jean XII. Accusé d'inceste, d'adultère, de blasphèmes, d'assassinat, il est déposé par l'empereur Othon en 963. L'empereur étant parti, Jean rentre à Rome et y exerce une vengeance terrible contre les personnes qui avaient contribué à sa déposition. Un an plus tard, il est assassiné par un mari dont il avait déshonoré l'épouse...
Et Benoît IX, le fameux Théophylacte, gamin de douze ans, nommé par l'intrigue et dont la biographie est celle d'un petit prince vicieux.
Et Jean XXIII, tristement illustre...
— N'y a-t-il pas une bonne part de calomnies dans tout ce qu'on raconte de ces gens... Il est prudent de se méfier...
— Certainement, il est prudent de se méfier. Mais ici, les historiens catholiques racontent tous ces faits et en conviennent.
— Il se peut que vous ayez raison. Je ne sais pas» moi. Tout de même, il ne faut pas confondre infaillibilité avec impeccabilité. Aucun catholique ne tient pour personnellement impeccable le pape qui doit lui-même souvent se confesser à un prêtre.
— Croyez-vous donc. Monsieur, que j'ignore ces définitions qui sont le B. A. BA du catéchisme romain ? Pourtant cette distinction n'est-elle pas toute conventionnelle et fragile ? Pour être infaillible lorsqu'il parle ex cathedra, ne doit-il pas être l'organe du Saint-
Esprit qui s'exprime en lui ? Et n'y a-t-il donc aucun rapport entre l'habitation du Saint-Esprit dans un homme et là moralité de ce même homme ? Quoi 1 un Jean XII, un Alexandre VP), les organes du Saint- Esprit ! Des incestueux, persévérant dans l'inceste, le Saint-Esprit s'en serait servi, leur vie durant, pour donner par leur bouche d'infaillibles oracles !
— Etes-vous sûr que Jean XII et Alexandre VI aient jamais parlé ex cathedra comice docteurs et pasteurs suprêmes de l'Eglise, avec l'intention d'imposer une doctrine concernant la foi ou les mœurs ?
— Ont-ils eu l'occasion de le faire, ou ne l'ont-ils pas eue, peu m'importe. Cette occasion, d'après la théorie des Pères du Vatican, ils auraient pu l'avoir. Cela suffit.
— Il paraît, dis-je en haussant les épaules, que les catholiques s'accommodent fort bien d'avoir eu des papes tout à la fois vicieux et infaillibles.
— Je ne m'en suis pas accommodé pour ma part. Comme le remarque fort justement Auguste Sabatier^) « le péché ne va jamais sans quelque obscurcissement de l'esprit » et j'ajouterai : à plus forte raison du Saint-Esprit. 3)
Ces faits, joints à tous les autres, contribuèrent pour leur grande part à me détacher du Romanisme et je me décidai à suivre courageusement la voix de ma conscience...
— Après tout, fis-je, n'étaient-ce pas là les vieux arguments protestants ?
— Vieux, si vous voulez. Mais que leur a-t-on répondu ? Ont-ils une force contraignante pour cha-
1) Voir Hermant : Histoire des Conciles, t. II, p. 513, la biogras phie de Sergius III ; p. 517, celle de Jean X : p. 520, celle de Jean XI ; p. 529, celle de Jean XII ; p. 557, celle de Benoît IX ; t. III, p. 428, celle de Jean XXIII ; p. 516, celle d'Alexandre VI.
») Sabatler, op. cit., p. 233.
») I Thessal. V, 19.
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 213
cun ? Je l'ignore. Mais je sais que pour moi ils eurent une force contraignante...
— Il y a pourtant de bonnes choses dans l'Eglise romaine, hasardai-Je.
— Qui en doute ? Mais comme catholique et sous peine de ne l'être plus, je devais la croire infaillible^ non pas plus ou moins bonne, mais infaillible dans tout ce qu'elle enseigne quant à la foi et aux mœurs.
Or, je ne croyais plus en l'Eglise infaillible.
Il m'était donc devenu impossible d'y rester sans hypocrisie.
Et j'en sortis; mais au prix de quelles douleurs!
Un silence profond retomba, troublé seulement par les battements de l'horloge. Depuis longtemps, bien longtemps, on avait achevé le repas. M°^® Z., après en avoir fait les honneurs et enlevé le couvert, avait apporté sa corbeille à ouvrage et raccommodait, tout en nous écoutant, une blouse de petit garçon.
De nouveau, l'ancien prêtre s'était plongé dans ses souvenirs, et semblait nous avoir oublié.
Je regardais sa figure sérieuse, sa bouche volontaire, son grand front intelligent.
Qui donc a raison ? Qui donc a tort ? Il faudrait être infiniment plus instruit que je ne le suis, pensais-je, pour solutionner ce problème séculaire; en tout cas connaître à fond l'histoire du christianisme au point de vue catholique et au point de vue protestant ; ma vie ne suffirait pas à une pareille étude.
Pourtant une chose m'était devenue absolument évidente :
Z. était sincère.
De même que j'avais eu l'intime sensation de la sincérité de S*-Lambert, de même que jamais je n'avais douté un instant de la parfaite sincérité de Jacques; de même je venais d'avoir eu l'intuition de la sincérité absolue de l'ancien curé belge.
Mes préventions à son égard étaient tombées. Je ne pouvais que respecter sa conviction.
Soudain je m'aperçus que Jacques, de son côté, m'observait aussi et le silence me parut gênant.
— - Pardonnez-moi, Monsieur, dis-je, mes continuelles objections. En réalité, soyez sûr que j'éprouve pour vous la plus respectueuse sympathie. Je ne doute pas que vous n'ayez quitté l'Eglise, contraint par des raisons qui vous paraissaient décisives.
Mais je ne puis m' empêcher de penser aux autres, à ceux qui, protestants, ont quitté eux aussi l'Eglise de leurs pères pour entrer dans l'Eglise romaine. Combien cela leur fut facile ! Je dirai même, avec quelle joie ne l' ont-ils pas fait î Je pense à Newman qui dit : « J'ai ajouté des articles à mon symbole ! »^) Je pense à Théodore de la Rive qui, depuis son enfance, se plaisait si fort dans les églises catholiques. Il a bien quelques hésitations provoquées par le chagrin des membres de sa famille. Mais en arrivant à Rome, il étouffe presque de joie d'être dans la ville de Saint- Pierre, du Vatican, de Léon XIIP). Je pense surtout à S*-Lambert, à son regard lumineux, quand l'abbé Claudin parlait de la joie des nouveaux convertis... Ils étaient sincères, eux aussi, évidemment... comment concilier vos expériences et les leurs, si contraidictoires ?
— Oui, reprit le pasteur Z., cela leur fut facile, relativement... Mais pour nous, quelle crise, quelle lutte, quelle mort î
Leur famille, leurs amis les ont blâmés, c'est vrai; mais nous, nos familles, nos amis nous ont reniés; avec une douleur sans nom, ils ont porté notre deuil.
L'Eglise romaine, pour le catholique, c'est tout
*) Apologia,p. 86.
«) Th. de la Rive, De Genève à Rome, 2^* édit., p. 145.
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autre chose que l'Eglise nationale, du l'Eglise baptiste ou telle autre dénomination pour le protestant qui en fait partie. C'est la seule véritable Eglise, la fiancée de l'Agneau, hors de laquelle il n'y a, pour celui qui l'abandonne, aucune chance de salut.
Et autant le prêtre, aux yeux du catholique, est un être supérieur, entre ciel et terre, autant sa mère, son père, ses sœurs, ses frères ont frémi d'allégresse lorsqu'ils l'ont vu gravir les degrés de l'autel, pour dire sa première messe, pour opérer le miracle des miracles et offrir le sacrifice des sacrifices, autant, à leurs yeux, le défroqué est un être vil : C'est Judas. Désormais, s'il critique l'Eglise, il crache au visage de sa mère. S'il en dit du bien, il lui donne le baiser du traître !
C'est un miracle qu'un prêtre puisse quitter l'Eglise et le sacerdoce, sans que sa raison chavire, au milieu de tarit de haines, de mépris et de douleurs que son acte provoque autour de lui.
Le voyage de M. de la Rive, de Genève à Rome I une partie de plaisir I
Le mien en sens inverse, ah !,.. je vous le promets... fut autre chose...
— J'avoue, dis-je, que chez moi aussi, jusqu'à aujourd'hui, il y avait comme une secrète répulsion pour le religieux qui a jeté son froc aux orties... La question des vœux...
— Les vœux ? Serments téméraires, qu'on prête dans l'ignorance, comparables à ceux d'un Saul de Tarse, jurant, avant sa conversion, qu'il détruirait le christianisme...
— Je pense surtout au vœu de célibat, dont la rupture... fait causer... On se dit toujours: c'est pour cela qu'il est sorti... Excusez-moi... j'en parle librement car je sais que pour vous, il n'en est rien et que vous ne vous êtes marié que plusieurs années après avoir quitté votre paroisse...
— Oh, la calomnie, la calomnie, reprit notre hôte avec une sorte de véhémence; voilà bien ce qu'il y a de plus dur à supporter... Il est sorti par la porte de Luther !... Cela n'a l'air de rien. Mais dans le catholicisme chacun croit à cet abominable mensonge, que le Réformateur recevait son premier enfant peu de semaines après ses noces avec Catherine de Bora. Dès lors, « il est sorti par la porte de Luther », on sait ce que cela veut dire...
Et les journaux le racontent avec des sous-entendus, des restrictions pleines de sens... Et pendant ce temps, un père que le chagrin vieillit avant l'âge, une mère désolée, élèvent à grands frais dans le jardin une chapelle expiatoire, où l'on dit des messes pour le salut — si possible — du malheureux renégat...
— Tout cela, dit Jacques, me rappelle M. Henri Ramette, ex-vicaire de la cathédrale d'Oran" devenu évangéliste qui, en 1912 et 1913, donna quelques conférences dans nos cantons romands sur ce sujet : « Pourquoi je ne suis plus catholique ». Quelle fureur chez les prêtres romains ! Partout où ils purent faire interdire la conférence par l'autorité civile, en menaçant de provoquer du tumulte, ils le firent. Je sais une paroisse — protestante — où l'on interdit à ce pasteur, après tout pas plus haïssable que Zwingle ou Calvin, eux aussi des défroqués, de prononcer son discours au temple, parce que les catholiques de la contrée, surexcités par un prêtre, avaient juré de couvrir sa voix du bruit de leurs sifflets.
— Peut-être bien, dis-je, que cela ferait aussi du tumulte si un pasteur protestant, devenu curé, venait donner des conférences publiques sur sa sortie de la Réforme !
— Et pourquoi donc ? s'écria Jacques. Si le cas se présentait chez nous, je ne dis pas que j'en serais enchanté... non... mais j'irais l'écouter tranquillement et chacun en ferait de même...
POURQUOI l'on sort DE l'ÈGUSE ROMAINE 217
— Jugez par là, reprit M, Z., combien est plus difficile pour un prêtre romain la sortie de l'Eglise l
— N'avez-vous jamais revu votre famille, demandai-] e ?
M. et M°»6 Z. se regardèrent en souriant.
— Suis-je indiscret en posant cette question ?
— Non, pas du tout, dit M. Z. Nous sommes allés chez nos parents. Mais ce fut dramatique... N'est-ce pas, chère femme ?...
— Gela rappelait les plus étranges romans-feuilletons, tout simplement, répondit-elle, souriant davantage encore.
— Puisque la chose vous intéresse, reprit-il, permettez-moi de remonter un peu plus haut.
Monseigneur B. avait dit à mes parents qu'il y aurait pour eux péril de conscience à lire mes lettres et qu'ils devaient les jeter au feu sans les ouvrir, sauf celle qui porterait sur l'enveloppe une croix signifiant : « Je reviens ».
Je n'en écrivais donc plus... Mais à chaque anniversaire j'envoyais quelques fleurs ou autre chose... Très souvent je leur adressais une carte... sûr que la curiosité serait la plus forte et qu'on lui donnerait un coup d'œil avant de la brûler.
— Et eux-mêmes, écrivaient-ils ?
— Parfois, mais froidement et toujours la même complainte : « Qu'as-tu fait, malheureux ? Reviens donc ! » On leur avait dit que j'avais été probablement hypnotisé à mon insu. Ils me questionnaient : « N'as-tu jamais fait quelque étrange rencontre, par exemple dans un chemin de fer ?... Essaie de te rappeler... »
Un terrible coup pour eux, ce fut, quatre ans après mon départ, l'annonce de mon mariage...
— Ils comprirent alors que c'en était fait...
— Evidemment. Et vous pouvez vous imaginer
combien cette situation me pesait... Moi qui les aimais tant... Je voulais leur présenter ma compagne... Mais que diraient-ils ?...
Une première tentative échoua. Nous avions fait plus de mille kilomètres en chemin de fer. Ma femme se rendit seule, à la villa qu'habitaient mes parents... Le signe convenu était : Si tout va bien, la porte du balcon sera ouverte. Quand je passai avec le train — hélas 1 A la gare, je retrouvais ma pauvre femme les yeux rouges... Elle s'était présentée au vestibule; on n'avait pas accepté le petit cadeau qu'elle apportait. On ne l'avait pas même introduite. Quand elle avait demandé : Où donc attendrai-je l'heure de mon train (c'était en plein dégel), on lui avait répondu : « Entrez à la chapelle du jardin ; vous y verrez les cierges qui brûlent pour son retour... »
Deux ans plus tard, une nouvelle tentative réussit mieux.
— Et Madame eut le courage de s'y prêter ?
— Mais oui... J'avais fort bien compris que les miens ne pouvaient pas nous recevoir à cause du clergé, mais qu'il en serait peut-être autrement si l'entrevue demeurait secrète.
Nous quittons donc le train à la gare précédente, où personne ne nous connaissait. Nous prenons une voiture. Après avoir roulé vingt-cinq kilomètres, nous voilà, par la nuit noire, en pleine forêt. A droite et à gauche de la route, les hauts sapins se dressent vers les étoiles. Il est près de neuf heures. J'enjoins au cocher de nous attendre, en lui promettant un bon pourboire.
— Où étiez-vous donc ?
— A quelques minutes de la villa paternelle ; seulement, au lieu de prendre l'allée, nous y arrivions par derrière.
— Mais pourquoi ne pas prendre l'allée ?
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 219
— Pour n'être vu de personne... Bien vite un curé l'aurait su... J'allais devant, tâtant le terrain. Ma femme suivait, avec le petit Jean-Louis, l'aîné de nos enfants..*
— .Te ne te vois plus, disait-elle.
— Regarde mon col blanc ! répondais-je...
Nous arrivons à une palissade en fil barbelé. Que faire ? Nous la longeons en pataugeant dans un champ de pommes de terre. Enfin une porte à claire-voie... une lumière au loin... Nous y marchons.
— J'ai peur, disait le petit.
Nous entrons dans le parc... Nous suivons une allée bordée de fleurs d'automne. Nous voilà à la porte de service qui mène à la cuisine. Ma sœur Célestine, la plus jeune, y est. Je frappe. « C'est moi, c'est Louis !»
— Comment ? Quel bonheur ! Elle nous introduit tous les trois à la salle à manger. Nous sommes dans la place ! Puis elle va prévenir.
Ma sœur Thérèse arrive, ouvrant des yeux comme des salières.
— C'est toi ? Louis... Ah ! Qu'allons-nous faire ?...
— Comment, lui dis-je ; tu voudrais que nos parents meurent sans que je les aie revus ?... Personne ne sait rien...
Voici mon père, un vieillard tout blanc... Très ému, il s'arrête au seuil de la porte, reprenant son souffle.
— C'est toi ? Louis.
— Oui, c'est moi. Nous avons voulu vous voir. Nous avons forcé les portes... Personne ne le saura... Nous sommes venus par derrière... vous ne nous en voudrez pas ? .
— Comment avez-vous pu passer ?
— Quand on aime, on trouve des chemins...
— Et c'est ton enfant ?
■ — Mais oui.
Brave petit Jean-I-ouis qui caressait la barbe de son grand-papa.
Je demande à voir ma mère.
Elle est couchée. Elle est peu bien. Ce ne serait pas prudent...
Mais le petit intéressait de plus en plus mes sœurs. Thérèse grillait d'envie de le porter à sa grand 'maman.
Elle arrive près du lit : Maman, je t'apporte un petit garçon !
Lui, sans cela si timide avec lès étrangers, se laissait tout faire. C'est là que j'ai vu que le bon Dieu nous aidait.
— Qui est ce beau petit ? demande-t-elle. Et tout à coup : Est-ce que c'est le petit de Louis ?
— Oui... Ils sont en bas...
Le cœur de la grand'mère est touché. Elle lui donne des bonbons. Elle glisse une pièce d'or dans sa menotte...
Mais il fallait s'en aller.
— Je sais, murmurait mon vieux père, qu'il y a de braves gens parmi les protestants... Mais ça m'a fait de la peine... Merci d'être venus en secret... On dirait sans cela que nous avons eu des hérétiques... Et le voilà qui embrasse sa belle-fille.
Thérèse s'est armée d'un falot et montre le chemin. Papa va à la lucarne du haut avec la plus forte lampe. Il est tantôt dix heures. Le cocher est toujours là... Adieu !...
Oh, quelle joie en s'en retournant 1 On ne pensait plus à rien, tant on était dans la joie...
Mais eux, à la villa, n'ont pas dormi de toute la nuit. Il fallut tout raconter à ma mère, lui dire comment était ma femme... Puis on se coucha; mais pas moyen de fermer l'œil. D'une chambre à l'autre on s'interpelle, on cause... Tous se rhabillent, on fait du café et l'on passe ainsi le reste de la nuit...
— Comment, s'écrie ma mère, il y a un petit frère I
POURQUOI l'on sort DE l'ÉGLISE ROMAINE 221
Si j'avais su, j'aurais donné. deux pièces d'or I Et ce grand coffre, où j'ai mis ses soutanes en si beau drap ; quels bons vêtements de pasteur il s'en ferait... Et cette jeune femme ?... Demain nous ferons un envoi... Sait-on leur adresse ?...
A ces souvenirs, M. Z. s'illumine. Il revit la scène; il raconte avec délices, il entre dans les détails. On voit que c'est là peut-être le plus beau moment de sa vie. Et l'on mesure ainsi combien il a dû souffrir pendant les longues années de séparation.
— Et vous y êtes retournés ? demandai-je.
— Sans doute, l'année suivante. Nous fîmes exactement le même trajet, de nuit et sans être vus. On nous attendait.
Ma mère était présente.
— Quel dommage, dit-elle, que les protestants nous condamnent !...
— Mais non, chère maman ; c'est Rome qui nous condamne.
— > Laissons cela, dit mon père. Louis est sincère. Donnons notre bénédiction à ces enfants. Les reverrons-nous ? .
Et en effet, nous ne le revîmes plus...
— Vos parents acceptèrent-ils le fait accompli ?
— Après beaucoup de patience et d'efforts, j'ai à peu près réussi à éclairer mon vieux père, mort maintenant. Finalement il me comprenait et m'estimait. Je lui envoyai parfois de mes sermons. Il les lut avec plaisir et exprima même le souhait que les curés prêchassent le Sauveur comme nous le faisons. Après avoir été longtemps l'enfant de ses douleurs, j'étais redevenu son enfant chéri au. point qu'il défendait à ma mère et à mes soeurs de me condamner ou de me critiquer...
L'horloge frappa minuit.
— Oh 1 Madame, s'écria Jacques ; il est très tard I Nous allons vous quitter.
— Encore une question, dis-je, une seule. Vous permettez, Madame ?
— Messieurs, ne vous excusez pas, dit-elle, je vous écoute avec tant d'intérêt !
— Vous connaissez le mot de Bossuet : « Une grande partie des controverses entre catholiques et protestants s'évanouirait par la seule intelligence des termes, si on traitait ces matières avec charité et si nos adversaires considéraient paisiblement les explications données ». Pensez-vous aussi que ces controverses ne soient que des malentendus ?
— Non, Monsieur, je ne le pense pas. Je ne suis pas de ceux qui voient dans le catholicisme un christianisme défiguré par quelques erreurs. Comme le dit Jean-Baptiste Corneloup : « Le christianisme et le catholicisme sont, en réalité, deux religions ».
— Vous avez connu Jean-Baptiste Corneloup ? interrompit Jacques vivement.
— Non, pas personnellement, mais j'ai lu sa brochure^). Et vous, vous le connaissiez ?
— Mais oui ; brave ami 1 Nous vécûmes sous le même toit à Neuchâtel, tandis qu'il faisait de la théologie protestante I Me prêteriez-vous sa brochure ?
— Volontiers.
— C'est lui ! reprit Jacques au comble de la joie. Voici son portrait. Quelle bonne figure I Mais qu'il a l'air sérieux ! Avec nous, jeunes étudiants (je vous parle d'il y a vingt ans), il était si gai toujours 1
— Lisez donc une page à haute voix, vous verrez, c'est émouvant. Ah 1 la grande souffrance du prêtre qui quitte Rome, ce n'est pas seulement de briser le cœur des siens et d'encourir le mépris du monde entier ; c'est l'effondrement intérieur que cet acte suppose parfois.
^) Conversion d'un prêtre à l'Evangile, par J,-B. Corneloup, ancien prêtre. Cahors ; Coueslant; 1902.
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Ce disant, M. Z. avait repris la brochure et la feuilletait rapidement ; tenez, c'est ici.
Jacques lut^) : «... J'ai connu le désespoir. Au milieu de cette lutte, il me fallait accomplir les fonctions de mon ministère. La messe m'épouvantait'; que de fois j'ai cherché à ne pas la dire l Mais, dans une communauté, comment faire ? La confession m'était un supplice ; mais c'était mon emploi principal. La prédication que j'avais aimée m'inspirait un dégoût insurmontable, et je devais prêcher constamment... Que dirai-je encore ? Dans les derniers temps. Dieu avait tout à fait disparu : des ténèbres sans espoir m'environnaient. Un soir, après une crise de larmes, de désespoir plus violent que jamais, de suprême effort pour me persuader moi-même que je croyais encore, que je pouvais rester prêtre, que je traversais seulement une longue tentation, j'eus conscience de l'inutilité de la lutte, et je finis par me dire : « A quoi bon essayer de me tromper plus longtemps ? Pourquoi tant lutter et tant souffrir? je ne puis plus croire, je ne crois plus, je ne crois à rien. Il n'y a pas plus de Dieu qu'il n'y a d'Eglise ! »
« Après neuf ans écoiilés, je frémis encore au souvenir de cette nuit affreuse où je prenais le parti d'être un incrédule, de nier jusqu'à Dieu même 1 Comment ma plume pourrait-elle décrire le brisement de cœur que je ressentis, la sensation de néant que j'éprouvai ? Etait-ce donc là que devait aboutir la piété de mon enfance, mes serments d'être à Dieu, mon désir de devenir prêtre afin de le mieux servir, mes joies de jeune religieux ! Maintenant il ne reste rien, plus rien I tout n'était que rêve, tout n'était qu'illusion et mirage ; il n'y a plus rien pour moi, ni âme, ni vérité, ni Eglise, ni Dieu, rien 1 Quel vide! quel
^) Corneloup, op. cit., 42-44.
effondrement ! Une cité opulente, qu'un tremblement de terre aurait détruite de fond en comble, ne paraîtrait pas plus ravagée que ne l'était alors mon cœur I Avoir cru si fortement, avoir tant aimé, s'être si joyeusement dévoué, et puis... plus rien I Celui-là seul qui aura passé par ce martyre moral, pourra comprendre les douleurs que je suis impuissant à exprimer. « Qu'on ne s'étonne pas que je fusse arrivé jusqu'à nier Dieu même; que l'on veuille bien se rappeler ce que je disais plus haut : le fondement de la foi, c'est l'Eglise. En somme, tout ce que j'avais cru d'une foi positive, je l'avais cru à cause de l'Eglise; ce que je savais de Dieu, je le savais par l'Eglise. Maintenant, pour moi, l'Eglise n'existait plus. Quand le fondement a disparu, il faut bien que tout l'édifice croule et s'effondre dans une ruine lamentable. »
— C'est vraiment une page éloquente, poignante dans sa sincérité, s'écria Jacques. Pauvre Corneloup I J'étais loin de me figurer l'intensité de ses douleurs passées, quand nous causions si paisiblement dans ma chambre. Il était parvenu, alors, à la plénitude de la foi évangélique. Vit-il encore ?
— Non, répondit M. Z. ; il est mort. Et c'est dommage, car il faisait grand bien comme directeur de VŒuvre des prêtres convertis à l'Evangile. En a-t-il reçu, de pauvres évadés, dans sa maison hospitalière de Courbevoie I
Puis se tournant vers moi : Vous souligniez tout à l'heure. Monsieur, les expériences contradictoires d'un ancien prêtre comme moi, et celles de protestants tout aussi sincères qui entrèrent dans l'Eglise romaine... J'ai tenu à vous montrer que, pour nous, cela n'avait pas été aussi facile que pour eux... Pour nous, je n'exagère pas, ce fut vraiment une mort...
— Et quelle conclusion en tirez-vous ?
— Voici. Ceux dont vous parlez ont pu faire voyage
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jusqu'à Rome, conduits doucement par la logique ou par le sentiment...
Quant à nous, nous avons parcouru un dur chemin, qui n'était ni celui de la logique ni celui du sentiment...
Oui, un dur chemin, où nous avons marché contraints par la conscience !
— Pourtant, dis-je, beaucoup de ces anciens prêtres ne sont-ils pas de mauvais sujets ?
— Ce n'est que trop vrai. N'est-ce pas, ma femme, dit M. Z. lançant à son épouse un regard significatif. Pour notre part nous en avons vu quelques-uns. Te souviens-tu de celui qui vint nous trouver à F. et qui semblait si bien décidé ?
— Oui, répondit M™^ z. Et le grand, qui avait une si étrange correspondance, qu'il ne songeait pas même à dissimuler...
— Hélas... Oui, plusieurs quittent l'Eglise pour de fort mauvaises raisons et méritent en plein les plus sévères reproches de leurs anciens supérieurs. D'autres ont totalement perdu la foi catholique et n'ont pas eu le bonheur de saisir l'Evangile, comme le fit Corneloup. Je songe à un ancien Jésuite, qui vint me voir. Il ne croyait plus à rien... Il s'est fait journalisteamateur...
— Somme toute, dis-je, ceux qui passent du catholicisme au protestantisme par la bonne porte sont rares ?
— Oui, dans le clergé. Mais à côté des anciens prêtres il y a la multitude des laïques qui ont abandonné Rome pour l'Evangile. En quatorze ans, dans le seul empire d'Autriche, plus de 65.000 personnes furent dans ce cas, c'est-à-dire une moyenne de presque cinq mille âmes par an^).
^) Le mouvement Los von Rom, commencé en 1898, se poursuit encore.
Un moment plus tard, dans son lit, Jacques lisait avidement la brochure Corneloup. Quant à moi, la tête en feu, je pensais avec amertume : Qu'est-ce que le catholicisme ? Rien. Et le protestantisme ? Peu de chose. «Vanité des vanités, tout n'est que vanité et rongement d'esprit ».
Enfin je m'endormis. Je rêvais que j'étais séminariste et qu'avec un long cortège de camarades en soutanes noires, le cœur très lourd, j'entrais dans l'église d'Einsiedeln...