CHAPITRE IX
Le Salut par la foi
Esthétique et morale. — L'assurance du Salut. — Souveraineté de la Conscience.
Le lendemain, à six heures moins un quart, nous avalions en hâte une tasse de lait bouillant, avant de reprendre le bâton du voyageur. Jacques, insatiable, profitait de l'instant pour encore questionner notre hôte.
— Comme prêtre, qu'est-ce qui vous repoussait loin du protestantisme ?
— Ce qu'on m'en avait enseigné.
.D'abord, avec tous les catholiques, je pensais que l'enseignement des Réformateurs était une innovation datant du XV 1™^ siècle: « La nouvelle foi», répétais-] e avec chacun. Et il va sans dire que je voulais me rattacher à V Ancienne foi, celle du Christ et des apôtres.
Ce qui m'en repoussait aussi c'était l'accusation courante dans les milieux romains : « Les protestants pourraient mettre sur l'ongle d'un seul doigt tout ce qu'ils ont conservé de croyances chrétiennes »;
Mais surtout ce qui m'inspirait une vraie horreur, c'était la fin terrible des Réformateurs, par exemple de Luther qui s'était pendu, de Calvin qui était mort de la syphilis, disait-on... Hideuses calomnies... ^w
^) Ces calomnies ont été vingt fois réfutées. Voici comment mourut Martin Luther : « Appelé à Eisleben, par les comtes de Mansfeld, comme arbitre dans une affaire de famille, il y tomba
Mais il fallait se hâter. Nous serrons la main de nos hôtes. Pour ma part, ce fut avec plus de sympathie qu'à l'arrivée. Quant à Jacques, jovial et bon enfant, il ne pouvait assez remercier...
De nouveau, nous voici côte à côte, sur la route inégale et sonore ; il gelait à pierre fendre et les étoiles scintillaient comme avivées par le froid.
Nous avions fait peut-être un demi-kilomètre, sans mot dire, quand Jacques attaqua.
— Et toi, qu'est-ce donc qui te repousse loin du protestantisme ?
— Je te l'ai déjà dit ; c'est une religion qui m'ennuie.
— Et qu'est-ce qui t'ennuie chez nous ?
— Tout ! Vos sermons, pour commencer ; et vos réunions de prières, vos études bibliques, votre évangélisation encore bien davantage. Et les locaux où vous nous invitez ! Quand pour fuir ces rangées de bancs, dont l'alignement fait déjà bâiller, le regard cherche à découvrir n'importe où un charme quelconque, il ne rencontre qu'imitation de colonnes peintes au mur et que versets bibliques : les dix commandements, les béatitudes...
La musique, dans les églises de village, est tout
malade. Il comprit que c'était la fin. Il dit : « J'ai été baptisé à Eisleben ; c'est donc ici que je dois mourir. » ... Trois fois de suite, il répète les paroles du psaume : « Mon Père, je remets mon esprit entre tes mains, car tu m'as racheté ô Dieu de vérité ». (Psaume 31, 6.) L'agonie ayant commencé, le docteur Juste Jonas lui demanda s'il mourait fidèle à la doctrine qu'il avait prêchée. « Oui », répondit-il d'une voix forte et bientôt il expira doucement. 11 était trois heures du matin ; c'était le 18 février 1546. Luther avait 63 ans. » (Gindraux, p. 28'4.)
Quant à Calvin, pour ceux qui savent comment chez lui un esprit plein de vaillance maîtrisait un corps exténué par le travail intellectuel le plus excessif, l'odieux mensonge ci-dessus ne semblera que plus dégoûtant
Lire dans Williston Walker, Jean Calvin, l'impressionnant chapitre intitulé : Les derniers jours de Calvin. Son portrait physique et moral, p. 464-482,
simplement lamentable. Même dans les villes, où l'on a souvent de bonnes orgues, le chant de l'assemblée est sans entrain nj conviction...
De deux choses l'une, ou bien la religion réussit à nous transporter dans un monde plus beau que celui des platitudes courantes, ou bien ce n'est pas une religion.
Excuse-moi, mon cher. Tu sais combien je t'estime personnellement et combien j'admire l'œuvre de dévouement que tu poursuis parmi tes paroissiens. Mais tu me demandes mon opinion non pas sur toi, ni sur tel pasteur, mais sur le protestantisme en général. Eh bien, la voilà I A Einsiedeln...
— C'est vrai, tu fus récemment à Einsiedeln...
— Oui. Eh bien, plus que jamais j'ai été de nouveau saisi par le charme enveloppant que dégage le catholicisme... On en peut dire tout le mal qu'on veut, j'en conviens; son culte et ses temples n'en constituent pas moins un ensemble de beauté, de grandeur, quelque chose de vraiment religieux... Tu n'imagines pas mon rêve ?
— Non.
— Ce serait d'aller une fois à Rome...
— Pourquoi ?
— Ne fût-ce que pour visiter la cathédrale de Saint-Pierre.
— Je pensais, pour voir le pape, peut-être.
— Non, j'avoue que, sur le chapitre du clergé, je suis un peu refroidi... Mais Saint-Pierre de Rome, le Vatican ! J'ai lu et relu la description que De la Rive fait de la merveilleuse basilique^) ; « Ma première visite fut pour Saint-Pierre. J'y courus presque en arrivant. C'est à peine si je regardai le château Saint- Ange, la grande place, l'obélisque et les fontaines. Je gravis en hâte les marches douces de l'escalier.
*) De Genève à Rome, p. 145-146.
Je soulevai la lourde natte. Mon cœur battit bien fort. Et j'entrai. C'était l'àprès-midi, . vers cinq heures. Des rayons dorés tombaient obliquement de la coupole et se jouaient autour du baldaquin. Dans le fond, les lampes de la confession brillaient. . Il n'y avait que quelques rares visiteurs. L'atmosphère avait ce quelque chose d'embaumé et de léger que je n'ai respiré que dans Saint-Pierre. L'immensité grandiose et calme du sanctuaire dépassait tout ce que j'avais rêvé. L'admiration, l'émotion et la joie m'accablaient. Mais il me semblait que déjà j'avais vu ce que je voyais, que les splendeurs que j'avais sous les yeux éveillaient en moi d'anciens souvenirs... »
Jacques ne proférant pas un mot, je repris :
— Sais-tu ce qui me déplaît chez les Réformateurs ? On a calomnié leur moralité, c'est entendu : Quand on affirme que Luther s'est révolté contre l'Eglise pour pouvoir se marier, on dit une ânerie; puisqu'il avait affiché les quatre-vingt-quinze thèses à l'église du château de Wittemberg le 31 octobre 1517 et brûlé la bulle du pape le 10 décembre 1520, tandis que son mariage ne fut célébré que le 13 juin 1525.
Mais ce qui m'agace et m'irrite chez les Réformateurs, c'est leur indifférence, leur inintelligence foncière à l'égard de tout ce qui est artistique.
Prends Luther, Zwingle,' Calvin, cela va de mal en pis I Y a-t-il quelque chose de plus lamentable à cet égard, que le séjour de Luther à Rome ?
Ce fut, n'est-ce pas ? en 1510, que ce séjour eut lieu, c'est-à-dire vers la fin du pontificat de Jules IP). Comprends-tu bien tout ce que signifient ces mots : sous le pontificat de Jules II ?
— On parle surtout de Jules II comme d'un grand guerrier.
1) Jules II, pape de 1503 à 1513.
— Et d'un grand ami des arts, mon cher, et d'un grand ami des arts ! Il avait trouvé une Rome pauvre et mesquine, il la laissa grande magnifique, splendide...^)
C'est le pape Jules qui fait venir à Rome Bramante pour jeter à terre la vieille basilique de Saint-Pierre et commencer la nouvelle dans des proportions gigantesques. C'est le pape Jules qui fait revenir à Rome, en 1507, Michel- Ange, pour lui confier la décoration de la Chapelle sixtine ; Michel-Ange, artiste surhumain, à la fois architecte, peintre et sculpteur. C'est le pape Jules qui, l'année suivante, appelle à Rome l'immortel Raphaël, pour lui demander les fresques du "Vatican. Et combien d'autres artistes ! Mais devant un trio pareil — Bramante, Michel-Ange, Raphaël, on peut s'arrêter; cela suffit...
Et voici en 1510, un petit moine saxon, âgé de vingt-sept ans, qui arrive à Rome. Trois ans plus tôt, on a posé la première pierre du colossal édifice qui, pendant des siècles, émerveillera la chrétienté. Angelo Buonarroti, sur son échafaudage, travaille à ses fresques immortelles^). Raphaël, depuis deux ans, décore la « Stanza délia Segnatura »3) ; il peint aux murs ces chefs-d'œuvre divins (fui s'appellent la Dispute du Saint-Sacrement^ l'Ecole d'Athènes, le Parnasse. Où en était-il de son travail ? Je ne sais. En tous cas il devait être bien avancé, puisque la fameuse salle s'achevait l'année suivante.
Que va dire le moine, qui n'est pourtant pas sans lettres, puisque déjà il donne des cours à l'université de Wittemberg ? Oui, que va-t-il dire lui, privilégié parmi toutes les générations de l'histoire, que va-t-il dire des merveilles de Rome ?
Rien. Pas un mot. Il ne s'en soucie pas.
Audin, Histoire de Léon X, p. 198.
*) Il peignit la Sixtine de 1508 à 1512.
•) Salle de la Signature.
On m'objectera : Tout cela n'était pas achevé. Il aurait dû venir dix ou vingt ans plus tard.
Mais il y avait autre chose à Rome.
Il y avait les glorieux souvenirs de l'antiquité. Quel spectacle, aujourd'hui encore, s'offre au voyageur du haut de la Via Sacra, lorsque son regard parcourt successivement l'Arc de Constantin et le Colisée, la basilique de la Paix, l'Arc de Titus et les palais des Césars, le temple de Faustine, les teinples et les basiliques du Forum et au fond, dominant le tableau, la gigantesque masse du Capitole...i)
— Tu n'es pourtant jamais allé à Rome ?
— Non. Mais j'en ai tant de fois relu la description qu'il me semble l'avoir vue. Et sous Jules II, d'innombrables monuments, détruits aujourd'hui, existaient encore et provoquaient chez toute personne intelligente un enthousiasme sans nom. Alors déjà on fouillait passionnément le sol de l'Italie, pour y trouver des chefs-d'œuvres antiques. Quatre ans plus tôt, on avait exhumé le Laocoon.
Eh bien, quelle impression tout cela fit-il sur Martin Luther ? Aucune. Il revient de Rome scandalisé. Il a vu des moines manger de la viande le vendredi. Il a entendu des prêtres italiens débiter l'office avec une rapidité indécente à ses yeux. Il a pris pour bon argent tous les petits pamphlets qui circulaient sur les grands dignitaires de l'Eglise. Il ne s'est soucié de rien d'autre. « Rome, s'écrie-t-il, c'est la Babylone moderne ! »
Sais-tu comment m'apparaît Luther en l'occurence ?
— Eh bien ?
— Comme un Teuton, privé de sens esthétique î Au fond, vois-tu, l'œuvre de Luther, c'est le Nord
inculte qui décrie le Midi raffiné.
C'est le Germain envieux, qui se donne l'air de
1) Muntz, Raphaël, p. 273.
mépriser le Latin, son soleil, sa vivacité, ses œuvres d'art...
— Il y a là, dit Jacques, l'esquisse de toute une philosophie de l'histoire. Me permettras-tu une question ?
— Sans doute.
— Si l'attitude de Luther à Rome lui a été inspirée par le préjugé de race, comme tu semblés le croire, comment s'expliquer son enthousiasme débordant des débuts. « Lorsque j'arrivai devant la ville sainte^) dit-il, je tombai à genoux, déposant mon bâton de pèlerin et, levant les yeux au ciel, je m'écriai : Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints martyrs et par lé sang de tant de fidèles apôtres ! » Vraiment cela ne sent pas le préjugé. Mon impression très nette est que Luther, qui n'était peut-être pas amateur des arts plastiques^), arrivait cependant à Rome avec les sentiments qui doivent être ceux d'une âme au seuil du paradis. Et, comme le pasteur Z., il fut déçu, d'autant plus déçu qu'il s'était bercé de plus grandes illusions.
— Mais il aurait dû voir les beautés de Rome.
— Une analogie pour moi s'impose : Luther à Rome et Paul à Athènes. Que n'était pas Athènes au premier siècle de notre ère ? La capitale littéraire et artistique du monde. Rien que sur l'Acropole, il y avait de quoi faire exulter de joie un artiste, des semaines durant. Et cependant Paul voyait, le cœur outré, cette ville toute plongée dans l'idolâtrie^).
Il y a une beauté autre que celle des lignes, des formes et des couleurs. Il y a la beauté morale de l'âme qui sert fidèlement son Dieu. Où cette beauté morale existe, pour le chrétien, elle supplée facile-
*) Gust. Ad. Hoff, Vie de Luther, p. 59.
^) On sait pourtant que Luther était poète et musicien de grande valeur.
») Actes 17, 16.
ment à l'absence de l'autre. Où elle fait absolument défaut, même le charme extérieur devient hideux; comme le visage et les atours délicats de la femme perverse dégoûtent l'homme de bien, dès qu'il l'entend proférer ses obscénités.
Tel Paul à Athènes, tel Luther dans la Rome de Jules IL Peut-être a-t-il cru certain récit scandaleux qui n'était qu'une fable. N'oublions pas toutefois que le prédécesseur de Jules II s'appelait Alexandre VP). Et la société qui avait toléré pendant onze ans, sur le siège pontifical, un Roderic Borgia devait bien offrir un étrange spectacle aux yeux du jeune religieux ascète et naïf... Cette société aurait eu besoin d'autre chose que de beaux tableaux et de belles statues... Il eut fallu le prophète Jonas dans les rues de cette nouvelle Ninive...
En tout cela, le conflit n'est pas, comme tu semblés le croire, entre le Nord et le Midi, entre le germain et le latin, ni même entre le protestantisme et le catholicisme.
Il est entre l'esprit chrétien et l'esprit païen. Le second se contente de donner satisfaction à l'intelligence et au sentiment. Le premier exige avant tout la satisfaction de la conscience. Dans la Rome de Jules II, on faisait de la peinture et de l'architecture chrétiennes, je n'en disconviens pas. Et pourtant, je crois pouvoir l'affirmer, c'était l'esprit païen qui régnait.
— Alors, tu estimes que la laideur est nécessairement chrétienne.
— Nullement! Si une jeune fille est perverse, ce n'est pas sa laideur qui la rendra plus sympathique. Et si une personne se trouve être belle, intelligente et
1) En réalité, entre Alexandre et Jules il y eut Pie III, qui mourut après vingt-liuit jours de pontificat.
pieuse tout à la fois, je dis : c'est le chef-d'œuvre du Créateur. Mais si l'une des trois choses doit manquer, que ce soit la première; car rien ne peut remplacer la suprême beauté d'un caractère pénétré de l'esprit divin. A propos de culte, Corneloup, dans la brochure^) que je lisais hier soir, et que je te recommande, raconte le premier culte protestant auquel il assista. En pénétrant dans une chapelle plus que simple, aux murs nus, meublée d'un pupitre en bois blanc, d'un petit harmonium et d'un poêle de fonte, il en ayait eu le cœur serré. Puis les auditeurs entrèrent ; chacun lui tendit la main. Emu par cette cordialité, il écouta le chant des cantiques populaires,, les prières d'abondance, la prédication très simple de l'Evangile que faisait le pasteur. Tout cela lui procura une joie sans mélange, et là pauvre salle lui semblait à la fin plus belle qu'une cathédrale...
— M'enthousiasmer pour le pupitre de sapin et le poêle de fonte ? pour la méditation toute simple et là prière d'abondance ? Non, vois-tu, ne m'en demande pas si long !...
— Aussi ne te le demandé-je pas... Ce que je désire, c'est te voir discerner la perle de grand prix de l'Evangile, que Rome avait perdue, et que le protestantisme a retrouvée.
— Et quelle est cette perle ?
— C'est l'assurance du salut.
— Les catholiques ne la connaissent-ils pas ?
— Non. Et au point de vue tout pratique, c'est peut-être la principale caractéristique de leur religion.
— Il me semble pourtant qu'ils ne manquent pas de moyens pour être sauvés.
— Certes, ils en ont beaucoup. Ils en ont trop.
— Pourquoi dis-tu trop ?
^) Corneloup, op. cil., p. 68-69.
— Si tu voyais un malade qui prend à la fois les remèdes de trois médecins différents, la tisane d'un herboriste et tout ce que lui conseillent les bonnes femmes du voisinage, que penserais-tu de ces moyens ?
— Tu veux dire sans doute que ce malade n'a grande confiance en aucun.
— C'est évident. Ainsi en est-il du catholique.
Par son baptême, il est devenu chrétien^) ; par la confirmation il a reçu le Saint-Esprit'-'). Dès lors, il n'a plus qu'à garder les commandements de Dieu et surtout ceux de l'Eglise, dire ses prières et jeûner au temps prescrit, enfin pratiquer des bonnes œuvres : de la sorte il est sûr d'être sauvé.
Hélas, si bien disposé soit-on, il arrive qu'on tombe en faute : on commet un péché, on omet un devoir.
Heureusement il peut assister à la messe. Chaque fois qu'il assiste à la messe, il est mis au bénéfice du grand sacrifice qui s'accomplit pour lui sur l'autel.
De plus il trouve la ressource du confessionnal) . Absous par le prêtre, ayant accompli sa pénitence, s'étant peut-être imposé à lui-même des pénitences volontaires, il est en ordre. Tout va bien. En continuant ainsi il peut se sentir en règle avec Dieu.
Or, ce n'est pas le cas.
— Ce qui le prouve c'est qu'il a besoin d'autre chose.
— De quoi ?
— Eh bien, par exemple, il a besoin de gagner des indulgences.
- — Tiens, qu'est-ce que cela ? j'avoue ne pas être très au clair.
— Tu as déjà vu, dans une église, une prière imprimée et au-dessous ces mots : « Indulgence de trente
1) Haas, Grand Catéchisme, quest. 402.
2) Ibid., quest. 413.
^) Ibid., quest. 467, etc.
jours OU de cent jours », puis le nom â'un pape et une date.
— Oui. Alors ?
— Cela signifie que par décision de tel pape, prise à telle date, celui qui dit cette prière, chaque fois qu'il la prononce, gagne une indulgence de trente ou de cent jours.
— Et l'heureux possesseur d'une telle indulgence peut pécher impunément pendant cent jours ?
7— Nullement. Penser cela serait très injuste pour l'Eglise catholique. L'indulgence de cent jours, par exemple, remet la peine qui aurait été effacée, dans la primitive Eglise, par une pénitence de cent jours^).
— Si je comprends bien, une faute qui, dans la primitive Eglise aurait valu à son auteur une pénitence de cent jours, on peut la racheter maintenant en disant une seule fois cette prière ?
— Parfaitement.
— Mais sait-on au juste quelle faute valait jadis cent jours de pénitence ?
— Non. Cependant on suppose que les chrétiens d'autrefois étaient très saints et très sévères envers eux-mêmes. En sorte que, pour de petites fautes, ils s'imposaient de grandes pénitences. C'est pourquoi les catholiques actuels tiennent à se gagner des milliers et des milliers de jours, voire des centaines d'années d'indulgence ; on ne saurait en avoir trop. Tous ces jours et ces années seront bons à déduire plus tard, dans les tourments du purgatoire, qui sait ? Même certaines de ces indulgences s'appliquent aux âmes actuellement en purgatoire^).
— Et d'où vient la vertu de ces indulgences ?
— L'Eglise romaine enseigne que Jésus et la vierge, qui ont fait tant de bien et qui ont tant souffert, ont
^) Haas, Grand Catéchisme, quest. 515.
2) Ibid., quest. 516.
acquis de la sorte un trésor infini de mérites, dont ils n'ont jamais eu besoin pour eux-mêmes, puisqu'ils sont sans péché. Ils les ont donc légués à l'Eglise.
A ces mérites sont venus s'ajouter ceux de certains saints et martyrs qui en ont eu plus qu'il n'en fallait pour eux-mêmes. C'est dans ce trésor que le pape puise. Et en échange d'une prière, d'une aumône, du port d'un scapulaire ou d'une médaille bénite, il accorde soixante-dix jours, cent jours, sept ans d'indulgence, ou même une indulgence plénière s'appliquant à tous les péchés^).
— Les catholiques cultivés ont-ils aussi recours 'à ces indulgences ?
— Très souvent. Etant étudiant à Rome, raconte J.-B. Corneloup, quand venait la fête de la Portioncule, nous nous rendions, mes condisciples et moi dans une chapelle dotée d'un privilège spécial dit de la Portioncule. En vertu de ce privilège, toute personne y entrant ce jour-là gagnait une indulgence plénière. Nous entrions par une porte et sortions par l'autre, des heures durant. A la fin de la journée, nous pensions avoir ainsi gagné des monceaux d'indulgences plénières.
— Eh bien, après tout, n'est-ce pas là un merveilleux moyen d'apaiser les consciences timorées ?
— Merveilleux, c'est vrai ; mais insuffisant. « Gardez-vous de croire, dit le théologien catholique Berthier^), que vous avez infailliblement délivré une âme par une indulgence plénière, car vous ne savez pas si vous avez rempli toutes les conditions nécessaires pour gagner une indulgence plénière ».
^) L'indulgence partielle est celle qui ne remet qu'une partie de la peine due au péché déjà pardonné... c'est-à-dire confessé et absout. L'indulgence plénière est la remise totale de la peine due au péché. Elle supprime le purgatoire.
L'une et l'autre peuvent être appliquées soit aux vivants, soit aux morts (Corneloup, op. cit., p. 35-36).
") Compendium n" 936, cité par Corneloup, op. cit., /p. 36.
Du reste, même abondamment pourvu d'indulgences, le catholique n'est cependant pas sûr de son salut.
— Que lui faut-il encore ?
— Il lui faut de toute nécessité V extrême-onction. Tu sais l'immense importance que les catholiques ajoutent à ces mots, au bas d'une lettre de deuil : «Muni des sacrements de l'Eglise». Pour eux, mourir sans ces sacrements, c'est le malheur par excellence. L'extrême-onction, dit le catéchisme, « remet au mourant les péchés véniels et les péchés mortels qu'il ne peut plus confesser et efface les restes de ses péchés pardonnes »^).
Prends garde à cette expression du catéchisme romain « efface les restes de ses péchés pardonnes ». Rien ne montre mieux l'indigence de la doctrine catholique concernant le pardon des péchés. Malgré le baptême et la confirmation, malgré les multiples efforts pour bien faire, malgré les centaines de messes entendues, malgré les nombreuses absolutions du prêtre, malgré les pénitences, malgré les années et les siècles d'indulgences partielles et la multitude des indulgences plénières, il y a des restes de péchés que l'extrême onction doit effacer. Encore si l'extrême-onction les effaçait [ Hélas ! après la mort de celui qui s'en est allé dans les meilleures conditions possibles, on réclame encore pour son âme les prières des fidèles ; sa famille fait dire des messes pour le repos de son âme, et certains catholiques riches, d'entre les plus pieux, s'assurent — en léguant de grandes sommes — que des messes seront dites perpétuellement pour le repos de leur âme.
Une pensée opprime lourdement le cœur du catholique sérieux : la pensée du purgatoire avec ses affreux tourments, des siècles durant, des milliers d'années.. «J'ai lu, dit encore Corneloup, qu'un prêtre qui avait
^) Haas, Grand Catéchisme, quest, 521.
été confesseur de S*e-Thérèse, apparut un Jour à celle-ci et lui demanda de prier beaucoup pour lui, parce qu'il avait été condamné à mille ans de purgatoire pour avoir eu une fois une distraction en disant la messe »^).
Quant aux catholiques légers, par une bizarre rencontre, la doctrine romaine les rend plus légers encore : ils comptent sur leur baptême; ils comptent sur leur confirmation ; ils comptent sur leurs bonnes actions ; ils comptent sur les messes qu'ils ont entendues; ils comptent sur l'absolution du prêtre ; ils comptent sur les derniers sacrements qui remettront tout en ordre dans leur vie, au moment d'affronter le souverain Juge; ils comptent sur les messes qu'on ne manquera pas de dire pour eux.,.
Le catholique est ce malade dont je te parlais tout à l'heure qui use tour à tour de cinq ou six remèdes, tous réputés infaillibles, mais dont aucun ne le guérit : le catholique ne connaît pas l'assurance du salut.
— Et sur quoi se fonde, je t'en prie, le protestant pour affecter une telle assurance ?
— Son assurance repose uniquement, mais d'aplomb, sur le seul rocher solide : l'amour de Dieu, manifesté eh Jésus-Christ. Seulement, entendons-nous; il y a protestants et protestants. Disons : le chrétien qui a eu avec son Sauveur ces rencontres personnelles et décisives qui conduisent à la conversion.
— Y en a-t-il ?
— Après la première moitié de sa magistrale lettre aux Romains, dans laquelle il expose sa pensée sur le salut chrétien, S*-Paul aboutit à ce mot qui est le cantique de l'homme certain de son salut : « Je suis assuré que ni la "mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni les choses présentes, ni les choses à venir.
^) Corneloup, op. cit., p, 35, note.
ni les puissances, ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour que Dieu nous a témoigné en Jésus-Christ notre Seigneur »^).
— Saint-Paul était Saint-Paul.
— Ce fut là exactement l'expérience de Luther. Les mêmes recherches angoissées et infructueuses^) que Paul avait poursuivies dans le légalisme juif — qui était devenu au premier siècle de notre ère un véritable romanisme — Luther les poursuivit des années durant dans le légalisme catholique.
A l'âge de quatorze ans, à Magdebourg, Luther avait vu le prince d'Anhalt, mendiant son pain dans la rue, vêtu en moine déchaussé, portant un sac sous le poids duquel il se courbait à terre. Cet exemple de sainteté monacale avait fortement impressionné son âme enfantine et déjà très religieuse. Aussi, plus tard, hanté par le désir d'une vie sainte, c'est au couvent qu'il ira frapper.
Chacun connaît les humiliations dont il fut l'objet, lui universitaire cultivé, de la part des Augustins d'Erfurt.
— Il s'agissait, dit-on, de briser son caractère orgueilleux et colérique.
— C'est possible. En tous cas lui-même s'y employait de tout son cœur, joignant aux ingrates besognes que lui imposaient les moines, des macérations et des jeûnes qui mirent sa vie en danger.
— Même les historiens catholiques reconnaissent qu'au cloître la vie de Luther fut véritablement édifiante3).
— Et malgré tout cela il souffrait en son esprit un vrai martyre. Il écrit à Jean de Staupitz, vicaire général de son ordre, pour la Saxe et la Thuringe : « O mon péché, mon péché, mon péché*) !
1) Rom. VIII, 38-39.
*) Voir le chapitre VII de l'épître aux Romains.
*) Audin, Histoire de Léon X, p. 457.
*) Hofî, p. 41.
Staupitz était en réalité déjà un chrétien évangélique, qui croyait au pardon gratuit de Dieu, en Jésus- Christ. Au cours de longs entretiens et d'une correspondance suivie, il réussit à faire comprendre au jeune moine tout le sens de cette parole d'Habakuk qui est comme le texte de l'épître aux Romains : le juste vivra par la foi. Une autre parole qui contribua à la délivrance du futur réformateur fut ce mot du symbole apostolique : « Je crois la rémission des péchés ». En nous donnant son Fils, disait Staupitz, Dieu ne plaisante pas et ne joue pas la comédie ».
Comme étudiant à l'université d'Erfurt, Martin avait découvert dans la bibliothèque une Bible latine. Il en avait été stupéfait, car jusqu'alors il avait ignoré qu'il existât autre chose que les passages choisis des livres de pipté. Dès lors, il avait lu la Bible avec un intérêt passionné. Au couvent, il continua à le faire, sans comprendre le fond de l'œuvre divine. Mais graduellement la lumière brilla. Une correspondance intime s'établit entre son esprit et celui de l'apôtre Paul. Les expériences de celui-ci devinrent les. siennes. Plus tard il appellera l'épître aux Galates : « Sa fiancée ».
Libéré de ses angoisses morales, il possédera désormais, lui aussi, la pleine assurance de son salut.
— On représente Luther conime sujet à de profondes dépressions morales.
— C'est vrai. Alors il se sentait attaqué par Satan lui-même. Mais son assurance, fondée sur le roc, demeurait inébranlable. C'est la haute signification de tel de ses propos de table, qui d'abord semble étrange.
« Tu es un grand pécheur », me dit le diable.
Je réplique :
« N'as-tu rien de neuf à me dire, Satan ? »^)
— Tu penses, dis-je, que cette assurance du salut.
1) Hoff, p. 367.
comme tu l'appelles, est un privilège exclusivement protestant ?
— En aucune façon. C'est un privilège chrétien. Jean de Staupitz, par exemple, le possédait longtemps avant Luther. De même un François d'Assise, louant et bénissant Dieu, au moment de quitter ce monde, « pour notre sœur la mort corporelle », avait cette bienheureuse assurance^). •
Beaucoup plus tard. Biaise Pascal, qui n'aimait pas trop le protestantisme, ne possédait-il pas l'assurance du salut, lui qui écrivait dans l'heure de son ravissement : « Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ... Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu. Joie, joie, joie, pleurs de joie... y>^).
— Alors que me disais-tu tout à l'heure que la caractéristique de la religion catholique, c'est de ne point posséder l'assurance du salut ?
— Il y a des catholiques qui la possèdent ; mais ils
l'ont trouvée en dehors et au-dessus des pratiques du
romanisme, à la source même où l'ont puisée S*-Paul
et Luther.
Jacques continuait monologuant :
— L'assurance qu'il avait de son salut,, telle fut la puissance de Luther en 1521, à la diète de Worms.
N'y vas pas, lui disaient à l'envi ses amis. Tu auras le sort de Jean Huss. Il alla quand même.
Charles-Quint était impatient de voir cet homme dont l'Europe s'occupait presque autant que de lui. Mais en apercevant le moine chétif, maigre, exténué par le jeûne et par la prière : « Cet homme-là, dit-il dédaigneusement, ne me fera jamais devenir héré-
^) Paul Sabatier, Vie de saint François d'Assise^ p. 381. *) Astié, Pensées de Pascal, p. 65.
tique »i). Et cet homme-là tint tête à tout ce que l'Allemagne comptait de plus grand : le monarque le plus puissant de l'époque, son frère Ferdinand, des électeurs de l'empire, des ducs, des margraves, des prélats, des ambassadeurs, des députés, princes, comtes, barons; les nonces du pape, en tout deux cent quatre personnes. ..2) Quel spectacle !
Je sais bien ce qu'on dit : Orgueil, entêtement...
Orgueil ? — Alors pourquoi demande-t-il ce délai d'un jour pour répondre à la sommation qu'on lui fait de rétracter ses écrits ?
Orgueil, entêtement ? -r- Alors pourquoi cette prière si angoissée et si fervente le matin de la deuxième comparution, cette prière qui fait penser à celle de Jésus à Gethsémané ? « Ah ! Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! assiste-moi en dépit de toute sagesse humaine; assiste-moi, tu le peux, toi seul. Seigneur. C'est ta cause, ce n'est pas la mienne... »
Orgueil, entêtement, possession démoniaque ? — Alors pourquoi ce calme devant la diète, un calme étonnant, qui contraste avec sa manière habituelle et qui rappelle celle de Jésus devant ses juges ! « Il ne cria point, il ne parla point avec violence, mais avec honnêteté, douceur, convenance et modestie et cependant avec beaucoup de joie et de fermeté chrétiennes ))^).
Ainsi s'expriment les documents officiels de la Diète.
Et cependant il ne rétracte rien, à moins qu'on ne lui prouve son tort par la Parole de Dieu. « Je ne puis et ne veux rien rétracter, car il n'est pas sûr pour le chrétien de parler contre sa conscience »,
1) Hoff, op. cit., p, 234, etc.
-) Il est juste d'ajouter que Luther avait dans l'assemblée plus de partisans qu'il ne croyait lui-même.
*) Schreit nicht sehr, noch heftig, sondern redet fein, sittig und bescheiden. Hofî, op. cit., p, 243.
«Me voici, je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide l Amen ». ,
Audin, historien catholique, tout en tenant Luther pour un Docteur d'erreur et de mensonge, ne peut que s'écrier : « Seul en présence de ses juges, Luther a de la grandeur »i).
Oui, Luther a de la grandeur. Il a ce genre particulier de grandeur infiniment rare en ce monde, de l'homme fidèle à la conscience.
Il a ce genre de grandeur qui éclata dans la Vie et la mort des premiers chrétiens, fidèles à Christ dans l'amphithéâtre et parmi les fauves...
Il a ce genre de grandeur qui fut celle du Christ, seul devant l'autorité civile et religieuse de son temps.
En ce jour Luther incarna la conscience chrétienne libérée.
Son acte héroïque est l'origine de toutes les libertés modernes, pour lesquelles les peuples désormais sont prêts à vivre et à mourir.
Oh ! qu'il est grand, Martin Luther, à la Diète de Worms, qu'il est grand et qu'il est beau.
Certes, il n'aurait pu manier le pinceau de Michel- Ange, mais il était plus grand que Michel-Ange, comme le héros bienf aisa;nt est plus grand que le barde bien-disant.
Orgueil, entêtement, possession démoniaque. On comprend que ces mots aient été prononcés par ses ennemis, tant pour eux devait être incompréhensible cette énergie surhumaine d'un homme qui n'était rien, triomphant de la multitude des puissants.
D'où venait au petit moine cette force que n'eurent pas les humanistes les plus réputés, de résister jusqu'au bout à l'Eglise et à l'empire ? D'où lui venait-elle?
Sauvé par la seule grâce de Dieu, en Jésus-Christ ;
Sûr de son salut et de l'amour divin ;
1) Audin, Luther, t. I, p. 404, cité par Hofï.
En face de l'Eglise qui le déclare hérétique et l'excommunie;
Il sait, il voit, il touche du doigt que l'Eglise n'est pas infaillible.
Tout en arpentant le quai de la gare de N., Jacques parlait avec un enthousiasme communicatif. La conviction la plus ardente émanait de sa bouche, de son regard, des traits de son visage, des gestes et de l'attitude de tout son corps.
— Sais-tu pourquoi, reprit-il, jamais, entends-tu ? jamais tu ne pourras me persuader de l'infaillibilité de l'Eglise et de la nécessité de ses sacrements pour le salut ? C'est parce que, moi pécheur, je me sais sauvé en dehors d'elle, sans elle, contre sa doctrine et contre ses prétentions, par la foi en Jésus-Christ seul.
Et sais-tu ce qu'il te faut, à toi, pour être vraiment guéri de l'obsession catholique ? Rien d'autre que cela. Te convertir à Jésus-Christ et te savoir sauvé par lui.
— Pauvre ami, dis-je assez brusquement, tu prêches...
— Je t'en prie...
— Si, tu sermonnes ; tu te crois en chaire, c'est la déformation professionnelle...
— Pourtant...
— Sois tranquille, je ne deviendrai pas catholique : toi-même et ton ami Z. vous m'avez rassasié du catholicisme. Mais quant à aller plus loin, non. M'est avis que le plus sage des mortels, c'est bien le Jésuite dont on nous' parlait hier soir, qui abandonna tout et se fit journaliste...
— Hein ! s'écria Jacques en frappant violemment le sol de sa canne. Que dis-tu ? Tu me dis d'être tranquille ; puis tu me parles d'abandonner toute religion positive ! Voilà qui est rassurant en vérité ! Crois-tu donc, malheureux, que je me sois acharné à te sauver du catholicisme pour te rendre libre-penseur ? Ah non^ mon cher ami, deviens un catholique, un catholique
pieux, sincère si tu veux et si tu peux... mais ne deviens pas un impie !
Cette sortie passionnée me surprit. Vraiment, en parlant comme je l'avais fait, j'avais cru rassurer Jacques. Ce fut donc d'un ton plus vif encore que je repris :
— Tes homélies m^excèdent. Etre perdu. Se convertir. Etre sauvé. Qu'est-ce que cela ? D'abord, je ne suis pas plus perdu qu'un autre... Quant à être sauvé, je n'envie pas la présomption de ceux qui se disent teisi ^
Jacques ne répondit rien. Tout son enthousiasme était à vau-l'eau. Il paraissait accablé.
Peu après, dans le wagon, très pâle, il tenait les yeux fermés et par moment son visage se crispait conmie s'il eût souffert.
— Es-tu malade, demandai-je ?
— Non, merci !
Nous n'échangeâmes plus un mot.
En prenant congé, il me donna comme d'habitude son énergique poignée de main ; mais son regard était si triste que, véritablement, il me fit pitié.