‹ Catholique ou Protestant? [microform]Chapitre 19 sur 35 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le Vice protestant

Indifférence et médiocrité spirituelle. — Désarroi doctrinal. — Etroitesse et jalousies. — L'orgueil et son châtiment.

Y., le 19 juillet 1914.

Le protestantisme est loin de m'enchanter. A dire vrai,. plus j'y regarde de près, moins il m'enchante.

Certes, je comprends ce que Jacques m'expliquait : la beauté architecturale d'un lieu de culte n'est pas l'essentiel. Mais une église, comme j'en ai vu, triste et sombre, une église froide en hiver, une église où l'on renvoie indéfiniment des réparations urgentes, cela fâit-il bien augurer de la vie spirituelle des gens qui s'y réunissent... ou qui ne s'y réunissent pas ? Une assemblée chrétienne, groupée par nécessité dans une grange, peut être merveilleusement vibrante, malgré les festons de toiles d'araignées qui pendent du toit. Mais l'église oîi pendent des toiles d'araignées, celle où l'on ne lave jamais les vitres ni le fond, celle où l'appareil à projections avec ses fils isolés, traîne des mois durant sous la chaire, celle où les cantiques sans couvertures s'entrecroisent en désordre parmi la poussière des rayons, sera-t-elle le rendez-vous de vibrantes assemblées ?

j'ai été hier, dans un train, l'auditeur involontaire d'une conversation peu banale entre un jeune artiste et Un pasteur. Celui-ci se scandalisait ' des horreurs du salon suisse des beaux-arts, à Berne.

— Ce qui me frappe et me peine, disait-il, ce n'est pas

telle liberté, que chacun laisse volontiers à l'artiste ; c'est l'inspiration franchement immorale de certaines œuvres.

— Que voulez-vous, répliquait le peintre, ça se vend.

— Alors, tout pour l'argent ? Plus d'idéal dans l'art ?

— Dame, il faut vivre 1

— Il y a pourtant encore des hommes qui font des choses d'une inspiration élevée, même religieuse...

— Parfaitement, il y en a. Mais, s'il vous plaît, que faites-vous pour les encourager ?

— Les pasteurs ne sont pas riches.

— Et vos Eglises ?

— Elles ont assez de peine à équilibrer leurs budgets !

— Faites souscrire vos paroissiens.

— Nous leur demandons déjà tant pour l'Eglise, pour les missions, pour l'évangélisation, pour les protestants disséminés, pour les pauvres, pour l'hôpital, pour l'orphelinat ; sans parler des incendiés, des inondés, des sinistrés de tout genre, etc.

— Oui. Et ce sont toujours les mêmes qui donnent. Mais quand vous demanderiez de l'argent, pour construire un lieu de culte vraiment beau, les souscripteurs sortiraient de terre 1

— En êtes-vous sûr ?

— Parfaitement sûr. Vous trouveriez beaucoup plus facilement deux cent mille francs pour un temple bien, que cinquante pauvres mille francs pour une horreur.

— Hum ! C'est beaucoup d'argent deux cent mille francs I

— Beaucoup d'argent ? Vous ne voulez pas vous rendre compte, vous pasteurs, de la puissance de l'art 1 Comprenez donc que l'art est une uoixl La parole, toujours la parole. Le sermon, la méditation... Très bien. Mais quelle force quand viendraient se joindre à la parole, la musique religieuse et la peinture religieuse, ces deux autres voix...

■r- Je ne dis pas non... On y vient peu à peu...

Ce mot et sans doute le ton sur lequel il fut prononcé, indignèrent l'artiste, qui rétorqua non sans vivacité:

— Peu à peu, en effet, et pendant ce temps les artistes meurent... Je ne veux pas dire que tous meurent dé faim, mais certains meurent de vieillesse. Tenez, j'en connais un, un chrétien celui-là, merveilleusement doué pour la figure. Personne comme lui n'a traité la figure... depuis les primitifs... Jamais on ne lui a commandé une décoration d'église.. Oui, Monsieur, à l'heure qu'il est beaucoup de protestants en sont encore à exclure, par principe, toute décoration des temples.

— J'avoue que je n'avais jamais pensé à profiter du concours de nos artistes chrétiens...

— Monsieur le pasteur, vous êtes personnellement responsable des horreurs du salon de Berne. Qu'avezvous fait, encore une fois, pour encourager les artistes chrétiens ? Leurs collègues se moquent d'eux... Et pendant ce temps, vos temples restent nus et vides...

Le train s'arrêta; il me fallait descendre.

Je songeais : Qu'est-ce qu'un collège d'anciens qui habitent de coquettes demeures à la campagne, au milieu de gracieux jardins, ou de jolis logements à la ville avec chauffage central et lustrerie électrique, tandis que la maison de Dieu est à l'abandon ? Qu'est-ce qu'un pasteur qui demande — et obtient — d'avoir un presbytère confortable ? Il s'épanouit complètement quand ses paroissiens, après vingt ou vingt-cinq ans de ministère dévoué, lui offrent une belle œuvre d'art religieux, qu'il suspendra dans son cabinet d'étude. Mais il hausse les épaules en pensant à son temple : « Pour un local ouvert le dinianche seulement, c'est bien bon ainsi ».

On plaisante quelquefois cet art à bon marché, qu'on trouve dans les églises catholiques de village : saints et saintes de cire, aux atours criards, aux traits uniformément langoureux.

Après tout, la garniture d'autel un peu fanée, les naïves roses (Je papier ne valent-elles pas mieux que l'abandon protestant ? Ce peintre n'a-t-il pas exprimé une chose fort juste. ? L'art chrétien n'est-il pas une voix qui peut aussi glorifier Christ et parler aux âmes ? Le protestantisme s^en est longtemps naéfié et il a eu des raisons pour cela... Mais maintenant, pourquoi ?

Et concernant le culte, pourquoi ce sentiment d'ennui qui gagne tant de personnes, rien qu'en y songeant ?

Et même beaucoup de ceux qui le fréquentent ne se font-ils pas un mérite devant Dieu de subir volontairement une fois par semaine cette pénitence ?

Pourquoi ne pas poser sur la table de communion, tous les dimanches, en été, cette gerbe de fleurs des champs que Christ aimait tant à contempler et qui lui parlait de l'amour de son Père céleste ?

Pourquoi ce chant sans conviction, sans élan ?... Un jour, entre quelques-uns, nous avions ainsi chanté au début d'une séance, échangeant des coups d'œil et nous détournant pour voir entrer les retardataires. Quand la dernière note eut résonné, l'un d'entre nous, indigné, s'écria : « Messieurs, vous avez chanté comme à l'église... » C'était tout dire... Ne comprend-on pas ce qu'aurait de puissance spirituelle un cantique, un simple cantique d'un de nos recueils, quand tous, oui tous le diraient du fond de leur âme, heureux d'avoir sur les lèvres des paroles exprimant si bien l'adoration de leur cœur.

Pourquoi ces prières liturgiques, lues en français il est vrai, mais sans plus de ferveur que les prières latines des prêtres ?...

Pourquoi ce sermon, si souvent un fruit de l'intelligence du prédicateur, plutôt que de son cœur de chré-

tien ? Ah ! quand notre pasteur est une fois assez touché de notre misère spirituelle, ou assez émerveillé de l'amour du Christ, pour nous parler à cœur ouvert, comme nous aimons l'entendre. Pourquoi n'est-ce pas chaque dimanche ainsi ?

Sévérité huguenote, dit-on, qu'il s'agisse du temple ou qu'il s'agisse du culte.

Soyons francs : c'est indifférence qu'il faudrait dire.

L'indifférence d'en haut engendrant l'indifférence d'en bas.

Indifférence et timidité.

Au temps de mes études, nous étions plusieurs qui certainement, avions des sentiments chrétiens; nous allions régulièrement au temple... Mais s'agissait-il de défendre notre foi ou même de l'affirmer devant un moqueur, quelle faiblesse 1 Dans ces mêmes bouches si promptes à répéter des pointes ineptes ou de très douteux calembours, quelle incapacité soudaine de s'exprimer I Quel manque d'enthousiasme et de virilité I Comme il nous dépassait de toute la hauteur de sa taille morale, cet étudiant catholique qui lisait Bossuet, non parce que le professeur l'exigeait, mais parce qu'il en était subjugué, et qui ne craignait pas de le dire !

Cette lâcheté de jeunes intellectuels, sans convictions fortes, et moralement malades, se retrouve dans le calcul du paysan qui a aussi peur de paraître aller chaque dimanche à l'église, qu'il a peur de paraître n'y jamais aller.

Et aussi chez l'ouvrier qui, à l'atelier, laisse dire, bouche close, ce contre quoi tout son être intime proteste.

Et aussi chez le théologien qui croit aux faits chrétiens affirmés par l'Evangile, qui le dit dans le cercle intime et sympathique de ses paroissiens, mais qui.

en présence de collègues d'un autre avis, parmi des officiers, des savants, des magistrats déistes « garde de Conrart le silence prudent ».

Lâcheté générale à laquelle échappent souvent — il est juste de le dire — les adhérents de ces dénominations séparées qu'on appelle dédaigneusement des sectes.

Lâcheté d'autant plus incompréhensible qu'elle est contraire à toute l'histoire et à la nature même du protestantisme. Où sont-ils donc les héros qui étudiaient à Lausanne, n'ayant qu'un idéal et qu'un but : aller bientôt servir l'Eglise sous la Croix au pérU de leur vie?

En Belgique, me dit-on, les protestants s'affirment avec un courage qui, après tout, n'est que naturel. Mais en pays réformé ?...

Allons plus loin. Est-ce encore de la timidité j ou estce plutôt de l'égoïsme ; L'attitude du protestantisme devant les grandes iniquités, à la fois morales et sociales, me surprend. Que fait-il contre la misère ? Que fait-il contre l'alcoolisme, la prostitution, la guerre ?

On répond : le rôle du christianisme est tout personnel. Il se propose aux personnes, et ce sont des personnes qui le reçoivent. Mais où est l'amour des protestants pour les pauvres personnellement, pour les bas-tombés, les victimes de la débauche et du vice, les criminels ? Devant eux, comme les autres, les gens d'église haussent les épaules et s'écrient : « Rien à faire 1 »

Où est-il donc l'optimisme chrétien des temps bibliques ? Où donc cette invincible foi au pardon, à la délivrance, à la rénovation possible de toute âme d'homme par Jésus-Christ ?

Et l'amour passionné pour ceux qui s'égarent, qu'estil devenu ? Tant que j'étais un indifférent, on me laissait m'éloigner par degrés. Il a fallu qu'on me vît pencher vers le catholicisme... Alors on s'est effrayé, on m'a entouré...

Un mot résume tout : Médiocrité. Le protestantisme me paraît médiocre.

L'Evangile qu'il proclame est sublime.

La réalisation vécue qu'il en offre est médiocre.

Pourquoi ? Parce que chez presque tous ses adeptes individuellement, c'est la médiocrité spirituelle qui s'étale. Ils ne sont ni impies, ni dépourvus de saintes aspirations. Mais n'ayant jamais connu l'angoisse du péché, ils n'arrivent jamais à la joie de la victoire.

Où sont-elles les détresses de Martin Luther, ses âpres luttes pour la conquête de la vérité et du salut ?

Où est-elle l'allégresse débordante de l'âme sauvée, sûre de l'amour de son Dieu, qui puise à pleine foi dans les trésors éternels ?

Où est-il ce don de soi-même, fou aux yeux des sages mondains, qui sacrifie tout à Christ, en la personne du plus méprisé ?

Petites conversions, médiocres, que suivent, terre à terre, de petites vies chrétiennes, médiocres, de petits dévouements en partie calculés.

J'ai lu quelques discours de Vinet... Quelle sève religieuse et morale, quelle vigueur de pensée, quelle profondeur dans l'analyse de la dépravation humaine, quelle lumineuse mise en valeur des merveilles de l'Evangile.;.

Mais tout cela, une fois de plus me fait toucher durement, heurter du front en quelque sorte, la médiocrité spirituelle contemporaine.

Le 22 juUlet 1914.

J'ai reçu une lettre, qui est venu broder un singulier dessin sur le canevas plutôt sombre de mes réflexions.

L'auteur, né en Suisse roiîiânde, dans un milieu protestant et particulièrement pieux, s'est détaché du protestantisme vers l'âge de dix-sept ans. «Le 19 juillet 1905, écrit-il, j'avais le bonheur ineffable d'abjurer le protestantisme et d'entrer dans l'Eglise catholique...» Qui est cet homme ? Je l'ignore. Sans doute il a su que la question confessionnelle me préoccupe et il a voulu m'édifier par le récit détaillé de son expérience. Je lui en demeure très reconnaissant.

Ce qui m'intéresse d'abord chez mon correspondant inconnu, c'est une ressemblance spirituelle frappante avec S*-Lambert : même conviction, même enthousiasme, et j'ajoute même raison de passer au catholicisme ; le dégoût du protestantisme rationalisant. Voici ses propres termes : « D'esprit chercheur et préoccupé de bonne heure des problèmes de la religion, je suivais assidûment les cultes les plus variés, ceux de l'Eglise nationale et ceux de l'Eglise libre; j'en-^ tendis même quelques orateurs appartenant à des sectes dissidentes. Une chose me frappait déjà : l'incohérence doctrinale de tous ces pasteurs, professeurs de religion (M.*** donnait un cours d'histoire sainte où tous les miracles étaient niés aux élèves du Collège) et moniteurs d'école du dimanche. Je ne trouvais d'unité que sur un point: la haine portée à l'Eglise catholique...»

Quoique devenu incroyant, il consent à suivre un cours d'instruction religieuse, mais n'en est pas satisfait.

« Définitivement dégoûté de la religion évangélique réformée, qui n'était pas une religion, n'avait d'évangélique que le nom, et n'avait rien réformé du tout, puîsqu'en proclamant le principe du libre examen, elle sapait les bases mêmes de la révélation, je demeurai déconcerté et malheureux pendant une année encore... Mon incroyance n'avait pas tué chez moi le besoin religieux. Ce besoin m'amena à suivre de temps à autre

les offices religieux .à l'église catholique. Assistant de plus en plus fréquemment à la grand'messe du dimanche, j'étais frappé par la piété des fidèles, la beauté des offices liturgiques que je ne comprenais pas encore et surtout par la clarté et la fermeté de l'enseignement conféré du haut de la chaire par ces prêtres « romains » que l'on m'avait toujours décrits comme d'assez bas ignorants et de parfaits hypocrites. Ma surprise était grande de pressentir la religion catholique si différente de celle que l'on m'avait décrite. J'en vins à me demander : « Les griefs que je nourris contre le christianisme ne seraient-ils pas imputables bien plutôt à ce protestantisme protéiforme, invertébré, émasculé que je connais seul et le catholicisme ne serait-il pas peut-être la religion authentique de Jésus ? »

" Par un prêtre, il est initié à l'enseignement de l'Eglise. Pendant six mois, il étudie d'abord les fondeirients de la foi chrétienne (Dieu, l'âme, la révélation, la divinité de Notre Seigneur, l'institution de l'Eglise), puis le catéchisme proprement dit. « Je n'oublierai jamais, déclare-t-il, l'émerveillement où me plongeait cet enseignement clair, enchaîné, rigoureux, logique qui versait dans mon cœur des torrents de lumière^)... »

La lecture de cette lettre m'a jeté dans une intense émotion.

L'inconnu qui me l'adresse, n'est-il pas un second St-Lambert ?

Et si le premier m'a troublé, indifférent que j'étais, il y a un an, celui-ci, aujourd'hui, m'angoisse et m'irrite. Car, devenu chrétien, j'aimerais pouvoir me rattacher au protestantisme positif. Et je me demande: Y a-t-il un protestantisme positif ? Ces Messieurs n'ont-ils

^) La lettre dont on vient de lire quelques fragments a été effectivement reçue par l'auteur de ce livre.

pas raison ? Le protestantisme n'est-il pas «incohérence et désarroi »?

Chez les catholiques les doctrines et les usages valent par leur antiquité même. Ce qu'il faut croire, c'est : « Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus... » Ce qui a été cru toujours, partout et par tous. Illusion du reste, car aucune formule n'a été admise toujours partout et par tous.

Mais le protestant !

Parfois il semble atteint d'une vraie rage de ne penser, de ne dire et de n'écrire que ce qui n'a été jamais cru, jamais dit et jamais écrit avant lui. On plaisante la dame pieuse qui accueille avec élan toute idée et toute personnalité nouvelle, parce qu'elles sont nouvelles; mais combien de théologiens qui songent, semble-t-il, plus à bouleverser les notions reçues qu'à mettre en lumière la vérité.

Toucher aux notions reçues, c'est, il est vrai, la raison d'être du protestantisme. C'est ce qu'a fait M. Z. en étudiant l'évolution des dogmes à travers l'histoire^). C'est ce qu'ont fait les Réformateurs.

Bouleverser les notions reçues, oui, pour en dégager le témoignage des apôtres et la pensée de Jésus.

Mais les savants modernes ne poussent-ils pas la Réformation à l'absurde ? Ne semble-t-il pas que si une pensée est reçue par l'Eglise universelle, ou si seulement elle a été précieuse à la piété de nos pères, c'est pour eux une raison de l'écarter ? Que dis-je ? Quand S*-Paul et S*-Jean, ces apôtres de Jésus-Christ, conduits par l'Esprit Saint, ont enseigné telle chose, au lieu d'implorer de Dieu l'initiation aux expériences de ces premiers témoins, on s'écrie : « Paul et Jean parlent ainsi, mais il va de soi qu'au XK^^ siècle on ne peut plus les suivre».

^) Cf. chap. VIII du présent volume.

Les Réformateurs en avaient appelé des théologiens, aux témoins du Christ et au Christ lui-même. Aujourd'hui, on en appelle des Evangiles à leurs sources et de ces sources à je ne sais quels critères subtils, pour reconstruire un Christ plus vrai que celui que Jésus lui-même pensait être...

Tel est le libéralisme religieux, abandon successif des vérités salutaires. N'est-il pas le fruit de cette médiocrité spirituelle qui m'afflige tant ? N'en est-il pas à son tour la meilleure graine ? Et devenu arbre n'est-il pas le plus ferme soutien du catholicisme romain que, pourtant, il craint par dessus tout ?

Le libéralisme religieux ?

Mais où est l'orthodoxie ?

Qui donc en est détenteur ?

Autre chose. Ce qui frappe d'emblée dans le protestantisme, et ce qui choque toujours de nouveau, c'est l'étroitesse et c'est la jalousie qui caractérisent les diverses dénominations, chacune considérant les progrès de sa voisine avec plus d'anxiété que les progrès de l'incrédulité.

Peu de temps après ma conversion je sentis le devoir de m'affirmer publiquement comme chrétien.

Dès le lendemain, cela me valut deux visites.

A une heure et quart, M^ie Thérèse H., de la congrégation A, sonnait au palier.

— Je n'ai pas pu m'empêcher, cher Monsieur, de venir vous serrer la main. Avec quelle joie j'ai appris votre courageuse déclaration d'hier au soir. Que Dieu vous bénisse I

— Entrez-vous, Mademoiselle ?

— Oh, ce ne sera qu'un instant... Permettez-moi, cher Monsieur, de vous dire combien nous serions

â70 CATHOLIQUE OU PROTESTANT

heureux de vous voir venir à nos réunions du jeudi. C'est à huit heures... Vous connaissez le local, n'est-ce pas ?... Laissez-moi vous remettre cette carte d'invitation... Notre pasteur y parle habituellement. Vous connaissez notre pasteur ? Oh, un homme plein de foi et de vie...

-^ Voilà, me disais-je, une personne admirable. Quel courage et quel zèle 1

Dès que M^^e Thérèse H. me laissa placer un mot :

— Je me propose, fis-je, de suivre les cultes du temple. ■ — Oh, cher Monsieur, s'exclama-t-elle, vrainient ?

Vous vous apercevrez vite qu'il est impossible de s'y faire du bien et de progresser... Et c'est très naturel... La base de l'Eglise est absolument anti-biblique, n'estce pas ? Il suffit d'y réfléchir un instant... Par exemple l'union de l'Eglise et de l'Etat est non seulement antibiblique, mais foncièrement anti-logique et anti-chrétienne. Et le baptême des petits enfants... Comment voulez-vous qu'un petit enfant...

Et ce n'est pas tout... Votre pasteur n'est pas fidèle à la Parole... Le nôtre, au contraire, est extrêmement fidèle...

Au revoir, Monsieur I

— Bonjour, Mademoiselle 1

L'instant plus tard, c'était le frère Théophile V., de la congrégation B.

— AlorSj dit-il rondement, tout en entrant dails la chambre, on a fait un fameux pas en avant. Voilà qui a réjoui les vrais chrétiens à Y. Mais ce n'est pas tout. Il s'agit maintenant d'aller plus loin.

— J'ai déjà eu, dis-je, la visite de M^i® Thérèse H. ^ — Vraiment ?... Et que vous a-t-elle dit ?

— Elle m'a conseillé de ne plus aller au temple, parce que l'Eglise est sur une base anti-biblique et parce que le pasteur n'est pas fidèle à la Parole.

— C'est vrai... c'est parfaitement vrai... Elle a tout

LE VîGË PRÔTÊàTANT ^71

à fait raison : Votre Eglise nationale est sur une base absolument anti-biblique et puis c'est triste à dire, mais votre pasteur, en efîet, n'est pas fidèle... Tenez, l'autre jour on m'a raconté qu'il avait expliqué une fois à un enterrement...

— Du resté, interrompis-je, je ne pense pas dû tout fréquenter les réunions du groupe de M}^^ Thérèse H.

— Vous avez pleinement raison; je vous approuve tout à fait. Ces chers amis de la congrégation A. sont eux-mêmes bien loin d'être dans la vérité selon la Parole. Chez eux les femmes prient dans l'assemblée et sans mêine toujours avoir pris soin de se couvrir la tête, selon la recommandation de l'apôtre. J'ai été à leur réunion... Je l'ai vu de mes yeux 1...

Et puis leur pasteur ne vaut pas mieux que les autres. Entre nous soit dit, je ne crois pas qu'il soit au clair sur tous les points... Du reste, les pasteurs... yen a-t-il un de fidèle ?

— Connaissez-vous mon ami Jacques Marchand, de S. ?

— Non.

— Celui-là est fidèle.

■'— Oui... Oui... Oui... Savez-vous que j'en doute beaucoup. S'il y avait un pasteur fidèle, là entièreinènt fidèle, il cesserait bien vite d'être pasteur... Voilà la vérité.

— ^ C'est une opinion comme une autre.

-^ Nous nous groupons en assemblée pour rompte le pain chaque dimanche matin. J'espère qu'un jour vous serez des nôtres aussi... Pour le moment, venez à liotre réunion d'évangélisation... C'est le mercredi... Vous savez où est notre local, n'est-ce pas ?

— Je le sais, oui Monsieur, mais deux heures viennent de sonner et à deux heures dix il me faut être en classe.

-^ Au revoir, Mpnsieur I

— Bonjour, Monsieur !

Jacques m'avait dit : « Va trouver le pasteur Delaborde. Tu verras. Ça lui fera plaisir. » Je me suis donc rendu, le soir de ce même jour, à la cure.

Habituellement, quand j'avais eu affaire à M. Delaborde, son accueil avait toujours été cordial. Cette foisci, il fut plutôt frais.

— Qu'y a-t-il pour votre service ?

— On vous a peut-être dit, qu'hier au soir, à la conférence...

— Oui, j'ai su... Alors ?...

— Eh bien... je tenais à vous parler personnellement... de ma récente décision.

Très soigneusement, M. Delaborde porta à la coquille de porcelaine une longue cendre qui menaçait ruine au bout de son cigare. Quand cette opération eut été menée à bonne fin, il aspira quelques bouffées, qui en remirent la braise en pleine incandescence. Puis il me regarda de l'air d'un homme qui se voit dans l'impérieuse nécessité de proférer une vérité désagréable.

— Je dois vous dire. Monsieur, que. je regrette la scène d'hier au soir. Un tel affichage de sentiments intimes me paraît toujours déplacé. C'est le salutisme qui cherche à implanter chez nous ces mœurs religieuses. En un sens, il n'y a que trop bien réussi... Cependant, on peut dire fort heureusement, la grande majorité de notre peuple y est demeurée réfractaire... Notre peuple qui a du bon sens...

— Me permettrez-vous de dire, M. le Pasteur, que je comprends d'autant mieux votre impression que je l'ai partagée longtemps. Toutefois, m'étant décidé pour Christ, après de longs débats intérieurs, je me suis vu, par ma conscience, obligé à me déclarer devant ces amis. Je sens que si je ne l'eusse pas fait, c'eût été une lâcheté de ma part.

— Vous VOUS êtes décidé pour Christ, dites-vous. J'en suis très heureux I Mais, voyons ! Vous n'étiez pas contre Christ auparavant ! Je vous ai toujours vu un brave et honnête homme, attaché à notre Eglise... Je sais bien qu'on ne vous y voyait pas tous les dimanches, continua-t-il avec un très fin sourire; non, pas tous les dimanches... Toutefois, vous ne vous absteniez pas systématiquement et chaque fois que je vous ai demandé un service, c'est toujours avec empressement que vous avez répondu à mes vœux... Maintenant, hélas ! je ne sais que trop bien ce qui va se passer.

— Et que va-t-il se passer ?

— Vous allez tomber dans une secte.

— Quant à cela, je ne le pense pas I

— Cher Monsieur, c'est ce qui arrive cent fois sur cent... Ah, je commence à avoir quelque expérience dans ce domaine... Je ne demande pas mieux que de me tromper... Mais ceux qui, comme vous, viennent un beau jour annoncer qu'ils sont convertis, les voilà bien vite entraînés et perdus.

— Vous ne pensez pourtant pas qu'ils sont perdus pour Dieu et pour son règne ?

— J'aime à croire qu'ils ne sont pas perdus pour le ciel ; mais en tous cas, ils sont perdus pour l'Eglise. Et une fois dans une secte, quel bien voulez-vous qu'ils fassent au règne de Dieu ? Aller de-ci, de-là, détournant les âmes de la simplicité, jetant le trouble dans les familles, fomentant des schismes...

Mon premier sentiment avait été une vive irritation contre cet homme dont l'attitude incompréhensible me scandalisait profondément. Et puis, en écoutant M. Delaborde et en le regardant, il me parut vraiment malheureux. De pénibles expériences, sans doute, l'avaient rendu tel. Je m'en allai le cœur meurtri.

Une voix au plus profond de moi-même disait :

Puisque tu ne peux pas le lui dire, montre-lui qu'il se trompe et deviens un membre zélé de l'Eglise.

En réalité, je n'en avais nulle envie et murmurai : « Il ne me verra plus de sitôt ».

Et pourtant, j'ose l'affirmer, si les paroles de M^e H. et du frère V. avaient eu quelque influence sur moi, c'était de me rendre plus sympathique le bon papa Delaborde.

Honte du protestantisme, chancre qui le dépare et qui le ronge ! Amertume du chrétien contre le chrétien ; envie de l'enfant de Dieu contre l'enfant de Dieu. « Tu n'es pas de mon Eglise ? Tu n'es pas de ma chapelle ? Tu n'es pas de mon assemblée ? Donc, tu n'édifies pas le temple de Dieu ; tu es pour sa cause un être dangereux 1 »

Voilà l'interdit de tant de vies et de tant d'œuvres qui, sans cela, seraient merveilleusement fécondes^).

Le catholicisme a un bon argument. Il n'en a qu'un, mais plus j'y réfléchis, plus cet argument me paraît fort :

« Voyez, dit-il, les taches du protestantisme contemporain ;

Sa médiocrité spirituelle;

Son abandon des vérités chrétiennes fondamentales ;

L'antagonisme sectaire des dénominations qui le composent. »

Sur ce chapitre-là, les auteurs catholiques sont intarissables.

Que leur répondre ?

Je l'ignore pour ma part et j'en demeure bouleversé.

1) Au sujet des dénominations protestantes, voir le chapitre XIV : la vraie catholicité.

Y., le 1« juillet 1915.

Un an s'est écoulé. Quelle parenthèse I...

Pendant des semaines, j'ai attendu la réponse de S*-Lambert à ma dernière lettre. Puis a éclaté le terrible coup de foudre... Certainement il a été mobilisé et il a marché... Avec quel entrain il a dû marcher, lui, si patriote 1... Est-il encore vivant ? Est-il blessé ? Aucune nouvelle.

Un an, bien rempli pour moi aussi... Mais qu'est-ce que cela : écrire des lettres, faire des voyages, s'occuper des petits et des grands Belges, en comparaison de ceux qui ont lutté, saigné, .donné leurs membres ou leurs yeux, ou leur vie ? Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux qui ont dû s'abrutir pendant des mois de captivité !...

Aujourd'hui, je reprends mon journal sur la question religieuse. Pourquoi ? Peut-être est-ce parce que, aujourd'hui, j'ai du noir dans l'âme ?

Je relis la phrase en tête de ce chapitre :

« Plus j'y regarde de près, moins le protestantisme m'enchante ». C'est vrai !... Mais une pensée m'est devenue claire, au cours des derniers mois : il y a un vice protestant. Ce vice, c'est V orgueil.

Souvent j'ai songé au reproche unanime que nous font les auteurs catholiques : « L'orgueil est le vice protestant ». Ce reproche est juste.

Non pas, comme le prétendent ces Messieurs, que cet orgueil consiste dans l'insoumission à l'Eglise romaine. Là, je m'inscris en faux ! Au début de la Réforme apparaît, au contraire, une humilité touchante, mais aussi une grandeur qui confond l'imagination.

Qu'on relise la dédicace du premier traducteur réformé français de la Bible : « Robert OUvétan, l'humble et petit translateur » qui dédiait son travail « à la pauvrette petite Eglise des persécutés^) ».

^) Lortsch, Histoire de la Bible en France, p. 110-111.

Non, en ce temps-là, ce n'était pas l'orgueil qui gonflait la poitrine des hommes de la Réforme.

Mais maintenant ?

Depuis l'époque des Réformateurs, Dieu a enrichi la pauvre Eglise...

Lui qui choisit les choses viles du monde et les plus méprisées, même celles qui ne sont point (Il ne les prend pas faute de mieux, Il les choisit afin que personne ne se glorifie devant Lui^), Il a choisi cette pauvrette petite Eglise et II lui a donné un merveilleux essor.

Par son contact avec la Bible, elle a grandi spirituellement.

En suivant la conscience contre vents et marées, elle a grandi moralement.

Par l'étude des lettres et des sciences, elle a grandi intellectuellement.

Sous l'influence de ce progrès spirituel, moral, intellectuel, les peuples réformés ont pris la tête de l'humanité civilisée. Ils se sont enrichis.

Et l'on a démontré l'excellence du protestantisme en s 'écriant : « Voyez l'Allemagne, voyez l'Angleterre, voyez les Etats-Unis d'Amérique 1 Voilà les peuples de la culture et du bien-être ».

Elle s'en est rendu compte « la pauvrette petite Eglise » des temps passés... Elle s'est glorifiée, elle a regardé de haut le catholicisme à son tour dédaigné par l'esprit du siècle... Elle est tombée dans un orgueil insensé... L'orgueil protestant. Quelle horreur en face de l'humilité des martyrs réformés ; en face de l'humilité de St-Paul, le père de la Réforme, lui qui pendant des années vécut de la grâce divine, comme un miséreux : « Ma grâce te suffit... » en face de l'humilité du grand Pauvre et du grand Supplicié, notre divin Roi, Jésus...

1) I Cor. 1, 28-29.

Et serait-il téméraire de dire que Dieu, qui choisit les choses folles du monde, mais qui confond les sages, a frappé le protestantisme enorgueilli ?

Il était fier de sa piété plus morale.

Il était fier de sa haute culture.

Il était fier de sa puissance mondiale.

Dieu l'a laissé choir dans la médiocrité, dans le rationalisme, dans les querellés mesquines et Dieu l'a laissé choir dans la guerre qui est une guerre civile.

Pauvre protestantisme I II comptait célébrer en 1917, dans une unité relative, le quatre-centième anniversaire de ses origines. Et le voilà plus déchiré que jamais.

L'Allemagne, berceau de la Réforme, honnie des nations.

L'Angleterre, avant^garde des peuples réformés, engagée contre l'Allemagne, dans une guerre sans merci ! Qu'en sera-t-il eh 1917 ?

O Dieu ! Quel abaissement !

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