CHAPITRE XII
Le principe protestant
Mauvais temps mais bonne course. — La libre communion avec Christ. — Christ seul suffit. — La Source des eaux vives. — Le Chemin, la Vérité et la Vie.
Y., le 11 juillet 1915.
II n'y a rien de plus détestable, à mon sens, que de rouler à bicyclette sous la pluie, mouillé, crotté, à chaque instant en danger de déraper pour s'étendre tout de son long dans les flaques d'une route détrempée... Ainsi en était-il de nous, hier dimanche, entre onze heures et midi. Jacques pédalait en avant, assez jovial tout de même: c'était lui du reste qui m'avait entraîné loin du logis. Quant à moi, je le suivais de mon mieux, lançant parfois à son adresse un mot dont je ne prenais nullement soin d'extraire l'amertume.
A la station de D. nous enregistrâmes les machines à destination de nos domiciles respectifs; car le soir nous aurions un train pour rentrer. Puis nous nous assîmes devant un modeste dîner.
— Que veux-tu, mon vieux, dit Jacques, les soldats en voient de pires.
— D'abord, répondis-je non sans humeur, nous ne sommes pas des soldats...
— Hein ? nous ne serions plus des soldats de Jésus- Christ ?
Cette exclamation énergique me tira des pensées noires.
— Va pour des soldats, m'écriai-je, et faisons honneur à la soupe. Sais-tu que je changerais volontiers d'habits ?
— Tu as du linge sec dans ton sac ? Bonne affaire. Moi aussi. Mais n'y touchons pas avant d'être à destination, car il n'a pas fini de pleuvoir et nous avons devant nous une heure et demie de montée.
Le premier quart de lieue, à travers le pâturage fut tolérable; puis vint la charrière, sous les frondaisons ruisselantes. Jacques s'arrêta, enflant les narines :
— Oh, la bonne odeur de bois mouillé I s'écria-t-il. Je ne pus m'empêcher de sourire.
Notre chemin montait fort peu. Soudain, au point exact où nous nous attendions à trouver un contour, nous constatâmes qu'il redescendait.
— Fourvoyé ! s*écria Jacques.
— Comment, dis-je, je te suis aveuglément, et tu me perds ?
— J'ai souvent été au Mont ***, reprit Jacques en regardant de tous côtés ; mais jamais par ici. Quand nous serons arrivés à la petite ferme, je m'y retrouverai très bien... toutefois, jusque-là... j'avoue que..
Ce disant, Jacques se mit à gravir la côte abrupte. — Alors, c'est par là que tu me mènes ?
— Je regrette mon vieux. Mais il nous faut être là-haut pour le commencement de la réunion, à deux heures et demie.
— Et si l'on ne peut pas ?
— Faisons au moins notre possible.
Un instant de silence, juste assez pour percevoir l'immense bruissement de la forêt sous l'ondée, et ce bruissement plus subtil, mais perceptible tout de même, de la montagne assoiffée, aspirant avec délices l'eau du ciel...
Jacques montait, comme s'agriffant des semelles et des talons; je l'imitais de mon mieux. Mais la côte devenait de minute en minute plus raide. Il obliqua à
/il 280 CATHOLIQUE OU PROTESTANT /
droite, puis à gauche. Nous étions dans une plaûtatioii de fougères, auxquelles succédèrent des framboisiers.,. Chaque petite feuille avait en réserve sa goutte d'eau qui se vidait au passage sur le pantalon ou dans la poche du gilet... Au-dessus de nos têtes apparaissait un bloc de rocher à pic: Jacques obliqua plus fortement à gàiiché... ■ — Jacques !
— Hein !
— Sais-tu à quoi ça ressemble ici ?
— Non.
— Au protestantisme...
-^ Comment ?
— Au protestantisme.
— Oh bien ! voilà une idée !
Il s'était arrêté, soufflant un peu.
— Oui, notre course, vois-tu, ne t'en déplaise, ça manque de chemin, ça manque de direction et ça manque de réussite.
— Tu vois que je fais mon possible... n'achève donc pas de m'écraser...
— Je ne t'écrase pas... tu es trop au-dessus de ihôi pour cela... Ecoute seulement mon apologue :
Le protestantisme aussi manque d'autorité, de doctrine sûre, de vie ecclésiastique... Ça s'accroche comme ça peut, ça patauge dans le terrain détrempé et parmi les buissons ruisselants.
— Veux-tu retourner dans la vallée ?
— Que penses-tu ? je te suis.
— Alors, en route ! commanda Jacques.
— En route ? Quel doux euphémisme !
■ Cinq minutes plus tard, s'aidant des mains et dès piéds, mon ami escaladait triomphalement un petit mur qui n'était autre chose que le soutien de la véritable charrière, et l'instant d'après, je l'y rejoignais, trempé comme un barbet qui sort du ruisseau.
-r Parlons sérieusement, dit Jacques.
Tu as de terribles préventions contre le protestantisme.
.-^^ Eh bien^ oui. C'est vrai.
Et je lui dis tout, avec peut-être en plus une hiiàhce d'amertume -provenant du contact froid de mes habits, raidis et alourdis par l'eau.
— Tu sais, ajoutai-je en manière de conclusion, catholique, je ne le suis pas. Mais, protestant, je ne tiens guère à l'être non plus. Si je te parle ainsi, comprehdsmôi bien, ce n'est pas dans le sens où je le faisais à liotre retour de chez M. Z., l'ancien prêtre. Alors, je nie sentais le dégoût de toute religion positive. Maintenant, c'est autre chose : Christ m'a saisi... mon plus profond désir est de lui rester inébranlablement attaché, et je voudrais, comme tu le disais tout à l'heure, être son bon soldat... Mais qu'est-ce que le protestantisme ? Un gâchis !
Pas d'autorité. A défaut de l'infaillibilité de l'Eglise, certains ont celle de la Bible. Et tu l'as dit toi-même, si l'infaillibilité du texte biblique existait, elle ne serait rien sans l'infaillibilité de l'interprétation du texte, car chacun interprète l'Ecriture à son idée.
Pas de doctrine. Crois-tu, toi, à l'incarnation ? Crois-tu à l'expiation ?
^^ Oui, dit Jacques d'un ton ferme, j'y crois...
-^ Mais tous tes collègues y croient-ils ? Penses-tu que jamais un théologien protestant, ou un groupe de théologiens, arrivera à formuler une doctrine définitive ralliant tout le protestantisme ?
■ — Non. Je ne le pense pas.
-^ Tu le vois donc : pas plus de doctrine assurée que d'autorité véritable. Et puis, enfin, pas de vie ecclésiastique. Je vois des chrétiens protestants ; oui, il y en a. Mais montre-moi une Eglise, montre-moi le moindre groupement protestant dont on puisse dire : ça, c'est l'Eglise comme il la faut, c'est l'idéal.
Des prétentions, oui, tant que tu voudras. Mais rien de réel.
Et voilà pourquoi je te le répète, le protestantisme ressemble au terrain que nous parcourions tout à l'heure...
Pu reste que pourrait-on demander de mieux au protestantisme ?
Son principe n'est-il pas le libre examen et sa méthode la protestation ?... En somme, il est une force négative et dissolvante... Il ne peut- mener qu'à l'intellectualisme, à l'orgueil et à la médiocrité, juste châtiment de l'orgueil...
Dans ces conditions, comment veux-tu que je m'enthousiasme pour le protestantisme ? En vérité, mon protestantisme consiste à ne pas être catholique. Mais pour la suite, je cherche ma voie.
— Prends garde de ne pas faire une secte de plus.
— N'aie crainte ; je ne cherche aucun prosélyte.
— On peut faire une secte à soi tout seul. Prends garde surtout de ne pas faire un orgueilleux de plus.
— Tu es fâché, Jacques, de ce que je t'ai dit ?
— Nullement, reprit Jacques, d'un ton grave et doux. Au contraire, je te remercie de ta confiance. Je crains seulement qu'après avoir, d'un scalpel si sûr mis à nu l'orgueil et la médiocrité d'autrui, il se trouve que tu sois, toi aussi, au rang des orgueilleux et des médiocres...
— Enfin, voyons, réponds-moi. Oui ou non, y a-t-il dans le protestantisme une autorité extérieure établie» qui soit la bonne, et à laquelle je puisse me soumettre ? Y a-t-il une doctrine formulée, qui soit la bonne, et à laquelle je puisse adhérer ? Y a-t-il une Eglise constituée, qui soit la bonne, et à laquelle je puisse me rattacher ?
— Non, je le reconnais, il n'y a rien de tout cela.
— Eh bien alors, avoue que si toi, théologien de
profession et pasteur d'une paroisse, tu t'exprimes comme tu viens de le faire, il est permis à un pauvre petit laïque comme moi d'être perplexe et de chercher sa voie sans se faire taxer d'orgueil.
— Il y a, hélas, beaucoup de vrai dans les critiques que tu adresses au protestantisme et, comme toi, je pense que le meilleur argument des catholiques leur est fourni par nous-mêmes. Garde-toi pourtant des jugements sommaires et injustes.
Ainsi, quand tu accuses les théologiens protestants de ne songer qu'à bouleverser les notions reçues, tu oublies ceux qui, laborieusement, à genoux et souvent dans un intense travail d'âme, cherchent l'expression renouvelée, adaptée aux circonstances présentes, de la Vérité éternelle. Tels furent Vinet, Frédéric Godet, Gaston Frommel et combien d'autres qui firent et font encore un bien extraordinaire à la cause de Dieu.
— La théologie que tu as étudiée te sert-elle encore à quelque chose ?
— Sans doute !
— Je suis heureux de t'entendre...
— Tu accuses aussi les Eglises d'inertie en présence des misères sociales et morales.
Certainement, tu exagères.
Il y a les œuvres sociales de l'Armée du Salut. Dans le monde . entier, c'est une entreprise grandiose.
— Ah ! oui, les Salutistes...
— D'autres aussi ont travaillé. Connais-tu les asiles d'incurables dits de Gottesgnad, fondés par l'Eglise nationale bernoise ?
— Non.
. — Au début, en 1886, on recevait quinze malades dans une maison louée. Aujourd'hui, ce sont six grands établissements, dirigés par des diaconesses, répartis dans les diverses régions du canton, et repré-
sentant une valeur d'un million et demi, consacrés à soulager la douleur. j
Je parle des diaconesses. As-tu visité une des maisons qui les forment, Berne, Riehen, Zurich ou Sàint- Loup ? Cette dernière maison à elle seule occupe trois cents sœurs dans soixante postes. Une seule maison, trois cents sœurs, toutes passant leur vie penchées sur la souffrance humaine !
On pourrait multiplier les exemples.
Surtout les Eglises ont donné le jour à des hommes de bien.
Elles n'ont pas entrepris la lutte contre l'esclavage, la prostitution réglementée, l'alcoolisme, le paupérisme. Mais c'est des Eglises protestantes que sont sortis Wilberforce et Abraham Lincoln^), Joséphine Butler^), Louis-Lucien Rochat et Arnold Bovet^), Bodelschwingh*), Georges MûUer et John Bost^)..; Je me borne à quelques noms.
Et l'œuvre des Missions ? n'est-ce pas une lutte morale et sociale au premier chef contre les iniquités qui ont cours dans le monde païen ?
Mais abordons le point essentiel : le principe protestant.
Comme toi, j'ai connu à ce sujet l'inquiétude et l'angoisse.
Comme toi, je me suis demandé : le principe protestant du libre examen est-^il incompatible avec la foi positive et avec la vie chrétienne en société ?
Et sais-tu quand je suis sorti de ces perplexités ?
— Quand ?
— Lorsque j'ai compris qu'en réalité le principe protestant n'est nullement le libre examen. Celui-ci
^) Mouvement anti-esclavagiste.
-) Lutte contre la prostitution.
*) Antialcoolisme.
*) Epileptiques, sans-travail.
*) Education de l'enfance abandonnée, des idiots.
n'est qu'une condition préalable de la foi protestante. Du reste, nous ne sommes pas seuls à le revendiquer : les libres-penseurs, par exemple, en usent aussi et aboutissent aux négations totales.
r— Alors, quel est le principe protestant ?
• — C'est la libre communion avec Christ, ce que Gaston FrommeP) nomme la relation immédiate et personnelle avec Dieu par Jésus-Christ.
-rr- Comment l' entends-tu ?
— Toi, par exemple, tu es croyant, personnellement ?
-rr^ Certes.
rr- Est-ce une autorité humaine qui s'est imposée à toi, pour te rendre croyant ?
— Non.
r— Est-ce une doctrine qui s'est présentée à toi sur une base et dans un enchaînement logiques tels que tu n'as pu que te jeter à genoux et te soumettre ?
-^ Pas davantage.
— Alors, est-ce un groupe chrétien, l'Eglise nationale, ou telle autre Eglise qui t'est apparu comme le groupement idéal auquel tu serais coupable de ne pas te joindre ?
— Encore bien moins. Ce sont ces choses, je viens de le dire, que je regrette de ne pas trouver dans le protestantisme.
— Alors quoi ? Comment es-tu devenu croyant ? ^— C'est toute une histoire. Il est certain qu'elle
commence au temps de ma première enfance, aux premières impressions reçues sur les genoux de ma pieuse mère, dans le groupe de ma monitrice à l'école du dimanche, plus tard en entendant mon pasteur... Mais je dois reconnaître que ma conviction pro-
^) Pour le développement plus complet de ces pensées, lire les pages intitulées : Un problème mal posé et De Genève à Rome dans « Etudes religieuses et sociales », de G. Frommel.
fonde date de cette soirée inoubliable, que je t'ai déjà racontée, et où rentrant d'une conférence religieuse, dans ma chambre, je compris tout à la fois ma corruption intime, l'immense péché que j'avais commis en dédaignant l'amour du Christ, et cet ainour même qui m'enveloppait de la tête aux pieds, qui me pardonnait, qui me réclamait tout entier. 4.
— Heure solennelle et bénie, dit Jacques...
— Je sais, mon cher Jacques, ce que je te dois, combien tu t'es dévoué, combien tu as prié pour moi... Et pourtant, je dois l'avouer, ce n'est pas toi, ni ton influence, ni ton autorité qui m'ont vaincu... C'est comme si, à un moment donné, un plus grand que tous avait écarté de la main tout homme et s'était imposé à moi... Imposé ? C'est plutôt proposé que je devrais dire. J'aurais pu me détourner. Mais ma conscience m'avertissait : C'est Lui, disait-elle, c'est le Sauveur.
Jacques s'était arrêté. Saisissant ma main, il la serra à la briser. Des larmes brillaient dans ses yeux. Et d'une voix basse, un peu rauque, il proféra lentement :
— Après une expérience comme celle-là, tu réclames une autorité, une doctrine, une Eglise ? Celui qui t'a engendré à la foi ne suffirait pas à la maintenir ?
Nous nous étions remis en marche.
Après un silence, Jacques reprit :
— N'est-il pas certain, comme le dit Gaston Frommel, que « toutes les doctrines, toutes les vérités, tous les dogmes et toute la morale chrétienne se résument et s'épuisent dans une personne, celle de Christ ? »^).
Et si un homme possède Christ et s'il est possédé de Christ, n'a-t-il pas tout avec Lui ?
^) G. Froramel, L'expérience chrétienne, t. I, p. 190-224 : ici, p. 204. . ^ ' .
Et si toi — oui toi personnellement — tu as fait cette expérience suprême, ne fais-tu pas partie de l'innombrable lignée des témoins qui, depuis Habakuk le prophète et Paul l'apôtre, vécurent de leur foi^) ?
« Christ est ma vie », disait Paul^).
« O frère, écrivait Luther à un jeune moine, avant d'avoir rompu avec Rome, mais après avoir compris le salut, ô frère, apprends à connaître Christ^) I »
« Il est certain, disait Jean Calvin, qu'il suffit que nous apprenions à tellement croire à Notre Seigneur Jésus-Christ, que quand nous avons des doutes en nous, nous nous en remettions à sa miséricorde, laquelle ne peut faillir...*) ».
— Calvin était-il un homme pieux ?
— Quelle question 1
— Je ne sais pourquoi, je l'ai toujours pris pour un intellectuel érudit, raisonneur et froid.
— Ainsi le dépeignent ses adversaires, à tort. Très réservé, il ne raconte pas sa rencontre avec le Christ. Il y fait allusion pourtant^). Mais nous savons qu'avec une santé chancelante, un labeur écrasant et de cuisants soucis, lui aussi « vécut de sa foi ». Lis le chapitre sur la Sainte-Cène dans l'Institution et tu verras apparaître la source profonde de sa théologie et ce qu'il entendait par « communier personnellement avec le Christ^) »
Et les martyrs de la Réforme. Christophe Smit, par exemple, l'héroïque pasteur d'Anvers, rempli d'une joie surnaturelle la veille de son supplice et disant : « Je ne vis plus maintenant. Christ vit en moi') ! »
Habak II, 4; cf. III, 16-19; Rom. I, 17; Gai. III, 11. ^) Philipp. I, 21.
") Félix Kuhn, Luther, édit. 1883, t. I, p. 113, *) Calvin, Troisième sermon sur la justification. *) Dans la préface de son Commentaire sur les Psaumes. Cf. Will. Walker, Jean Calvin, p. 79-80.
*) Institution, liv. IV, ch. XVII.
') 3 octobre 1564. Cf. Galerie chrétienne, t. II, p. 468.
Et tous les autres, Zinzendorf et les Moraves; puis les Anglo-Saxons, auxquels le protestantisme actuel doit tant.
Le soir du 24 mai 1738, dans une petite réunion où se lisait V Introduction de Luther à VEpîire aux Romains, vers neuf heures moins un quart, en entendant la description du changement que Dieu opère dans le cœur par la foi en Christ, John Wesley, le grand initiateur, qui traversait une longue lutte morale, sentit qu'il se confiait en Christ, en Christ seul...^). Et lui aussi, dès lors, « vécut de sa foi ».
Paul, Luther, Wesley : trois anneaux d'une même chaîne.
Mais avant eux tous. Christ lui-même avait déclaré : « Je suis le cep, vous êtes les sarments... Demeurez en moi, et je demeurerai en vous^)... »
— Ces derniers temps, fis-je, je me suis demandé comment tu peux, toi, demeurer ministre dans une Eglise protestante... N'as-tu jamais eu envie de démissionner...
Jacques me regarda. Il était rayonnant de joie.
— Si j'avais été seulement, dit-il, un fonctionnaire au service du Département des Cultes, ou un ecclésiastique, membre d'un clergé et serviteur d'une Eglise, peut-être bien... Mais je suis ministre du Christ.. Oui, malgré mes insuffisances morales et spirituelles que tu connais mieux que moi, ami très cher, je suis ministre du Christ... Quel bonheur d'être à Lui, de dépendre de Lui, de travailler pour Lui !
Et j'ajoute : Quel bonheur d'être contraint, par les insuffisances mêmes du protestantisme, de tout attendre du Saint-Esprit I
Nous étions sortis de la forêt; nous avions gravi
1) Matth, Lelièvre, John Wesley, p. 76.
2) S'- Jean XV.
Le PRINCIPE PROTESTANT 289
le pâturage, nous touchions au sommet. Il pleuvait toujours. Des lambeaux de brouillards, chassés par le vent, s'accrochaient désespérément à quelques sapins décharnés... Le spectacle était grandiose et lugubre et je frissonnais dans mes habits mouillés... mais il me semblait qu'une clarté s'allumait dans mon esprit...
-— Tout à l'heure, continua Jacques, tu comparais le protestantisme à cette côte raide et embroussaillée où nous nous égarions : à moi maintenant de terminer l'apologue : Il suffit de monter courageusement et l'on trouve le chemin ; le chemin, c'est Jésus...
Le large toit gris d'un chalet apparaissait maintenant. Nous franchîmes, d'un pied indifférent à tout, le marécage qui nous en séparait, où les vaches avaient creusé d'innombrables trous remplis jusqu'au bord par la pluie...
Quelles délices de se mettre au sec I \ j Un culte avait eu lieu le matin. La réunion d'après- ! midi avait commencé. On chantait. Nous entrons ' dans la vaste grange. Au premier abord, je ne distingue qu'une foule confuse dans la demi-obscurité. Des mains se tendent, on nous» pousse dans la direc- , tion d'une échelle qui mène à l'un des soliers^). Nous ' nous y installons sur un bout de planche. Quelqu'un i lit à haute voix : « Nous étions tous errants comme \ des brebis, chacun suivait son propre chemin, et l'Etemel a fait venir sur lui l'iniquité de nous tous. I II est maltraité, il est affligé, et il n'ouvre point la I bouche; comme un agneau mené à la boucherie.
Fenil.
comme une brebis muette devant celui qui la tond, il n'ouvre point la bouche... »
C'est étrange. Parfois un discours me fait plus de bien par les pensées qu'il me suggère que par celles qu'il exprime.
Immédiatement j'applique les paroles du prophète à ma préoccupation.
« Tous errants comme des brebis, chacun suivant son propre chemin ». C'est bien cela. Voilà comment m' apparaît notre protestantisme.
Mais, en effet, comme vient de me le rappeler Jacques, il y a ce grand Silencieux, Celui qui prêcha moins encore qu'il ne souffrit. Celui qui parle si mystérieusement au fond de la conscience, l'Agneau mis à mort ; voilà le centre de ralliement.
Oui, tu es l'Agneau et tu es le Berger tout à la fois.
Quiconque a entendu ton appel et y a répondu a, dès lors, cessé d'errer; il ne suit plus son propre chemin qui n'est qu'égarement, il suit ton chemin... Il monte, il sait où il va...
Jacques était maintenant à la tribune. — A la tribune ? façon de parler. Il avait la parole au bord du solier.
Depuis quelque temps, mes amis, dit-il, j'ai été amené à réfléchir à la question catholique et je sais qu'elle préoccupe plusieurs d'entre vous. Permettezmoi de l'aborder tout en restant dans notre sujet.
M. Théodore De la Rive est un Genevois dont on a beaucoup parlé il y a trente ans, lorsqu'il passa du protestantisme au catholicisme.
Peu de temps après sa conversion, M. De la Rive eut le malheur de perdre sa mère, vénérable huguenote, qu'il aimait beaucoup. A l'occasion de ce deuil il reçut d'un moine dominicain de ses amis, une lettre
extrêmement intéressante, donnée in extenso dans son livre De Genève à Rome^). En voici un passage qui la résume toute entière :
«Votre mère est morte protestante. Mais, c'est le dehors cela, c'est la superficie des choses. Elle est morte catholique, vous dis-je, parce qu'elle est morte dans l'âme de l'Eglise, incorporée au Christ, baptisée dans la charité, sinon dans l'eau sacramentelle, confirmée dans l'amour de Dieu sinon dans le chrême épiscopal, absoute par le cœur de Jésus, sinon par la main du prêtre, communiée dans son union au Christ, sinon par les signes eucharistiques, ointe, enfin, par la présence sensible de Dieu même, dans une mort douce comme un sommeil »2).
Nobles paroles, auxquelles nous nous associons du fond de nos cœurs.
Toutefois, nous allons plus loin. Non seulement nous pensons comme le bon dominicain que la mort de M°ie De la Rive fut presque aussi belle qu'une mort catholique, mais nous la trouvons beaucoup plus belle encore. Absoute par le cœur de Jésus, aurait^ elle eu besoin de la main du prêtre ? Communiée dans Vunion au Christ, elle aurait langui après les signes eucharistiques ? Ointe à l'heure dernière par la présence sensible de Dieu même, elle eût considéré comme un irréparable malheur d'être privée des saintes huiles ?
Mille fois non. C'est elle qui a eu la belle part.
Christ, à lui tout seul, suffit.
En effet, qu'est-ce que la Réformation, mes amis ? Supposez qu'il existe une source thermale dont les eaux merveilleusement efficaces guérissent toutes les
1) Page 25i.
") S'il en est réellement ainsi, l'obsédante question revient : Pourquoi les persécutions ? Brûler des corps pour sauver quoi ?... Des âmes en réalité déjà sauvées ?
maladies. Une société s'est formée, qui, s'emparant de ces eaux dans un but charitable, les a conduites par des canaux jusqu'à une fontaine où on les prend facilement. Peu à peu, au cours des années, la fontaine a été augmentée, embellie ; elle est devenue véritablement monumentale, toute de marbre et de porphyre, ornée des plus riches sculptures et agrémentée des fleurs les plus fraîches. Dans ses réclames, la société fait savoir au monde entier qu'elle est seule concessionnaire et qu'à elle seule tous doivent s'adresser pour recouvrer la santé. Cependant, hélas, depuis l'origine, le but strictement humanitaire de la société s'est compliqué de bien des pensées intéressées. De plus, faute de réparations urgentes, et tandis qu'on ne songeait qu'à embellir la fontaine pour attirer le public, la canalisation souterraine s'est gâtée. Beaucoup d'eau se perd. Au lieu de l'abondance d'autrefois, les différents goulots ne laissent plus couler que de minces filets. Chose plus grave encore, des infiltrations saumâtres et malsaines se sont produites. L'eau qui guérit, on la puise encore à la fontaine, mais elle est rare, elle n'est pas pure...
Alors des hommes sont venus qui ont crié : Revenons à la source, frères, à la Source intarissable et limpide. La société est seul concessionnaire, dit-elle ? Elle serait fort embarrassée de montrer ses titres authentiques ! Non, la Source est à tous les malheureux. Allons à la Source... Or, la Source, c'est Jésus- Christ.
Et quand nous pouvons aller directement à Jésus- Christ, la Source des eaux vives, nous regretterions le maigre filet d'eau jaunie de là Grande Fontaine, parce que c'est de la Grande Fontaine qu'il coule ?
Mille fois non, mes amis I C'est nous qui avons la belle part, Christ à lui tout seul suffit !
L'enthousiasme gagnait mon ami Jacques.
Certes, sur le bord du solier il était plus éloquent que jamais peut-être il n'avait été dans sa chaire. Le souvenir de notre conversation l'inspirait; et tout en étant derrière lui, j'avais le sentiment que c'était à moi en réalité qu'il s'adressait.
— Tu dis, mon ami, que le chemin te fait défaut, et qu'il n'y a pas, dans le protestantisme, d'autorité infaillible pour te guider dans la vie.
Tu dis que la vérité te fait défaut, et qu'il n'y a pas dans le protestantisme de doctrine assurée pour s'imposer à ta foi.
Tu dis que la vie te fait défaut, et qu'il n'y a pas dans le protestantisme d'Eglise pour être ta mère, te nourrir et te désaltérer de ses sacrements.
Et voilà que Christ lui-même, le même de siècle en siècle, te répond :
« Je suis le Chemin, je suis la Vérité, je suis la Vie ! »
Ton chemin ? Non pas une méthode, pas plus le libre examen que l'autorité.
Ta vérité ? Non pas une doctrine abstraite, ni l'orthodoxie, et encore bien moins le libéralisme.
Ta vie ? Non pas un sacrement ni une communauté.
Ton Chemin, ta Vérité, ta Vie, une personne : une main qui saisit la tienne, une intelligence qui te conseille, une volonté qui te dirige, un cœur qui t'aime... La Personne adorable de notre divin Sauveur.
Vous me direz : Mais, Monsieur, on ne peut se passer d'une méthode, d'une doctrine, d'une Eglise.
Non, on ne peut s'en passer. Mais pourquoi ne reprendrions-nous pas la méthode des Réformateurs ? Après eux, feuilletons la Bible, et plus particulièrement le Nouveau-Testament. Une doctrine ne s'en dégage-t-elle pas ? Non point une doctrine absolue, obligatoire. Mais bien une doctrine sans cesse révisable, d'après les Ecritures mieux comprises.
comme une brebis muette devant celui qui la tond, il n'ouvre point la bouche... »
C'est étrange. Parfois un discours me fait plus de bien par les pensées qu'il me suggère que par celles qu'il exprime.
Immédiatement j'applique les paroles du prophète à ma préoccupation.
« Tous errants comme des brebis, chacun suivant son propre chemin ». C'est bien cela. Voilà comment m' apparaît notre protestantisme.
Mais, en effet, comme vient de me le rappeler Jacques, il y a ce grand Silencieux, Celui qui prêcha moins encore qu'il ne souffrit. Celui qui parle si mystérieusement au fond de la conscience, l'Agneau mis à mort ; voilà le centre de ralliement.
Oui, tu es l'Agneau et tu es le Berger tout à la fois.
Quiconque a entendu ton appel et y a répondu a, dès lors, cessé d'errer; il ne suit plus son propre chemin qui n'est qu'égarement, il suit ton chemin... Il monte, il sait où il va...
Jacques était maintenant à la tribune. — A la tribune ? façon de parler. Il avait la parole au bord du solier.
Depuis quelque temps, mes amis, dit-il, j'ai été amené à réfléchir à la question catholique et je sais qu'elle préoccupe plusieurs d'entre vous. Permettezmoi de l'aborder tout en restant dans notre sujet.
M. Théodore De la Rive est un Genevois dont on a beaucoup parlé il y a trente ans, lorsqu'il passa du protestantisme au catholicisme.
Peu de temps après sa conversion, M. De la Rive eut le malheur de perdre sa mère, vénérable huguenote, qu'il aimait beaucoup. A l'occasion de ce deuil il reçut d'un moine dominicain de ses amis, une lettre
extrêmement intéressante, donnée in extenso dans son livre De Genève à Rome^). En voici un passage qui la résume toute entière :
«Votre mère est morte protestante. Mais, c'est le dehors cela, c'est la superficie des choses. Elle est morte catholique, vous dis-je, parce qu'elle est morte dans l'âme de l'Eglise, incorporée au Christ, baptisée dans la charité, sinon dans l'eau sacramentelle, confirmée dans l'amour de Dieu sinon dans le chrême épiscopal, absoute par le cœur de Jésus, sinon par la main du prêtre, communiée dans son union au Christ, sinon par les signes eucharistiques, ointe, enfin, par la présence sensible de Dieu même, dans une mort douce comme un sommeil »2).
Nobles paroles, auxquelles nous nous associons du fond de nos cœurs.
Toutefois, nous allons plus loin. Non seulement nous pensons comme le bon dominicain que la mort de M"*e De la Rive fut presque aussi belle qu'une mort catholique, mais nous la trouvons beaucoup plus belle encore. Absoute par le cœur de Jésus, auraitr elle eu besoin de la main du prêtre? Conmiuniée dans l'union au Christ, elle aurait langui après les signes eucharistiques ? Ointe à Vheure dernière par la présence sensible de Dieu même, elle eût considéré comme un irréparable malheur d'être privée des , saintes huiles ?
Mille fois non. C'est elle qui a eu la belle part.
Christ, à lui tout seul, suffit.
En effet, qu'est-ce que la Réformation, mes amis ? Supposez qu'il existe une source thermale dont les eaux merveilleusement efficaces guérissent toutes les
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*) S'il en est réellement ainsi, l'obsédante question revient Pourquoi les persécutions ? Brûler des corps pour sauver quoi ?.. Des âmes en réalité déjà sauvées ?
maladies. Une société s'est formée, qui, s'emparant de ces eaux dans un but charitable, les a conduites par des canaux jusqu'à une fontaine où on les prend facilement. Peu à peu, au cours des années, la fontaine a été augmentée, embellie; elle est devenue véritablement monumentale, toute de marbre et de porphyre, ornée des plus riches sculptures et agrémentée des fleurs les plus fraîches. Dans ses réclames, la société fait savoir au monde entier qu'elle est seule concessionnaire et qu'à elle seule tous doivent s'adresser pour recouvrer la santé. Cependant, hélas, depuis l'origine, le but strictement humanitaire de la société s'est compliqué de bien des pensées intéressées. De plus, faute de réparations urgentes, et tandis qu'on ne songeait qu'à embellir la fontaine pour attirer le public, la canalisation souterraine s'est gâtée. Beaucoup d'eau se perd. Au lieu de l'abondance d'autrefois, les différents goulots ne laissent plus couler que de minces filets. Chose plus grave encore, des infiltrations saumâtres et malsaines se sont produites. L'eau qui guérit, on la puise encore à la fontaine, mais elle est rare, elle n'est pas pure...
Alors des hommes sont venus qui ont crié : Revenons à la source, frères, à la Source intarissable et limpide. La société est seul concessionnaire, dit-elle ? Elle serait fort embarrassée de montrer ses titres authentiques I Non, la Source est à tous les malheureux. Allons à la Source... Or, la Source, c'est Jésus- Christ.
Et quand nous pouvons aller directement à Jésus- Christ, la Source des eaux vives, nous regretterions le maigre filet d'eau jaunie de là Grande Fontaine, parce que c'est de la Grande Fontaine qu'il coule ?
Mille fois non, mes ainis ! C'est nous qui avons la belle part. Christ à lui tout iseul suffit !
L'enthousiasme gagnait mon ami Jacques.
LE PBINCIPE PROTESTANT 293
Certes, sur le bord du solier il était plus éloquent que jamais peut-être il n'avait été dans sa chaire. Le souvenir de notre conversation l'inspirait; et tout en étant derrière lui, j'avais le sentiment que c'était à moi en réalité qu'il s'adressait.
— Tu dis, mon ami, que le chemin te fait défaut, et qu'il n'y a pas, dans le protestantisme, d'autorité infaillible pour te guider dans la vie.
Tu dis que la vérité te fait défaut, et qu'il n'y a pas dans le protestantisme de doctrine assurée pour s'imposer à ta foi.
Tu dis que la vie te fait défaut, et qu'il n'y a pas dans le protestantisme d'Eglise pour être ta mère, te nourrir et te désaltérer de ses sacrements.
Et voilà que Christ lui-même, le même de siècle en siècle, te répond :
« Je suis le Chemin, je suis la Vérité, je suis la Vie ! »
Ton chemin ? Non pas une méthode, pas plus le libre examen que l'autorité.
Ta vérité ? Non pas une doctrine abstraite, ni l'orthodoxie, et encore bien moins le libéralisme.
Ta vie ? Non pas un sacrement ni une communauté.
Ton Chemin, ta Vérité, ta Vie, une personne : une main qui saisit la tienne, une intelligence qui te conseille, une volonté qui te dirige, un cœur qui t'aime... La Personne adorable de notre divin Sauveur.
Vous me direz : Mais, Monsieur, on ne peut se passer d'une méthode, d'une doctrine, d'une Eglise.
Non, on ne peut s'en passer. Mais pourquoi ne reprendrions-nous pas la méthode des Réformateurs ? Après eux, feuilletons la Bible, et plus particulièrement le Nouveau-Testament. Une doctrine ne s'en dégage-t-elle pas ? Non point une doctrine absolue, obligatoire. Mais bien une doctrine sans cesse révisable, d'après les Ecritures mieux comprises.
Et des Eglises ne surgiront-elles pas ? Non point des Eglises infaillibles. Mais bien des Eglises toujours perfectibles et viables pourtant.
N'est-ce pas l'essentiel ?
Primum vivere, disaient les anciens, deinde philosophàri.
D'abord vivre, ensuite faire de la philosophie.
D'abord vivre spirituellement, après quoi, faire de la théologie.
Or, « celui qui a le Fils, a la vie !... »i)
Nous ne sommes peut-être pas d'accord tous sur la méthode, sur la doctrine et sur l'Eglise. Mais si nous possédons le Fils, c'est l'essentiel.
Christ suffit.
1) Jean V, 12.