‹ Catholique ou Protestant? [microform]Chapitre 21 sur 35 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le livre protestant

Le Christ de la Bible. — Saint François d'Assise et Pierre Valdo.

— Les Missions au Japon et à Madagascar. — La Bible et la Réformation. — La Bible et le peuple protestant. — La critique. — La question biblique. — L'indifférence. — Comment lire la Bible. — En lisant la Bible.

Quand nous franchîmes la porte de la grange, un bon morceau de ciel bleu étincelait sur nos têtes. Un rayon de soleil illuminait toute la montagne : chaque arbre, chaque buisson, chaque touffe d'herbe du pâturage resplendissait de mille feux.

Pas moyen toutefois d'organiser des jeux : de lourdes nuées passaient, chassées par un vent froid... La féerique illumination s'éteignait à tout moment.

— Au rçvoir, cher ami.

— ' Adieu ; salue tes parents.

Des groupes se formaient, prenaient différentes directions, causant ou chantant.

Ayant pris congé de quelques amis, j'allais descendre aussi, quand Jacques passa. Il causait avec un jeune homme. Je restai discrètement en arrière.

— Viens donc, cria-t-il, cela t'intéressera.

— Pour moi, disait le jeune homme, je suis large d'idées et je trouve que les catholiques nous valent bien. On m'a parlé de sœurs catholiques qui étaient des chrétiennes d'élite. Nous ne sommes pas seuls à croire au Christ. Il faut voir, dans les contrées catholiques, les grands calvaires, à l'entrée et à la sortie des villages ! Etant mobilisé, en Ajoie, j'ai souvent

causé avec un curé ; il croyait au Christ, comme nous, mieux que nous peut-être... Et saint François d'Assise I Si celui-là n'aimait pas le Christ, alors qui donc l'a jamais aimé ?

— Vous connaissez saint François ? demanda Jacques.

— J'ai entendu, l'hiver dernier, une très intéressante causerie à son sujet. Existe-t-il des hommes pareils dans le protestantisme ? On peut en douter. Quelquefois je me demande : Qu'avons-nous donc de plus que les catholiques ?...

— Ce que nous avons de plus, mon cher Charles, c'est le Livre où nous apprenons à connaître Christ « dans le plein air de l'histoire évangélique », selon la belle expression de Gaston Fromnièl^).

— Vous voulez parler de la Bible ?

■ — Parfaitement.

Les saints du catholicisme, poursuivit Jacques, Dieu me garde de les méconnaître. Ils s'imposent à nous, en effet, par leur complète consécration à Jésus- Christ. Leur vie brille d'un éclat singulier. Mais cet éclat a quelque chose d'inquiétant...

— Que voulez-vous dire ?

— Tenez, par exemple, saint François d'Assise. Un jour d'hiver, malade encore et souffrant de la

fièvre, il se fit traîner en public nu et une corde attachée au cou, par le frère Pierre de Cathane, jusqu'au pied de la chaire où il venait de prêcher. Là, il déclara publiquement : « Vous me tenez pour un saint homme, mais je confesse à Dieu et à vous que dans ma maladie j'ai mangé de la viande et de la sauce de viande »2).

— Il tenait cela pour un crime ?

— Pour un grave péché en tout cas.

— Et que dirent les gens ?

^) G. Frommel, Etudes religieuses et sociales, p. 128. -) Frère Léon, Miroir de la perfection du bienheureux François d'Assise, p. 161-164.

-« Ils se frappèrent la poitrine en s'accusant euxmêmes et en disant : « Si ce saint homme s'humilie de la sorte pour une semblable chose, que feronsnous, nous qui vivons selon les désirs de notre chair ? »

L'histoire du catholicisme fourmille de traits analogues.

r^^ Je trouve celui-ci fort beau. Assez de gourmands ne songent qu'à la bonne chère.

-^ Certes. Pourtant Jésus a-t-il rien fait de tel ? L'Evangile nous montre Jésus menant une vie simple mais sans exagération ascétique, mangeant de tout en remerciant Dieu. Certains l'appelaient un mangeur et un buveur^).

T- Petit danger que celui de l'ascétisme...

— Danger plus grand qu'on ne pense. D'abord n'estai pas téméraire de vouloir être plus pieux et meilleur que le Christ ? Puis, l'ascète attire sur luimême, souvent contre son gré, une admiration qui ne revient qu'au Maître.

Dans le protestantisme nous avons aussi des hommes de Dieu, quoique nous répugnons à leur donner le titre de saints. Leur piété, plus biblique, étonne moins la foule qui leur fait peu d'ovations. Leur témoingnage personnel s'efface" volontiers derrière l'action du Saint-Esprit éclairant le Volume sacré... Mais combien Dieu a béni leur travail modeste !

— Tu nous ouvres, dis-je, de vastes aperçus... dont j'ai pour ma part quelque peine à me rendre compte. Aurais-tu peut-être un exemple à l'esprit ?

— Un exemple ?... Revenons, si vous voulez, à saint François d'Assise. T'es-tu jamais demandé pourquoi l'ordre qu'il fonda déchut si promptement ?

— Quel ordre fonda-t-il ? demanda Charles.

— Bientôt après sa conversion, vous savez que

Matth. XI, 19.

plusieurs hommes se joignirent à lui, partageant sa pauvreté et son dévouement pour les souffrants. Il leur donna une règle et constitua ainsi un ordre religieux qu'on appela l'ordre des Franciscains, du nom de François.

— Qu'était cette règle ?

— La plus simple du monde : quelques paroles bien connues de Jésus en faisaient tous les frais.

D'abord le mot de Christ au jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis moi»^).

La parole aux Douze : Jésus ayant assemblé les Douze, leur donna puissance et autorité pour chasser les démons et pour guérir toutes les maladies; puis il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. Il leur dit : « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, ni deux tuniques. Dans quelque maison que vous entriez, restez-y et que ce soit de là que vous partiez. ..2)

Enfin cette autre parole aux disciples : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perSra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi, la retrouvera. Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perdait son âme^) ?

Ce sont ces paroles de Jésus, dit-on, qui, lues par un prêtre dans l'église de la Portioncule, avaient profondément troublé le cœur de François lui-même et l'avaient définitivement mis au clair sur sa vocation.

Et lorsque Bernard de Quintavalle, homme riche

1) Matth. 19, 21.

^) Luc 9, 1-6.

3) Matth. 16, 24-26. Pour la Règle, voir Paul Sabatier, Vie de saint François d'Assise, p. 85.

H d'Assise, se fut décidé à tout vendre pour tout donner 'et pour s'unir à François, celui-ci, à la pointe du jour, le conduisit, ainsi qu'un autre néophyte nommé Pierre, vers l'église S*-Nicolas. Ils y prièrent et entendirent la messe ; puis François prit sur l'autel le livre des Evangiles et lut à ses compagnons ces mêmes [ paroles du Sauveur : « Frères, ajouta-t-il, voilà notre >ie et notre Règle et celle de tous ceux qui voudront se joindre à nous. Allez donc, et faites ce que vous avez entendu »i).

Telle fut la fondation de VOrdre auquel des milliers et des milliers d'hommes se rattachèrent en peu d'années.

Rien de plus beau que ces débuts, mais rien de plus décevant que la prompte décadence de cette merveilleuse entreprise.

C'est M. Paul Sabatier, le biographe et l'admirateur de François, qui s'écrie lui-même : « Ses disciples ont à l'envi méconnu sa pensée... Sur presque tous les points, l'infidélité à la volonté de François était complète dans l'ordre, moins de vingt-cinq ans après sa (mort. »

I Et vous savez ce que font aujourd'hui nos braves

SCapucins ? Ils devinent où sont les objets volés et

disent qui a jeté un sort à l'enfant mort de la diphtérie.

— Lés Capucins sont des disciples de saint François ?

^ — C'est leur nom populaire.

— Tout de mênae, François n'a pas été témoin de ces choses ?

— Non, tout au plus les a-t-il prévues. Il en a pourtant souffert d'avance. Et combien n'aurait-il pas plus souffert encore s'il avait eu connaissance du îulte dont il était déjà l'objet avant d'avoir fermé les reux 1 En effet, pendant sa dernière maladie, le saint

Cf. p. Sabatier, op. cit., p. 78 et 84.

passait déjà à l'état de relique: Autour de lui, ses admirateurs se disputaient non seulement ses vêtements, mais jusqu'à ses cheveux et jusqu'à ses rognures d'ongles^). ^

En le ramenant à Assise, bien malade, on dut faire un long détour par Gubbio et Nocera pour éviter Pérouse. On craignait que les Pérugins tentassent de s'emparer du saint. «Une relique telle que le corps de François (dit Sabatier), n'était pas loin de valoir le saint Clou ou la sainte Lance. On se battait pourf moins que cela ».

L'arrivée du cortège à Assise fut saluée par une joie frénétique. Cette fois les compatriotes de François étaient sûrs que leur saint n'irait pas mourir ailleurs I^) t

Deux ans plus tard, le roi de France, et toute laj cour, baisa et vénéra l'oreiller dont François malade| s'était servi.

— Cela fait sourire, dit Charles.

— • Non, cela arrache des larmes, reprit Jacques. Comment ? De la part de François tant d'humilité vraie, un besoin si vif de s'effacer lui-même devant, son Sauveur et son Dieu !

De la part de ses amis et admirateurs, tant d'incom-, préhension, une piété qui se porte presque toute sur la^ créature au lieu du Créateur. Je dis moi : c'est navrant.

L'œuvre d'un tel chrétien, aboutissant là, quelle déchéance 1

— Et la cause ?

— Celle que je disais : François n'a pas su donner à la Bible la place qui lui revient.

— N'avait-il pas cherché sa Règle dans l'Evangile ?

— Oui, mais il n'a rien fait pour mettre les saints. Livres dans les mains des frères. j,^

— Pourquoi donc ?

P. Sabatier, op. cit., p. 357.

") P. Sabatier, op. cit., p. 362-4.

iO-

^ ■ — Il avait peur de voir les frères abandonner la 'vie de complète pauvreté en possédant des livres et de les voir tomber dans l'orgueil en s'instruisant^).

— Sur quoi, dis-je, fondes-tu cette assertion nouvelle pour moi ?

— Sur le témoignage du meilleur de ses amis.

^^ Frère Léon, celui que François appelait : petite brebis

de Dieu, a laissé un précieux ouvrage, tout de souvenirs, intitulé : Le Miroir de la perfection du Bien-

) heureux François d'Assise.

C'est dans ce Miroir qu'on trouve quelques traits extrêmement significatifs.

L Un jour, un novice avait obtenu du ministre général la permission de posséder un psautier^). Ne voulant

I pas posséder quelque chose sans l'autorisation de

S^ François, ce novice vint plusieurs fois l'entretenir de son psautier, n'en recevant jamais que des réponses décourageantes, mais évasives. Une fois pourtant, François lui dit : « Fais comme ton ministre te dira de faire ». Entendant cela le novice s'en allait tout

? joyeux, quand François courut après lui et l'appela. L'ayant rejoint, le bienheureux François s'agenouilla

: devant le frère, lui disant : « Meâ culpâ, frère, j'ai

^ péché; car quiconque veut être frère mineur ne doit rien posséder que sa tunique, permise par la règle, avec une corde, des fémoraux^), et des chaussures,

|i pour qui y est absolument obligé ».

Dès lors, continue frère Léon, à tous les frères qui venaient lui demander conseil sur ces sujets, il répondait de même.

Donc, pour François, les frères ne devaient rien

^) Peut-être fut-il influencé en cela par son grand contemporain le pape Innocent III. Cf. p. 95 du présent Volume. ^) Frère Léon, op. cit., p. 13-17.

') Une culotte.

posséder, pas même un exemplaire d'un livre bibliquei). ^

Au fond, François pensait que la connaissance de la Règle suffisait à tout.

« Le bienheureux François, dit frère Léon^) aimait d'un zèle ardent la profession de notre Règle, qui n'est autre chose que l'observation parfaite de l'Evangile... Pour ses imitateurs cette Règle était, disait-il, le livre de vie, l'espoir du salut, les arrhes de la gloire, la moelle de VEvangilf?), la voie de la croix, l'état de perfection, la clef du paradis et le pacte d'une éternelle alliance. »

Pourtant la Règle franciscaine ne comprenait que les quelques versets de l'Evangile cités tout à l'heure.

Là, me paraît-il, on voit distinctement l'illusion de l'éminent chrétien que fut François d'Assise. Il prit onze versets, tirés des Evangiles dé Matthieu et de Luc, pour VEvangile tout entier. Jeune homme riche et prodigue, ayant donné tout pour Jésus, il prit le renoncement extérieur aux biens de ce monde pour l'état de perfection. Il me fait songer à ces anciens buveurs relevés et convertis, qui prennent l'abstinence totale des boissons alcooliques pour la vérité chrétienne intégrale. Onze versets évangéliques (dont nous n'avons garde, du reste, de jnéconnaître la haute portée), au lieu de toute l'extrême richesse de l'enseignement et de l'exemple de Jésus*), sans oublier ceux des apôtres, de la loi, des prophètes et des psalmistes, avouez que c'était peu !

Et de même que la Règle avait pris pour les frères la place de l'Evangile, François prit pour eux la place

1) Voir aussi, sur ce même sujet, Miroir, p. 189-190 et 200.

«) Miroir, p. 213-214.

') C'est nous qui soulignons.

*) Il ne faut pas oublier, par exemple, que Jésus, en d'autres circonstances, dit : « Que celui qui a une bourse la prenne, et, de même, celui qui a un sac... ». Cf. Luc XXII, 35-36,

du Christ. Ils ne surent -faire mieux que de diviniser ^ le Poverello, qui, lui-même, aurait eu horreur de semj blable chose. Telle fut la vraie cause de la prompte ' décadence de l'ordre.

— Qui peut certifier, dis-je, qu'avec la Bible les choses fussent allées différemment ?

— Il est un homme, au Xll^^e siècle, qui nous fournira ce que le savant Louis Pasteur appelait « l'expérience de contrôle », c'est Pierre Valdo, l'initiateur des Pauvres de Lyon ou. Vaudois.

Le rapprochement entre ces deux personnalités s'impose. C'est un auteur singulièrement instruit du christianisme au Moyen âge, M. Paul Sabatier^), qui ^ a écrit : « Les analogies d'inspiration entre Pierre Valdo et saint François sont si nombreuses, qu'on , pourrait être tenté de croire à une sorte d'imitation... ».

« Les débuts de ces deux hommes furent identiques », écrit encore le même historien^).

-^ Pierre Valdo et saint François étaient-ils con- , temporains ? demanda Charles.

— Trente ans avant François^), voyant déjà dans , l'Evangile surtout la pauvreté du Sauveur, Pierre y Valdo s'était dépouillé de sa fortune et invitait ceux ' qui se joignaient à lui à en faire autant. Comme firent

plus tard les Franciscains, les Pauvres de Lyon avaient ^ à cœur de prêcher le salut au peuple négligé par l'Eglise. Mais, d'emblée, leur haute originalité apparut dans le soin qu'ils prenaient de répandre partout les saints I Livres en langue vulgaire. En 1179*), Valdo vint à Rome avec quelques compagnons, demandant au pape la permission de prêcher et l'approbation de la traduction

^) P. Sabatier, Vie de saint François d'Assise, p. 42.

^) Même page.

') François était né en 1181 ou 1182.

*) Donc environ trois ans avant la naissance de François.

qu'il avait faite lui-même des saints Livres. Cette traduction, faite en Provençal, comprenait quelques livres de l'Ancien et du Nouveau-Testament, entre autres les Evangiles. La double autorisation fut accordée^) et, d'après M. Lortsch^), cette littérature biblique se répandit dans un champ immense, avec une rapidité inconcevable. On la retrouve à cette même époque dans les environs de Metz et jusqu'aux pays Wallons, transcrite dans les dialectes locaux. Un des traits caractéristiques du mouvement religieux commencé à Lyon vers la fin du XII°^e siècle, dit M. Reuss^), c'était la base biblique que ses auteurs et promoteurs s'atta- i chaient à lui donner, et l'Un de ses effets les plus remar- , quables était la propagation des saintes Ecritures en langue vulgaire. »

Hélas, deux ou trois aiis plus tard, Valdo ne trou- i vait plus le même accueil à Rome et, en 1184, les Vaudois étaient anathématisés par le concile de Vérone, : sans doute à cause de leur attachement à la Bible. |

Dès lors ils furent traités en hérétiques et dans | certains siècles, durement persécutés. Mais leur histoire est celle de gens qui progressent d'année en , année et qui, de siècle en siècle, sont plus utiles au j règne de Dieu.

Oh, le rôle des Vaudois dans la propagation des saints Livres au Moyen âge !

Vous connaissez la belle poésie de Guillaume dé Félice intitulée le Colporteur vaudois ?

Sans attendre de réponse, Jacques déclamait déjà :

Mais l'étranger d'une voix plus austère Lui dit : Ma fille, il me reste un trésor

1) Selon Paul Sabatier, op. cit., p. 43. Selon d'autres auteurs (Encyclopédie de Herzog, art. Waldenser), elle fut d'emblée refusée.

*) Histoire de la Bible en France, p. 8.

*) Cité par Lortsch, op. cit., p. 9.

Plus précieux que les biens de la terre,

Plus éclatant que les perles et l'or.

On voit pâlir, aux clartés dont il brille.

Les diamants dont les rois sont épris.

Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fllle.

Si vous aviez la perle de grand prix 1

— Montre-la moi, vieillard, je t'en conjure ; Ne puis-je pas te l'acheter aussi ?

Et l'étranger, sous son manteau de bure.

Chercha longtemps un vieux livre noirci.

Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne.

Nous l'appelons la Parole de Dieu.

, Je ne vends pas ce trésor, je le donne.

Il est à vous, le ciel vous aide, adieu 1^)

Et qui ne se souvient que la première traduction protestante française de la BiBle, celle de Pierre- Robert Olivétan, fut faite dans les vallées vaudoises du Piémont, qu'elle fut décidée au synode vaudois de Chanforans, que l'argent, pour sa publication, fut collecté chez les Vaudois, et qu'à sa dernière page, elle porte, en un curieux acrostiche, ce distique ;

Les Vaudois, peuple évangélique, Ont mis ce thrésor en publicque*).

Pierre Valdo n'a point été canonisé. Au contraire, il a été traité d'hérétique par les grands, et personne, pas même ses meilleurs amis, ne s'est disputé ses cheveux, ni ses rognures d'ongles, ni son corps pour en faire des reliques.

Il leur avait appris à contempler Christ, à écouter Christ, à le contempler et à l'écouter « dans le plein air de l'histoire évangélique ». Il leur avait laissé la Bible, qui devait faire d'eux, dans les pays de langue française, les messagers du Christ.

^) On trouvera la poésie complète dans Lortsch, Histoire de Ua JBiWe, p. 564.

. ") Voir Lortsch, Histoire de la Bible, p. 101-121. C'est un acrosjUche parce qu'on ne le lit pas tel quel. On le découvre en isolant lia première lettre de chaque mot d'un morceau de dix vers, inti- |tulé : Au lecteur de la Bible.

Vous me demandiez, Charles, ce que nous avons de plus que les catholiques.

Vous le voyez dans cet exemple.

J'en pourrais ajouter beaucoup d'autres. En voici un, très frappant, tiré de l'histoire des Missions.

— Y a-t-il aussi des Missions catholiques ? demanda Charles.

— Certainement. Les catholiques ont eu et ont encore, en terre païenne, des œuvres très développées, conduites par des religieux souvent admirables.

Au Japon, par exemple, le grand missionnaire catholique, saint François Xavier^) et ses successeurs remportèrent les plus merveilleux succès. Xavier était arrivé dans ce pays en 1549. En 1581, on comptait 200 églises et 150.000 adhérents ; 600.000 dans le plus beau temps de la mission. Quand la persécution éclata^), beaucoup de ces chrétiens préférèrent les tortures à l'apostasie. Hélas, au siècle passé, quand les missionnaires revinrent au Japon, à part quelques milliers de Japonais catholiques aux environs de Nagasaki, ils ne trouvèrent aucun vestige de ces missions dont les succès, pendant quatre-vingt-cinq ans, avaient été si brillants. Les premiers pionniers sans doute avaient communiqué tout ce qu'ils avaient pu de leur piété personnelle, mais ils n'avaient pas donné la Bible à leurs convertis : leur oeuvre ne put que péricliter et mourir. ' Quel contraste avec Madagascar ! ' \ En 1836, il y avait à Madagascar un millier d'adhé- | rents au christianisme et sur ce nombre seulement deux cents chrétiens communiants. A ce moment, les

1) Voir D. Lortsch, La Bible dans le monde, p. 6-10.

Saint-François Xavier (1506-1552), surnommé l'apôtre des Indes, célèbre par son zèle dévorant. Il mourut à Canton âgé seulement de 46 ans.

') En 1635.

missionnaires sont chassés par la reine Ranavalona. La persécution, qui sévissait déjà, se déchaîne encore plus terrible. Il est interdit, sous peine de mort, de demander le baptême, de prier, de lire la Bible et de fréquenter les chrétiens. Cela dura vingt-cinq ans^ Dans quel état, en 1862, les missionnaires allaient-ils retrouver les jeunes Eglises abandonnées à ellesmêmes, depuis un quart de siècle ? De mille qu'ils étaient, les chrétiens de Madagascar étaient devenus cinq mille. Rapprochez cela de ce qui s'était passé au Japon ! Mais aussi, à Madagascar, on avait donné aux convertis la Parole de Dieu. Déjà, en 1830, le Nouveau Testament avait été traduit et imprimé en Malgache, et lorsque, six ans plus tard, les missionnaires furent chassés, ils venaient d'achever la traduction et l'impression de la Bible complète. Les chrétiens se nourrirent des Ecritures. La Bible sauva les Eglises de Madagascar^).

Des faits comme ceux-là, qui sont en réalité des expériences de la plus haute portée, ne doivent pas tomber dans l'oubli.

— Ce dernier exemple, dis-je, me semble du plus haut intérêt...

— Je pourrais citer aussi la vie du Curé d'Ars^)^ ce saint moderne qui fit tant de bien il y a un siècle dans le midi de la France. C'est le pendant de celle de François d'Assise. Que resta-t-il de son œuvre ? Un pèlerinage de plus, quelques dévotions à son adresse, moins, en vérité beaucoup moins qu'il ne reste de la vie du plus humble colporteur biblique dont la marchandise continue d'évangéliser les familles.

— Il faudrait t'expliquer clairement, interrompis-je.

*) Lire tout le chapitre intitulé la Bible à Madagascar, dans Lortsch, Histoire de la Bible en France, p. 364-372.

*) L'abbé Alfred Monnin : Le Curé d'Ars, vie de Jean-Baptiste- Marie Vianney.

Christ est-il la source des eaux vives, comme tu nous le disais dans la grange ; ou bien est-ce la Bible, comme tu semblés le dire maintenant ?

— Tu as raison. Il faut s'expliquer. Cette aprèsmidi, je n'ai pas été complet. On ne Test jamais...

Christ, Christ seul est la source des eaux vives.

Le Christ actuellement vivant et agissant par l'Esprit dans les âmes.

Mais ce Christ, comment le connaissons-nous ?

Par une tradition ?

Par son vicaire et ses prêtres ? .

Par les visions des saints ou les réflexions des théologiens ?

En un mot, par l'Eglise ?

Non ! Nous le connaissons :

1° Par les Evangiles, où nous le voyons et l'entendons lui-même.

2° Par les témoins qui ont vécu la plénitude de son salut et qui ont écrit les autres livres du Nouveau Testament.

3° L'Ancien Testament aussi, qui, tout entier, prépare sa venue, nous aide à le connaître à fond.

40 Enfin l'Esprit saint — c'est l'expérience de chaque fidèle — illumine pour lui les pages du Livre, d'un jour merveilleux.

La Réformation, ai-je dit, fut le retour à Jésus Christ, la Source des eaux-vives. Mais comment les Réformateurs ont-ils rendu Jésus-Christ au peuple chrétien ?

En lui donnant là Bible.

« Oui, la Bible ; et dans la Bible, le Christ ; et par le Christ, le Dieu d'amour »^)

Après Pierre Valdo, c'est Wiclef en Angleterre, c'est Jean Huss en Bohême qui révèlent tout à nouveau Jésus à leurs nations en traduisant la Bible.

^) Aimé Chavan, prof. : discours à la journée protestante, 1917.

La gloire la plus pure de Luther, n'est-ce pas d'avoir donné la Bible au peuple allemand ?

Zwingle ne fut-il pas avant tout, dans sa chaire de Zurich, l'interprète de la Bible ?

Et la gloire la plus pure de Calvin, n'est-ce pas de nous avoir légué ses merveilleux commentaires ? Calvin n'a pas lui-même traduit la Bible en français. Le temps lui a manqué pour cela. Mais il a vivement pressé son cousin Pierre-Robert Olivétan d'entreprendre ce travail de première importance et il a. composé pour la Bible d' Olivétan deux préfaces. Dans l'une, il revendique pour tous le droit de lire l'Ecriture. Dans l'autre, il développe précisément ce thème : Christ et les Ecritures : « Or, puisque vous avez entendu que l'Evangile nous pressente Jésus-Christ en qui toutes les promesses et les grâces de Dieu sont accomplies... il vous doit être très certain •et très manifeste que les trésors du paradis vous y sont ouverts... »

Après quatre siècles, il est impossible de dire plus clairement le rapport entre la personne de Christ et le Livre par excellence.

Quant à notre Farel, ah ! qu'on a bien fait de le représenter, en face de la collégiale de Neuchâtel, brandissant la Bible I N'avait-il pas choisi comme sceau un glaive, l'épée de l'Esprit, avec cette inscription en exergue :

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