ACTE V, TABLEAU VI
CHARINUS.
Ai-je résisté, ai-je appelé, ai-je même dit: Laissez-moi?... Non, j'ai jeté les bras autour de votre cou... j'ai fermé les yeux , et je me suis laissé emporter.
Dieux bons... comme l'homme passe éternellement près de son bonheur! Il y a seize ans que tu existes, et je t'ai vu hier pour la première fois.
Il y a seize ans que je vis, et j'ignorais que vous existez.
Eh bien , voyons... dis-moi, cher enfant, ma vue a-t-elle répondu au besoin de ton cœur?
Que vous dirai-je? Jusqu'à hier je n'avais connu que ma mère... je n'avais aimé que ma mère... je savais que Clinias m'avait servi de protecteur, je l'appelais mon père, n'ayant personne à appeler de ce nom. Mais ce que j'éprouvais pour lui, c'était de la reconnaissance et non de l'amour filial... J'ai l'air de répéter vos propres paroles, car de ce souterrain j'entendais tout ce que vous disiez. Eh bien, en vous apercevant, j'ai tressailli : quand le seigneur Caton vous a adressé ce défi , je l'ai pris en haine de ce qu'il vous proposait une chose qui me semblait impossible. Quand je vous ai vu approcher du cippe... briser la chaîne de fer avec la même facilité qu'un autre eût fait d'une guirlande de fleurs... j'ai adressé tout bas une prière à Castor, le divin discobole, et quand vous avez, semblable à Ajax Telamon, lancé cette masse, qu'un héros d'Homère pouvait seule soulever, au milieu du frissonnement de joie que m'inspirait votre triomphe... j'ai ressenti là une vive douleur, comme si quelque chosese brisait dans ma poitrine... Aussi, quand je vous ai vu pâlir, quand j'ai vu comme une frange de sang rougir vos lèvres, j'ai été près de crier, d'appeler au secours ; il me semblait que votre vie défaillante emmenait la mienne... Vous me demandez de vous appeler mon père. Oh ! oui , oui, mon père, tant que vous voudrez, car à coup sur je suis plus heureux de dire mon père, que vous n'êtes henreux de l'entendre... Mais qu'avez-vous?
Rien, rien, ou plutôt tout... oui, tout... Enfant, sais-tu que je pleure, moi l'homme aux yeux arides, aux paupières desséchées? sais-tu que les deux larmes qui coulent le long de mes joues , et que tu me donnes pour rien, toi, sais-tu que ce sont deux diamants pour lesquels j'eusse donné le monde?... Oh ! regarde ces deux larmes. Cicéron... Cicéroo, vois plumer Catilina, et dis encore que je suis le désordre, que je suis le mal, que je suis lo
US CÂTÏLÏM.
néant, As-tu entendu tout ce que m'a dit cet homme, Charinus ?
CHARINUS.
Mais pourquoi Cicéron voulait-il donc vous tuer, mon père?... 3 'ai toujours entendu parler de Cicéron comme d'un homme juste.
Ah! ne me force-pas à te dire des choses que tu ne pourrais pas comprendre; à ton âge, la vie est une oasis pleine d'ombre et de fraîcheur, où les passions n'ont pas encore laissé leur trace brûlante. Comment veux-tu (me je te parle de choses que tu ne connais pas. que j'explique l'incendie à celui-là qui sait à peine ce que c'est qu'une étincelle... que je découvre l'océan orageux à l'enfant quis'esteontonte d'effeuiller des roses dans le bassin de marbre d'un jardin?... Non, mon bien-aii né Charinus, laissemoi le dire seulement : [il se lève et relève doucement Charinus) Je tente une œuvre immense, j'essaie à soulever un monde... peut-être ce monde en retombant sur moi, m'écrasera-t-il... non point parce que j'aurai entrepris une œuvre impie et impossible, mais parce que le temps de | accomplir ne sera point venu... En attendant, comme c'est le succès qui fait le nom... si je succombe, mon nom sera flétri, déshonoré.. Ui bien, mon enfant, garde dans ton cœur la religion du nom paternel, aime-mui quand on me maudira , souviens-loi qu'en échouant je n'aurai qu'un regret, celui de ne pas te léguer la royauté du monde; qu'en mourant je n'aurai qu'une douleur... celle de t'avoir retrouvé si tard et de te perdre sitùt.
CHARINUS.
Mais alors , mon père, pourquoi ne faisons-nous pas ce que vous disiez n ma mère?... pourquoi ne quittons-nous pas Rome? Pourquoi ne nous éloignons-nous pas du monde... Vivons l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.
Hélas! hélas! mon enfant, il est trop tard. Si je t'eusse connu il y a Un an, il y a six mois, il était temps encore; si ta douce voix m'eût dit avant-hier ce que tu me dis aujourd'hui, je pouvais m'arrêfer, peut-être; mais aujourd'hui, les dieux ont décidé; n'allons pas contre la velouté des dieux... Voyons, Charinus, maintenant, que veux-tu? que desires-tu? que demandes-tu?
CHARINUS.
Quand reverrai-je ma mè
CATILIXA.
Enfant! j'ai donc deviné ce que tu désirais... j'ai donc été audevant de ton vœu... Tu viens d'entendre refermer la porte... ce doit être la mère.