ACTE I, TABLEAU II
LUCULLUS
Ah! je te reconnais, c'est toi qu'on appelle la Cigale. Voilà cinq sesterces de plus pour toi. (Revenant aux autres.) Charmant sujet, qui ira loin si on ne l'arrête pas en route.
CATON
Je ne vous comprends pas , Luculius , de prodiguer votre argent à de pareils gueux.
LUCULLUS
Ces gueux-là sont les rois du monde, mon cher Caton. — Ces gueux-là tiennent dans leurs mains mon palais de Rome et ma villa de Napïes — votre ferme de la Sabine, Caton, votre maison d'Arpinum, Cicéron. Ayez donc des égards pour ces gueux-là.
CATON
Quand je verrai cette populace prête à disposer de mes maisons, j'aurai une torche pour brûler mes maisons; quand je la verrai prèle à disposer de mes jours, j'aurai un couteau pour en finir avec mes jours.
LUCULLUS
Vous êtes de l'école stoïque, vous, Caton; grand bien vous fasse; moi, je suis de l'école épicurienne, j'aime mes palais, et je veux les garder; j'aime la vie et je veux vivre ; je laisse l'action aux autres, je suis fatigué; j'ai amassé un peu de bien dans ma questure d'Asie et dans ma préture d'Afrique, j'en jouis avec mes amis, mes gens de lettres, mes artistes. (Moucement de Caton.) Et je sais bien ce que vous allez me dire : si vous laisser arriver tous ces agitateurs , tous ces Julius , tous ces Catilina , tous ces Céthégus , on vous dépouillera , on vous proscrira, on vous égorgera peut-être; que voulez-vous que j'y fasse ? Voir mes biens affichés, fuir à travers bois et plaine, tendre ma gorge au couteau, c'est l'affaire d'un instant, c'est le désagrément d'un quart d'heure. — Eh bien ! faime mieux souffrir un quart d'heure et en finir, que de souffrir un an comme le consul de cette année, et qui n'en finira pas, lui.
CATON
Vous faites la perspective sombre, Luculius. SCENE IV.
Seigneur !
Les Mêmes, UJN AFFRANCHI.
un affranchi, rient à Cicéron.
cicéron, o Luculius et à Caton, Vous permettez?
caton.
Faites-
32 CATILIXA.
LUCILLUS.
Venez, Caton , j'ai une idée. (Jls marchent en causant tandis que Cicéron reste sur le devant avec V 'Affranchi qui lui remet une lettre.)
cicéron, après avoir lu.
Es-tu sûr qu'il y a réunion chez Catilina ce soir ?
l'affranchi.
J'en suis sûr.
cicéron.
Tu es sûr qu'il se présente aux élections?
l'affranchi. La réunion de ce soir n'a pas d'autre but que d'assurer son consulat.
CICERON
Sur combien de voix compte- t-il?
l'affranchi.
Il se vante d'en avoir déjà cent mille.
cicéron.
Hier au soir qu'a- t-il fait?
l'affranchi.
Il a soupe avec Aurélia Orestilla.
CICÉRON
Et le matin ?
l'affranchi.
On lui a apporté trois lettres.
cicéron.
De qui ?
l'affra>xhi.
Une de César, une de Céthégus, une d'Aurilia Orestilla.
cicéron.
Lui fait-il toujours la cour ?
l'affranchi.
Il parle de l'épouser.
CICÉRON
C'est-à-dire d'épouser ses millions. A-t-il répondu aux messages reçus ?
l'affranchi.
A celui de César, à celui d'Orestilla.
Sais-tu ce que contenaient les réponses?
l'affranchi.
Des rende/- vous probablement, car César a demandé ses chevaux et Orestilla sa litière.