ACTE I, SCENE IL
Crois-tu que ces mortels, esclaves de la crainte , A leur antique joug s'arrachent sans contrainte, Et s'arment avec nous contre leurs oppresseurs, Pour cette liberté qui n'est plus dans leurs cœurs?
CA.TILINA.
Va , dans l'heureux dessein qu'a formé ma vengeance
De ruiner enfui et Rome et sa puissance ,
Et d'arracher aux mains d'un peuple jadis roi
Ce que chacun de nous a désiré pour soi -,
Catilina, crois-m'en, pour seconder sa haine,
Peut aux cœurs des mortels s'en rapporter sans peine.
Ma fierté les méprise et les a bien connus :
A l'appât des forfaits ils se sont tous vendus.
L'ambition, l'amour, les ont trouvés sensibles;
Mais des cœurs mutinés les liens invincibles.
L'instinct même caché dans le rang le plus bas,
C'est le tourment jaloux d'un bonheur qu'ils n'ont pas;
L'espoir dé renverser, dans la même vengeance,
D'un éclat qui leur nuit l'insupportable offense.
Qu'ils servent donc ma haine , et vengent avec moi
La honte des affronts qu'avec eux je reçoi.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que mon horreur commence
Pour tous ces favoris d'une injuste puissance;
Et je les haïrais, quand je n'aurais sur eux
Ni les droits que j'attends, ni ceux de mes aïeux.
Mais de ces ennemis le plus fait pour nous nuire,
Cicéron est d'abord celui qu'il faut proscrire ,
Ce consul plébéien, dont le zèle suspect
Joint l'orgueil des faisceaux au sang le plus abject.
4 CATILIiVA.
Quand noire sûreté nous demande sa vie ,
Toi pourtant, Ct'lhégus, que iais-tu de Tullie,
Qui, fille du consul, d'un censeur odieux
A pour nous épier et l'esprit et les yeux ?
Jadis de son hymen écarté par son père ,
Et même encor blessé d'un refus plus sévère ,
Je préparai les nœuds où l'on sut t'attacher ,
Et la mis dans tes bras, mais pour te l'arracher.
Je l'aimai ; mes transports, nourris par la cruelle,
Je ne le cache pas, ont éclaté pour elle;
Mais que ce cœur séduit et coupable un seul jour,
En cherchant à lui plaire, a mal connu l'amour!
Pour le sang d'un proscrit ta perfide indulgence
Va-t-elle à ton épouse immoler ma vengeance?
Sacrifie au devoir, au succès de nos vœux ,
L'objet désavoué de tes indignes feux.
Par son père, par elle, habile à me déplaire,
TuUie a trop de droits d'exciter ma colère.
Dans nos hardis desseins rien ne doit t'arréter ;
Et plus vos nœuds sont grands, moins il t'en doit coûter.
CÉTHÉGUS
Ah! pour Tullie, au moins, je te demande grâce! Et qu'avons-nous besoin que la mort t'en défasse ? Peut-elle de nos soins faire avorter le fruit ?
Je vois à quel excès l'ingrate t'a séduit.
Ne crois pas qu'Aurélie , à ce point ma maîtresse ,
Tienne de noire hymen un droit que je lui laisse,