Partie ! Ah! je respire de nouveau
Je puis enfin me débarrasser de ce masque si pesant. Je n'ai plus besoin de montrer cette insouciance légère Qu'en réalité, je suis loin de posséder.
Cette femme est mon bon génie et cela lui ferait tant de peine
Si elle connaissait tous mes doutes.
Je dois dissimuler ma souffrance ; cette heure
Calme et silencieuse, je veux la consacrer
A réfléchir sur mon existence manquée.
Ah ! la lumière de la lampe distrait ma pensée,
Il faut ici la nuit, la nuit comme en mon âme.
(Il éteint la lampe, mais les rayons de la lune pénètrent à travers la colonnade du fondj
Trop de lumière ! trop encore !
Pourtant cette faible lueur lunaire
Concorde assez bien avec le clair obscur
Qui toujours rendit ma route indécise,
Oh ! Catilina ! ainsi ce jour
Est ton dernier. Demain
Tu ne seras plus Catilina !...
Loin, au milieu des solitudes de la Gaule,
Ma vie va s'écouler, anonyme,
Comme un ruisseau à travers une forêt.
Me voici brusquement réveillé :
Des rêves de grandeur, de pouvoir, de gestes superbes
Qui se sont évaporés, comme la rosée au soleil du matin,
Rêves qui s'épanouissaient librement dans mon esprit,
Jamais profape ne les a devinés !
Non, ce n'est pas ma future existence calme et inactive,
Loin des bruits de ce monde, qui m'effraye ;
Oh ! si seulement un court instant,
Comme une étoile filante ! je pouvais briller, avant de disparaître!
Oh ! si une seule fois, il m'était possible,
Par quelque acte héroïque,
De rendre immortel et légendaire le nom de Catilina !
Avec joie, aussitôt après la victoire,
J'abandonnerais tout. J'irais aux lointains rivages
Où j'enfoncerais un poignard dans mon cœur !
Alors je disparaîtrais librement et joyeusement,
Car j'aurais vraiment vécu.
Maintenant, il me faut mourir sans avoir vécu !
Est-ce possible ? Dois-je disparaître ?
(Il lève les bras en l'air.) Faites-moi donc un signe, grands Dieux irrités, Dites-moi si mon destin me condamne A disparaître de la vie, à être oublié, A ne laisser aucune trace glorieuse derrière moi ?
furia, du dehors, cachée derrière les colonnes.
Non, non, ton destin, Catilina, est tout autre !
catilina, se reculant.
Qui me parle ? d'où vient cette voix étrange ?
Est-ce un esprit des enfers qui me présage quelque malheur ?
furia, sort de sa cachette et est éclairée par la lune. Je suis ton ombre !
catilina, terrifie'.
Le fantôme de la vestale !
FURIA
Qu'est devenue ton audace, Si tu as peur de moi ?
Parle ! es- tu sortie du tombeau,
Pour me poursuivre de ta haine et de ta vengeance ?
FURIA
Tu dis poursuivre ? Je suis simplement ton ombre, Là où tu vas, il faut que je t'accompagne.
(Elle s'approche de Catilina.)
Grands Dieux ! elle vit. C'est elle-même, Et non une ombre,
g8 CATILINA
FURIA
Ombre ou non, qu'importe, Je t'accompagnerai.
Et tu me hais ?
FURIA
La haine s'éteint dans le tombeau,
Comme l'amour et comme tous les instincts
Qui remplissent la poitrine des mortels,
Une seule chose demeure fixe dans la vie, comme après la mort ;
Une seule chose demeure invariable.
Laquelle? Dis-le?
FURIA
Ton destin, Catilina.
Les Dieux seuls connaissent l'avenir, Mais aucun être humain.
FURIA
Je le connais ton destin,
Je suis ton ombre ; d'énigmatiques attaches
Nous lient l'un à l'autre.
Ce sont les liens de la haine.
Non!
Jamais aucun esprit n'est sorti des profondeurs
Terrifiantes du tombeau,
Rempli des sentiments de haine et de vengeance.
Ecoute-moi, Catilina :
Dans les fleuves des enfers
J'ai noyé le terrestre feu qui brûlait ma poitrine,
Telle que tu me vois, je ne suis plus Furia,
La farouche et la haineuse Furia,
Que jadis tu aimas...
Tu ne me hais pas ?
Je ne te hais plus.
FURIA
Quand je demeurais dans le tombeau,
Lorsque sur ma route je chancelais entre la vie et la mort,
Prête à descendre aux enfers,
Alors un étrange frémissement m'agita.
Je ne sais pas moi-même comment,
Mais je subis une mystérieuse transformation,
Ma haine, ma vengeance disparurent.
Chaque souvenir et chaque aspiration terrestre s'enfuit.
Seul le nom de Catilina demeura,
Comme avant, en caractères de feu
Inscrit dans ma poitrine.
Etrange ! qui que tu sois,
Etre humain ou fantôme des royaumes ténébreux,
Tes paroles et tes yeux noirs
Cachent quelque chose de terrible qui m'attire.
FURIA
Ton âme est fortement trempée comme la mienne
Et cependant tu te prépares, découragé et navré outes,
A abandonner tout espoir de victoire,
Et lâchement, tu vas fuir
Ce champ de bataille où tes secrets desseins
Pourraient victorieusement s'accomplir en plein jour.
C ATI LIN A 10 I
Il le faut,
L'impitoyable destin le veut ainsi.
FURIA
Ton destin ? mais pourquoi possèdes-tu la force d'un héros
Si ce n'est pour lutter,
Contre ce que tu nommes ton destin.
Assez lutté ! Ma vie entière N'a-t-elle pas été un combat sans trêve ? Quels sont les résultats de la bataille ? Le mépris et le déshonneur.
FURIA
Tu es tombé bien bas,
Tu aspires au sommet,
Tu voudrais l'atteindre ;
Mais le moindre obstacle te fait peur.
Non la peur n'y est pour rien.
Le but que je me suis proposé est inabordable,
Tout cela ne fut que le rcre d'un homme.
FURIA
Mon Catilina, tu te trompes toi-même.
Ton indécision t'égare ;
Ton âme est grande,
Digne d'un maître de Rome :
Tu as des amis... qu'attends-tu ?
catilina, pensif.
Je devrais... que veux-tu dire?
Répandre le sang des citoyens ?
FURIA
Es-tu un homme ?
N'as-tu pas même le courage d'une ïemme i
As-tu oublié cette hardie Romaine
Qui chercha le trône par dessus le cadavre paternel ?
Moi, je me sens forte comme Tullia... mais toi ?
Méprise-toi, méprise-toi toi-même, Catilina.
Dois-je me mépriser, parce que mon âme N'est plus remplie d'indomptables ambitions ?
FURIA
Tu te trouves entre deux voies,
Là-bas t'attend une vie inactive,
Quelque chose entre la mort et le lourd sommeil ;
Mais de l'autre côté,
Tu peux apercevoir l'empire.
Choisis, Catilina.
Tu me leurres, tu me tentes pour mon malheur.
FURIA
Jette les dés ! et dans ta main définitivement
Sera l'avenir grandiose de Rome.
Ton destin muet cache grandeur et pouvoir,
Et pourtant tu hésites, tu n'oses agir !
Tu veux t'en aller vers tes forêts,
Où s'éteindront l'une après l'autre
Chaque espérance.
Oh ! Catilina, ne reste-t-il donc plus trace
D'ambition dans ton cœur i
Faut-il que cette âme souveraine,
Créée pour la gloire,
Disparaisse dans un lointain et ignoré désert?
Eh bien ! pars... mais sache que tout est absolument perdu,
Tout ce que tu aurais, par un acte courageux,
Pu facilement conquérir.
1 04 CA.TILINA
Continue, achève.
furta, ave: terreur et en frémissant.
La postérité se souviendrait de ton nom.
Ta vie entière fut celle d'un débauché audacieux,
Mais elle brillerait d'une lumière expiatoire,
Serait chantée par les poètes, si d'une main puissante
Tu te frayais un chemin à travers la vile multitude,
Et si par ta volonté souveraine, le sombre nuage de Fesclavage
Se muait en un soleil de liberté
Et si...
Assez 1 tu as fait vibrer en moi la corde la plus sensible, Tes paroles sont venues comme un écho De ce que mon coeur Me répète jour et nuit.
FURIA
Enfin, je te reconnais, Catilina.
Je ne partirai pas ! tu as rendu la vie
A mon courage juvénile, A nies fortes aspirations d'homme audacieux. Oui, je serai, au-dessus de Rome tombée, comme un point lumi-
[neux, Oui, je la frapperai d'effroi, comme à l'apparition d'une comète. Oh ! misérables pleins d'orgueil, vous saurez Que vous ne m'avez pas brisé, Fût-ce même à l'instant Où ma force était épuisée par la fatigue du combat I
FURIA
Ecoute-moi :
Ce qu'exige le destin, ce que nous ordonnent
Les fortes puissances des ténèbres,
Cest l'obéissance !
Eh bien ! ma haine n'est plus ;
Le destin en a ainsi décidé.
Tends-moi la main,
Consacrons notre alliance éternelle.
Pourquoi cette hésitation ?
Tu ne veux pas ?
Je veux. Je contemple tes yeux ;
Ils brillent comme l'éclair dans la nuit obscure.
I OÔ CATILINA
Tu as souri I
Ah ! oui, c'est ainsi que je me suis toujours
Représenté l'image de Némésis.
FURIA
Tu veux voir cette image ?
Regarde donc en toi-même ! Aurais-tu oublié ton serment?
Je me le rappelle.
Oui, tu me parais bien la personnification de la vengeance.
FURIA
Je ne suis qu'une image De ton âme.
catilina, pensif.
Tu dis ?
Je devine faiblement ce que je ne pouvais comprendre.
Je distingue vaguement des visions de rêve,
Mais je ne vois pas clairement,
Il fait trop nuit, ici.
FURIA
11 doit faire nuit,
La nuit est notre royaume ;
C'est au milieu des ténèbres que nous régnons.
Viens, donne ta main pour sceller
Notre alliance indissoluble.
CATILINA, farouche .
Belle Némésis...
Mon ombre... Image de mon âme I
Voici ma main pour conclure
Notre secrète et perpétuelle alliance 1
(Il saisit d'un geste violent la main de Furia qui le regarde avec un sourire fixe et indéfinissable.)
FURIA
Désormais, nous ne pouvons nous séparer.
Oh ! comme un feu ardent
J'ai senti ta main dans la mienne,
Ce n'est plus du sang, mais des lia m mes dévorantes
Qui circulent dans mes veines,
Ma poitrine me semble trop étroite ;
Devant mes yeux il fait nuit,
Les lueurs d'une immense mer de feu
Vont éclairer la ville de Rome.
fil sort son glaive et l'agite en l'air.)