‹ CatilinaChapitre 20 sur 32 · LES PRÉCÉDENTS, CUR1US, CETHEGUS · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENTS, CUR1US, CETHEGUS

lit plusieurs conspirateurs entrent avec prudence, du côté droit, en parlant

à voix basse.

Mais est-ce bien vrai

Ce que tu viens de raconter ?

CETHEGUS

Chaque mot est vrai.

Il y a un instant l'affaire a été décidée.

Et c'est lui qui va tout mener ?

CETHEGUS

Tout, tu n'as qu'à le lui demander.

(Tous entrent dans la maison, sauf Curius.) CURIUS

Etrange nuit! mes idées s'embrouillent, Tout cela n'est qu'un rêve ?

Réalités ou songes, qu'importe, car éveillé A présent je ne vois que son image.

(Catilina entre du côté droit et s'avance vers Curius.)

Toi ici, mon Curius ? tu me manquais.

Mon aventure avec la vestale

A pris une tournure fort imprévue...

curius, trouble.

Ah ! oui, tu as raison.

Je ne veux plus songer à cette affaire,

C ATI LIN A !2g

Cette rencontre m'a été funeste.

(Rêveur.) On dit que les furies

Sortent des enfers pour nous poursuivre

A travers l'existence...

Ah ! s'il en est ainsi !

curius, agité.

Quoi ? as-tu rencontré... ?

Elle-même est venue ici cette nuit.

N'y pensons plus ! écoute, Curius, Une action très importante se prépare.

Cethegus me l'a dit.

Qui sait le sort réservé par les dieux

A cette tentative ? Peut-être mon destin

Voudra-t-il que je succombe

Au milieu de l'entreprise,

Peut-être jamais n'atteindrai-je mon grand but!

Qu'importe ?

l3o CATIL1NA

Mais toi, mon cher Curius, que j'ai chéri

Dès Fenfance, il ne faut point

Que tu sois exposé au danger.

Promets-moi de demeurer à Rome,

Et si, ce qui est encore possible, je commence

L'attaque d'une autre façon,

Ne nous viens pas en aide, promets-le,

Avant que le succès commence

A couronner notre tentative.

Curius, ému.

Ami paternel ! quelles précautions pour moi '

C ATI LIN A

Tu le promets ? Séparons-nous ici, Attends-moi seulement un instant, Je vais revenir.

(Il entre dans la maison.)

curi s, le suivant du regard.

Il m'aime, comme autrefois...

Il ignore tout.

(Lcntulus et d'autres conspirateurs arrivent du côté droit.)

LENTULUS

Tiens, Curius, est-ce que Catilina Ne vient pas de traverser le jardin ?

Il est dans sa maison.

(Les conspirateurs entrent dans la maison.)

curius, en marchant fébrilement.

Comment calmer cet amour ?

Mon sang coule rapide dans mes veines.

Ah ! Furia ! créature étrange !

Où es-tu maintenant ?

Te reverrai- je ?

Par où s'est-elle enfuie ? telle qu'une ombre

Soudain elle a disparu, quand du tombeau

Je l'ai délivrée ;

Oh ! et ses mots si tristes et si énigmatiques,

Ses yeux éteints et brillants à la fois...

Est-elle folle ?

La terreur du tombeau

Aurait-elle égaré sa raison ?

furia, derrière lui, entre le s arbres.

Non, pâle jeune homme.

t32 CATiLINA

curius, avec un cri.

Ma Furia ! ici !

furia, s' approchant de lui.

Ici, vit Catilina,

Et là où il vit, il faut que Furia se trouve aussi.

Oh ! suis- moi, ma bien-aimée,

Je te mènerai en lieu sûr.

Songe donc, si quelqu'un te trouvait ici...

FURIA

Les morts ne connaissent pas la peur.

As-tu oublié que par toi mon cadavre Est sorti du tombeau ?

Encore ces terribles paroles ! écoute-moi, Ressaisis-toi et suis-moi, Furia.

(II veut saisir sa main.) furia, en le repoussant d'un geste brusque. Insensé, ne trembles -tu pas de terreur

CÀTIUNA 1 33

Devant la fille de la mort, sortie un court instant Des enfers ?

Oui, tu m'inspires de la terreur, Mais c'est précisément cette terreur Qui m'attire et fait ma joie...

FURIA

Que me veux-tu ? tes paroles sont vaines,

J'appartiens au tombeau ; là est ma demeure,

Je suis une fugitive de la vallée des morts

Et quand viendra le jour, je devrai

Rejoindre les autres morts.

Tu ne me crois pas !

Tu ne crois donc pas que je suis demeurée

Dans la salle de Piuton parmi les pâles ombres ?

Mais la vérité, je te l'affirme, j'y fus

Il y a peu de temps,

Là-bas, de l'autre côté du fleuve,

Là-bas, vers les sombres marais.

Conduis-moi aussi là-bas.

Toi?

Oui, volontiers je te suivrai.

Je te suivrai même à travers la nuit et les ombres de la mort.

FURIA

Impossible... Il faut nous quitter,

Là-bas l'être vivant et le cadavre

Ne pourraient marcher ensemble.

Pourquoi me voler mes instants qui sont comptés ?

Pour agir, je ne dispose que des heures de la nuit.

Mais où est Catilina ?

C'est lui que tu cherches ?

C'est lui.

Le poursuis-tu encore ?

FURIA

FURIA

Pourquoi, cette nuit, aurais-je quitté les morts,

CATILINA l35

Si ce n'était pour Catilina ?

Oh ! cette folie ?

Qu'importe ! tu es belle même dans ta folie,

Je t'en supplie, ne pense plus à Catilina.

Suis-moi, commande,

J'obéirai.

(Il se jette à ses genoux.)

Tel qu'un esclave je suis à tes pieds,

Je ne mendie qu'un seul regard,

Ecoute-moi, Furia, je t'aime !

Un feu doux, un poison subtil, me consume,

Personne, si ce n'est toi,

Ne saurait calmer ma souffrance...

furia, jette un coup d'oeil vers la maison.

Il y a de la lumière là-bas.

Beaucoup d'hommes y sont réunis, Que se passe-t-il chez Catilina ?

curius, se lève.

Encore ce nom I

Toutes tes pensées lui appartiennent,

Je pourrais le haïr...

FURIA

S'est-il décidé

A accomplir le hardi projet

Qu'il nourrissait depuis longtemps ?

Tu sais ?

FURIA

Tout.

Alors tu sais

Qu'il s'est mis à la tête d'une hardie conspiration? Mais, je t'en supplie, ne me questionne plus Sur Catilina.

Une seule, une unique question encore : Marches-tu avec lui ?

Pour moi c'est un tendre père...

furia, en souriant.

Lui!

Mon Catilina ?

Ah!

FURIA

L'homme autour duquel

Se pressent toutes mes pensées.

Le vertige s'empare de moi,

Je le hais... oh ! je pourrais l'assassiner !

FURIA

Ne m'as-tu pas juré tout à l'heure Que tu étais prêt à m'obéir ?

Demande ce que tu voudras, Les yeux fermés, je t'obéirai et te servirai, Une seule prière, je t'en supplie, Oublie Catilina.

FURIA

Oui, je l'oublierai,

Quand il sera descendu dans la tombe.

curius, en reculant.

Comment ! tu exiges ?...

Iûb CATILINA

FURIA

Non, tu ne te serviras pas du poignard, Tu divulgueras simplement ses projets,..

Trahison !

La trahison et l'assassinat en même temps ! N'oublie pas qu'il fut un père pour moi Et que...

FURIA

Et qu'il est l'objet de mes pensées.

Ah ! faible insensé, tu prétends parler d'amour,

Toi qui n'as pas même le courage

De faire tomber l'homme qui te barre la route.

Va-t'en.

(Elle lui tourne le dos.)

curius, en la retenant.

Non!

Ne m'abandonne pas, je consens à tout.

La haine me possède,

Du reste, il m'est impossible

De rompre le filet dans lequel tu m'as enveloppé.

Ainsi tu consens ?

CATIL1NA i3o

FURIA

Pourquoi me railler avec cette question ? Si je consens ! ai-je donc une volonté ? Ton oeil est comme celui du serpent Qui fixe magiquement l'oiseau.

Pris de peur, il vole toujours plus près de La terrible gueule qui va l'engloutir.

Alors, à l'œuvre.

Et quand j'aurai sacrifié Mon amitié à mon amour?

Eh bien ! Quoi ?

FURIA

FURIA

Alors Catilina n'existera plus pour moi.

Mon œuvre sera accomplie.

Ne me demande pas autre chose.

A ce prix je ferais...

FUR!A

Tu hésites ?

Ton esprit est-il donc si faible qu'il ne puisse Comprendre ce qu'une femme reconnaissante Peut offrir quand le moment est venu ?

Par toutes les puissances de la nuit,

Je n'hésite pas : lui seul nous sépare,

Qu'il tombe ! éteinte est désormais toute

La tendresse que j'eus pour lui;

Déchirés sont tous ces liens ;

Mais qui es-tu, belle vision de la nuit ?

Ta présence me pétrifie et me brûle à la fois.

Le désir me glace,

La terreur m'excite.

Mon amour est semblable à la haine.

Qui suis-je moi-même? Je ne me reconnais plus.

Je sais seulement que je ne suis plus le même

Qu'avant de te connaître.

Joyeusement je me lance dans l'abîme

A ta suite : Catilina est condamné.

Je vais au Capitole cette nuit même,

Le Sénat y tient séance.

Quelques mots écrits

Trahiront la conspiration de Catilina.

Au revoir.

(Il sort très vite.)

furia, parlant à elle-même.

Les nuages commencent à s amonceler,

Bientôt la foudre éclatera.

Ta fin est proche, Catilina,

A pas hâtifs tu t'avances vers le tombeau.

Page 1