SCÈNE II
Sort de sa tente en parlant.
Minuit! Tout est calme.
Seul, je ne connais pas le sommeil.
Le vent est glacé, il me rafraîchira
Et me donnera des forces.
Ah ! j'en ai besoin 1
(Il aperçoit Manlius.)
Toi, mon vieux Manlius!
Seul, tu veilles dans la nuit noire ?
IÔO CATILINA
MANL1US
Quand tu étais enfant, Souvent aussi j'ai veillé sur toi.
Dis : l'as-tu oublié?
Ces temps ne sont plus,
Et avec eux disparue aussi la paix de mon âme!
Qui sait où je vais maintenant ?
Je suis poursuivi par toutes sortes de visions.
Ah ! Manlius,
Mon âme est bien agitée ;
Mais la paix et le calme,
Oui, la paix est bien loin de moi.
MANLIUS
Chasse ces idées noires. Repose-toi.
Souviens-toi que demain tu auras besoin, Dans la bataille, de toutes tes forces, Pour nous sauver tous.
Il m'est impossible de trouver la tranquillité Quand je ferme un instant les yeux.
CATILINA l6l
Cherchant l'oubli et le repos,
D'étranges rêves s'emparent de moi.
Tout à l'heure, couché, je dormais à moitié,
Quand des visions sont venues de nouveau m'agiter,
Et plus étranges que jamais,
Plus énigmatiques, plus extraordinaires sont ces songes.
Oh! si seulement je pouvais comprendre l'augure;
Mais cela m'est impossible.
MANLIUS
Raconte-moi ton rêve,
Peut-être pourrai-je te l'expliquer.
catilina, après une pause.
Je ne sais si je dormais ou si j'étais éveillé.
J'étais absorbé par des préoccupations multiples,
Tout d'un coup, la nuit se fit autour de moi,
En moi aussi, oui, dans mon âme ;
Les ténèbres étaient traversés seulement de temps en temps
Par les éclairs sinistres de la foudre ;
Je me vis alors, moi, Catilina, couché
Dans un caveau^humide comme un tombeau.
Le toit en était élevé comme un ciel
Plein de nuages orageux ;
Devant moi passait en ombres infinies
Une sorte de chasse infernale,
Semblable à une mer démontée
Qui se brise contre les rochers du rivage.
Mais, entre temps, au milieu de cette effrayante foule,
J'apercevais des petits enfants aux fronts ornés de fleurs
Et j'entendais une douce chanson qui me rappelait
Le charme d'une paisible demeure, hélas! trop oubliée.
Subitement, la lumière se fit,
Et j'aperçus distinctement
Deux femmes :
L'une était sévère et sombre comme la nuit,
L'autre douce comme le crépuscule.
Oh! il me sembla bien les reconnaître toutes deux.
Tantôt le sourire de l'une me versait la confiance et la paix,
Tantôt l'œil foudroyant de l'autre me pénétrait comme un feu.
Alors la terreur s'empara de moi,
Et cependant, magiquement, je fus forcé
De contempler cette vision.
L'une de ces femmes, fièrement debout,
L'autre, appuyée contre une table,
Me semblaient jouer un étrange jeu d'échecs.
Elles prenaient et remplaçaient les pions.
Enfin le jeu se termina.
Celle qui perdait la partie, la femme au doux sourire,
Et les enfants aux fronts fleuris s'engloutirent sous la terre ;
CAT1LINA l63
L'orage devint plus violent, la nuit plus noire ;
Mais, au milieu de l'obscurité, se fixaient sur moi
Deux yeux étincelants, victorieux.
La folie me saisit, j'étais terrifié par ces deux yeux.
Ce que dans la fièvre j'ai rêvé ensuite,
Je l'ai oublié...
Oh ! si je pouvais me le rappeler 1
Hélas ! c'est impossible, je ne m'en souviens plus.
MANLIUS
En vérité, Catilina, étrange !
Très étrange, ton rêve !
catilina, pensif.
Oh 1 si seulement je pouvais me rappeler la suite ; Mais, c'est impossible. J'ai tout oublié.
MANLIUS
Ne te tourmente pas de ces chimères.
Que signifient les rêves?
Pure imagination, images vaines.
Sois raisonnable.
Oui, tu as raison, je n'y penserai plus.
Je suis calme maintenant. Va, Manlius, Va reposer un instant. En attendant, Moi, je veillerai ici en réfléchissant.
(Manlius entre dans la forêt. Catilina se promène de long en large près du feu de campement sur le point de s'éteindre. 11 s'arrête et dit :)
Oh ! si seulement je pouvais savoir !
Bah ! c'est indigne d'un homme
De se préoccuper de semblables folies
Et pourtant, à cette heure silencieuse de minuit,
Dans cette solitude, j'ai de nouveau,
Et très nettement, sous mes yeux
Ce que j'ai rêvé...
(Une ombre, semblable à un vieillard vêtu d'une toge et armé, sort de la terre, entre les arbres, près de Catilina.)
catilina, en reculant Grands Dieux !
l'ombre Je te salue, Catilina.
Que me veux-tu ? Qui es-tu donc, ombre légère 1
CATIL1NA l65