‹ CatilinaChapitre 25 sur 32 · L OMBRE · texte numérisé non relu

L OMBRE

Je te cherche. Sache donc que cette heure seule M'est accordée pour venir ici.

Par les dieux immortels, parle :

Dis-moi qui tu es ?

l'ombre

Silence !

Je viens te demander des comptes.

Pourquoi ne me laisses-tu pas tranquille dans la tombe ?

Pourquoi m'obliges-tu à sortir de la demeure des morts ?

Pourquoi me forcer à me souvenir

Et pourquoi m'obliger à venir te menacer

l66 CATILINA

Et t'ordonner de respecter ma gloire Si chèrement acquise?

Ah ! cette voix! Il me semble... oui, je me souviens.

l'ombre

Que reste-t-il de ma grande puissance ?

Une ombre telle que moi-même,

Oui, à peine une ombre.

Ma puissance, comme moi, descendit

Au tombeau et fut anéantie.

J'avais acheté pourtant chèrement la gloire,

Oui, en vérité, chèrement, très chèrement :

Elle m'avait coûté mon bonheur dans cette vie,

Et pour elle je dus renoncer

A la paix dans le tombeau.

Maintenant, d'une main hardie,

Tu veux m'arracher ce qui me reste encore de renommée.

N'y a-t-il pas d'autres chemins que celui-ci

Pour aller à l'immortalité ?

Pourquoi choisir précisément

La route que j'avais choisie avant toi ?

Déjà, en cette vie, j'ai abdiqué le pouvoir;

J'espérais du moins l'immortalité pour mon nom,

Non pas cette immortalité aimable du poète,

Qui est semblable aux rayons des étoiles,

Mais celle qui brille comme l'éclair dans le ciel sombre.

Je ne voulais pas, comme tant d'autres,

Vivre dans la mémoire des hommes

Par la noblesse de mon esprit ou par les vertus familiales ;

Je n'aspirais point à l'admiration :

Etre admiré a été et sera

Jusqu'à la fin du monde le lot des autres.

Non, c'est avec du sang et par la terreur

Que je voulais rendre mon nom immortel,

Je voulais que chacun fût muet de terreur

Au souvenir de mes actions.

Je voulais qu'on me considérât comme un homme

Que personne, avant lui, n'avait osé, ni après lui,

N'oserait égaler dans l'horreur.

Tel fut mon rêve ; mais je me suis trompé,

Tu demeurais près de moi.

Pourquoi n'ai-je pas deviné

Ce que tu cachais dans le fond de ton âme ?

Prends garde, Catilina !

Sache que je connais l'avenir,

Dans les étoiles je peux lire ton destin...

Ton destin !

l68 CATILINA

Si tu peux lire mon destin, fais-le moi connaître alors.

l'ombre

Non, c'est seulement derrière la porte sombre de la mort Que disparaissent les voiles qui entourent Les faits terribles ou les actes superbes De l'avenir.

Moi, qui suis un esprit et qui sais, Je te dirai seulement ceci :

Tu succomberas par ta propre main, Et néanmoins c'est un autre qui te donnera la mort. (L'ombre disparait dans un brouillard.)

catilina, après une pause.

Disparu ! Etait-ce un rêve ?

Non, non 1 II était là ! Les rayons de la lune

Effleuraient son masque funèbre.

Oui, je l'ai bien reconnu :

C'était le dictateur ; l'homme de sang

Oui est sorti de son tombeau pour m'effrayer ;

Il craignait de perdre la couronne de la victoire,

Non celle de la gloire,

Mais celle de la terreur,

Ornement de son sanglant souvenir.

Les ombres sont-elles donc encore Agitées par l'ambition ?

(Il se promène inquiet.) Tout à la fois me tourmente :

Tantôt, c'est la douce voix d'Aurelia

Qui sagement m'avertit du danger; tantôt, c'est celle de Furia

Qui m'ordonne d'aller de l'avant et m'excite au combat.

Et maintenant, même du tombeau

Sortent les pâles ombres des morts

Pour me menacer. Dois-je m'arrêter?

Revenir en arrière ? Non, allons courageusement

Vers le but! Bientôt victorieusement

Je vais l'atteindre.

Page 1