‹ Catulle et ses modulesChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES POÈMES lAMBIQUES.

Si nous devions uniquement relever ici les passages des auteurs grecs que l'on peut reconnattre avec certitude comme ayant été traduits ou imités par Catulle , la recherche que nous avons entreprise ne saurait aller bien loin. Les maîtres qu'il s'ëtait choisis dans la poésie lyrique de la grande époque ne nous sont connus que par des lambeaux de vers ; les auteurs alexandrins nous ont laissé des poèmes en meilleur état, mais il se trouve justement que ce ne sont pas, dans leur œuvre, ceux qui ont attiré Catulle; les Hymnes de Callimaque sont parvenus jusqu'à nous; mais ses élégies et ses poésies légères n'ont pas été mieux traitées par le temps que les iambes d'Archiloque ou les odes de Sapho. En outre, il nous manque ici un grand secours, celui des commentateurs anciens. Le recueil de CaluUe ne nous a été conservé que par miracle; le moyen âge, ne s'étant point préoccupé d'assurer ia perpétuité du texte, ne devait pas se montrer plus soucieux de nous transmettre les scoliastes qui l'avaient interprété. On peut soupçonner, d'après quelques indices, qu'il avait donné lieu, dans l'antiquité, à des travaux savants : Asinius PoUion fut peut-être le premier des critiques qui en firent l'objet de leurs études ^^K Plus tard, au temps des Antonins, lorsqu'on revint avec passion

t'> Charisius, dans les Gramm, lat., éd. Keil, t. I, p. 97, 19 : ^Pugillaret el

tnasculino génère et temper pluraliter dîeoM, ut A»iniu9 in Valerium ?> Cf. Oa-

hillo, XL!1, r> ol Hanpt, Opmc, II, p. 07.

ivraiviait akTiu%tLa,

4 CATULLE ET vSES MODELES.

au\ «'crivaiiis qu'Horace et Virgile avaienl éclipsés, les commentateurs ne durent pas manquer à Catulle; on voit bien, par les citations qu'en fait alors Aulu-Gelle, qu'il était lu avec attention par les grammairiens. Leurs obsenations ont été probablement la source des gloses de basse époque, dont quelques rares débris ont été signalés ça et là dans les scoliastes d'autres auteurs latins ^^l Si tous ces travaux ne s'étaient point perdus, nous y trouverions sans doute des rapprochements qui nous permettraient de pénétrer plus avant dans les procédés de Catulle. Mais il ne s'agit pas seulement ici de chercher par quelle expression latine il a rendu l'expression correspondante du texte grec : l'imitation ne consiste pas seulement dans les mots. Il est intéressant aussi de déterminer d'une façon plus générale quels sont les modèles auxquels il s'est attaché et quels sont ceux qu'il a volontairement écartés, quel jour ce choix jette sur ses sentiments et sur son art, enfin en quoi il diffère de ceux mêmes qu'il a pris pour maîtres, parles dispositions naturelles ou acquises de son esprit. Dans une étude ainsi comprise, nous n'en sommes pas réduits aux conjectures. Un premier indice, c'est pour nous le mètre dans lequel est écrite chacune des pièces du recueil. La forme métrique, chez les anciens, rapproche à travers les âges les divers écrivains qui l'ont employée; elle crée entre eux un lien, elle nous permet de les grouper en un certain nombre de familles, dont chacune a ses règles, ses traditions et ses classiques; de là est résultée dans une série d'ouvrages, séparés les uns des autres par un long intervalle de temps, une certaine unité, ou tout au moins un caractère commun que nous pouvons définir; nous sommes en mesure de saisir la parenté qui les unit et souvent aussi les différences qui les distinguent entre eux. Ces rapprochements sont délicats et téméraires lorsque le vers est l'hexamètre ou le pentamètre dactyliques, à cause de l'énorme quantité d'écrits dans lesquels les Grecs en avaient fait usage. On a beaucoup plus de chances de ne pas se tromper loi*s-

^'J VoirHaupt, ()pmc, III, p. 6'i'>. — Baelirens sur CaliiHc , I, i, noio*; IV, i:

LES POÈMES lAMBIQUES. 3

qu'il s'agit de la poésie lyrique; là, pour chaque combinaison métrique, il n'y a guère plus de deux ou trois écrivains que l'antiquité ait mis hors de pair; en adoptant la forme de vers à laquelle ils avaient attaché leur nom , un Romain déclarait par là même , aux yeux de tout homme lettré , qu'il les prenait pour guides. Sans être à cet égard aussi bien renseignés que les premiers lecteurs de Catulle, nous ne sonunes pas condamnés à une ignorance absolue. Il raconte qu'il s'amusait, en compagnie de Calvus, à improviser dans une même séance des vers de différentes mesures :

Delicatos Scribens versiculos uterque nostrum Ludebat numéro modo hoc, modo illoc^'^

Ainsi la variété des mètres avait un grand prix pour les deux jeunes gens , et il n'est pas douteux que dans chaque mesure ils essayèrent de rivaliser avec les poètes grecs qui sont encore con-» nus pour y avoir excellé. Le mieux sera donc de respecter la division en trois parties, que les éditeurs de Catulle ont introduite dans son œuvre; nous examinerons successivement les poésies lyriques, le conte épique et les élégies, et en dernier lieu les épigrammes; à chacune de ces catégories correspond un certain groupe de modèles et une série de questions distinctes; l'ordre traditionnel est ici celui qui peut nous conduire aux résultats les plus certains; seulement nous y ferons entrer, pour la commodité de l'analyse, quelques subdivisions. Au secours que nous fournit la forme métrique, il faut ajouter celui que l'on peut tirer des aveux de Catulle lui-même; car, plus d'une fois , il lui est arrivé de désigner par leurs noms les poètes grecs pour lesquels il avait de l'admiration ou de l'antipathie. Enfin, si le texte de ses modèles est aujourd'hui fort mutilé, il y a, dans ce qui nous en reste, tel fragment qui, rapproché de ses propres vers, éclaire d'une vive lumière les rapports de la copie avec l'original.

Aristarque avait proposé à ses contemporains et à la postérité, comme classiques de l'iambe, Archiloque, Simonide d'Amorgos et Hipponax^^l Les deux premiers avaient employé le trimètre; Hipponax y avait ajouté le trimètre scazon ou choliambe, c'est-àdire boiteux, dans lequel Tiambe du sixième pied était remplacé par un spondée; on lui attribuait également l'invention du tétramètre catalectique ^^^. Toutes ces combinaisons se retrouvent chez Catulle. Mais les destinées de Tiambe ne s'étaient point arrêtées après Hipponax : les trois classiques du genre avaient eu de nombreux imitateurs, qui avaient perpétué jusque sous les Ptolémées cette forme alerte et populaire de la poésie satirique : après Aeschrion de Samos, ami d'Aristote et protégé d'Alexandre , on avait vu paraître successivement Phœnix de Golophon , Charinus, Hérodas et d'autres de moindre renom ^^K Le plus fameux de tous, celui dont l'œuvre en même temps nous échappe le moins, c'est encore ici Gallimaqué; il nous reste de ses ïambes un assez grand nombre de fragments; grâce aux patientes restitutions de la critique, on peut y prendre une idée suffisante de l'esprit qui animait l'auteur quand il se lança sur les pas d'Archiloque. Nous devons naturellement nous demander si Catulle , à son tour, a imité l'imitateur, ou bien s'il a été directement s'inspirer du grand poète que les anciens admiraient à l'égal d'Homère. C'est ce que nous ne pouvons décider sans rechercher ce que la poésie iambique était devenue à l'époque alexandrine.

Archiloque s'était servi de l'iambe comme d'une arme pour assouvir sa rage : la satire, chez lui , avait été , à l'origine , dirigée contre des personnages connus, qu'il nonuuait parleur nom. H

(») QuinUL,X,59.

(*) Wefttphal, Metr^ dei^ Griechen, t. II, p. 698.

(3) Berniiardy, Gesch. d, Griech. Lût,, S io5, 6 à 9. Les grammairiens ont soin de dislinguer de ces poètes ceux qu^ils appellent les iambofrraph; s anàens, oî dp- XjSUot hftSoTtotoL Ainsi le Scol., //. , X, 5.39.

LES POÈMES lAMBIQUES. 5

n'en fut pas autrement chez Hipponax et Simonide; le premier s'en prit aux sculpteurs Bupalos et Athénis; un certain Orodokidès fut la victime du second. De pareilles attaques, sans cesse répétées contre un même adversaire, pouvaient devenir fatales au poète qui se les serait permises lorsque, après Alexandre, le monde grec fut divisé en monarchies organisées à l'orientale; sous un pouvoir absolu, un homme prudent a beau veiller sur ses paroles, de façon à ne blesser ni le monarque, ni sa famille, ni ses ministres, ni aucun des puissants du jour; il n'est pas sûr que les ennemis qu'il se crée ne seront pas le lendemain au comble de la faveur. Nous voyons bien que, dans la fameuse querelle entre Callimaque et Apollonius de Rhodes, les deux antagonistes échangent des épigrammes fort vives, et que le nom de Callimaque est couvert d'injures ^^K Mais il semble avoir gardé luimême plus de réserve dans la riposte; le voile dont il avait enveloppé ses rancunes dans Ylbis n'a jamais été complètement levé. En tout cas, nous savons par ses propres déclarations qu'en abordant la poésie iambique, il avait entendu rompre avec la tradition créée par les classiques du genre et qu'il s'était interdit de diriger contre un seul et même ennemi cette poursuite ftpre, directe, incessante, dont ils lui avaient donné l'exemple. Apollonius et son école vantaient beaucoup Archiloque; il y avait un jour dans l'année où ils célébraient à la fois sa fête et celle d'Homère dans de solennelles agapes; ils jetaient leurs deux noms, en manière de défi, aux partisans de Callimaque, qui s'abstenaient soigneusement de les imiter l'un et l'autre ^^K Archiloque fut donc, aussi bien qu'Homère, un objet de débat entre Callimaque et son jeune rival. Apollonius traitait ses adversaires de « buveurs d'eau n ^^^ ; Callimaque trouvait que les chants d'Archiloque ressemblaient à ceux d'un homme pris de vin^^). Dans un ouvrage de critique où il passait en revue les poètes

'') Couat, Poéi. Alex., p. Agi et suiv.

W AnthpLPal.,Xl, ao.

(^) ibid.

^'^^ (^Ilim., fragoi. 3 33 : rt fieOvTtXHyot fpoifuov Àp;^iA(>;^ov9.

célèbres, en caractérisant la manière de chacun d'eux, il ne craignait pas de dire qu'Archiloque ((réunissait en lui la bave du chien enragé et laiguillon de la guêpe; car sa bouche distillait le venin de l'un et de l'autre ^^^ ». On peut conclure de là qu'en refusant de l'imiter, il obéissait encore moins à un calcul dicté par la prudence qu'à l'horreur qu'il ressentit toujours pour les naïves hardiesses de l'art ancien. Faisant allusion à Simonide d'Amorgos, il déclarait, dès la préface de ses ïambes, qu'il ne voulait pas renouveler «le combat contre Bupalos ^^^ ». Des iambes entrepris à cette époque avec de pareilles dispositions d'esprit ont bien l'air d'une gageure, et tout porte à croire qu'en effet c'en était une : le délicat, le discret Callimaque voulait prouver qu'on pouvait être satirique sans être grossier et violent, comme il essayait de prouver dans son Hécalé qu'on pouvait écrire un récit épique, propre à intéresser, sans entasser dans un poème en douze chants les aventures les plus extraordinaires. Sans doute, beaucoup de gens trouvaient alors comme lui que la violence des classiques du genre n'était plus en harmonie avec les mœurs; même là ils voulaient plus d'urbanité, des leçons présentées sous une forme plus engageante, enfin le langage des gens bien élevés, YicrIetéTVf des personnages de Ménandre. Archiloque a eu une influence marquée sur la comédie attique ^^^ ; celle-ci, à son tour, parvenue au terme de son développement, devait modifier le caractère de la poésie iambique. Des épigrammes de l'Anthologie grecque, attribuées à Discoride et à Méléagre, trahissent à la fois une très vive admiration pour le génie d' Archiloque et une réprobation absolue pour l'usage qu'il en a fait ^^\ Leur sentiment dut être celui de Callimaque. Son recueil portait le titre général d* ïambes; mais il contenait aussi des choliambes; les deux catégories de vers, composés les uns dans le mètre d'Archi-

ÏO Fragm. 87 a.

(*) Fragm. 90 el Schneider, p. 93 1.

('} Bei^gk, Geieh. d. Griêch, Litt. (i883), II, p. 194.

t^) AnthoL Pal., VII, 35i-35a. Le philosophe cpique Oenomaus, (piiflorissail au temps d^Hadrien, disait aussi à propos d* Archiloque : trOi/x elm xaï vffy ifroifu» xvft^SewOcu AvxflffcGai.n Clem. Alex., A*. Ev., V, p. 999.

Les poèmes lAMBlQUES. 7

loque e( de Simonide, le» autres dans celui d'Hippunax, n'étaient probablement pas réparties dans deux divisions distinctes; il est plus probable que l'ouvrage ne comprenait qu'un seul livre , où l'auteur avait mêlé aux morceaux iambiques les morceaux choliambiques. Il feignait qu'Hipponax, revenu des Enfers, engageait les poètes nouveaux, et Callimaque en particulier, à abandonner les personnalités cruelles, qui jusque-là avaient défrayé les compositions en vers iambiques : « Ecoutez parler Hipponax ^^^ v^ était-il dit en substance dans cette espèce de prologue. Ne le fuyez pas; car ce n'est plus l'Hipponax d'autrefois, celui pour qui rien n'était sacré. Le poète satirique lui-même peut faire rire sans offenser personne; il n'est pas nécessaire qu'il se précipite tète baissée sur tout ce qu'il rencontre, conune le taureau toujours menaçant, toujours prêt à et exercer la force do son cou^'^U. Celui qui, s'abandonnaot à sa baine, c^a allumé le feu, voit bientôt les flammes s'élancer et porter au loin l'incendie 79. Il faut savoir se contenir. Toi, poète, <c empêche tes coursiers de prendre un élan furieux; car tes rivaux passeraient devant toi dans la carrière; ils accrocheraient ton char, au moment de tourner la borne et tu ferais la culbute, la tête en avant ^^^ 77. Callimaque répondait sans doute à Hipponax sur le même ton, moitié sérieux, moitié plaisant, qu'il profiterait de ses bons conseils. 11 espérait inaugurer, grâce à lui, un genre tout nouveau; il s'attacherait à tenir en haleine la curiosité du lecteur, «car il avait toujours aimé lui-même à poser des questions; toute sa vie, il avait eu le goût de ces entretiens 9»^^^ familiers. Mais il aurait soin d'y respecter les convenances, comme le lui recommandait l'ombre de son prédécesseur. Il le déclarait une fois de plus, en invoquant «Apollon et les belles Muses 97, divinités de la poésie noble et décente, «à qui il offrait ses libations ^^U.

La satire d'Archiloque, si personnelle qu'elle fût, comportait cependant une part de morale. Cette part même, en s'élargissant.

'^ Fragm. cja. — ''' Kro|jm. 9H. — ^'"' Frafrm. 98 a. - *' Kr«/;rri. 98 //. — i'^ Fragm. 83 r. l

avait déjà, chez Simonide, modifié le caractère primitif du genre iambique. Hipponax, à ce qu'il semble, avait encore accentué cette évolution en montrant un plus vif intérêt pour les questions de littérature et d'art ^^K Le rôle de Gallimaque devait être naturellement d'achever ce que Simonide et Hipponax avaient commencé ; résolu comme il l'était à briser une fois pour toutes avec la satire agressive et blessante , il devait se borner désormais à des discussions générales sur la philosophie, la religion ou la poésie. Telle est, en effet, la matière dont traitent les fragments de ses ïambes. Le ton nen reste pas moins familier, très voisin de celui de la comédie; on ne reconnaîtrait guère l'auteur des Hymnes dans ces vers où il parle d'Aphrodite avec tant d'irrévérence: fnDe toutes les Aphrodites (car il n'y a pas qu'une déesse de ce. nom), celle de Gastnium a le meilleur goût : seule, elle accepte qu'on lui sacrifie des porcs ^'^^ 7i. Ne croirait-on pas entendre Lucien, lorsque Gallimaque définit les Enfers un pays où «on vend un bœuf pour un liard^^^ 79, parce que les morts n'ont plus besoin de manger? Cependant les philosophes ont aussi leur tour, du moins ceux qui ont disparu de la scène; il appelle Ëvhémère (K ce vieillard présomptueux qui, dans ses livres impies , a imaginé l'histoire du Zeus de l'ile de Panchale^^^». Gomme chez Juvénal, avec qui du reste Gallimaque n'a pas d'autre trait commun, ce sont les morts, les écrivains du temps passé qui excitent la verve du poète. Il sait l'anecdote comique ou le proverbe populaire qui caractérisent le mieux les défauts de tel personnage autrefois célèbre ^^K Ici il raille l'avarice de Simonide de Géos, ce qui entretenait la Muse comme une ouvrière à la journée ^^^n. Là il lance un trait aux dithyrambes ampoulés d'Ion de Ghios ^"^K On trouve

^) Croiset ( Aifr.), La poétie iambique (t. H de VHiêtoire delà littérature grecque y 1890), p. 191, 195, 198.

^f Fragm. 8q b, (8) Fragm. 85.

*) Fragm. 86.

^^1 Fragm. 76, 79.

'*' Fragm. 77.

■' Fragm. 8.H /;. Cf. 98 a el 98 h.

LES POÈMES lAMBlQUES. 9

aussi, dans les débris des lambeu, de petits récits simples et enjoués, qui, au mètre près, rappellent tout à fait les épttres d'Horace. Galiimaque, par exemple , résumait en quelques vers la vie et les œuvres de Thaïes deMilet. Ce savant, disait-il, «porta au plus haut point de perfection les découvertes du Phrygien Euphorbe , qui avait enseigné aux hommes à mesurer les triangles scalènes et les sept cercles décrits par les astres. Thaïes leur apprit aussi à s'abstenir de la chair des animaux ; il ne put persuader tout le monde « , mais il n'en eut pas moins une grande réputation parmi ses contemporains. Un certain Bathyciès, en mourant, laissa une coupe qu'il léguait au plus sage. On la décerna à Thaïes ; mais il la refusa par modestie et l'envoya à Selon; celui-ci déclara que Ghilon en était plus digne. Enfin, après avoir fait le tour des sept sages, elle revint à Thaïes; ne voulant pas la garder, il la consacra, dans le temple d'Apollon, à Milet, avec une inscription ainsi conçue : «Thaïes me donne au dieu qui règne sur le peuple de Nélée, après m'avoir reçue en prix deux fois ^^). 9 Gomme dans la comédie, il arrive ici que le ton devient grave et que l'expression s'élève au point d'atteindre même une grande beauté. Ainsi Galiimaque représentait un vieillard au terme de la vie , disant à ses enfants : « mes ancres, vous qui m'empêchez de partir ^^^yi. Les apologues

ajoutent beaucoup de grâce et de variété à la poésie du genre familier; il y en avait déjà dans Archiloque. Galiimaque en avait recueilli de nouveaux; il en amenait un en ces termes : «G'était le temps où la gent ailée, celle qui vit sous la mer et celle des quadrupèdes parlaient tout comme l'argile animée par Prométhée ^^K ji Les plantes elles-mêmes avaient la parole dans les laxnr bes du poète alexandrin : il racontait la dispute qui s'éleva , sur les flancs du mont Tmolus, entre le laurier et l'olivier, chacun d'eux prétendant l'emporter par quelque mérite particulier. Sans doute, l'arbre de xMinervc faisait valoir qu'il avait sur son voisin

î»> Pragm. 89, 96, 95,96.

W Fragm. 97.

•^' Fragm. 87.

l'avantage de produire des fruits, dont les hommes pouvaient chaque jour apprécier l'utilité ^^K

Aux critiques lancées par Gallimaque contre Archiloque, Apollonius et son école répondirent non seulement par des épigrammes, mais encore par plusieurs ouvrages d'érudition, où le vieux poète était défendu avec autant d'ardeur que de savoir. Cette réaction, commencée dans les dernières années de la vie de Gallimaque, continua encore après lui : l'antiquité possédait des mémoires apologétiques sur Archiloque , dus à la plume de trois bibliothécaires qui se succédèrent immédiatement dans la direction du Musée; le premier était i'œuvre d'Apollonius luimême (^H Aristophane de Byzance et Aristarque avaient écrit les deux autres ^^\ Aristophane déclarait, en plaisantant, que^ parmi les iambes d'Archiloque , les plus longs étaient, à ses yeux, les meilleurs (^); on peut juger par là du respect et de l'admiration passionnée avec laquelle ces trois savants avaient traité le poète de Paros : leurs mémoires étaient une réparation accordée à ses mânes , que Gallimaque avait outragés.

Si la langue grecque se prétait au mètre iambique avec une remarquable facilité ^^\ la langue latine ne lui était sous ce rapport nullement inférieure; les iambes revenaient si souvent et si naturellement dans la conversation journalière, qu'on avait de la peine, dit Gicéron ^^\ a éviter les vers trimètres et hipponactéens, que l'on faisait sans y penser. Archiloque et Hipponax devaient donc être du nombre des classiques grecs pour lesquels les Romains se sentaient le plus d'inclination. En effet, on voit déjà chez Lucilius qu'il a lu Archiloque; il le cite par son nom

(1) Fragm. 98 a et b. Voir encore fragm. 100. Schneidewin, Exereii. critic., IX, p. 57. LMnterprétalion de Schneidewin est madmissible. Cf. Phèdre, Fab, iil,

^*î Athénëe, X, 45 1 D; Micbaelis, De Apdlon, Rhod. fragm. (1875), p. h'j. f') Athënëe, 111, p. 85 E, Clem. Alex., S(r9m,,\, p. 388; Elytn, Gud., p. 3o5, 8 et s. V. j^pavpos,

i*) Cic, Ad Auic.,\\\, 11, a.

(') Aristoie, Rketor,, III, 8.

*) Oral., 56.

LES POÈMES lAMBIQUES. 11

et discute ses maximes ^^l La loi romaine était sévère pour le genre de poésie qu'Archiloque avait créé; des exemples célèbres, comme celui de Naevius, avaient, pendant plus d'un siècle, commandé la prudence aux écrivains qui eussent été tentés, eux aussi , de faire de leurs vers une arme de combat. Mais autres temps, autres mœurs. A la fin de la République, le moment semblait venu où la hardiesse d'Archiloque pourrait avoir des imitateurs. La licence extrême qui s'était introduite dans TËtat, l'affaiblissement de l'esprit aristocratique, le désordre apporté dans la législation par les remaniements incessants que les partis lui faisaient subir, la surexcitation des passions causée par les guerres civiles, le relâchement des liens sociaux, tout enfin semblait concourir, avec les progrès que les Romains avaient accomplis dans l'art des vers, pour susciter parmi eux un émule d'Archiloque. Ce ne fut qu'un instant dans leur histoire : avant Marins, il eût été trop tôt; après Pharsale, il eût été trop tard; pour faire accepter ses Epodes, Horace a dû, de son propre aveu ^^\ renoncer à reproduire exactement son modèle ; les seuls traits de satire qu'il se soit permis étaient de ceux qu'il savait ne pouvoir le compromettre. Il eût été probablement moins circonspect s'il eût écrit ses Epodes au temps de Gatilina, au milieu de la société que Salluste a dépeinte.

Le premier qui fit renaître chez les Romains la poésie d'Archiloque, le seul peut-être qui en eût jamais rendu complètement l'Apre vigueur, ce fut (qui le croirait?) un philosophe » un stoïcien, celui-là même qui est devenu, sous l'Empire, le héros favori de la secte : ce fut Gaton d'Utique. Arrivé à l'âge de prendre femme ^^\ il avait jeté les yeux sur Lépida, auparavant fiancée è Métellus Scipion, mais qui était redevenue libre, Scipion s'étant dédit et ayant rompu le contrat. A peine se fut- il déclaré, que Scipion se ravisa, renouvela sa demande au père de la jeune fille et se fit agréer. Gaton en conçut une violente colère, qu'il

(0 Lodlias, édit Luc. Mûller, liv. XXVII, fragm. 39.

<*) £pÛ<., I, XIX, 91.

■^^ Vers 75 avant J.-G. , lorsque Catulle n^était encore qu^iii enfanl.

exhala sur-le-champ dans des iambes imités d'Archiloque ^^^ La situalion des deux poètes, en effet, était identique, et Ton devine sans peine comment Caton avait distribué les rôles entre ses victimes : Lépidus représentait Lycambès; Lépida, Néobulé; Sci* pion, le rival heureux d'Archiloque. L'auteur, alors dans toute la fougue de la jeunesse, n'avait pas reproduit seulement le des* sein de l'original : l'emportement avec lequel s'exprimait sa passion ne le cédait en rien à «la rage» d'Archiloque. Il ne s'était séparé de lui qu'en un point : il avait rejeté les obscénités, les plaisanteries licencieuses, dont il reste encore tant d'échantillons dans les débris du texte qui l'avait inspiré. Nous ne savons pas s'il avait écrit ses iambes en latin; il parait plus vraisemblable qu'il y avait employé la langue grecque.

Cette diatribe, échappée d'un grand cœur, montre assez que les dédains de Callimaque pour Archiloque n'avaient pas prévalu , aux yeux des Romains, sur l'admiration que les Grecs de tous les temps, sans parler d'Apollonius, avaient professée pour le père de la poésie iambique^^^. Cependant ceux qui, même dans ce genre, admettaient un ton plus tempéré, lisaient aussi avec plaisir les vers de Callimaque : Pline le Jeune félicitant Arrius Antoninus, le grand-père de l'empereur Antonin , pour des iambes qu'il avait composés, ne croit pas pouvoir lui adresser un compliment plus flatteur que de les comparer à ceux de Callimaque ^^K Ainsi Catulle avait le choix entre plusieurs partis : il pouvait épouser l'aversion du poète alexandrin pour la satire violente et personnelle. Il pouvait, au contraire, s'abandonner tout entier à Archiloque, ou bien encore , comme Caton , mettre dans la raillerie plus de décence que le modèle , sans y mettre moins d'amertume. Enfin il pouvait tenter de concilier Callimaque avec Archiloque.

^*î Plut., Cato minor, 7.

(') Le nom d^Archiloque asi encore cité à celle époque par Cornélius Nepos (dans Aulu-Gelte, XVll, ai) et par Gicéron, De nat, deor., lll, 91. Ad Altic,, il, âo, 6 et 91, 6; XVI, 11, 9. Mais il n^est pas sûr que Gicérou l^ail beaucoup lu. Voir Lange (Edm.), Quid cum de ingénia et litteris, tumdepoetis Groêcontm Cieero senterit, Halis, 1880, p. /îo.

(») Pline, Epi$L, IV, 3.

Lh:S POÈMES lAMBIQUES. 13

Nous avons beaucoup de raisons de douter que Catulle ait suivi uniquement Archiloque dans les trois pièces qu'il a écrites en trimètres iambiques^^l C'est d'abord le propre témoignage d'Horace : ((J'ai osé avant tous, dit-il à Mécène, porter mes pas dans une route libre encore; mon pied n'y a point foulé les traces d'autrui. Qui croit en soi-même peut voler en tête de l'essaim. Le premier, j'ai montré au Latium les iambes de Paros, fidèle au mètre et à l'esprit d' Archiloque, non à ses pensées et aux expressions dont il poursuivait Lycambès ^^K 7> Comment admettre qu'Horace, en s'attribuant ce mérite, n'ait pas eu présent à l'esprit le nom de Catulle? Devons-nous croire que l'omission est volontaire? Aurait-il cédé au dépit que lui causait l'admiration étroite et obstinée de ses contemporains pour son prédécesseur ^^^? Il est difficile de lui prêter une semblable petitesse. D'autre part, sur les trois pièces de Catulle dont il s'agit , il y en a deux^^^ qui présentent cette particularité curieuse, que tous les vers d'un bout h l'autre (et il y en a au total plus de cinquante) ne renferment que des iambes à tous les pieds, sans aucune substitution. On peut douter que Catulle ait pris dans Archiloque ou dans Simonide d'Amorgos l'exemple de cette forme si rigoureusement correcte, observée sans une défaillance dans tout le cours d'une même pièce. Les fragments qui nous restent des anciens iambographes contiennent bien quelques trimètres composés de six iambes; mais ces écrivains se sont-ils jamais, comme Catulle, appliqués à éviter toute substitution dans une pièce de vingt ou vingt-cinq trimètres? De bons juges pensent que l'art du poète latin a ici quelque chose d'affecté, qui sent l'alexandrinisme ; il s'est, suivant eux, imposé un tour de force, dont les plus anciens maîtres du genre n'aïu'aieut pas même eu l'idée. Bien peu d'auteurs après lui offrent des exemples semblables : on ne peut citer que quelques petits poèmes très voisins des siens par

f») Catulle, IV, XXIX, LU.

^') EpisL, I, XIX, 91.

^*J Voir Sat., I, x, 19.

C*î Catulle, IV et XXIX.

la date^^^ et où il est manifeste qu'on Ta spécialement imité ou parodié.

Les deux pièces XXIX et LU sont des satires. Dans la première, Catulle attaque Mamurra, officier de mérite, mais prodigue et débauché fameux, qui avait été employé par Pompée dans la guerre contre Mithridate , par César en Espagne. Ses protecteurs. César surtout, sont tournés en ridicule tout autant que lui-même. La pièce LU est dirigée contre Nonius Struma, récemment nommé à une magistrature curule, et contre Vatinius, qui pouvait espérer devenir bientôt consul. Les procédés de composition employés ici par Catulle sont tout à fait ceux qui caractérisent l'art des Alexandrins. La pensée dominante y est résumée dans un refrain, qui doit revenir plusieurs fois comme un écho importun à l'oreille de ses victimes. La pièce XXIX se divise en deux parties; la première même comprend deux couplets, qui sont comme encadrés et séparés l'un de l'autre par le refrain : « Qui peut voir sans indignation, s'il nest lui-même libertin, glouton et joueur, qu'un Mamurra s'approprie toutes les richesses de la Gaule chevelue et de la lointaine Bretagne ? Romulus ^^^ débauché, le verras-tu sans indignation ? Quoi ! superbe et opulent, cet homme se promènera de couche en couche comme un pigeon au blanc plumage, ou comme un Adonis? Romulus débauché, le verras-tu sans indignation ? Tu es un libertin, un glouton et un joueur, t) La seconde partie est plus longue, le refrain change et au lieu de couper le morceau en deux comme la première fois, il ne fait que l'encadrer: f^ Est-ce donc pour cela, général unique, que tu as été dans nie la plus lointaine de l'Occident? pour que votre Mentula^î\ épuisé par la débauche, mangeât vingt ou trente millions ae sesterces ? Peut-on rien imaginer de plus funeste que votre libéralité? Direz-vous qu'il a absorbé, englouti peu de chose? Il a

0) Priap. auct., 8a, 84; Virg., Calai. , III. IV, VIIÏ. Voir Baumanii, De arts metrica CatiiUi (i88i), p. iv; BaehreiM, Prolegom, de son cominRnUiiro (i885), p. 55; B. Sclimidt, Prolegom, de son édition (1887), p. lxxvii.

(') Allusion évidente à César, fondateur d'une nonvolh Bonio.

f"'^ Jeu de mots obsrôno sur le nom di» Mamurra.

LES POÈMES lAMBIQUES. 15

commencé par mettre en pièces les biens paternels; les trésors (lu Pont furent sa seconde proie; ceux de Tlbérie, sa troisième; demandez*]c au Tage, qui charrie l'or dans ses flots. Ne voyezvous pas que la Gaule, que la Bretagne le redoutent? folie! comment pouvez-vous protéger un tel homme? De quoi est-il capable, sinon de dévorer les plus beaux patrimoines? Est-ce pour cela, 6 puissants du jour, que vous avez, à vous deux, le beau-père et le gendre ^^^ bouleversé la République ??> Le même artifice de composition ^^^ se retrouve dans la pièce LU ; l'émotion du poète lui arrache deux fois le môme cri, qui l'annonce et la résume : fi^ Pourquoi, Catulle, pourquoi tardes-tu à mourir? Nonius Slruma est assis sur la chaise curule; Vatinius se parjure en jurant par son consulat ^^^ Pourquoi, Catulle, pourquoi tardes-tu à mourir? If Cette symétrie, relevée dans la pièce XXIX par une variété savante, est étrangère à l'art grec de l'âge classique; c'est une invention des Alexandrins.

Ce qui n'est pas moins moderne , c'est le sentiment de mélan* colie profonde que font naître dans l'âme du poète les scandales dont il est témoin. Déjà malade et sentant sa (in prochaine, il voudrait la hâter encore : ce qu'il a vu suffit à le remplir de dé* goût; la mesure est comble. Il appelle de ses vœux ce bonheur que Cicéron enviait à Crassus : il voudrait échapper sans délai au triste spectacle des calamités publiques. Combien peu un poète du septième siècle avant notre ère, un Archiloque, eût compris ce découragement ! Mourir parce que le vice triomphe ! Mais c'est plus que jamais le moment de lutter et de lancer l'ianibe vengeur ! Il est peu probable qu'Archiloque se soit jamais, comme Catulle, attaqué à des personnages politiques ^^); mais le succès de ses ennemis, quels qu'ils fussent, n'a jamais dû l'abattre. Ce n'est pas l'accent du désespoir, c'est celui de la haine inassouvie

(>> César et Pompée.

t'} Voir Riese, préface de son otlilion.

^^J Parce qu'il n'était pas encore consul, mais il espérait l'être, el c'olail déjà trop pour Catulle.

'*' Alf. Croiset , /. c . , p. 191.

qui perce dans ces vers : « Maintenant Léophile est chef, Lëophile est maître; tout cède à Léophile ^^^n Ce personnage appartenait-il à une faction adverse? Etait-ce un rival qui traversa les amours d'Archiloque? ou bien encore, en bafouant l'homme public , le poète était-il animé par des griefs d'ordre privé , comme on suppose que Catulle le fut contre M amurra ? Il est impossible de le savoir. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'Archiloque n'a pas souhaité de mourir parce qu'il avait vu la victoire de Léophile. Le poète soldat, d'humeur batailleuse, qui chante ce qu'il a conquis «à la pointe de la lance ^-^t;, n'a pas connu cet abandon de soi-même. Il a cependant, lui aussi, connu le malheur; il a même, comme Catulle, reçu au plus profond de l'âme ces blessures cruelles dont souffrent deux fois les natures ardentes et passionnées. Mais il sait que si le bonheur passe, l'adversité, grâce aux dieux, passe aussi; il suffit donc d'attendre, et il le faut, non pas pour avoir la paix, mais pour recommencer la lutte. ^Les dieux, ô ami, ont ménagé aux maux sans remède un adoucissement, la patience courageuse; le malheur va de l'un à l'autre; aujourd'hui, c'est nous qu'il frappe, et la blessure saignante nous fait gémir; demain, ce sera le tour d'un autre; allons, courage » et loin d'ici ces plaintes de femmes ! ^^^ » Ne semble-t-il pas qu'Archiloque a répondu à Catulle par avance? Il a la philosophie qui manque au poète latin , mais elle ne le conduit pas à l'indifférence; ce qu'il prévoit, ce qu'il guette, au bout du temps de souffrance que les dieux ont mis dans son lot, c'est la revanche à prendre sur les hommes et sur le malheur même. Il se console d'une bataille oii il a perdu son bouclier, en disant : c( Après tout, j'ai fui l'heure fatale de la mort : adieu l'ancien bouclier! j'en achèterai un neuf, qui le vaudra bien ^^\ tj Ainsi des peines morales. 11 n'y a qu'un mal dont on ne guérit pas : c'est la mort;

(^^ Fragm. 69. J^cmprunte à M. Alf. Groiset, l, c, la traduction de ce passage d^Archiloque et de ceux qui suivent.

(S) fTpagm. 9.

.ï*î Fragm. 9.

W Fragm. 6.

LES POÈMES lAMBIQUES. 17

tant qu'il reste un souffle de vie, on a bientôt fait de trouver contre le chagrin un bouclier neuf ! Ah ! que voilà une âme jeune et que nous sommes encore près du temps d'Homère! Est-ce Archiloque qui parle ici? n'est-ce pas plutôt Ulysse? C'est toujours le héros grec du vieux temps, mélange unique de force et desprit, de souplesse, de patience et de sublime. Au moment de fléchir sous l'inforlune , il s'écriera : « mon âme , mon âme , triste jouet de maux sans nombre, relève-toi, résiste en face aux méchants, et au milieu des pièges ennemis qui t'environnent, reste ferme* Victorieuse, n'étale pas ton triomphe; vaincue, ne t'enferme pas dans une humilité gémissante; que ta joie dans le bonheur, que ta colère dans le malheur soient modérées; songe à la mouvante incertitude des choses humaines ^^\ n Le secret de cette énergie indomptable , Archiloque nous l'apprend lui-même ; il est dans sa foi religieuse : « Remets toutes choses aux dieux. Souvent ils tirent de l'infortune et redressent un homme qui gisait sur la terre noire; souvent ils abattent et font tomber à la renverse celui qui se tenait debout : alors les misères fondent sur le malheureux; la pauvreté le chasse çà et là et son esprit s'égare ^^^» On chercherait vainement une déclaration semblable dans tout le recueil de Catulle.

Une des pièces que l'on considère à bon droit comme un de ses chefs-d'œuvre est celle où il met en scène un navire qu'il vient de voir, sur la côte, désemparé et désormais hors d'usage ^^^ Il lui prête la parole ; il suppose que ce vétéran des mers raconte lui-même son origine, ses courses souvent périlleuses dans les parages de l'Asie Mineure. Catulle s'arrête sur cette réflexion mélancolique : et Mais tout cela n'est plus ; le navire vieillit maintenant dans sa tranquille retraite; il se consacre à toi. Castor, et au frère jumeau de Castor. 79 On connaît plusieurs petits poèmes, où des marins placent ainsi sous la garde de quelque divinité une embarcation sur Inquelle ils ont autrefois

(») Fragm. 66.

t*) Fragm. 56.

i') CaluUe, IV.

navigué ^^\ Il est difficile de dire quel a été ici le modèle de Catulle. On peut affirmer cependant qu'il ne l'a pas pris dans Archiloque. Ce n'est pas que celui-ci eût écarte de ses iambes tout ce qui sortait du genre satirique ; il y a même dans les fragments qui nous en restent, ainsi qu'on a pu voir, des passages pleins de gravité, et même de tristesse. Mais ce qui ne respire point la haute antiquité, c'est ce regret du temps passé qui remplit la fin du poème de Catulle. Rien ne correspond mieux au goût des poètes qui ont illustré le commencement de notre siècle que ce dernier trait sur lequel s'achève le morceau : t^Mais tout cela n'est plus. iSed haec prius/tierely) Il semble que le poète se prend lui-même en pitié, qu'il s'en veut de ramener son imagination en arrière ; il sourit amèrement de la complaisance avec laquelle il reporte son souvenir vers des instants à jamais écoulés ; n'est-il pas puéril , dans cette grande fuite de toutes choses , de vouloir ressaisir par la pensée ce qui ne nous appartient plus? Ce serait une étude piquante de rechercher exactement à quelle époque ce sentiment a pris naissance chez les Grecs. Elle aboutirait sans aucun doute à cette conclusion, que jamais rien de semblable n'est entré dans l'àme d'un Homère ou d'un Ârchiloque. Car il ne s'agit pas ici de ce regret si naturel et commun à tous les hommes, que nous laisse le bonheur perdu , mais d'une disposition beaucoup plus vague, qui nous porte a jeter des regards attendris vers le temps passé, non parce qu'il était heureux, mais simplement parce qu'il est passé. Cette plainte du poète sur la rapidité de la vie suppose des méditations philosophiques et un état moral qui n'est pas celui des sociétés primitives ; car c'est, au fond, un mouvement de révolte contre les lois qui régissent le monde et l'humanité.

Voilà entre Archiloque et (JatuUe des différences essentielles. Comment se fait-il pourtant que nous ne pouvons nous empêcher de les rapprocher l'un de l'autre dans notre esprit ? Un des criliquos qui ont étudié de plus près le texte du poète latin,

^'^ Voir les cpigrammes do VAnlhol. Pai., IX, •!() A 36, /ii5 el A 16.

LES POÈMES IAMBIQUE& 19

M. EUis ^^\ pense que , de tous les classiques grecs , Archiloque est celui auquel il doit le plus. Pour nous en tenir aux trimètres iambiques, il est impossible de douter que Catulle ait étë en-* flamme par la lecture d'Archiloque , lorsqu'il a écrit les pièces XXIX et LU. A quelle autre source aurait-il pu puiser l'idée de ces satires rirulentes, où tout est nommé par son nom ? S'il y a quelques traits communs entre les iambes discrets de Gallimaque et ces vers à l'emporte-pièce , comment ne pas voir qu'il y a plus de contrastes encore ? Archiloque est en grande partie perdu pour nous, mais nous savons comment on le jugeait : le premier ca* ractère qu'on lui reconnaissait, c'était la hardiesse, l'âpreté dans l'injure ^^^ : Gallimaque, piqué au vif par Apollonius, entreprend Y lins, où il «enveloppe à plaisir sa pensée dans des histoires obscures 99^'^; si tel était ce poème, composé par Gallimaque, dans un moment de colère, contre un rival plus jeune, qui l'avait attaqué le premier, que devaient être ses iambes , où il ne raillait que des morts? On pourrait presque dîre^ au contraire, que Catulle supplée pour nous aux poèmes d'Archiloque, qui ne nous sont point parvenus, tant ses vers répondent bien à l'image que les anciens ont tracée cède l'iambe de Paros». Qu'on examine, par exemple, la pièce XXIX; on n'y rencontre presque pas un vers qui n'ait son aiguillon ; les mots qui doivent blesser l'adversaire s'élancent à l'appel du poète, agiles et pressés comme des guêpes sortant du nid ^^l Ici ce sont des épithètes injurieuses, libertin, glouton, joueur, débauché; là des mots à double entente, comme général unique; des jeux de mots, conmie Menlula; des comparaisons d'un comique irrésistible^ comme celle de Mamurra avec un pigeon volage ; des insinuations perfides enfermées dans un adjectif : aurîfer Tagus, le Tage qui charrie Vor; enfin des allu-

(') PreUgom, de son GommeDlaire, p. zzxii.

^') «T^ ^nx^v rov kp^J^^à^ov. n PluU, Cato minor, 7. G^est ce que le philosophe (Eoomaûs (Clem. Alex., A*. Ev., V, p. 998), parlant d* Archiloque, appelle encoro cTT^ «ixpd?f Xotêop9faeu7),

(') Ovid., linê, Sg. Vlbii de Gallimaque était en vers éiégiaquea.

^*) Quintilien (IX, iv, Ai) cite cette pièce comme le type de Tiambe setirique : nAspera et maledica etiam in carminé iambiê grasMontur. n

sions si claires , qu'il vaudrait encore mieux pour les victimes être nommées par leurs noms : ks' puissants du jour, le beau-père et le gendre eussent mieux aimé sans doute être appelés par le poète César et Pompée. Le vainqueur de la Gaule et de la Bretagne savait à quoi s'en tenir sur l'effet produit par ces petits vers, lorsqu'il avouait que Catulle lui avait imprimé là des stigmates ineffaçables^^). Les portraits tracés par Archiloque, ses railleries impitoyables, soyons-en sûrs, s'étaient gravés profondément dans la mémoire du poète de Vérone ; il avait lu et retenu, par exemple, des vers comme celui-ci : tu Citoyens ^pauvres gueux, écoutez bien mes paroles ^^U, ou comme cet autre, où est sans doute dépeint quelque petit maître, rival de l'auteur : r.Muse, chante Glaucus, qui arrange sa chevelure en forme de corne ^^Kt) Archiloque, comme Catulle, déteste les élégants; de la recherche de leur toilette, il a vite fait de conclure h la dépravation de leurs mœurs; bellâtre et débauché, pour lui, sont tout un (^). Ces deux portraits du bon et du mauvais général ont été pris sur nature et doivent cacher quelque malice: «Je n'aime pas qu'un général soit grand, qu'il marche les jambes écartées, ni qu'il soit fier des belles boucles de sa chevelure et de ses belles joues bien rasées. Je le veux petit, je veux qu'on le voie toujours marcher les genoux en dedans, solidement posé sur ses pieds, et qu'il soit plein de cœur ^^K » Il est fort probable que le premier modèle du général unique et du Romulus débauché fut quelque chef de bande, qu'Archiloque avait rencontré dans ses aventureuses expéditions de mercenaire, et sous lequel il avait servi.

c( Je n'aime pas, dit Callimaque, la route battue qui porte la multitude, je hais l'amour banal et je ne bois pas à la source

(*) cr St^t verticulU de Mamurra perpétua êtigmata imposUa non diteimulavit, *> Suél., Jul., 73.

W Fragm. 5o.

t*J Fragm. 67.

(^) Voir les railleries sur les xipcuèot, fragm. 69 et comparez les einaêdi de Catulle, X, au; XVI, 3; XXV, 1; XXIX, 5, 9; XXXHI, 9;LVir, 1, 10.

«»^ Fragm. 58.

LES POEMES lAMfilQUES. 21

commune : tout ce qui est populaire me répugne ^^^td. Une des raisons principales qui expliquent le succès d'Archiloque, comme celui d'x\ristophane, c'est précisément qu'il avait su, avec un art admirable, allier au lyrisme le plus brillant et le plus délicat là verve la plus populaire. Catulle est bien de la même famille que ces deux poètes; il les rappelle l'un et l'autre par la facilité avec laquelle les mots les plus familiers de la langue jaillissent au milieu de l'application qu'il s'impose pour obéir aux exigences d'une métrique raffinée. César se plaignait du niai que lui avait fait Catulle : on sent bien qu'en effet cette poésie, d'une forme si châtiée, a été, du premier coup, saisie par le peuple; il y a reconnu son bien et s'en est aussitôt emparé ; ces iambes savants ont dû être chantés à tous les coins de rue ^"^K La sincérité d'Archiloque ne recule même pas devant l'obscénité ; le vocabulaire erotique est chez lui d'une richesse et d'une effronterie extrêmes ^^^ ; dans le petit nombre de fragments qui nous sont restés de son œuvre, la proportion des vers qui bravent l'honnêteté est très forte, parce qu'ils fournissaient aux grammairiens des termes rares , dont la crudité comique n'avait pas été souvent égalée chez les Grecs. Pour les traduire, il faudrait le latin de Catulle, si on n'osait se servir de la langue de Rabelais ^^l Plus hardi et moins grave que Caton d'Utique, Catulle ne laissa point à son modèle les expressions trop libres. Callimaque n'aurait pas reconnu un ouvrage de son école dans ces iambes latins, si largement assaisonnés du sel populaire.

Si l'on s'en tient strictement aux formes métriques, il y a dans le recueil de Catulle trois vers qui peuvent être imités d'Archiloque ^^K Si Ton considère le tour d'esprit de l'auteur, les sujets qu'il a traités et la langue qu'il parle, on peut dire que personne,

(') tr'^ut^euvo) wdvra ta 3rift6<Tta,v AnthoL Pal. , XII , ^3 ; Schneider, Callimachea , Épigr. XXX.

'*) Sar les mots populaires dans Catulle, voir Couat, CatuUe, p. a 90; Ellis, Prolegomena,p» xiv; Riese, Einleitung, p. xxv; B. Schmidl, Prokgom., p. lxxx.

^^) ttT6 éxôhu/lov xoi rà 'WcuSaiptêiSes tov Âp;^iAc(;(ov.n Plut., Cato nUnor, 7,

f*^ Voir ircbiloque, fragm. ^7, 71» 72, 97, 1 56, 171, i83, 18/4, i85.

^^) Catulle, LU; le quatrième vers est la rt'pélition du premier.

dans l'antiquité latine, ne s'est approche plus près que lui du vieux poète de Paros. Ainsi s'explique de soi-même le jugement d'Horace, sans qu'il soit nécessaire de supposer que celui-ci a fermé les yeux aux mérites de son devancier. Horace déclare que, le premier, il a fait connaître au Latium les mètres d'Archiloque ^^\ mais qu'il ne lui a pas emprunté ses sujets et les expressions par lesquelles il poursuivait Lycambès. Retournons la phrase : elle s'applique exactement aux iambes de Catulle ; il ne doit presque rien à Archiloque pour la métrique ; il est probable qu'il lui doit beaucoup pour tout le reste. Son âme, franchissant d'un bond un espace de six cents ans, est allée d'elle-même vers le terrible ennemi de Lycambès, comme vers un ancêtre préféré. La distance des temps a mis entre eux les mêmes différences que l'on peut observer, dans d'autres genres , entre Homère et Virgile. Si un de nos contemporains, séduit par les libres allures et le vert langage de Rutebeuf ou de Villon , se proposait de les faire revivre, pourrait-il dépouiller complètement les habitudes d'esprit qu'il tient de notre siècle? Malgré tout, Archiloque et Catulle sont bien de la même lignée ; ce qu'ils ont de commun surtout, c'est ce tempérament impressionnable, cette facilité à s'émouvoir, qui double dans l'âme l'effet du bonheur et de la souffrance. Archiloque n'a pas seulement fourni des modèles à Catulle; son nom, répété d'âge en âge avec admiration, a couvert comme d'une égide protectrice le jeune audacieux qui bravait en face les plus redoutables ennemis. La tradition est une grande force : si Archiloque n'avait jamais chanté, on peut douter, même en tenant compte du désordre introduit dans l'Etat par les guerres civiles, que les petits vers de Catulle eussent été tolérés. Mais quiconque se piquait de littérature lisait Archiloque, et à cette époque les personnages les plus puissants de la République étaient

(^) Horace veut dire sai» doute qa^avant lui on n^avait pas imité les «ytt^maf lambîqaes, et il pense surtout à ses Épodet; le trimètre, après tout, n*étanl pas particulier à Archiloque , puisque le théâtre en avait fait un usage constaot : ce n'était pas Parim iambvê. L'explication est de Luc. Mulier, De v m^riea poel. ht. (1861), p. 9a.

LES POÈMES lAMBlQUËS. 23

en même temps les plus lettrés. Il était dur de faire les frais de ces satires, d'élre un nouveau Lycambès pour le nouvel Archiloque. Mais on sait que César lui-même donna l'exemple de la résignation; le général unique se réconcilia avec Catulle. Peut-être « au fond|, était-il heureux, même à ce prix, qu un poète fât venu grossir le nombre de ceux que l'Italie pouvait opposer à la Grèce : les railleries que ses soldats victorieux lui lançaient en chantant derrière son char ne l'empêchèrent jamais de souhaiter pour sa patrie de nouveaux triomphes.

Les Grecs appelaient choliambe, ou iambe boiteux, un trimètre iambique dans lequel un spondée formait le dernier pied; ce mètre, inventé au vi"* siècle par Hipponax et adopté aussi vers le même temps par Ananios, fut ensuite laissé de côté tant que dura la belle période de l'art grec. Les Alexandrins le remirent en honneur ; on a vu qu'une bonne partie des ïambes de Callimaque se composait en réalité de choliambes. Mais ce poète, quoiqu'il évoquât le souvenir d'Hipponax, s'était séparé nettement de son modèle, en déclarant qu'on ne verrait nommé dans ses satires aucun personnage vivant; il donna, au contraire, une importance toute nouvelle aux développements généraux sur les mœurs. Assurément, ils ne manquaient pas dans les choliambes de son prédécesseur; l'Anthologie grecque renferme plusieurs épigrammes, où le talent d'Hipponax est jugé en termes peu favorables ; elles le peignent comme d'autres morceaux du même recueil peignent Archiloque; elles en font un homme méchant et dangereux, qui n'épargnait même pas sa famille ^^^; ces épigrammes, bien que postérieures au temps de Callimaque, procèdent de sa manière et sont inspirées de son esprit. Mais elles ne représentent qu'une face de la poésie d'Hipponax ; pour avoir une idée de son véritable caractère, il faut compléter le portrait

» AnthoL PaL, VII, Ao5, /io8, 536.

par cette épigramme de Théocrite : « Gi-gtt le poète Hipponax. Si tu es un méchant homme , n'approche pas de cette tombe ; mais si tu as le cœur pur, si tu es né de parents honnêtes, assieds-toi ici avec conBance, et si tu veux même, tu peux y dormir ^^K 7) C'est le poète moraliste que Callimaque avait ressuscité dans ses choliambes , et s'il l'avait imité de préférence à Arcbiloque, c'est sans doute parce que la satire avait chez lui un caractère plus général. La transformation que Callimaque fit subir au genre choliambique ne dut pas se borner à en exclure les traits blessants. Ârchiloque avait volontiers fait des emprunts au langage populaire ; mais il les entourait d'une grande magnificence de poésie, où son génie éclatait de toutes parts. Hipponax, probablement plus égal , donnait quelquefois l'impression de la trivialité ; les choses qui éveillent l'idée de la grâce, telles que les roses, les nymphes, Thyménée, c( seraient encore gracieuses, dit un rhéteur, dans la bouche même d'un Hipponax ^^) n. Les anciens ne croyaient donc pas que personne lui fût comparable pour le talent de dire en termes vulgaires ce qui se présente naturellement à l'esprit sous une forme noble ou aimable. Cet art, qui est celui de la parodie ^^\ ne pouvait convenir à Callimaque. Le ton de ses choliambes est d'une familiarité continue, mais sans aucune recherche de bassesse. Vers le même temps, un grand nombre de poètes cultivaient comme lui l'iambe boiteux ^^); ce

(»> AnthoL Pal, XIII. 3.

t*^ Demetrius, De elocuL, iSa. Voir Croiset (Alfr.), Hûi, de la lilt. gr., l. II,

^') En eiïet, les ancieos uUribuaient à Hipponax l'invention de la parodie. Voir

ses hexamèlres dans Bergk, fragin. 85 et Athénée, XV, 698 B.

(*) Voir les choliambes d^Hérodas, de Ccrcidas et d'Aeschrion dans Bergk, p. 5 1 6. On trouvera ceux des poètes grecs plus récents dans les recueils suivants : Knochc (J.-H.), Auctorum qui choliambii un iunt l'eliqtûae, Bielefeld, i8Âai;Meincke, Choliambica poe$ii Grœcorum, à ia suite du Babrius de Lachmann, Berlin, i8/i5; Bossignol, Fragments de* choliambographei grecs et latins , Psiris ^ 18/19. De nouveaux fragments d^Hérodas, beaucoup plus importants que tous les autres, ont été récemment publiés par MM. Kenyon et Rutberford (Londres, 1891), puis à nouveau par M. Buccheler (Bonn) et par M. Crusius (Leipzig, 1899). Voir Reinacb (Tlicod.), Revue des études grecques, septembre 1891; W'eil (Henri), Journal des savants, novembre 1891, aoûl 1899, janvier 1898; Giraixl (Jules), Revue des

LES POÈMES lAMBIQUES. 25

mètre, désormais, comme le distique éléglaque, servait k tout; il semble même que chacun des auteurs qui l'employaient mettait son amour-propre à en dénaturer le caractère primitif, en l'appliquant à un nouveau genre de sujets ; ou plutôt il semble qu'il y ait eu , vers le temps d'Alexandre et après lui , comme un démembrement du genre choliambique ; il est probable qu'Hipponax, à l'exemple d'Archiloque, avait mêlé aux railleries, que lui dictaient des rancunes personnelles, non seulement des réflexions morales , mais encore des anecdotes plaisantes , des souvenirs historiques et des apologues. Les poètes qui', après deux siècles d'intervalle , recueillirent son héritage , s'y taillèrent chacun leur part, de façon à ne pas avoir à redouter la concurrence des autres. C'est en choliambes qu'est écrite l'épigramme de Théocrite sur Hipponax. Apollonius de Rhodes, dans son poème sur les origines des villes fameuses, appliquait le même mètre à tout un livre de l'ouvrage , oà il traitait des antiquités de Ganope ^^K Phœnix de Golophon imaginait de mettre en scène, dans de petites compositions détachées, des personnages célèbres tirés de l'histoire. Hérodas se rapprochait encore davantage du genre dramatique et accusait son dessein en donnant à ses choliambes le nom de Mimiambes. Cet éparpillement ira toujours continuant jusque sous l'Empire : Babrius isolera l'apologue dans un recueil spécial qu'il intitulera Mytkiambes^^K Ainsi l'on a pu, avec raison, distinguer dans l'histoire du genre choliambique deux périodes, séparées l'une de l'autre par un long intervalle chronologique et présentant des caractères fort différents ^^^ ; il serait presque plus juste de dire que , dans la seconde , le choliambe n'existe plus à l'état de genre, puisqu'il se plie à tout; les satires de Callimaque, quelque atténuée qu'en fût la forme, étaient peut-être encore ce qui rappelait le mieux la poésie d'Hipponax. Pas plus que celle

Deux-Mondet, i" mars iSgS, etc. Ces fragments ont été traduits en français par M. Georges Dalmeyda (Hachette, 1893).

(') Steph. Byz.,8. v. K6pivOos\ Michaelis, De ApoU. Rkod, fragm. , p. 6, 7.

('^ Athénée, XII, p. 53o.

('^^ Naeke, Choerilus, p. 19a et s» 7.

d'Archiloque , elle n'était délaissée par les grammairiens : un disciple de Callimaque, Hermippos de Smyrne, en avait fait l'objet d'un commentaire savant ^^^ Mais, parmi les poètes du temps 3 n'y en avait pas un qui osât la reproduire dans sa forme originale. Catulle a écrit en choliambes huit pièces de vers ^^\ c'est-àdire presque trois fois autant qu'il en a écrit en trimètres. Il n'y a que l'hendécasyllabe qui revienne plus fréquemment dans le recueil de ses poésies légères. Avant lui, Matins et Laevius avaient déjà abordé le choliambe; de son temps même, Varron, Galvus et Ginna s'y exerçaient à l'envi. Au contraire, après Catulle, ce mètre semble être tombé en défaveur; Horace n'en fait point usage; ce n'est qu'à partir du principat de Néron qu'on le voit reparaître chez Pétrone , chez Perse et chez Martial , c'est-à-dire juste au moment où la mode se détourne des auteurs latins de l'âge classique. Cette prédilection de Catulle et des poètes qui l'environnent pour le choliambe s'explique évidemment par l'influence qu'ont eue sur eux les iambographes de l'époque alexandrine; il est clair, par exemple, que les mimiambes d'Hérodas ont servi de modèle à ceux de Matins. Si Hérodas, Callimaque et les autres poètes grecs, du iv"* au m* siècle, n'avaient pas rajeuni le choliambe , les Latins n'auraient probablement pas été l'étudier directement chez Hipponax. L'idée de briser un pied au mètre d'Archiloque était, pour l'inventeur même du genre, une espièglerie; certaines formes contrefaites, qui impressionnent nos sens d'une manière inusitée, ajoutent à l'effet que produit sur notre esprit une pensée bouffonne. Mais c'est là une surprise dont on revient vite ; pour des gens aussi fins que l'étaient les Grecs dans leur pleine maturité, ce genre de plaisanterie ne pouvait se prolonger; c'est sans doute pour cette raison que le choliambe fut de si bonne heure et si longtemps abandonné. Catulle a donc été amené à Hipponax par Callimaque. Mais il a eu bientôt fait de reconnaître que la société du maître lui con-

(>) Athénée, VII , p. 3s7 B. Voir Hiit. grœcfragm. » éd. Car. Mûller(Didot), t. III , p. Sa, n*7â; Bergk, Ge$ch. d. Grieck. Ult, t IV, p. 617; SuMmibl, I, p. /199. (» Calulle, VIII, XXII, XXXI, XXXVII, XXXIX, XLIV, UX, LX.

LES POÈMES lAMBIQUES. S7

venait mieux que celle du disciple. Il n'y a pas dans les frag^-* ments d'Hipponax un seul vers que l'on puisse rapprocher du texte de Catulle ; le nom même du poète grec n'est pas cité une fois par le poète latin. Cest là , à ce qu'il semble , une preuve décisive qui devrait nous arrêter dans cette recherche, si l'on pense que l'imitation consiste uniquement à traduire* Mais si l'on admet que faire passer en soi l'esprit d'un auteur plus ancien est la meilleure manière de l'imiter, on nous pardonnera de pousser plus loin ce rapprochement. Gomment Catulle, écrivant dans une langue où les vers hipponactéens naissaient spontanément au milieu même de la conversation ^^\ n'aarait-il pas eu la curiosité de lire Hippouax? Et comment, l'ayant lu dans la disposition d'esprit oà il se trouvait , ne l'eût-il pas préféré aux iambographes alexandrins? Sauf les preuves directes, toutes se réunissent pour l'attester. Aux huit pièces choliambiques de Catulle on peut joindre la pièce XXV, écrite dans un mètre dont Hipponax avait aussi donné le type, le tétramètre iambique catalectique ^^^ En dehors de la comédie, qui s'en était emparée dès le temps d'Aristophane, et qui le conserva jusqu'à Térence, on ne voit pas que Catulle ait pu l'emprunter à un autre poète que celui qui l'avait inventé. C'est un mètre rare, même chez les Latins, si l'on excepte les comiques; Horace ne l'a point repris. On a donc au total , dans le recueil de Catulle , neuf pièces qui procèdent du lyrisme hipponactéen ; or, sur ce nombre , sept sont des satires ^^^ ; cette proportion suffirait déjà pour indiquer qu'il s'est inspiré des anciens iambographes beaucoup plus que des nouveaux.

On en est encore plus convaincu, quand on étudie de près le tour qu'il donne ici à la satire. Une seule fois , il tait le nom de la personne contre qui se déchaîne sa colère : c'est un cœur dur, insensible, qui est resté sourd aux supplications du poète, frappé par un malheur récent ^^l II s'agit sans doute de quelqu'un de

W Ck., Orat., 56.

(^ Westplial , Metrik d. Griech, , II , p. âgS , ^96 ; Hipponax , fragm. 90.

(') Celles qui foni exception sont les pièces VIII et XXXI.

W Galalle, LX.

ses amis, auprès duquel il n a pas trouvé les consolations et les secours qu'il attendait; l'accent est celui du reproche, non de la haine ou de la moquerie. Mais, partout ailleurs, quelle âpreté, quel débordement de verve caustique! Voici Egnatius'^^ un de ces jeunes élégants dont s'entoure Lesbie et qui forment son cortège ordinaire dans les lieux de plaisir à la mode ; la maison 011 ils se réunissent pour célébrer leurs festins devient, chez Catulle , une taverne de débauche , salax tabema. Les habitués de l'endroit sont de nobles seigneurs, tous riches et contents d'euxmêmes; mais Catulle ne les craint pas; il le prouve assez par les expressions qu'il emprunte , pour les leur jeter à la face , au langage de la plus basse prostitution. Puis tout à coup éclate un cri de douleur parti de l'âme : c^Ma maîtresse s'est enfuie de mon sein, elle qui fut aimée de moi comme nulle autre ne le sera jamais, elle que j'ai conquise par tant de combats; elle est assise là avec vous ! y> Il peut paraître téméraire de décider si Catulle, ici, est plus près d'Archiloque ou d'Hipponax ; cependant il est probable que, dans ses choliambes mêmes, il ne s'est pas interdit d'imiter Archiloque à l'occasion; en tout cas, il y a entre eux des affinités de génie qui les rapprochent sans cesse. Ce qui leur est commun, par exemple, c'est ce mélange de violence et de tendresse, ces élans de passion qui brusquement font succéder les larmes au rire; c'est enfin cette fleur de poésie semée au milieu des plus grosses injures. Par là , l'iambe est bien véritablement un genre lyrique, si l'essence du lyrisme est d'exprimer les passions personnelles du poète avec l'énergie et la splendeur que déploient en se combattant les forces les plus terribles de la nature. Ainsi, pendant l'orage, le vent mugit, l'éclair sillonne le firmament, la foudre gronde et éclate, les rafales de pluie crépitent sur le sol; puis, tout à coup, il seiait un profond silence, la nue se déchire et un riant vallon, fraîchement baigné des eaux du ciel, apparaît resplendissant au milieu de l'air purifié. L'iambe, chez les Grecs, n'a jamais présenté ce contraste qu'à l'époque classique

(') Catulle, XXXVII et XXXIX.

LES POÈMES lAMBIQUES. 29

du genre, et Archiloque est celui de tous chez qui il était le plus frappant. Nul doute que dans cette Lesbie tant aimée, dont la perte déchire Tâme de Catulle, les Romains aient retrouvé plus d un trait de la Néobulé d'Archiloque. La première abandonne d'elle-même son amant; la seconde est enlevée au sien par la volonté d'un père déloyal. Mais la situation est du reste la même: ce sont, chez les deux poètes, les mêmes regrets, les mêmes accès de rage et de désespoir au souvenir du bonheur qui leur a échappé ; Archiloque rappelle devant ses yeux, avec une amère complaisance, l'image charmante de Néobulé, telle qu'il la vit quand elle lui inspira la passion qui le dévore : «Elle aimait à se parer d'une branche de myrte ou d'une belle fleur de rosier; sa chevelure ombrageait ses épaules et son dos . . . Les cheveux et le sein parfumés, elle eût donné de l'amour à un vieillard ^^^ . . Ah! que ne puis-je toucher la main de Néobulé! ^^U De même, Catulle a dans le cœur une image de Lesbie qu'il ne peut chasser; ce qui redouble ses tortures, c'est la pensée que cette femme, sur laquelle il n'a plus d'empire , prodigue à d'autres ses banales faveurs. Encore si ses rivaux étaient dignes de lui! mais ce sont des gens sans mérite, qui vont chercher leurs bonnes fortunes dans les rues mal famées; tel est cet Ëgnatius, beau garçon stupide, à la chevelure bien peignée, à la barbe épaisse, souriant d'un sourire éternel pour montrer ses dents, dont la blancheur est due k l'usage d'un dentifrice immonde ^'^ Comment ne pas reconnaître en lui le Glaucus d'Archiloque, (tqui arrange sa chevelure en forme de corne? ^*U Ce Glaucus, et le Léophile dont il est question dans un autre fragment ^^\ étaient-ils des rivaux qui disputèrent au poète la main de Néobulé? Il est diflicile de le dire; mais on ne peut se défendre de l'idée que Catulle a pris dans Archiloque le type de son Ëgnatius, en y ajoutant certains traits

(') Archiloque, fragm. 99 et 3o.

(') Archiioqae, fragm. 71.

w Voir encore Catulle, XXXIX.

(*) Archiloque, fragm. 67.

^') Fragm. G9. Voir Bergk, Gexch, d. Griech. lût,, t. II, p. 186, nolo !i4.

individuels; il a aussi utilisé les souvenirs que lui avaient laissés les comiques grecs : Téternel sourire du personnage avait été déjà observé par eux sur les lèvres des petits maîtres qui étalaient leurs grâces et leur sottise dans les rues d'Athènes. Ces emprunts accumulés ne doivent pas surprendre lorsqu'on étudie un poète savant comme Catulle; dans aucun des genres où il s'est exercé ^ il ne s'est astreint à jurer sur la formule d'un seul maître. Ainsi, dans ses choliambes, il traduit manifestement un trimètre de Ménandre, quand il dit : «Un sot rire est la chose du monde la plus sotte ^^Kt9 Horace et Lucien, dans des domaines différents, mettront aussi à profit les leçons du théâtre. Mais Catulle, en prenant son bien chez un poète dramatique, qui est en même temps un moraliste, ne va pas jusqu'à la satire philosophique; il emprunte à Ménandre juste ce qu'il faut pour que le portrait qu'il trace se grave plus profondément dans l'esprit ; il lui suffit d'un vers d'une portée plus générale que le reste. Ainsi non seulement Egnatius est bafoué, mais encore il est classé; il rentre dans une catégorie connue : tous ceux qui le rencontreront nom* meront aussitôt ses ancêtres et ses pareils. Ce n'est plus seulement un ennemi de Catulle, victime d'une vengeance particulière ; c'est le vivant échantillon d'un type déjà ancien et toujours ridicule. Le poète sait bien ce qu'une maxime heureusement placée ajoute à la satire.

Il y a, dans Catulle, des personnages dont nous devons nous résoudre à ignorer l'histoire; faute d'en prendre leur parti, certains commentateurs se mettent l'esprit à la torture pour identifier des noms obscurs avec des noms connus, ce qui les conduit à voir partout des pseudonymes. On peut se demander pourquoi Catulle, qui rejette tous les voiles quand il attaque César et Pompée ^^^ aurait pris la peine de désigner PoUion, pour n'en pas citer d'autres, par le nom de Thallus^^^ 11 est vrai que Lesbie est un pseudonyme; mais la personne qu'il cache était une femme, et une femme passionnément aimée; quand on

(•) Meineke, Comte, grœc. fragm, , IV, 3/ia et 3/i3; Catulle, XXXIX, 16. — t^) Catulle, LVU, 1; XCIH, 9 et CXIII, 1. — (i) Catulle, XXV, 1 et k.

LES POÈMES lAMBIQUES. 31

lit les satires quelle s'est attirées, on sait gré à son amant de n*avoir pas imité Archiloque au point de la nommer par son nom; notre curiosité en souffre, mais tous deux y ont gagné; il faut féliciter Catidle de ce que le progrès des mœurs et l'exemple des poètes alexandrins l'ont obligé à laisser planer un doute sur l'identité de cette feomie, qu'il haïssait pour l'avoir trop aimée; dans l'intérêt de sa propre gloire, il a eu raison de faire une exception en faveur de Lesbie. Mais Ëgnatius, mais Thallus sont, à n'en pas douter, des noms véritables ; Sextius ^^^ est bien le mauvais orateur que nous connaissons; et par conséquent, Suffénus^'^^ le mauvais poète que nous ne connaissons pas, a bien réellement existé sous ce nom. C'est se faire une idée fausse du caractère de Catulle que de supposer qu'il ait pris des détours pour frapper ses adversaires ; personne ne se soucie moins des circonlocutions, des périphrases et des allusions, si ce n'est les anciens iambographes qu'il imite. Lieux, choses et gens, il désigne tout sans ambages; Ëgnatius et ses amis sont des hommes sans consistance, des débauchés vulgaires, qui vont chercher leurs bonnes fortunes par les rues, ^omnes pusillt et semilarii moechiv. Veut-on savoir oh ils se réunissent? C'est dans une taverne qui touche et le neuvième pilier à partir du temple desDioscures^^^v. Ainsi Hipponax, montrant du doigt la demeure d'un ennemi, dans un faubourg d'Éphèse, sa ville natale : cr II habite derrière la ville, au quartier de Smyrna, entre Tracheia et le rivage de Lépra^'*^ » Thallus, dont les mœurs ne valent pas mieux que celles d'Ëgnatins, est en outre un voleur; il est à la fois cinaedus et rapax; il a dérobé au poète un manteau et des objets de prix : ^RemiUe, lui crie Catulle, palUum mHiimeum, quod iiwolasti^^K7> Ne croirait-on pas entendre Hipponax disant : ce Cet homme est un fripon; un soir, tandis que sa victime dormait, il l'a dépouillée ^^). y> Après l'injure, la menace : «Renvoie-moi mon manteau, dit Catulle, ou sinon je criblerai sans pitié tes côtes délicates de

(») Calulle, XLIV, lo el 20.— (») CaliiUe, XXII, 1, 10 et 19. — (») Catulle, XXXVII, 1 el 16. — t*) Hipponax, fragm. /J7. — (*) Catulle, XXV, 6. — i*) Hipponax, fragm. 61.

coups de fouets brûlants, n On lit dans un fragment d'Hipponax : «Je te tourmenterai le cœur et tu gémiras sous mes coups, si tu ne me renvoies au plus vite un médimne d orge^^l » Suffénus, dont les mauvais vers irritent le goût délicat de Catulle, est un poète plus grossier que le plus grossier des rustres, fxinjUeio inficetior rure^'^^T). Tel discours de Sextius est un fléau, qu'il faut fuir comme la peste, ^oraiio plena veneni et pestilentiaeyf; on fera sagement de se tenir en garde contre ses funestes écrits, ^nefaria 9cripta^^^y). Ainsi le mot propre arrive toujours à sa place, toujours précis et terrible.

Un poète qui porle ainsi à l'ennemi des coups droits en pleine poitrine doit s'attendre à de vigoureuses ripostes; Catulle ne se fait pas d'illusion : il sait à quelles haines il s'expose quand il brave en face les compagnons de plaisir d'Egnatius et de Lesbie. Mais, à lui seul, il les défie tous; on dirait qu'il s'enivre de sa propre colère et qu'il est prêt à la rixe; parce qu'ils sont là, dans cette taverne, assis à la file, cent ou deux cents jeunes sots, croient-ils lui faire peur? «Délrompez-vous, je charbonnerai toute votre façade d'inscriptions infamantes ^"'K y) Voyons Hipponaxaux prises avec «le maudit 99, «le misérable» Bupalos^^). Ce sculpteur, qui a livré ses traits à la risée publique sous la forme d'une caricature , est lui-même « une statue de pierre v , qui n'a ni oreilles pour entendre, ni cervelle pour comprendre ^^^. Le poète accouple à son nom celui d'une certaine Arété, sa femme ou sa maîtresse, et les flagelle impitoyablement l'un et l'autre; il raille jusqu'à leur pauvreté; il les montre buvant, faute de coupes, dans une seule et même écuelle, qu'ils se passent à tour de rôle ^"^K Comme beaucoup d'esclaves et de gens de la basse classe , ils sont afliliés au culte orgiastique de la Grande mère et ils en-

(*) Hipponax, fragm. 63.

W Catulle, XXII, 1/1.

(') Catulle, XLIV, 11-1 a, 18.

(*) Catulle, XXXVir, i-io.

(^) Hipponax, fragm. it et lâ.

^") Hipponax, fragm. lo.

(^) Hipponax, fragm. 38 et 39 avoc lo commentaire d'Allionce , XI, 39.*) c.

LES POÈMES lAMBIQUES. 3%

sorcellent la foule par leur propagande superstitieuse ^^^ Hipponax sait, comme Catulle, qu'il court de grands risques; on le menace des étrivières , peut-être de pis encore ^^). Mais lui aussi , il est prêt à tout, même à mettre bas ses vêtements et à faire le coup de poing : «Prenez mes vêtements, s*écrie-t-il, que je crève les yeux à Bupalos; j'ai les deux mains aussi exercées l'une que l'autre et je ne manque pas mon coup (^'. » On ne voit guère comment la satire pourrait aller au delà ; quand elle est ainsi conçue , ce serait le cas de lui appliquer ce que Tacite dit de l'éloquence de Gassius Sèverus : (c nanpugnat, sed rixaiur ^^^ ». Mais aussi comme ce monde est jeune, sincère et vivant! Nous sommes ici dans l'âge intermédiaire entre Homère et Aristophane ; le temps n'est pas bien éloigné où les guerriers s'injuriaient sur le champ de bataille, où Achille, dans le conseil, appelait Agamemnon ce roi pesant d'ivresse, œil de chien, cœur de cerf^^U. Hipponax est encore plus près de la comédie attique; il lui prépare les voies, il en a toutes les audaces.

Pas plus qu'Archiioque ou Aristophane, il ne semble avoir été soucieux de respecter la décence , et c'est encore un trait qui le rapproche de Catulle. Les expressions géographiques elles-mêmes prennent chez lui un sens obscène ^^^ ; il se délecte à faire passer sous les yeux du lecteur les courtisanes et leurs mœurs (''^ ; il a des femmes en général l'opinion la plus défavorable : ^ Toute femme, dit-il, donne à son mari deux jours de grand bonheur : celai où il l'épouse et celui où il l'enterre (^^» Catulle est d'une nature trop sensible pour partager ce scepticisme railleur, qui rend l'âme invulnérable dans les crises de l'amour malheureux;

^') Hippoiuix, fragm. iU\ lecture très douteuse.

^') Hipponax, fragm. 65.

(*) Hipponax, fragm. 83.

t*) lac, Dial.de Or,, 19.

(^^ Hipponax, fragm. 68 A.

^^> Hipponax, fragm. 87 et 117.

^*) Hipponax, fragm. 99. Le fragment 7s, qui exprime une opinion toute contraire , n est pas d*Hipponax. Voir les notes de Bergk.

3/i CATULLE ET SES MODÈLES.

par là il ressemble plutôt à Archiloque. Mais ce qui lui est commun avec Hipponax, c'est la crudité des expressions dont il se sert pour peindre les vices des femmes ^^); la langue de Rabelais elle-même n'aurait pas de quoi les traduire. Ni le Grec, ni le Romain ne témoignent la moindre pitié pour la femme qui tombe. Il nous semble que le poète lui doit au moins le silence, fut-elle parvenue au dernier degré de l'abjection; il le lui doit surtout s'il l'a aimée; il la respectera jusque dans sa honte, ou il se dégradera lui-même. Mais ce sentiment, qu'un de nos poètes a rendu dans des vers immortels, n'a rien d'antique; il a fallu, pour qu'il naquit, le souffle de l'Évangile et l'exemple de Madeleine.

On pourrait peut-être poursuivre plus loin ces rapprochements entre Catulle et les anciens iambographes ; il en est au moins un qu'il faut encore signaler ici. Les comparaisons empruntées à la nature sont un des éléments essentiels delà poésie; elles ont chez les écrivains de grande race, surtout chez ceux qui ont créé les principaux genres, ce caractère d'être à la fois simples, fortes et pittoresques. Telles sont celles qu'on peut relever dans les fragments d'Archiloque; elles ont en outre le mérite d'être indiquées d'un trait, avec une nuance de familiarité comique, adaptée au ton général de l'œuvre. Le poète veut-il peindre l'île de Thasos, il dira : «Elle se dresse comme l'échiné d'un âne, et des bois sauvages la couronnent ^'-^. » Ailleurs il montrera une femme, peut-être Néobulé, ce tremblante comme une perdrix blottie dans un sillon ^^^jj. Un de ses adversaires essaie de lui imposer silence, il répond: c(Je suis une cigale que tu as prise par l'aile ^*^ v On remarquera que ces comparaisons sont toutes empruntées au règne animal; toutes révèlent un observateur pénétrant de la nature. L'aigle est pour Archiloque X l'oiseau à la queue noire ^^^v. Il a noté que «la corneille bai de^

i'^ Hipponax, fragm. iio et 11 1. Comparez Calulle, LVIII et LIX.

^') Archiio(]iic, fragm. 31. Cf. fragm. 97.

^') Archiloque, fragni. 106.

^^) Et qui iiVn crie que plus fort. Archiloque, fragm. 1/18.

''''> Archiloqiio, fnigm. 110.

LES POÈMES lAMBIQUES. 35

ailes en signe de joie, » quand elle a regagné son nid^^^ Cette vérité de la couleur, si frappante dans quelques-unes de ses descriptions ^^^ ne Test pas moins dans ces courtes comparaisons, auxquelles une épithète, un adjectif composé, habilement choisis, donnent tant de grâce et de malice. Il n y en a qu'un petit nombre dans ce qui nous reste d'Hipponax; mais il savait aussi Teffet que la poésie en peut tirer; il disait d'une femme, sans doute de quelque commère d'Ëphèse ou de Clazomènes : «Elle vint dans la rue en piaulant comme une chouette ^^^.9 L'art de Catulle a la même précision piquante, la même hardiesse naïve, par exemple dans ce morceau : « Thallus débauché , plus mou que le poil du lapin, le duvet de Toie, le fin bout de l'oreille ou la toile de laraignée; Thallus, plus rapace que les tourbillons de la tempête, rends-moi mon manteau que tu m'as

volé Rends-le-moi , si tu ne veux pas que je te force à sortir de tes habitudes et à t'agiter comme une fréle barque surprise sur la vaste mer par un vent furieux ^'^K » Cette dernière comparaison serait, suivant M. Riese, tirée d'Archiloque, parce que les tableaux et les métaphores empruntés à la vie du marin devaient revenir fréquemment dans ses vers'^^; il est difficile de l'affirmer. Ce qui est sûr c'est que Catulle, comme Archiloque, a vécu d'une autre vie que les citadins des grandes villes; ce n'est pas, comme la plupart des Alexandrins, un savant de cabinet; Rome ne l'a pas absorbé tout entier; il a parcouru les champs et les bois, la montagne et la plaine, le lac de Garde et les eaux des Cyclades, avec une imagination toujours fraiclie et toujours prête à recevoir de la nature les impressions les plus profondes. De là vient chez lui cette grande richesse d'images neuves et personnelles; il ne les affaiblit pas, comme font en général les poètes de décadence, en les développant iaborieuse-

t*) Archiloque, fragm. loa.

'^) Arcbiloquc, fragm. ji et 5^i.

i'^ Hipponax, fragiii. 66.

'•> Caliilie, X\V.

^'î Voir, par exemple, Archiloque, fragm. /i e! ô/i.

ment, une par une; il les présente telles qu'il les a vues, semées, rapides et lumineuses. Autant que nous en pouvons juger, ce procédé n'est pas celui des derniers iambographes grecs, mais des plus anciens.

Le don de peindre le monde extérieur avec vérité et avec esprit a toujours été particulièrement précieux pour les poètes qui ont écrit des apologues. Archiloque excellait dans ce genre; nous avons de lui plusieurs fragments, qui peuvent donner quelque idée de son talent de fabuliste ^^^ Les apologues, dont on y retrouve la trace, appartiennent au fond ésopique; il y en a un autre encore qui peut avoir eu place dans le Margitès d'Homère ^^l Archiloque ne recherchait donc pas ceux qui étaient rares et nouveaux, il ne les empruntait pas à des peuples étrangers; il les prenait autour de lui , parmi les matelots et les soldats. Il est ù présumer aussi qu'il les racontait brièvement dans ce style ra* pide, dédaigneux des accessoires, qui caractérise les petits morceaux attribués par une tradition fort douteuse à l'auteur qu'on appelle Esope ^^^ ; quelquefois même ils devaient être condensés sous formes de proverbes ^'^K Ce ton simple et populaire n'est-il pas absolument celui de Catulle, dans la pièce où il malmène si fort le mauvais poète Suffénus? Ce personnage si élégant, de manières si distinguées, semble, quand il écrit, le plus grossier des rustres, ce qui ne l'empêche pas de s'admirer sans réserve. Hélas! conclut Catulle par un brusque retour sur luimême, (c c'est là Terreur commune; pei^onne qui ne soit Suffénus en quelque chose. Chacun a reçu quelque défaut en partage, mais de notre besace nous ne voyons pas la poche qui nous pend dans le dos ^^K n Quoi de plus discret et de plus adroit que cette allusion è une vieille fable gravée dans toutes les mémoires? La pièce entière prend ainsi un tour philosophique qui

(') Archiloque, fragm. Sg, 86, 89, 90, 91, 118, i«3i (etpeut-élre 107. Voir Bergk sur ]3i).

(') Archiloque, fragm. 118.

(') Voir, par exemple, les fragments d^Archiloque 89 à 91. ^*) Ainsi Archiloque, fragm. 1 18. Comparez le fragm. i5a. {*) Calnlle, XXII, 18-à ai.

LES POÈMES lAMBlQUËS. 37

lui enlève beaucoup de son venin ; du même coup le poète nous amène à lui savoir gré de sa modestie; il évite de se donner l'apparence d'un pédant morose , tourmenté du besoin de régenter ses confrères.

Quand on parle de Catulle, il n*y a pas lieu de chercher bien loin les transitions : il s'en est si peu soucié lui-même ! Personne n'a moins reculé devant les oppositions violentes d'idées et d'expressions : on pourrait même dire que la combinaison des contrastes est un des éléments essentiels de sa poétique. Nous venons d'examiner, parmi ses choliambes, les pièces où il semble avoir imité principalement les iambographes anciens : on a vu que ce sont sans exception des satires. Il en reste deux autres, les pièces Vni et XXXI, qui présentent un caractère tout différent ^^\ Dans la première, Catulle, abandonné par Lesbie, se fait honte à lui-même de la faiblesse de son cœur, d'où il n'a encore pu chasser l'image de l'infidèle; il se prêche l'oubli et la résignation. On ne voit pas qu'Hipponax ou Ananios aient jamais traité un pareil sujet dans leurs choliambes; et même il y a ici entre les idées et la forme des vers un désaccord complet : l'iambe boiteux, dans sa marche rapide et sautillante, semble mal convenir à un poème grave, oit est dépeinte une situation douloureuse, faite pour émouvoir notre pitié. Mais c'était à ces effets imprévus que les Alexandrins devaient une bonne partie de leur succès, c'était aussi ce qui les avait conduits dans l'application des mètres à la plus entière confusion. La pièce VIII n'a rien d'une satire. Il est vrai que Catulle, en adressant à Lesbie un étemel adieu, ne la ménage pas : il lui prédit que sa jeunesse sera bientôt flétrie; ses amants l'abandonneront, ses coquetteries ne séduiront plus personne; alors elle regrettera, mais trop tard, celui qu'elle a dédaigné. Mais on sent bien que le poète n'a pas perdu tout espoir et qu'au fond ces vers si pleins d'amertume sont destinés surtout à faire réfléchir Lesbie et à la lui ramener; on suppose qu'ils ont été composés à la suite des premiers orages

^'^ Baumann, De arle tne(rica CaluUi, p. v.

qui ont éclaté entre les deux amants; en effet, si on les compare à ceux où Catulle , près de mourir, a lancé les dernières imprécations à sa maîtresse, perdue pour lui sans retour ^^\ on mesure aussitôt toute la différence. Quel a été le modèle du poète dans ce premier appel à l'infidèle ? Il serait téméraire de vouloir l'indiquer avec précision, d'autant plus que Catulle, comme il lui arrive souvent, peut avoir fondu dans un même tout des souvenirs empnintés à divers auteurs; peut-être pourrait-on trouver dans quelques choliambes d'Hérodas^^^ un ton mélancolique et sentencieux, qui ne perce nulle part dans les fragments des ïambes de (]allimaque, et qui n'est pas sans analogie avec celui que prend ici Catulle. Ce qui est certain, c'est que le goût dominant du morceau est bien celui de l'école alexandrine : on y peut observer cette symétrie savamment variée dont elle faisait tant de cas. La pièce se divise en deux parties à peu près égales, ayant chacune son sujet et son cadre. Dans la première, Catulle s'adresse à lui-même et s'exhorte à la sagesse; il a eu sa part de bonheur, il doit s'en contenter et ne pas chercher à ressaisir ce qui lui échappe : « De beaux jours, se dit-il, ont jadis brillé pour toi. ?> Ce vers revient à la fin de la stance avec un léger changement, qui semble indiquer que le poète, s'étant raisonné, est enfin maître de sa passion : ^ Oui, vraiment, de beaux jours ont brillé pour toi. y> La seconde partie s'adresse à Lesbie ; mais elle est précédée d'un vers où Catulle se parle encore à lui-même; c'est à la fois une transition et un refrain, que nous retrouverons quelque peu modifié au bout du morceau : ^Courage, Catulle, souffre avec constance. ii

La composition de la pièce XXXI est plus simple : la pensée y suit son cours pour ainsi dire en ligne droite. Pourtant l'inspiration y est bien puisée à la même source que dans la pièce précédente. Catulle vient d'accomplir un voyage en Bithynie à la suite du préteur Memmius; il rentre dans sa maison de Sirmio, sur les bords du lac de Garde, avec le regret d'avoir servi, sans

<•) Calulle, XI elLVIII.

^"^ Hérodas, fragm. i, ^i, 5, (3 et 7 (Bprgk).

LES POÈMES lAMBIQUES. 39

profit pour sa fortune , un maitre égoïste et avare. En retrouvant ces lieux riants, qui lui sont si cbers, il éprouve un sentiment de joie profonde : c'est celui d'Ulysse revoyant la fumée d'Ithaque. Mais il s'y mêle un autre sentiment plus moderne : le poète n'est pas seulement touché k la vue d'un paysage qui lui est familier depuis l'enfance, il goûte encore cette jouissance intime que la solitude et l'apaisement subit des passions procurent à l'âme repliée sur elle-même, au milieu d'une belle et tranquille campagne. Catulle voit la nature comme Archiloque, mais il la voit aussi comme Tfaéocrite. En revenant à Sirmio , il s'écrie : (c Y a-t-il un bonheur comparable à la paix dont jouit notre àme, lorsqu'elle a déposé son fardeau, lorsque, fatigués d'un lointain voyage, nous revoyons nos Lares, et que nous retrouvons sur notre lit un repos longtemps souhaité f j) Ce plaisir du retour est l'unique compensation qu'il ait reçue pour le payer de ses peines; mais il se déclare à ce prix suffisamment dédommagé. La nature a pour lui un autre avantage que de lui offrir de grands spectacles : il sait qu'au bord du lac de Garde et dans les monts de la campagne romaine ^^\ il a une retraite toujours assurée , un abri contre les agitations et les tracas du monde ; quand il lui a fallu subir les mauvais discours de l'orateur Sextius, quand sa santé est altérée, il court à sa villa de Tibur pour y réparer les forces de son esprit et de son corps. Aussi il ne doute pas que cette nature bienfaisante ait une âme qui vibre à l'unisson de la sienne, n Salut, dit-il, belle Sirmio ! réjouis-toi du retour de ton maitre, et vous aussi, réjouissez-vous, ondes du lac qu'entoura jadis un peuple lydien. Que ma demeure me rie de tous côtés ! » Ainsi Virgile représentera les lauriers et les bruyères prenant part aux douleurs de Gallus ; en le voyant couché au pied d'un roc solitaire, les pins mêmes du Ménade et les rochers glacés du Lycée lui ont donné des pleurs (^). Dans tous les âges de l'antiquité , les poètes ont prêté une âme h la nature; ce sont les plus anciens (|ui ont créé l'anthropomorphisme. Mais

(*> Gahilie, XLIV, i à 7.

^« Vîrg., EcL, X, ta.

il y a ici un sentiment dëiicat, qui est plus nouveau. Nous n'avons plus sous les yeux, comme dans Homère, un homme favorisé spécialement par une divinité, qui partage ses plaisirs et ses peines : tous les êtres qui l'entourent, même ceux qui paraissent les moins sensibles , lui témoignent la même tendresse , uniquement parce qu'ils ont Thabitude de le voir, parce qu'ils sont ses compagnons de chaque jour et en quelque sorte une partie de sa vie; le poète les anime sans les personnifier; il ne croit pas nécessaire de les élever au rang de la divinité pour les rendre capables de sentiment. Cette sympathie universelle, que l'homme croit trouver autour de lui dans la nature et (pii n'est au fond qu'un reflet de sa propre vie, jeté par lui sur toutes choses, n'a pu être imaginée qu'assez tard; pour qu'il la supposât possible, il a fallu d'abord qu'il oubliât les terreurs instinctives que lui avaient causées, dans les premiers âges du monde, les forces mystérieuses, dont sa faiblesse est à tout moment menacée; il lui a fallu non seulement réfléchir, mais philosopher; il a fallu que le progrès des mœurs, en attendrissant* son cœur, lui fil de cette sympathie un besoin; il a fallu enfin que la vie des grandes villes lui causât la lassitude et le dégoût de ses semblables. Toutes ces conditions ne se sont trouvées réunies chez les Grecs qu'à partir du temps d'Alexandre; sans cet heureux concours, Théocrite et sa longue postérité n'auraient jamais paru, nous n'aurions probablement pas cette charmante pièce de Catulle sur Sirmio, aussi personnelle, aussi vivante que pas une de ses satires iambiques, mais plus calme, plus conforme au goût moderne , et donnant encore , au milieu de tant de violentes diatribes, cette impression de détente que le poète éprouvait en rentrant dans sa maison du lac de Garde.

Si maintenant nous embrassons d'un coup d'œil tous les choliambes que Catulle a écrits et si nous examinons comment il entend la métrique du genre, nous verrons que dans chaque pièce il s'est astreint à une forme plus rigoureuse que ne semblent l'avoir fait les iambographes anciens. Ses choliambes l'emportent par leur pureté sur ceux d'Hipponax, comme ses trimètres sur

LES POÈMES lAMBIQUES. &1

ceux d'Archiloque. Ici encore il se montre plus difficile que le créateur du mètre dont il se sert ^^K Hipponax admettait à cer* tains pieds le remplacement de l'iambe par le tribraque et le dactyle. Les poèmes choliambiques de Catulle se composent, au total, de cent dix-huit vers; or on n'y rencontre que deux fois le dactyle ^^^ et une fois le tribraque ^'^ à la place de Tiambe ; Matins au contraire, son prédécesseur, s'est permis deux tribraques et un dactyle dans les quinze vers qui subsistent de son œuvre ^^\ Il nous reste de Callimaque un trop petit nombre de choliambes pour que Ton puisse affirmer que c'est lui qui a donné à Catulle l'exemple de cette sévérité dans la forme métrique. Mais il est remarquable que là même oit Catulle rappelle Hipponax par l'âpreté et l'extrême hardiesse de son langage, il s'impose, dans la versification, des règles plus étroites que son modèle; en donnant à ses compatriotes le type du choliambe, il veut dépasser par sa correction non seulement ses prédécesseurs latins, mais même les classiques grecs; on peut considérer comme vraisemblable que l'école alexandrine lui en a suggéré l'idée ^^\

<*) Boiunann, /. c, p. v.

(*) GatQlle, XXXVH.5 et UX, 3.

W Catulle, XXII, 19.

^*> Fragmenta pœtarum romanorwn (éd. Baebrens, 1886), Maliiu, fragin. 9, vers 3; fragm. la, vers 1; fragm. 17. Les leçons adoptées par Baehrens changent un peu le résultat auquel est arrivé Baumann (1881), d'après Luc. Millier, éditioQ de Catulle, fragments de Matius.

t') On pourrait faire Tépreuve en comparant aux choliambes de Catulle ceux d^Hérodas, qui viennent d'être découverts, et que Baumann ne connaissait pas encore. Il faudrait commencer par dresser une statistique exacte pour les choliambes du mimographe; mais peut-être y aurait-il lieu de tenir compte de la différence des genres auxquels Fauteur grec et Tauteur lalin ont appliqué le même mètre.

Page 1