CHAPITRE IL
LES POEMES MELIQUES.
Dans l'œuvre des Alexandrins, la poésie mélique est, avec leur théâtre, ce qui nous est le moins connu ^^). Si nous exceptons les hymnes de Callimaque et les morceaux de genre indécis, écrits en hexamètres ou en pentamètres dactyliques, qui participent plus ou moins du lyrisme, ce qui reste est bien peu de chose. Serait-il donc vrai que les Alexandrins ont été impuissants à rajeunir la poésie mélique et qu'ils se sont volontairement abstenus de le tenter? N'ont-ils rien produit qui leur fasse plus d'honneur que les exercices puérils de Gastorion et de Simmias ? Si les tours de force de ces versificateurs résument tout l'art de l'école, il est inutile de chercher quels modèles elle a pu fournir aux odes de Catulle ; nous n'aurons pas besoin d'aller plus loin et nous devrons conclure qu'en ce genre il a tout emprunté aux mattres les plus anciens. S'il en est autrement, nous devrons retrouver ici, comme dans les ïambes, un mélange étroit des deux littératures. Personne ne conteste qu'après Pindare et Bacchylide, la poésie mélique des Grecs ait subi une brusque interruption; elle passe alors dans les chœurs de la tragédie et de la comédie ; si elle ne cesse pas entièrement d'être cultivée comme un genre distinct, c'est au moins là, dans les chefs-d'œuvre de Sophocle et d'Aristophane, qu'il faut désormais l'aller chercher.
(*) Voir Gouat, Poét. akx., p. 191 et saiv. : La poésie lyrique. Le jugement de M. Coaal me paratt un peu sommaire et j*essaie d^y apporter ici une correction. Voir Susemihl, Geech, der Griech, Litt. in der Aiex. Zeit», I, p. 17^1. II, p. 517.
Mais l'intervalle qui sépare Catulle des classiques du lyrisme n'a-t-il été rempli par aucun poète qui pût lui paraître digne d'être lu et imité? Réservons la pièce sur Attis^^^ qui est écrite dans le mètre galliambique et provient manifestement d'une source alexandrine; il reste encore dans son recueil six pièces ^^^ formant un total de plus de trois cents vers, dont les mètres peuvent avoir été empruntés aussi bien à l'ancienne école qu'à la nouvelle. Nous avons donc à nous demander s'il a fait ici une exception à son habitude constante et s'il s'est borné à suivre des poètes reçus dans le ceaum au rang des classiques. Remarquons cependant qu'il suiEt d'énoncer cette opinion pour en sentir l'invraisemblance : si Catulle n'avait pas eu devant les yeiu ou dans la mémoire, en écrivant ses poèmes méliques, cpielques productions récentes de la littérature grecque, ils formeraient au milieu de ses œuvres une catégorie d'un caractère unique, qu'il faudrait distinguer de tout le reste. Mais comment échapper à cette conclusion, s'il est prouvé qu'il n'y avait chez les Alexandrins aucun modèle qui pût le tenter?
L'ère nouvelle, qui s'était ouverte pour les Grecs au temps d'Alexandre par la chute de la liberté, n'était guère favorable à la grande poésie lyrique; l'abaissement général des esprits ne permettait plus d'espérer que Pindare eût des successeurs* Mais on ne voit pas pourquoi l'ode légère, celle d'Alcée, de Sapho et d'Anacréon, n'aurait pas profité de ce mouvement heureux et fécond, qui poussait les lettrés des cours helléniques à restaurer, en les modifiant, les anciens genres déchus. C'était un adage cher h Callimaque qu'ccun gros livre est un gros fléau ^^)». Comment n'eût- il pas prisé l'élégante brièveté de l'ode légère? et comment cette ère alexandrine, qui est par excellence celle de la poésie erotique, n'aurait-elle pas eu un culte pour les écrivains antérieurs, chez qui elle trouvait les passions de l'amour dépeintes avec une grâce et une sensibilité exquises? Il semble, au
(1) Catulle, LXIIf.
W Calulle, XI, XVII, XXX, XXXIV, Ll, L\l.
^•^^ Callimaquo, fragm. 359.
LES POÈMES MÉLIQUES. A5
contraire, qu'aucun genre ne devait l'attirer davantage. Si Ton parcourt les épigrammes de l'Anthologie grecque, où Théocriie, Léonidas deTarente^Dioscoride, Posidippe, Antipaterde Sidon apprécient les maîtres de l'ode légère ^^\ on ne saisit nulle part ces divergences que nous avons constatées à propos d'Archiloque et d'Hipponax : c'est partout le même concert d'admiration et d'entière sympathie. Mais nous pouvons faire appel à des témoi* gnagcs encore plus positifs. Les trois dernières pièces du recueil de Théocrite ^'-) sont une imitation évidente d'Alcée; elles rappellent non seulement les mètres, mais même le dialecte de l'original; dans la charmante pièce intitulée La quen(mille^^\ et dans celle qui termine le recueil ^^^ Théocrite a adopté, comme l'a fait Catulle dans sa pièce XXX, le vers alcaïque de seize syllabes; son maître et son ami, Asclépiade de Samos^^\ lui en avait donné l'exemple, car ce vers est souvent appelé le grand asclépiade; Gallimaque ^^^ et Phalaecus^^^ l'avaient aussi employé. Ces trois pièces de Théocrite n'ont rien de commun avec la poésie bucolique : ce sont de véritables odes; les deux dernières chantent ces passions équivoques, mitoyennes entre l'amour et l'amitié, auxquelles Alcée avait fait dans ses vers une très large place. Il suffit de nommer le faux Anacréon pour rappeler que les essais des Alexandrins dans la poésie mélique n'ont pas été sans grâce. Si l'on retire à Théocrite et à Bion le petit poème 9ur la mort d'Adoni$^^\ on ne peut guère refuser d'y voir une production d'un de leurs contemporains. Qu'y a-t-il dans le recueil des pièces apocryphes attribuées à Anacréon ^^^ qui doive être attribué à l'âge des Ptolémées ? On ne sait. Mais on admet
t» AnthoLPal,\îl, i/i, 93, a6, 37, 39, 3o, 3i, 33, /J07; IX, 66, 699 ; XVI, 3o6, 307. Appendix (Gougny), III, 77.
W TJiëocr. (a* édit. de Fritische, 1870), XXVIII, XXIX el XXX.
W Ibid., XXVIII.
W Ibid., XXX.
^*J Théocr., VU, 4o avec la note de Fntzsche.
W ÀntholPaL.Wll, 10.
î") Mar. Vict., 3698.
<'ï Tb<focr.,éd. Fritzsche, p. 990.
i») Bprgk, Lyr. grœci; Anaereontea. Denis (Jacques), Ptttuâo- Anacréon dans le
en général que quelques pièces au moins peuvent dater de cette époque; elles constituent le fond le plus ancien et comme le premier noyau, autour duquel sont venus successivement se grouper, jusqu'à l'époque byzantine, de nombreux poèmes du même genre. C'est donc aux Alexandrins qu'il faut faire remonter l'origine de cette œuvre , qui a pendant si longtemps trompé le goût moderne ^^^ N'oublions pas que le faux Anacréon, dont les premiers ils ont esquissé l'image, passait naguère encore pour le vrai; dans notre siècle même, il a eu assurément plus de lecteurs qu'Aratus ou Apollonius de Rhodes; il a même eu des dévots, et on pourrait suivre pas à pas la trace profonde qu'il a laissée dans notre poésie légère. Nous voyons moins clairement ce que les Alexandrins doivent à Sapho , quoique Théocrite ne se fasse pas faute de lui emprunter çà et là des idées et des images ^^\ devançant Catulle dans l'imitation de certains morceaux frappants entre tous^^l II semble bien que les Alexandrins doivent être rendus responsables en grande partie des fables qui ont terni la réputation de la Lesbienne; s'ils ne les ont pas inventées, au moins ont-ils contribué à les accréditer. Hermésianax ^*^ commet, en parlant d'elle, un anachronisme grossier : il prétend qu'Alcée, dans la passion qu'elle lui inspira, eut pour rival Anacréon, lequel n'était pas encore au monde; cette erreur, qui vient probablement d'un texte mal interprété, nous porte à douter qu'Hermésianax ait lu avec beaucoup d'intelligence et de profit les ouvrages de Sapho; mais il ne faut pas trop se hâter non plus d'en conclure qu'elle était alors dédaignée par les gens de goût : ce que nous avons perdu de l'œuvre des Alexandrins est trop considérable, pour que nous puissions toujours les juger sans hé-
BulL de la/ac, dm lettres de Caen, i885, p. 196. M. Denis apprécie le pseudo- Anacréon avec une sévérité que je ne puis approuver san^ réserves.
(') Voir, par exemple, la pièce 3 avec ies notes de Bergk; eile est citée par Aulu- Celle, XIX, 9.
^*) Sapho, fragm. io5. Théocr., XVIH, /i9.
î») Voir Sapho, fragm. a; Théocr., Il, 106, 110. Cf. Catulle, LI, 6.
(*) Dans Athénée, XIII, p. 598 B. Cf. Croisol (Alfr.), Hû(, de la lût. gr., t. II, p. 93 1, noto 6.
LES POÈMES MÉLIQUES. il
sitation. Quelques critiques anciens attribuaient à Thëocrite des poésies méliques ^^\ qui paraissent distinctes de ses idylles ^^^ ; on en avait aussi de Gallimaque ^^^ ; quelques fragments de ce poète, qui nous sont parvenus , doivent se rapporter à un ouvrage où il chantait lamour dans des vers de mesure variée ^^\ Personne parmi les Alexandrins ne s'appliqua avec plus de curiosité à l'étude des mètres; il n'y en avait aucun, paratt-il, dont ses ouvrages n'oârissent quelque exemple ^^^ Il est difficile de croire que les mélodies de Sapho l'aient laissé indifférent.
Si le temps ne nous avait pas dérobé toute cette littérature , nous y retrouverions sans doute les mignardises dont l'école a enjolivé ses élégies et ses épigranmies ; c'est elle qui a la première représenté l'Amour sous les traits d'un enfant ailé, insinuant et espiègle, joignant à une expérience consommée toutes les grâces du premier âge. Le fils d'Aphrodite a désormais une foule de petits compagnons , conçus à son image , charmant essaim , rieur et perfide, qui vole à côté de la mère et du fils pour les assister dans leurs entreprises. L'auteur de la pièce sur la mort d'Adonis n'a garde de les oublier : ce Cythérée , quand elle vit Adonis étendu mort , les cheveux épars et le visage décoloré , ordonna aux Amours de lui amener le sanglier. Les enfants ailés parcoururent promptement la forêt et, ayant trouvé le monstre affreux, ils le lièrent et le garrottèrent. L'un, le tenant attaché avec une corde, le traînait captif, un autre le chassait par derrière en le frappant avec son arc. v Mais le sanglier ayant fait amende honorable, ce Cypris eut pitié de lui; elle dit aux Amours de détacher ses liens, et depuis ce temps il la suivait ^^U. Cette pièce anacréontique, malgré la grâce du tableau, est déjà loin d'Anacréon; ce qu'on peut encore saisir dans ces rares débris, c'est l'effort du poète pour
(') Suid., SeàxptToe,
^*) Couat, Poéê, Aleûp., p. 396, note 1. Suaemihl, 1, p. an, note As. ^^) Suid., Ka^MiM^os,
(*) Schneider, Callimachea , Il , p. 1 8 , 1 9 , 1 69 et fragm. 116, 118, 191. Susemihi, I, p. 36â, noie 716.
(^) Suid., KaXXlfAaj(ot.
<•) Théocrile, édlt. Fritzschfi, XXXV, j et suiv.
fis CATULLE ET SES MODÈLES.
rajeunir, par le réalisme de certains détails empruntés à la vie familière, un thème rebattu. Tant que ce réalisme n'est ni bas, ni trivial, il faudrait être bien sévère pour le condamner; Tob* servation de la nature est la grande source où la poésie doit se retremper; mais ici l'effort est quelquefois un peu apparent; ce n'est plus la sincérité du grand art; il' y a là, dans les époques de décadence , une fatalité contre laquelle le talent le mieux inspiré vient échouer. Le réalisme, même lorsqu'il ne nous révolte pas par sa grossièreté , s'écarte encore de la tradition des maîtres, s'il n'est qu'une forme de la recherche. Le petit Gupidon qui chasse devant lui le sanglier, (c en le frappant par derrière avec son arc^ , est-il plus mièvre ou plus rustique? On serait fort en peine de le décider. Néanmoins la décadence de la poésie greccpie est encore digne de la Grèce; on rencontre toujours çk et là, jusque dans ces vers d'un goût si précieux, le trait juste et pittoresque, relevé parfois d'une pointe de malice. Gailimaque représentera, par exemple, dans une pièce anacréontique, «une enfant que ses parents tiennent recluse et qui, disent-ils, déteste plus que la mort les entretiens amoureux ^^^v. G'est dans le même esprit que Théocrite modifie les poètes lyriques qu'il imite. S'il décrit, après Sapho , les effets physiques produits par une violente passion , il fera dire à une amante : (^ Quand je le vis franchissant d'un pied léger le seuil de la porte, je devins plus froide que la neige, tandis que de mon front dégouttait la sueur, abondante comme la rosée du matin; mes lèvres immobiles se refusaient
aux paroles » Et le poète ajoute à son modèle : ^Je n'aurais
pu proférer même les sans inarticulés que font entendre les enfants, qtMnd ils appellent leur mire pendant le sommeil ^^\ 7> Ailleurs, dans une pièce où il s'inspire d'Alcée, Théocrite prête ce langage à un amoureux sur le retour, adressant de tendres reproches à une personne qui le dédaigne : «Toi aussi, souviens-toi qu'hier tu étais plus jeune qu'aujourd'hui et que nous devenons vieux et ridés en moins de temps qu'il ne t'en faut pour craclier quand tu
(*) Gailimaque, fragm. 118.
l'î Thébcr., H, 106 et suiv. (traduction de M. Jules Girard).
LES POÈMES MÉLIQUES. &9
m aperçois ... Si tu laisses le vent emporter mes paroles et si tu dis au fond de ton cœur : ^ Mon cher, ta morale m'ennuie », moi , qui maintenant irais volontiers chercher pour toi les pommes d'or, moi qui pour toi irais trouver Cerbère, le gardien des âmes, alors, quand j'aurai cessé d'éprouver cet amour qui me fait tant souffrir, tu auras beau ra'appeler, ta voix ne me fera même pas venir sur la porte de la cour ^^K w
Qu'on lise maintenant les beaux vers où Catulle décrit sa passion naissante ^^K Combien il est plus près de Sapho ! Ce n'est pas autour de lui, dans de petites scènes curieusement observées, qu'il cherche la vérité, mais en lui-même et en lui seul. Nulle part peut-être il n'est plus vrai, plus humain et plus simple; nulle part aussi il n'est plus semblable à lui-même que dans ces strophes, auxquelles Sapho a donné le mouvement et pour ainsi dire le premier élan : (cll me semble être l'égal d'un dieu, il me semble, si je puis dire, surpasser les dieux, celui qui, sans cesse assis en face de toi, te contemple et entend ton doux rire; hélas! ce bonheur m'a ravi l'usage de mes sens. Dès que je l'aperçois, Lesbie, je ne suis plus mattre de moi-même, ma langue est enchaînée, une flamme subtile se glisse dans mes membres, les oreilles me tintent , mes yeux se couvrent d'un voile de ténèbres L'oisiveté, Catulle, t'est funeste, l'oisiveté fait ta joie
et ton orgueil, l'oisiveté, qui a perdu avant toi tant de rois et de villes florissantes, tj 11 est singulier qu'on ait pensé à détacher cette dernière strophe , comme si elle provenait d'un autre poème, d'où les copistes l'auraient maladroitement séparée. Tout au plus peut-on admettre ici une lacune. Mais comment ne pas voir (sans parler d'autres raisons aussi fortes) que cette réflexion du poète est la conclusion mjâme de toute la pièce et fait l'originalité de l'imitation ? Catulle n'est pas un écolier qui traduit froidement, en manière d'exercice, un morceau classique; c'est un honmie, en même temps qu'un amant passionné, et un homme tel que le conçoivent les Romains. Lesbie n'est point une de ces pâles
») Théocr., XXIX, 27, a8, 85.
i*) GatuileJX
iMrmiKBib iiTiui*iR.
figures, plus ou moins imaginaires, à qui de langoureux poètes adressaient de savantes banalités; c'est une femme ardente et coquette, que son amant a jugée dès le premier jour et dont il subit le joug en gémissant. Si Ton se pénètre de cette idée, on n'a pas besoin de recourir à de longues explications pour rendre compte des libertés que Catulle a prises avec le texte grec. «Près de toi, dit Sapho, mon cœur se fond dans ma poitrine. » Catulle remplace ainsi cette phrase : (^ Hélas! ce bonheur m'a ravi l'usage de mes sens. Dès que je t'aperçois, je ne suis plus maître de moimême ^^\ y> Est-ce là affaiblir la pensée, comme on l'a prétendu ^^^? Non, mais c'est la présenter autrement, parce que le sentiment qui ins[)ire l'ode entière est propre à l'auteur. Ces mots qu'il substitue à ceux du modèle accusent l'unité du poème ; ils rattachent le début à la fin ; Catulle y a enfermé le secret de son cœur. Chez Sapho , cette admirable description n'était probablement qu'un hommage rendu aux charmes de la personne aimée; chez Catulle, c'est aussi un cri de souffrance, et presque de colère; il gémit sur lui-même. Comment ne gémirait-il pas, lui fait pour l'action, pour cette vie libre et bien remplie, qui seule attire l'estime et la considération? Lorsque la passion en vient à absorber toutes les facultés d'un homme , c'est aux yeux des Romains la dégradation et le commencement de la ruine ^^\ L'ode de Catulle est avant tout la révolte d'une âme fière; mais, pour une Lesbie , l'hommage qu'elle en recueille indirectement est plus précieux encore que le simple et touchant aveu modulé par Sapho. Les femmes n'apprécient que les sacrifices qui leur coûteraient beaucoup à elles-mêmes si elles étaient hommes; toute Romaine est une Cornélie , ou une Clodia : si elle a le cœur haut placé , elle voudra que celui qui laime agisse et lutte en citoyen; elle se fera gloire de l'en détourner, si elle est une coquette. Ainsi
(^) Le vers qui termine la strophe est perdu; mais le sens général n^est pas douteux.
W Ellis.
(^) Voir les rapprochements ot les réflexions très justes de Naudol et de Riesc sur cette strophe.
LES POÈMES MÉLIQUES. 51
Sapho, Thëocrite et Catulle peignent le même amour violent, irrésistible, qui s'empare de Tétre tout entier; il semble que rien ne soit moins variable; et cependant chacun d'eux nous donne une impression différente. Chez Sapho, fcla passion parle toute pure ff ; chez Thëocrite , elle s*analyse elle-même avec complaisance et ingéniosité; chez Catulle, elle s'analyse aussi, mais pour se combattre, et cette lutte n'est pas moins émouvante que la grande simplicité de Sapho. Théocrite est ici inférieur aux deux poètes entre lesquels il a vécu; Catulle, comme il lui arrive souvent, dépasse les Alexandrins. II est vrai qu'en rivalisant avec eux pour se rapprocher d'un auteur plus ancien, il était déjà servi par un double avantage qui leur avait manqué , celui d'écrire dans une langue différente de celle du modèle , et toute neuve encore. On est quelquefois étonné de voir chez Théocrite qu'un tableau, qui s'annonçait comme une grande composition aux lignes im* posantes, finit par devenir sous sa main un tableau de genre. Catulle échappe à ce défaut par la sincérité de son talent, mais aussi parce qu'il n'est pas tourmenté du besoin de trouver de nouveaux mots pour exprimer ses idées; Théocrite au contraire, imitant Sapho, est vaincu d'avance, s'il ne parvient à ajouter une image, une métaphore inédite; et comme, dans le genre simple, toutes sont épuisées, force lui est bien de les chercher ailleurs.
La pièce LI date des premiers temps de la liaison de Catulle avee Lesbie ; la pièce XI en marque la fin. Toute l'histoire de son amour tient entre les deux : ce sont les seules, dans le recueil, qui soient écrites en strophes saphiques. Le poète emprunte la lyre de Sapho pour chanter ses premières joies et sa suprême douleur; la dernière strophe qui s'échappe de sa voix brisée avait déjà résonné tristement sur les lèvres de la Lesbienne. Il a chargé deux de ses amis, Furius et Aurelius, de porter de sa part un ironique adieu à son indigne maîtresse ; les sentiments les plus divers bouillonnent à la fois dans son cœur, au moment où il leur confie ce pénible message : le mépris, la haine, le désespoir, le regret d'avoir perdu sa vie, la jalousie, et par-dessus
tout l'ainoui', qu'on sent encore d'autant plus vivant en lui, qu'il célèbre plus violemment la rupture définitive. Mais il est assez maître de lui pour se souvenir encore des Alexandrins au milieu de cette terrible crise; ses deux sources ordinaires d'inspiration s'unissent ici sans se confondre et il en résulte un contraste inattendu, qui produit le plus grand effet. Sur les siy strophes dont se compose le morceau, les trois premières sont parfaitement calmes; elles ne contiennent pas un mot qui pourrait faire soupçonner que le poète pense à son malheur et à celle qui l'a causé; ses deux amis sont prêts, disent-ils, à la suivre au bout du monde; il exprime cette idée sous la forme d'une énumération géographique toute pleine de noms sonores, à l'exemple de celles que les Alexandrins se plaisaient h introduire dans leurs savantes compositions. Puis soudain, au moment où l'on pouvait croire que son esprit est entièrement libre et dégagé de tout souci, le coup de foudre éclate, les mots les plus vibrants se précipitent les uns sur les autres comme autant de traits enflammés. Enfin l'apaisement se fait de nouveau; mais, par une image charmante qu'il doit à Sapho^^^ Catulle nous montre son amour flétri à tout jamais, et ce spectacle est plus triste encore que celui de sa colère : (cPar la faute de cette femme, mon amour est brisé, comme au bord de la prairie la fleur que la charrue a touchée en passant, v
La destinée de Catulle fut celle qui altend d'ordinaire les natures ardentes et sensibles : il a souffert non seulement dans ses amours, mais aussi dans ses amitiés. La pièce XXX est adressée ci un certain Alfénus, qui, après avoir beaucoup contribué à engager le poète dans sa fatale liaison avec Lesbie, semblait l'abandonner depuis que le malheur l'avait frappé. Le ton est celui du reproche, mais Catulle s'abstient de tout mot blessant; il donne à ses plaintes un tour grave et sentencieux; au fond de son cœur ulcéré, le sentiment religieux se réveille, et c'est au nom des dieux, vengeurs du parjure, qu'il cherche à faire rougir
Sapho, fragm. 96.
LES POÈMES MÉLIQUES. 53
son infidèle ami. L'expression a ici la beautë toute nue des anciens modèles; aussi n'est-il guère douteux que cest encore le soufl9e de Sapho qui traverse cette ode. Catulle emploie le grand asclépiade , mètre dans lequel elle avait écrit tout son troisième livre (1); on suppose même que la pièce à Alfénus devait être divisée en distiques comme l'original grec ^"^K M. Ellis pense que Catulle a pu avoir quelque réminiscence de certaines scolies, où Praiilla avait adopté la même forme métrique. L'idée générale du morceau a été si souvent développée par les poètes grecs, qu'on ne saurait préciser, et le plus sûr est encore de s'en tenir à rbypothèse que Catulle a imité Sapho pour la pensée comme pour le mètre. Il y avait certainement dans le recueil de la Lesbienne plusieurs odes, oii elle peignait avec toute la vigueur de son mâle génie les peines de l'amiti^ : elle fut liée par des sentiments fort tendres avec un groupe de jeunes femmes, dont plusieurs étaient ses disciples et dont les noms revenaient souvent dans ses vers : telles étaient Atthis, Gjrrinno et Anaktoria. Ces relations furent souvent traversées d'orages; Horace devait avoir dans la mémoire quelques pièces analogues a celle de Catulle, lorsqu'il parle «rdes plaintes qu'arrachaient h Sapho les jeunes femmes de Lesbos ^'^ ». 11 est vrai que le langage de l'amitié , dans ces chefs-d'œuvre perdus, ressemblait fort à celui de l'amour ^*^; mais il n'en restait pas moins grave et noble; il y a, dans les fragments mêmes de Sapho, telle maxime sur l'amitié ^^^ que Catulle aurait pu appliquer à Alfénus. Remarquons du reste que les vers fameux qu'il a imités au début de la pièce LI avaient été adressés par Sapho h une de ses compagnes ^*^; s'il exprimait sa brûlante passion dans les termes mêmes qui avaient servi à
<■) Bergk, PàeUu lyriei graeci, en léte des fragments de Sapbo.
^*^ Hypothèse de Lachmann suivie par plusieurs éditeurs.
'^> Horace, Odes II, xiii, a6 : ttAeoliisfidibut querentem SapphopwllU depopul&ribus,'»
t*) Sapho, fragm. a, 83, 36, Ai. Voir Croisel (Alf.), Hist.dela lUt. gr„ l.ll, p. 333, 336.
^■^^> Sapho, fragm. i/i8.
v'*' Sapho, fragm. a; voir le vers l'i.
une femme pour célébrer une autre femme, h plus forte raison devait-il lui demander des traits propres à peindre l'amitié qu^éprouvent Tune pour l'autre deux personnes du même sexe : cette pensée était beaucoup plus naturelle que la première.
Catulle déclare le goût particulier que lui inspire Sapho en choisissant, pom* cacher le véritable nom de la femme qu'il chante, le pseudonyme de Lesbie : sa maîtresse unit à la beauté des traits toutes les grâces de l'esprit, comme ces Lesbiennes du temps jadis, chœur charmant que les vers de Sapho ont immortalisé. Veut-il louer une jeune Romaine instruite autant qu'aimable? il la compare à Sapho ^^\ En voyant comment il a reproduit lui-même ce modèle préféré, nous pouvons nous faire une idée assez exacte de la méthode qu'il a suivie dans ses imitations. La pièce LI, notamment, une de celles où nous pouvons le mieux saisir les rapports de la copie avec l'original , ne permet aucun doute à cet égard. Si on la rapproche des strophes de Sapho qui nous ont été conservées, on ne peut soutenir qu'elle en soit simplement la traduction. Il faut, il est vrai, admettre que rien ne s'est perdu dans l'ode du poète latin et que rien n'y a élé ajouté; mais, s il en est ainsi, on doit reconnaître qu'il ne se fait pas l'esclave de son modèle; après la troisième strophe, il laisse de côté celle oii Sapho continuait ainsi : ^le ruisselle de sueur, un tremblement me saisit tout entière ; ma couleur ressemble à celle de l'herbe et il me semble que je suis près de mourir. » Il remplace cette description par la réflexion si personnelle et si caractéristique sur l'oisiveté honteuse qui le perd. Dans les strophes mêmes qu'il imite, il s'en faut de beaucoup qu'il se condamne à abdiquer sa liberté : ici il ajoute un vers entier ^''^; là, un verbe ou un adverbe ^^^; ailleurs il retranche un membre de phrase ^^^ Les éditeurs modernes qui l'en blâment ^^^ s'attri-
t») Catulle, XXXV, iQ.
(') Vers 3 : Ille, tifas e»t, niperare divos. . .
^•^) Vers 3 : idenlidetn; vers 'i : ftpectat,
(^) nXaaiov dê^ ^wfthat.
/ t*) Elliii.
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buent le même rôle que ces adversaires de Tërence, qui lui reprochaient de ne pas traduire Ménandre vers par vers et mot pour mot. A force de répéter que la littérature latine est née et a vécu de rimitation des Grecs, on en vient à s'étonner qu'elle ne se résigne pas à une soumission aveugle; on lui dirait volontiers qu'ccelle n'est qu'une esclave et ne doit qu'obéir»; on lui demande une fidélité, qu'on qualifierait d'un tout autre nom, si on la rencontrait chez un de nos contemporains. La poésie lyrique est justement celle oii il est le plus difficile de se borner à une traduction littérale, parce que c'est celle qui fait ia plus large part à la personne du poète, à ses sentiments, à ses goûts, à son humeur du jour et du moment. Après avoir commencé comme Sapho : R II me semble être l'égal d'un dieu», Catulle ajoute : «Il me semble, si je puis dire, surpasser les dieux.» Dans sa fougue , il dépasse la pensée de Sapho , et comme l'expression , aux yeux d'un Romain, contient une impiété, il l'atténue par une correction , qui doit détourner de lui et de son amour la colère céleste. Il ne parle pas de nia douce voix» de celle qu'il aime; savons-nous si l'omission n'est pas calculée? Peut-être eût-il défrayé la malignité publique en prêtant à sa maîtresse un attrait qu'elle n'avait pas. A propos de ce membre de phrase :
Qui sedens adversiis idenlidem te
Spectat et audit Dulce ridentem, misero quoi omnis
Eripit sensus mihi,
on peut observer qu'il n'y a rien dans l'original qui corresponde aux mots transcrits ici en italiques; mais ils ne sont nullement parasites, car ils renforcent le sens, ils accusent Tidée maîtresse du morceau et ils annoncent la dernière strophe. Pour un Romain, rester assis, sedere, c'est mener une vie de femme; Hercule filant aux pieds d'Omphale est seul plus dégradé qu'un homme qui passe ses journées assis en face de celle qu'il aime. Catulle se complaît à étaler sa honte pour donner une idée plus forte de sa passion; parmi ces mois qu'il introduit dans la
strophe, identidem, spécial et miêero, il n'y en a pas un qui soit à regretter; ils nous préparent au triste retour que le poète fait, à la fin de la pièce, sur son désœuvrement et sa lâcheté; même en tenant compte des nécessités du vers, il aurait pu aisément» s'il l'avait voulu, serrer de plus près l'original, il lui aurait été facile, par exemple, de conserver VdSù (panfsiaag; il n'avait qu'à ne pas suppléer idenlidem spécial; le dulce loquenlem d'Horace ^^^ lui fournissait le vers adonique nécessaire pour terminer la première strophe, et ce qui l'entoure pouvait être, à peu de frais, arrangé de manière à reproduire exactement la pensée de Sapho. S'il s'en écarte, c'est que la sienne était différente. Ce qu'il fait ici, on peut présumer qu'il l'a fait dans plusieurs de ses poésies lyriques, dont le modèle est perdu : il emprunte le premier vers d'un morceau célèbre, de façon à attirer l'attention de tous ceux qui l'ont dans la mémoire; ils sont avertis et mis en goût; comment le poète va-t-il se tirer de cette lutte avec un chefd'œuvre? Les connaisseurs sourient; ils répètent intérieurement les vers de l'original, et leur curiosité excitée attend avec un peu d'inquiétude l'issue de la gageure. Mais dès le second vers survient une modulation, où l'auteur, sans abandonner le motif principal, se dégage de son modèle; peu à peu il multiplie les phrases où s'accusent son génie propre, sa voix, son accent, jusqu'à ce qu'il abandonne tout à fait le thème primitif pour finir sur une strophe, qui est entièrement son œuvre et où son âme se révèle. Ainsi fait Théocrite rivalisant avec Alcée ^^^ : il débute par un proverbe, qui vient d' Alcée lui-même; c'est là comme le prélude de la savante variation qu'il entreprend : son premier vers indique la mesure, le dialecte, l'école, le ton et le genre qu'il veut imiter; il peut ensuite lâcher la bride à son imagination; on a compris le dessein général du poème, et on éprouve l'agréable surprise de découvrir, là où l'on attendait un écolier, que le vieux maitre a un successeur digne de lui.
Lorsque Catulle écrivait ses trimètres iambiques, il apportait
^•) Horace, Ode î, aa, aS.
(«) Thëocr., XXIX,
LES POÈMES MÉLIQUES. il
dans la versification une rigueur telle qull ne voulait que des iambes à tous les pieds; on conjecture qae les Alexandrins lui en avaient donné l'exemple; c'est que ce mètre avait été corrompu avant lui par les auteurs dramatiques latins , au point de deve* nir presque méconnaissable; en cherchant à réagir, il se mon-* trait plus exigeant que ne l'avait été Archiloque, le créateur du genre, et Horace, plus tard, dut réformer son arrêt. Catulle n avait pas à déployer la même sévérité, lorsqu'il introduisit chez les Romains la strophe saphique; personne jusqu'alors n'en avait donné le type dans la poésie latine; venant le premier, il ne crut pas nécessaire de se créer des difficultés, dont Sapho n'avait pas été embarrassée. Ainsi dans le vers saphique, il admet comme elle le trochée au second pied^^^ ce qu'Horace s'est toujours interdit; la coupe est aussi beaucoup moins régulière que chez son successeur : celui-ci la fait tomber ordinairement après la cinquième syllabe; si nous examinons la pièce XI de Catulle ^'^\ nous voyons que sur dix-huit vers saphiques qu'elle contient, la moitié seulement sont ainsi construits; dans les autres, la coupe tombe après la sixième syllabe ou bien même après Yarsii du second pied; Sapho prend les mêmes libertés dans le fragment qu'imite la pièce LI de Catulle. Ainsi Horace a renchéri sur le savant poète qu'il voulait dépasser; Catulle, adoptant l'iambe, avait voulu faire mieux que ses prédécesseurs latins; Horace, adoptant le vers saphique, veut faire mieux que Catulle. Il est ainsi plus d'un secret dans l'art de ces maîtres habiles, qui s'explique par des raisons de circonstance et que nous ne pénétrons pas, parce que Tenchalnement des faits nous échappe; de là l'intérêt qu'il y a pour nous à étudier, quand nous pouvons le faire, les poètes secondaires qui entourent un grand nom. Ce qui apparaît clairement ici, c'est que ces causes cachées et accidentelles de l'histoire littéraire ont eu sur l'esprit de Catulle une influence profonde ; il est permis de supposer que, bien souvent, il n'en a pas fallu davantage pour que son choix se
('i Calullo, XI, ()et i5;LI, i3.
(^^ Baumann , D^ arle metrica Cat. , p. ix.
portât sur les Alexandrins plutôt que sur les anciens lyriques : il allait tantôt aux uns, tantôt aux autres, suivant qu'il y était poussé non seulement par son goût naturel, mais par les con* seiis de ses amis , par le désir de se distinguer de la foule , par la noble ambition de perfectionner un genre de poésie déjà connu, ou d'en faire connaître un nouveau. L'émulation a toujours joué un grand rôle dans le développement des littératures; tout s'y explique , comme dans la destinée des empires , par action et par réaction ; nulle part cette lutte féconde n'est plus sensible que dans la littérature latine. Catulle n'est pas un poète tout d'une pièce; c'est une erreur de croire qu'il a un système; personne n'est plus ondoyant; il se plaît à passer d'Archiloque à Gallimaque, de Gallimaque à Sapho, et bien souvent ce qui l'anime c'est uniquement le souci de l'emporter sur les poètes latins de l'âge antérieur. S'il avait pu prévoir que ses vers saphiques ne paraîtraient pas assez purs à Horace , il aurait peutêtre cherché dans la littérature alexandrine un modèle d'une forme moins libre, et ce serait grand dommage, car il n'y eût pas trouvé ce mâle accent de la Lesbienne, qui a passé dans ses propres vers.
L'ode légère, tout aimable et gracieuse qu'elle fût, n'excluait pas la moquerie; même au sein des fleurs, l'abeille n'oubliait pas qu'elle avait un aiguillon. Chez Anacréon surtout, des traits de satire se mêlaient souvent à l'éloge du plaisir; le poète des roses, du vin et de l'amour avait écrit des ïambes, où il ne semble pas avoir été beaucoup plus retenu qu'Archiloque ^^^. Même dans ses chansons logaédiques, il ne s'interdisait point de railler en passant ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire; seulement il est probable qu'il y déployait moins de colère et plus de gaieté, et que la plaisanterie y avait toujours un certain rapport avec des aventures d'amour. On peut supposer que la pièce XVII de Catulle lui a été inspirée par quelque poème de cette catégorie. Dans une petite ville voisine de Vé~
(') Anacréon, fragm. 21, 68. 79 B, 86, 89, 90.
LES POÈMES MÉLIQUES. S»
rone, un lourdaud a épousé une jolie femme, beaucoup plus jeune que lui; il a la maladresse et Timprudence de la négliger. Catulle souhaite que les habitants de l'endroit le précipitent du haut de leur pont dans la fange des marais; c'était ainsi qu'à certains jours, consacrés par la religion, on jetait dans le Tibre des mannequins d'osier en guise de victimes expiatoires. Le mètre se compose d'un ^yconique catalectique et du second phérécratien ; on sait qu'Anacréon fut un des premiers qui en donnèrent le type ^'^K Catulle ne manifeste aucune irritation ; il rit de bon cœur aux dépens de ce mari stupide ; était-il lui-même intéressé dans l'aventure? rien ne le prouve. Il conte une anecdote de petite ville, dont il s'est égayé naguère avec ses amis; c'est une boutade et rien de plus. Ce qui achève de caractériser ce badinage sans fiel, c'est que Catulle y enveloppe les concî* toyens du pauvre sot; c'est sur eux que tombent ses premiers brocards : ils ont un pont et ils voudraient bien y danser, mais ils n'osent, tant il est délabré; le poète souhaite qu'ils puissent bientôt y prendre leurs ébats en toute sécurité , s'ils lui donnent le spectacle du supplice qu'il a imaginé pour le mari de la belle. Ce pont était évidemment célèbre dans le pays; on se moquait de ces bonnes gens qui aimaient bien se divertir, mais qui eussent bien aimé aussi ne pas payer les réparations les plus urgentes. Un des traits de l'esprit populaire c'est de s'en prendre ainsi à certaines villes, en qui semble se résumer toute la sottise d'une contrée; ceux qui ont le malheur d'y voir le jour doivent se résigner à lui servir de souffre-douleurs; il leur prête sans compter les mots les plus saugrenus et les plus invraisemblables; il ne leur laisse d'autre ressource pour éviter le ridicule que de renier leur pays natal. Catulle a certainement recueilli sur les lieux mêmes les plaisanteries qui font le sujet de sa pièce. Mais il a pu en prendre l'idée chez les anciens poètes grecs, et chez Anacréon lui-même; il serait facile de relever, dans les fragments de leurs poèmes, des vers oii ils ont chanta) Weslphal, Meirik der Griecheny 11, p. 769. Anacréon, fraf^. 17 et 18. Voir aussi Sapho, fragm. /i5.
sonné les habitants de certaines villes ^^); rien n'était plus con^ forme aux mœurs d'un temps où toutes se jalousaient les unes les autres, que de se renvoyer des dictons moqueurs, qui circulaient de bouche en bouche. Ajoutons encore une remarque. Le mètre de la pièce XVII est celui qu'on a appelé priapéen, parce qu'on l'a souvent appliqué à des poèmes en l'honneur de Priape^^^ Mais il semble bien qu'avant l'époque alexandrine, on ne connaissait pas cette appellation ; l'idée de réserver un certain mète^ pour célébrer un certain dieu est aussi celle qui a donné naissance au vers galliambique ; elle ne paraît pas d'une origine fort ancienne. Or la pièce XVII de Catulle est du petit nombre de celles qui, étant écrites dans le mètre priapéen, ne sont pas consacrées à Priape; peut-être n'est-il pas trop téméraire d'en conclure qu'il avait pris son modèle chez un des lyriques les plus anciens et en particulier chez Anacréon, dont il rappelle tout à fait ici la pétulance joyeuse. Au contraire, on peut admettre que sa dédicace à Priape, dont il ne nous reste qu'un fragment ^^\ est une traduction ou une imitation libre de quelque poète alexandrin : il y a dans l'Anthologie grecque un grand nombre d'épigrammes sur un sujet analogue, dont quelquesunes antérieures au temps de Catulle ^^K
«Avant moi, dit Horace, aucune bouche romaine n'avait encore répété les accents d'Alcée; je suis le premier, dont la lyre les ait fait entendre au peuple du Latium ^^^ n ; ceux qui veulent le flatter l'appellent «le nouvel Alcée» ^^^ comme si ce nom résumait le mieux le caractère général de ses odes; il est évident
^*) Voir, par exemple, Archiloque, fragm. 5a et Anacréon, fragm. 85.
^*) (Test ce qu^avait fait le premier, au temps de Ptolémée Philopator, EuphorioD de Ghersonèae (ville voisine d^AIexandrie), dit Euphorion le Jeune, dans un hymne destiné aux fêtes dionysiaques de Péluse, récemment instituées par le roi d^Ëgyple (Schol. sur Hephaest. de Metri», X, 6/i; Strabon, VIII, aâ, p. SSa. Meineke. Anal, Alex., Epimetrum 1).
('> Dans Terentianus Maurus, 9759 (Thomas, p. 81 3). Le fragment conservé par Nonius, p. 1 36 (Thomas , p. 8 1 A ), provient peut-être aussi d^une pièce à Priape.
W Anthol. PaL, IX, 437; X, 1 à 17; XVI, 936, 9^3, elc.
^*^ Horace, EpûL, 1, xix, 99.
^« 76irf.,II, II, 99.
LES POÈMES MÉLIQUES. 61
qu'A ses propres yeux , sa grande innovation et son principal titre de gloire consistaient dans Timitation qu'il avait faite des poèmes d'Alcée. On doit tirer de là une double conclusion : d'abord, dans le passage même où il énumère les services qu'il a rendus à la poésie latine, il ne s'attribue nullement le mérite d'y avoir le premier introduit les mètres de Sapho , bien qu'il la nomme à côté d'Alcée ^^); ainsi il reconnaît implicitement que Catulle avait, avant lui, donné droit de cité à la Lesbienne, et sur ce point au moins il rend justice à son devancier, quelque irritation qu'il éprouve de l'entendre toujours cité comme le plus savant des lyriques latins; seulement, au lieu de cet aveu tacite, on pourrait désirer une déclaration nette et sincère : en honorant GatuUe, Horace se fût honoré lui-même ^^K D'autre part , puisqu'il ne dérobe pas à son devancier la gloire qui lui revient quand il s'agit de Sapho, il est clair que nous devons le croire aussi véridique quand il parle d'Alcée; et par conséquent Catulle n'avait pas imité ce poète; on suppose d'après un témoignage d'Ovide ^'^ qu'il avait composé des poèmes distincts de ceux qui nous ont été conservés. En tout cas, pas plus dans cette partie perdue de son œuvre que dans le recueil que nous avons, il ne s'était me* sure avec Alcéc; l'alTirmation d'Horace est assez catégorique et sa bonne foi assez bien établie, pour qu'il ne puisse subsister aucun doute à cet égard. On s'étonnera peut-être que Catulle, abordant l'ode légère, ait laissé de côté un écrivain qui passait à juste titre pour un des maîtres du genre; il semble même que si jamais les circonstances purent éveiller dans une âme romaine le désir de l'imiter, ce dut être précisément au temps de Cicéron. Alcée avait été par excellence le poète de la guerre civile : il devait l'immortalité à des chants oik il avait célébré les luttes intestines de Mitylène^^^. D'après Quintilien ^^^ la plus belle partie
(^) Voir Tariicie de M. Boissier sur les poéne» de Catulle dans le Jwrnal dee ittvante de juillet 1891, p. 4 17.
(■''> Trift.y II, 637. Voir les notes de M. Em. Thomas, éd. de Catulle, II, p. 81 3.
^*î Quinlil.,X, i, 63.
de son œuvre, la plus digne du plectre d'or, était celle oii, se faisant l'interprète des haines de l'aristocratie, il invectivait les souverains populaires que sa patrie s'était donnés. Que de rapprochements ses vers , enflammés de l'esprit de parti , pouvaient suggérer à un poète , qui vit dans son enfance les proscriptions de Sylia, dans sa jeunesse la conjuration de Gatilina, la rivalité sanglante de Glodius et de Milon, enfin les menaçants succès de Jules César! Horace n'hésite pas à mettre Alcée au-dessus de Sapho : «Son plectre d'or fait sonner plus haut la lyre, quand il chante les rudes épreuves de la navigation, celles de l'exil, celles de la guerre. » Aux enfers, « les accents de ces deux poètes, également dignes d'un religieux silence, excitent chez les ombres la même admiration; mais c'est surtout celui dont les vers disent les combats et la chute des tyrans qui voit se presser autour de lui, épaule contre épaule, la multitude avide d'en abreuver ses oreilles ^^^» Pourtant Horace, là où il traite, dans les mètres d'Alcée, des sujets politiques, est bien obligé de modifier les idées et les sentiments de son modèle : s'il parle de la guerre civile, c'est pour la maudire; il se rejette sur les brillants succès que les armes romaines remportent au dehors, sur la défaite de Gléôpâtre, sur la corruption des mœurs et sur les réformes d'Auguste. Pourquoi Catulle, qui pouvait être aisément plus fidèle, n'a-t-il pas même essayé de rendre, en s'inspirant d'Alcée, les fortes émotions que firent naître chez le peuple romain tout entier les dernières convulsions de la liberté? Le poète de Lesbos avait aussi chanté les passions de l'amour ^^^ ; il avait même été plus sensible h la beauté qu'il ne convenait, dans l'opinion de Cicéron et de Quintilien, à un homme grave et vertueux ^^^ Ce devait être, à ce qu'il semble, une séduction de plus pour Catulle : les poèmes erotiques d'Alcée auraient dû le charmer comme ils avaient charmé Théocritc, en les lisant, il eût peutêtre appris à goûter aussi ses poèmes guerriers, il eût été conduit des uns aux autres. Mais c'est que la politique, quoi qu'on
(»J riorace, Odei II, xiii, aC. — ^« Épantxd. — t') Cic, ThmcuL, IV, 71. Quintîl., X, I, 63.
LES POÈMES MÉLIQUES. 63
en ait dit , n a jamais eu pour lui qu'un intérêt très secondaire ; en réunissant les traits qu il a lancés contre plusieurs hommes publics, on a essayé quelquefois de le représenter comme un républicain convaincu, que déchirait le triste spectacle de la liberté expirante. Au contraire, on incline plutôt aujourd'hui k croire que les satires , qu'il a dirigées contre César et ses partie sans, lui ont été inspirées surtout par des rancunes particulières, dont la cause nous est inconnue. On aboutit à la même conclusion si l'on considère comment il a fait son choix parmi les poètes grecs qui pouvaient lui servir de modèles. Ceux qu'il a dédaignés, c'est Alcée, c'est Selon, ce sont les élégiaques anciens; en un mot, ceux que la chose publique avait le plus préoccupés et qui lui avaient fait dans leur existence la plus large place.
Le chant de noces est une des formes les plus anciennes et les plus répandues de la poésie populaire; les Grecs s'y exercèrent dès les temps les plus reculés de leur histoire (^\ bien avant que l'écriture fût chez eux en usage; de même les peuples italiotes, dans leurs cérémonies nuptiales, improvisèrent des vers fescennins longtemps avant d'entrer en rapport avec des races étrangères. Lorsque la poésie lyrique devint une des branches principales de la littérature grecque , elle vit bientôt tout le parti qu'elle pouvait tirer de ces productions jusqu'alors anonymes ; Alcman fut sans doute le premier écrivain qui chanta , dans des odes d'un rythme savant , des mariages réellement cé-
(1) Hom., Iliade, XVIII, 6g3. Cf. Hétiode, Scut. Herc, 37/i. Voir les fragmonte des Épididames de Sapho dans Bergk, Lyr, gr. Sur répilbaiame en général, voir le mémoire de Tabbé Souchay dans les Mém, de VAcad, du imcr. et beUeê-leUree , t. IX (1735), p. 3 o5; Siebdrat, De carminitftu veterum nuptiatibu», en télé de son édition de Théocritc , Epithalamium, 1 796 ; Wernsdorf dans les Pœt, laL min, , t. IV, p. /169; Bode, Gesch. d, Hellen. Dichik., II, i (i8d8), p. loa, 113; Hartung, dans le Pkihhgus, t. 111, p. â38 (1868); Goebbel, De ephymniorum apud Gr. et R. raiioinfnu, Mûnsier, t858; Kôrber (Wilib.), De Graeeorum AynMnostf et epithahmitê, diss. inaug. 8" Vralislaviae, 1877.
lëbrés de son temps ^^' ; mais ces poèmes ne semblent pas avoir forme un recueil distinct ; ils étaient plutôt compris au nombre de ses parthénées, ou chœurs de jeunes filles. Après lui, Tépi-* thalame eut toujours une place dans le lyrisme choral ; il en vint même jusqu'à s'introduire, à la fin de la période classique, dans les dithyrambes de Philoxène et de Télestès^^^ Cependant, chose remarquable, ce chant, qui avait pris naissance dans les chœurs, ne fut élevé véritablement à la dignité d'un genre et n'arriva k la perfection que grâce à l'un des maîtres de l'ode légère; pour les anciens, les épithalames classiques étaient ceux de Sapho; on les citait à l'exclusion de tous les autres, comme le type et le modèle achevé de cette sorte de poèmes. Lorsque Denys d'Halicamasse veut en donner une idée sommaire, le nom de Sapho est le seul qui se présente sous sa plume ^^K Nous pouvons tenir pour certain que la tradition à laquelle il obéit était reçue dans toutes les écoles; un jeune homme qui s'essayait k composer un épithalame devait nécessairement retrouver en première ligne dans sa mémoire le souvenir de la Lesbienne. En effet, les épithalames de cette femme de génie formaient, dans le recueil de ses œuvres, un livre entier. Nous n'en avons que des fragments , et cependant nous pouvons avec une entière certitude en fixer les caractères principaux. Pour Sapho, l'épithaiame était avant tout une chanson ; en l'adoptant avec une prédilection si marquée, elle lui avait communiqué un rayon de sa gloire; elle ne prétendait point qu'il dût cesser désormais d'être destiné à des chœurs, ni qu'on dût en bannir l'accent religieux et moral; mais elle entendait aussi qu'il restât ce que l'esprit
<^) Ântkol. Pal., VII, 19; Kôrber, p. ^6. Le fragment 60 (rAfcman pourrait bien venir d*un épithalame, comme ie pense Bode, II, 9, p. fi 5. Le texte relatif à Stésicbore {6ifo6éatç de Théocr., XVIII) est altéré (voir Fritzsclie ad h. I.) et il ne s^applique paa ici. 11 sera question ailleurs de rëpilhalame mythologique, qui appartient à un genre tout difiérent.
W Bergk, Phiioiène, fragm. i3; Tclestès, fragm. à.
('> An rhet., ti. Cf. Dioscoride dans VAnthol. Pal,, VII, 4 07 et Himer,, 1, /i : <rTÂ k^poihiff àpyta (^émj) wap^xap t^ Aeaéiçi Xavfoï {fcai) 4^etv ^p6t Avpair Kai woteîv (t^Sitv) rdv Q'dXctfiop.v
LES POÈMES MÉLIQUES. 65
populaire l'avait fait. Il ne faut point perdre de vue que Tépithalame, tout en recevant droit de cité dans la littérature , n'avait pas déserté les rustiques demeures où il était né. Un des secrets de Fart grec, au temps de sa plus grande vigueur, ce fut de se tenir toujours près de la source et de s'y retremper sans cesse. Lorsque Sapho faisait résonner sur sa lyre les savantes harmonies de ses épithalames, elle avait maintes fois prêté Toreille à ceux que chantaient les villageois de Lesbos ; elle leur rendait leur bien , accru et embelli des splendeurs que son génie y avait ajoutées. Elle aimait, dit-on, les roses avec passion; mais elle ne dédaignait pas les fleurs des champs, elle les mêlait dans ses bouquets aux fleurs les plus rares et les plus éclatantes. Dans les traditions populaires, toute fête nuptiale est le simulacre d'un enlèvement ^^^; cet usage est peut-être le dernier souvenir d'un état social depuis longtemps disparu, mais il s'explique bien mieux encore par un besoin inné du cœur féminin; le peuple sait bien que la fenune veut être conquise ; quand l'époux qui se présente ne rencontre point d'obstacles réels, il faut au moins qu'on l'arrête un instant par une résistance imaginaire ; toutes les portes ne doivent pas du premier coup s'ouvrir devant lui. Il ne pénètre dans le logis de sa fiancée qu'après avoir fait des sommations, entouré d'un nombreux cortège ; c'est une satisfaction que la sagesse populaire accorde une fois pour toutes à l'imagination de la jeune fille. De là nait tout un petit drame, dont les diverses péripéties se reflètent au fur et h mesure dans le chant qui les accompagne. Il ne nous reste pas vingt fragments des épithalames de Sapho ^^^, et le plus long a quatre vers^^^; pourtant on y voit clairement avec quelle fidélité elle avait dépeint ces vieilles coutumes si pleines de fraîche et naïve poésie. Elle en avait conservé, par exemple, l'invocation au dieu Hymen et le cri «0 Hyménéeîîî le faisant revenir comme un refrain, qui coupait l'ha-
t*) Voir les coutumes de mariage cnrcfjislrces par la R(njue des tradiliom populaire», t. II, p. 5ai; UI, 107, /i56, (109; IV, '19, elc. <^> Sapho, fragm. 91 à 109.
'**) Sapho, fragm. 91.
bile arrangement de ses strophes ^^\ Elle montrait le chœur des jeunes filles, allant chercher l'épouse dans la maison de ses parents, où elle est encore enfermée. Au moment où elle paraît, «une légère pâleur est répandue sur son charmant visage ^U. Elle prend place au milieu de ses compagnes et on la conduit à la demeure qu*dle doit habiter désormais ; bientôt arrive le marié, conduit par un autre chœur ^^^ :
Élevez le toit de la demeure,
ô hymdnée 1 Élevez le haut, charpentiers,
hyménéel L'époux arrive, égal à Ares,
ô hyménéel Bien plus grand qu'un bd homme,
ô hyménéel
Quand les deux jeunes gens sont réunis, le chœur entonne leur éloge : «A quoi, cher époux, pourrais-je bien te comparer? C'est à un arbuste flexible que je pourrais le mieux te comparer ^^^n Puis venaient les souhaits de bonheur; les assistants demandaient aux dieux que de cette union naquit un enfant beau et bon^^). Puis le final et les adieux : et Heureux époux, ce mariage s'est accompli comme tu le désirais, et tu as la jeune fille que tu désirais ^^^ Adieu, jeune femme; adieu, jeune époux ^"'^.jj Quelquefois les jeux et les chants se prolongeaient encore davantage; les jeunes filles feignaient de vouloir arracher leur compagne des *bras de son mari. Alors intervenait un jeune bonmie qui se plaçait en travers de la porte et que Ton appelait le portier; il repoussait le chœur ; celui-ci , en manière de vengeance ,
(*) Sapho, fragm. 91 et 107.
^^ Sapho, fragm. 100.
(') Sapho, fragm. 91, traduction de M. Atf. Croisel, Hùt, de la liU, gr,, [I, p. 3&1. Voir aussi fragm. 93.
(^) Sapho, fragui. 10 A.
^*î Fragm. 101.
W Fragm. 99.
(") Fragra. io3 oi io5.
LES POÈMES MÉLIQUE8. (>7
s'égayait à ses dépens : « Le portier a des pieds longs de sept toises et des sandales faites de cinq cuirs de bœuf; dix savetiers y ont travaillé ^^\ »
On voit combien cette poésie est vivante et combien le langage en est simple et familier ; il ne recule ni devant les répétitions, ni devant les expressions les plus usuelles. On en avait déjè fait la remarque dans l'antiquité; un rhéteur cite les épithalames de Sapho pour leur caractère rustique et plaisant; il rappelle comme des types célèbres et l'époux campagnard?) et nie portier», qu'elle y mettait en scène (^); le ton de la conversation y dominait, mais relevé par des saillies traditionnelles et par les grâces exquises d'une poésie aussi sincère qu'originale. Sapho ne s'exerçait pas sur un thème abstrait ; elle mettait son génie au service de coutumes qui étaient encore autour d'elle dans leur riante nouveauté ; elle pouvait être comprise et goûtée du peuple de Lesbos, et assurément elle tenait à l'ôtre. Ce qui apparaît encore clairement, c'est que ses épithalames devaient offrir la plus grande variété. Elle en avait composé un livre entier; on ne peut pas supposer que toutes les pièces du recueil fussent conçues sur le même plan. L'écueil, à ce qu'il semble, devait être, en un pareil ouvrage, de tomber dans la monotonie; Sapho, pour l'éviter, n'avait eu qu'à observer fidèlement \a réalité d'où elle avait tiré son inspiration première. Les grammairiens anciens distinguent plusieurs espèces de poèmes nuptiaux : Vkyménée se chantait dans la journée, pendant la cérémonie méme^^^; le clunU du couclier^'^\ ou épitlialame proprement dit, le soir, à la porte de la chambre conjugale, et le chant du lever ^^\
M Fragm. 98. Cf. Pollux, HI, 3, /la; Kocrber, p. 66.
<*) Demetr., 0$ elocnt. : vAXXeês iè axe^i^st XavÇc^ yov àypotKov vv(iÇiov xai Toy ^vptûpov rov i» toTs yd^oiç eCre^JalaTa xal èv tareJoîV ovofiaat fAÔAAov ff êv 'BotiiuKoTt ' Sale aCriit fiàXXôv èàlt rà «roiif fjtara ètaikéyeaBai éfSetv, oôS* àv àpn6acu 'Opoi tèv XJ^pov, ^ ispbç rhv X^pav, ei fiTf rtg etti XPP^^ StaXsxxixés.v
(^) 't^»atù€, éa[L$L yafiii>toPf ^êi^ èneyiLfUos.
<*) K.AttuiotfjBnnxàv,
'*) ÔpOpiop. Voir Procliis, m; Scliol. Pirid. Pyth., îll, «7; Scliol. Tlieoci., XVIII, proœin.
le lendemain matin, au moment même où Ton allait réveil* 1er les deux époux. Ces distinctions ont été contestées, mais on ne voit pas pourquoi^ car elles correspondent à de vieux usages populaires, dont lexistence ne fait aucun doute, et il est à présumer que c'est justement au recueil de Sapho que les grammairiens les ont empruntées. Dans ces trois catégories mêmes, Sapho avait pu trouver encore matière à des subdivisions; ainsi, dans Yhyménée, elle avait pu consacrer des pièces distinctes à chacun des actes de la cérémonie nuptiale, de façon à les traiter avec plus de développement ^^^ En un mot, Sapho a fourni à l'antiquité les modèles les plus parfaits de l'épithalame avec toutes ses variétés; elle est la seule, parmi les grands lyriques, qui soit connue pour l'avoir traité dans un ouvrage spécial; elle l'a conçu comme une ode légère, piquante, spirituelle, pleine de vivacité et de traits pittoresques empruntés aux mœurs rustiques. Les écrivains qui ont marqué dans le lyrisme d'apparat, ou bien ont dédaigné l'épithalame, ou bien, comme Alcman et peut-être Pindare, ils l'ont traité incidemment sous forme de parthénée, ou bien, comme Stésichore, ils l'ont placé dans un cadre mythologique. L'épithalame classique des Grecs était une chanson populaire, qui avait trouvé dans les vers d'une femme inspirée sa plus heureuse expression.
Que devint- il à l'éfioque alexandrine? Pour que nous pussions répondre, il faudrait que le temps nous eût conservé autre chose que quelques titres et quelques débris insignifiants. Si l'on excepte les épithalames mythologiques de Théocrite et de Bion, qu'il conviendra d'examiner plus à loisir ^^\ nous sonunes bien embarrassés pour nous former une opinion. Les anciens avaient un épithalame, composé par Gallimaque pour le mariage de Ptolémée Philadelphe avec sa sœur Arsinoé ; la pièce était écrite en
(') De là, par exemple, Ydpfidretov iiéXog^ qu*on chantait autour de la voiture ' de la mariée. Koerbcr, p. i /i et suiv. Certaines scolies ont pu être aussi destinées à des banquets de noces. Koerber, p. i G.
<*^ Théocr., XVllf; Bien, XV. Voir plus bas, cbap. iv. ,
LES POÈMES MËLIQUES. 69
hexanoiètres dactyliques ; le poète, pour célébrer cette union royale, s'adresse à un personnage qui nous est inconnu : « J'entreprends, dit-il, ô étranger, de chanter le mariage d'Arsinoé^*^ » Ce vers n'était peut-être pas tout à fait le premier ; peut-être Callimaque mettait-il en scène un étranger venu depuis peu à Alexandrie et assistant par hosard, comme les Syracusaines de Théocrite, aux splendeurs d'une fête publique; il en demandait l'explication, et le poète se chargeait de lui répondre. Ou bien encore on peut supposer que Callimaque, reçu, pendant un voyage, dans la maison d'un hôte, lui racontait les brillantes réjouissances auxquelles il avait récemment assisté. De toute manière, son poème n'était pas un morceau lyrique destiné à un chœur, mais bien un fragment d'épopée sur un événement contemporain ; il prenait un biais pour entrer dans son sujet, et il le traitait avec une solennité appropriée h la circonstance, aux lieux et aux personnages. Autant qu'on en peut juger, il semble bien que les anciens ont dû avoir là le premier modèle, et comme la formule de ces épithaiamcs, si nombreux depuis, que des poètes de cour écrivaient sur commande pour d'illustres époux. On cite, parmi les productions de l'école alexandrine, un épithalame d'Ëratosthène ^^). Au temps même de Catulle, Parthénius de Nicée, dans sa langue natale, appelait encore sur quelque couple ami «les faveurs d'Hyménée^^U; mais ces exercices de poètes érudits, fruit des loisirs que leur laissait l'enseignement, n'avaient plus d'écho dans le peuple. Un autre contemporain de Catulle, l'épicurien Philodème, qui était aussi poète à ses heures, déclare , dans un de ses écrits retrouvé sous la lave d'Herculanum , que «l'épithalame est passé de mode presque partout, et que personne ne songe à remettre en honneur un genre où l'on ne
(^^ Ga}Iimaqtte,rragm. 196. Les fragmeuts hb'6 eianon, 357 en viennent pculêtre au»i.
('> El m. 170, Z17, Bergk, Anal, alifx,, I, p. 12; Miller, le dernier édileur d^Eratosthène (187a), ne croit pas à inexistence de ce poème et rapporte à VErigonê le fragment XXX de son auteur. Susemihi, I, p. ^27, semble être do la mOroe opinion.
(^) Meineke, Anal, alex., p. 386. Parlben., fragm. 36. ,
peut lutter avec les anciens ^^^». Peut-être, comme on Ta pensé, Philodème prend-il ici le mot épithalame dans son sens spécial ; peut-être veut- il dire qu'on ne va plus chanter le soir h la porte de la chambre nuptiale ; cet usage, ne dans la grande simplicité des mœurs patriarcales, avait pu à la longue paraître un peu grossier et tomber en désuétude, sans que Yliyménée, qu'on exécutait au milieu du jour, fût enveloppé dans la même condamnation ^^^. Mais cette idée de faire un choix parmi les thèmes traditionnels indiquerait encore combien le goût des poètes grecs était devenu difiicile, et combien ils avaient perdu le sens de la beauté naïve. Pour Philodème, les auteurs d'épithalames ressemblent fort aux cuisiniers et aux servantes de louage, qui viennent jirêter leur concours à la fête nuptiale, quoique le poète qui a écrit les paroles soit un peu plus utile que le composi* teur qui les a mises en musique. Il est vrai que c'est un philosophe qui développe une thèse : fidèle à la doctrine d'Epicure, il prétend montrer que les beaux-arts n'ont aucune valeur morale, et, pour être conséquent avec ses principes, il s'applique de son mieux à ravaler la poésie. Mais le fait sur lequel il raisonne est trop vraisemblable pour n'être pas vrai; il aurait dû ajouter seulement que si lepithalame avait perdu sa dignité première, c*était surtout la médiocrité et les habitudes vénales des poètes à gages qui en étaient cause. Pour la lui rendre, il fallait une langue nouvelle, un écrivain chez qui des sentiments sincères et une pleine intelligence des modèles classiques s'unissent à l'art d'observer et de peindre la réalité vivante.
Un jeune Romain, de l'illustre famille des Manlii Torquati,
(') fcË/^ èè Toifç ydfiovs xal fidyetpot xai hjfitovpyoi 'aapaXa(t€dvo9rat , xai rà «roiiffiar' ètrltv, ov^ i^ (lovatxif , jà rftv eipniiévvv vu* aCrov tsape^àiieva x^eiav. Etr To7e Hnevaiots xed ^paj(etd tts dvap^^il rov yévovs èyivtto, xtà mapd rtmp, dXX* ov^ dfiraaiv, xai tots yafiovaip, oij^i xaii tdîs dfXAoi$. £/ èii xai ydftos éitXAç, éyaBov àv Xéyot'to . . . vvp S'ijèv cj^^eêo» xai ^avtdvaai xataXeXvfiépw réSv é-KtOaXafiiûiv, fà roiiXarlov if^ofiev ovx dp rit àTtoèért.ii Philodème, Du mutica, col. V. (éd. Kemke, 188A).
^*î C'esl lUnterprélalion adoplée par les premiers édilciirs de Philodème fians leur commentaire. Herculaueimnm voluminum quœ supeitunt, I I (1798).
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61s d'un des consuls de l'an 65, se prépare à célébrer son mariage : ce n'est pas seulement le rejeton d'une noble lignée , c'est un des hommes les plus lettrés de son temps ; il a «une mémoire divine 9 , ornée de tout ce que les poètes ont produit de plus délicat ^^^ Quelle plus belle occasion un versificateur, uniquement nourri de la littérature alexandrine, aurait-il pu trouver pour faire retentir dans un pompeux épithalame les noms les plus sonores de l'histoire romaine et de la mythologie grecque? Catulle s'en est bien gardé. Manlius n'aimait pas à faire parade de son instruction ; on s'accordait à lui reconnaître des qualités fines et distinguées , dont témoignaient ses goûts littéraires ; il était ennemi du pédantisme ^'^^ Le poète latin le savait bien, lorsqu'il lui apportait en ce jour de fête le tribut de ses vers. Avant d'imiter Sapho, Catulle a commencé, comme elle, par écouter chanter les gens du peuple sur le passage des cortèges nuptiaux : c'était encore une façon de l'imiter, la meilleure et peut-être la plus oubliée des poètes grecs contemporains. La pièce LXI est un hyménée, c'est-à-dire qu'elle a été faite pour accompagner les diverses cérémonies de la journée , depuis le moment où l'on allait prendre la jeune femme chez ses parents jusqu'au moment oik son époux l'accueillait dans la salle du festin. Les diverses parties du poème correspondent à chacun des actes de cette solennité. Le poème, strophe par strophe, suit pas à pas la réalité et l'on y retrouve si bien toutes les pratiques en usage chez les Romains, qu'on a pu en tirer le tableau le plus exact et le plus complet de leurs fêtes nuptiales. On y voit l'esclave qui jette des noix aux enfants pressés autour du cortège ; on entend retentir les licencieuses plaisanteries des vers fescennins et l'antique nom du dieu latin Thalassius ; l'épouse franchit le seuil de sa nouvelle demeure, soulevée par un jeune garçon revêtu de la prétexte; elle est conduite à table par des matrones d'âge mûr, qui n*ont été mariées qu'une seule fois. Catulle ne craint même pas
C» Cic, Brut., LXXVI, s65. Cf. De fin., 1, 7, a5. <*) Cic, /. c.
d'emprunter au langage du droit romain l'expression consacrée : il dira de la jeune Arunculeia, épousant Torquatus, qu'elle passe en sa puissance, in manus^^K Mais tout le reste vient de Sapho; il suffit, pour s'en convaincre, de comparer au poème latin les fragments de l'original grec que nous avons réunis. Quoiqu'ils proviennent, non d'un seul hyménée, mais de plusieurs, on y reconnaît aisément le modèle dont Catulle s'est inspiré. Il doit à Sapho ridée première de cette gracieuse composition. C'est à son exemple qu'il a imaginé cette description, à la fois si habile et si colorée, qui fait, pour ainsi dire, défiler sous nos yeux, à travers les chants du chœur, tous les personnages de l'action ; le poète ne raconte pas la scène; elle se développe d'elle-même dans une suite de strophes d'un mouvement vif et léger; il n'y intervient qu'à titre de coryphée , pour la régler et pour en marquer les divisions principales. Au début, il invoque le dieu Hymen pour qu'il assiste à l'union qui se prépare; ailleurs, il appelle le chœur des jeunes filles, il lui donne le signal quand il faut commencer et finir ; il s'adresse tantôt à l'époux , tantôt à l'épouse, ou bien encore à tous deux ; il indique à chacun le moment de jouer son rôle; ici ce sont les enfants qui accompagnent le cortège, là l'esclave favori de Torquatus, ailleurs les matrones ou le jeune garçon qui assistent la mariée. Nos regards vont ainsi de l'un à l'autre, suivant les gestes et la voix du poète. Ce tour tout dramatique est, à n'en pas douter, conforme aux traditions du lyrisme classique ; dans les fragments mêmes de l'ouvrage de Sapho on peut relever un grand nombre d'apostrophes ; comme Catulle, elle présidait au chant d'hyménée et interpellait à tour de rôle les acteurs qu'elle faisait comparaître autour d'elle. Aussi comme tout s'anime dans cette poésie ! Ce n'est pas , à proprement parler, un drame, mais c'est une mélodie ininterrompue, qui suit les péripéties d'un drame, en les expliquant, en les rendant visibles pour le lecteur. Et comme on reconnaît bien ici la sobriété d'un art, h qui suffit la force naturelle de la jeunesse! Point d'orne-
^'' Vers 56.
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menta parasites, point de généalogies fatigantes; le poète dédaigne même de nous apprendre que Manlius est fils d'un consul ; mais sa femme et lui sont également beaux et vertueux ; que f autpil davantage ? Catulle ne voit pas autre chose. En revanche , autour de ses amis il jette à pleines mains les rameaux et les fleurs, ces fleurs que Sapho aimait tant, la marjolaine, et le myrte, et le lierre, et Thyacinthe, et la vigne, et la matricaire, et le pavot. Est-ce lui qui a tressé cette guirlande, où la plante sauvage s'enlace à la plante des jardins ? Il est bien plus probable que c'est là l'œuvre d'une femme, experte dans cette aimable étude de la botanique si bien faite pour son sexe, et qui a regardé le monde végétal en savante et en poète. Enfin c'est encore à Sapho que Catulle a sans doute emprunté le mètre de ce chant d'hyménée : chacune des strophes du poème se compose de deux systèmes, l'un comprenant trois gly coniques, le second un glyconique et un pbérécratien. Quelques critiques pensent qu'il a plutôt pris modèle sur la métrique d'Anacréon ; la construction de ses glyconiques tendrait à le prouver (^). Mais il est bien hasardeux de trancher une telle question; le plus prudent même serait encore de pencher pour Sapho; car il est remarquable que Ticidas, dans un chant d'hyménée tout semblable à celui de Catulle, avait employé exactement la même mesure ^^); la coïncidence serait tout à fait singulière, si la cause n'en était pas qu'ils avaient l'un et l'autre trouvé le type de la strophe dans Sapho, Anacréon n'ayant pas, que l'on sache, composé de :poème nuptial.
Le nom d'épithalame désignait proprement chez les Grecs le chant qu'on exécutait vers la quatrième ou la cinquième heure de nuit, après que la mariée avait été introduite dans la chambre de son époux ^'^ . Mais avant d'en venir à cette partie extrême de la fête, on pouvait, dans la soirée même, donner place à des
(^) Baumann, p. ii.
(') Fragmenta poet, rom,, coll. Baelirens (1886), Ticidas, I. Voir aussi Galvus, 11,4.
^') Voir le fragment 1 39 de Sapho.
divertissements intermédiaires : tel était le ehoM du êoir, auquel les premières ombres de la nuit tombante servaient de signal. Aussitôt que Tétoile de Vesper commençait à briller, les jeunes gens quittaient la table du festin et, après s*étre groupés, entonnaient un nouveau chœur; il s ouvrait par une invocation à Vesper, considéré comme le compagnon et le protecteur de IV mour ^^K II y avait dans le recueil de Sapho un poème sur cette donnée ^^^; il nous en est resté deux vers charmants : r Vesper, toi qui ramènes tout ce que disperse au loin la brillante aurore, tu ramènes la brebis , tu ramènes la chèvre ; à la mère tu emmènes son enfant. » Il y a dans le texte grec un jeu de mots ^^\ qui nous prouve que, dans ce poème nuptial conune dans les autres, la beauté de la pensée et de l'expression n'excluait pas le badînage. Théocrite, transportant dans un cadre mythologique des coutumes réelles, encore observées de son temps, imagine que les compagnes d'Hélène, le soir de son mariage avec Ménélas, chantent en son honneur un épithalame ^^\ On voit combien ces poèmes grecs offrent de rapports avec la pièce LXII du recueil de Catulle. Il n'était pas le seul chez les Romains qui s'en fût inspiré; on avait aussi de Calvus un épithalame, dont le sujet semble avoir été analogue ^^K Le poème de Catulle est écrit en hexamètres dacty liques , comme Tétait celui de son ami ; cependant c'est bien ici le lieu d'en parler; car, à tous les points de vue, il rentre dans la catégorie de ses ouvrages lyriques. Il ne faudrait pas croire du reste qu'en détournant ce mètre de son usage ordinaire, il applique un principe cher aux Alexandrins : Sapho, comme on peut le voir parles fragments, l'avait souvent employé dans ses épitbalames; les deux vers de l'invocation à
(0 Ètriféfmt éotiai, Pind., hfik., III; 19; Scbol. ad. Theocr., XVIII, M^Mif : ftTwp iviBaXanMv rtvà 4^erou éavépas.n
(*) Voir le fragment i33, Himer., Or., XIH, 9 : Sair^ovf ro elg Éoirepov
(3) Fragm. 96. Le jeu de roots est dao9 la double signification donnée su verbe
^p€tP.
W Théocrite, XVI II.
t*) Fragmenta poet. roM. (Baehrens), Calvus, II, 5 » 8.
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Vesper, entre autres, sont là pour l'attester. La présence du re* frain, chez Catulle, nest pas plus concluante; car il y en a des exemples dans les fragments de Sapho. Il faut donc chercher d'autres indices. Remarquons tout d'ahord qu'il y a, entre le poème de Théocrite et celui de Catulle, encore plus de différences que de rapports. La scène n'est pas du tout la même : chez Théocrite , le chant commence lorsque les deux époux se sont retirés dans la chambre nuptiale et que les portes se sont refermées sur eux; ici point d'invocation à Vesper; la soirée est sans doute déjà assez avancée; c'est le moment oii tout le monde se retire: nous n'avons donc pas là, à proprement parler, le chant à Vesper, qui s'exécutait en sortant de table au premier moment de la tombée de la nuit, mais bien cette variété de Tépithalame, qui se célébrait hors de la présence des époux , devant la porte de leur chambre. En outre, la pièce de Théocrite n'est pas amosbée; il n'y a pas deux chœurs qui alternent, il n'y en a qu'un seul, composé de jeunes filles. Au contraire, tout nous prouve que Catulle a dû trouver dans le recueil de Sapho une ou plusieurs pièces semblables à celle qu'il a composée à son tour. Non seulement il conserve l'invocation traditionnelle à Vesper, mais il en fait son thème principal et il la développe dans une longue suite de vers, qui occupe plus de la moitié du morceau ^^). La pensée et les figures mêmes sont souvent calquées sur celles de Sapho : R Vesper, est-il au ciel un astre plus cruel que toi ? tu ravis une fille aux embrassements de sa mère, tu ravis aux embrassements d'une mère sa fille suspendue à son cou. v On doit même supposer qu'il y avait déjà chez Sapho deux choeurs, composés l'un de jeunes gens, l'autre déjeunes filles, qui se répondaient comme chez Catulle, en vantant tour à tour le mariage et la virginité ^^\ Car si l'on se refuse à admettre que l'idée première de ce débat vient de Sapho , il est impossible d'expliquer pourquoi elle représente Vesper tantôt comme un dieu cruel ^^\
W Jusqu^au vers 39.
(') Cesl ce que conlesle Riese dans son édition, mais je crois qu^il a tort.
^^^ Fragm. 90.
tantôt comme ci le plus beau dé tous les astres ^^^ ». C'est un chœur de jeunes filles qui s'écrie, sans y croire, et en souhaitant de n'être pas pris au mot : « Je serai toujours vierge ^^^ ! » Au contraire, il faut attribuer à un chœur de jeunes gens, raillant le célibat, cette exquise comparaison : ^ Telle est dans les montagnes l'hyacinthe que les pâtres foulent aux pieds; la fleur de pourpre languit àlerre. 9) Cette hyacinthe sauvage, sur laquelle personne n'abaisse ses regards, c'est pour les compagnons du marié la vierge dédaignée, dont les jours s'écoulent sans amour, dans l'ennui et dans la solitude ^^\ Le même chœur exprime encore la même idée sous une autre forme : t( Telle une ponmie douce rougit au haut de l'arbre, la plus haute sur la plus haute branche; ceux qui faisaient la cueillette l'ont oubliée. 9) Et Sapho ajoute ce vers, qui n'est pas une réflexion des jeunes gens se corrigeant eux-mêmes , mais bien plutôt une riposte lancée par les jeunes filles au début de l'antistrophe suivante : ce Non ils ne l'ont pas oubliée ; mais ils n'ont pu l'atteindre ^^\ n Ainsi il n'est guère douteux qu'on doive attribuer à Sapho l'invention de cette joute fngénieuse et poétique , où la coquetterie des jeunes filles provoque par un dédain simulé les fougueuses réparties du chœur adverse. On a rappelé à ce propos les idylles amœbées de Théocrite ^^^ ; mais il s'agit ici d'une dispute entre deux chœurs et non entre deux personnages luttant seul à seul. Catulle suit donc une tradition , qui , dans l'histoire du lyrisme , remonte à une époque très ancienne. Il n'y a rien dans son œuvre qui soit plus frais , plus piquant et plus vraiment digne de la Grèce que ce chant nuptial. Les commentateurs remarquent que le poète n'a point fait effort,
(1) Fragm. i33. Cf. Catulle, LXII, ao.
'') Fragm. 96. Le fragment 1 09 suppose un débat tout pareil , quoique les personnages soient différents. Voir aussi ie fragment 109.
(3) Fragm. 94. On a donné de ces vers une interprétation toute différente. J'adople celle de Bonin (A.), Untersuchungen ûberdat 6a gedicht von Ca/u//(Bromberg, i885), p. 5 et de Magnus, Jahrêib. de Bursian, Ll, 11, p. s6& (1887); elle me parait beaucoup plus plausible. On lira aussi avec fruit Topuscule de M. Fûrst (A.), De cmvmne CatulU lxiï. Vienne, 1887.
^*^ Fragm. 98.
(^) Bonin et Magnus après beaucoup d^autres.
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comme dans Yhymàiée précédent, pour donner à la scène une couleur romaine ; Vesper est le dieu qu on adore sur le mont Oeta , d'où il est censé se lever chaque soir; dans les prières que le chœur lui adresse aucun détail ne rappelle des coutumes ou des sentiments étrangers à la Grèce. Catulle a répandu partout l'enjouement inséparable du genre, mais sans y mêler ces propos licencieux qu'on tolérait dans les vei*s fescennins; ses jeunes gens n'oublient point qu'ils donnent la réplique à des jeunes filles; ce qui domine de part et d'autre dans leurs chants, c'est une malice décente et aimable; il ny a rien là qu'une fenune ne puisse lire, rien qu'une femme n'ait pu écrire. Dans le style même, certains procédés semblent directement empruntés à Sapho ; s'il en est un qu'on attribue volontiers aux Alexandrins, c'est assurément celui qui consiste à répéter un mot pour obtenir un effet de grâce familière ; or Sapho en avait fait usage au moins autant que les Alexandrins ^^^ Enfin les rapports sont si évidents, qu'on s'est demandé si le poème LXII de Catulle n'était pas simplement la traduction d'un épithalame de Sapho. Hartung l'admet sans hésiter ^^^; mais il est difficile de se ranger à son avis; on semble plutôt disposé aujourd'hui à considérer ce beau morceau comme une adaptation libre de l'original grec^^^; il n'y a, en effet, qu'un seul passage sur lequel l'opinion d'Hartung puisse se fonder : c'est celui où le chœur des jeunes filles déplore la cruauté de Vesper, qui ravit la mariée des bras de sa mère ^^^ Si Catulle avait voulu traduire le texte que nous avons, il faut avouer qu'il l'aurait bien transformé; il est beaucoup plus probable qu'il a imité de Sapho le plan général du poème , le mouvement et même parfois certaines images, mais qu'il ne s'est pas attaché à reproduire l'ordre et les moindres détails de la pensée.
<*) Voir fragm. 91, vers /i; îngm, gS, g5, 99,*ioi, io3, loâ, 105,109, soit neuf fragmenls, sur dix-neuf qui subsistent des épitlialames. W PhUoIogut, Iir, p. 289 (18/18).
(') Ccsi notamment i^opinion de Bonin , Untersuch, , p. 8. '*) Catulle, LXn, 90, n5; Sapho, fragm. i33.
Si l'épithalame, chez les Grecs, n'avait inspiré qu'un seul écrivain de génie, il n'en était pas de même de l'hymne; les plus grands poètes lui avaient consacré des ouvrages étendus et lui devaient une bonne part de leur gloire. C'était un des domaines les plus riches de la littérature; chacun d'eux, en s'y faisant sa place, avait donné à ses productions un caractère nouveau et original; aussi les professeurs anciens distinguaient-ils dans ce genre un grand nombre de variétés ^^K Si nous possédions tous ces écrits, nous y verrions comme dans un miroir fidèle les transformations que le sentiment religieux avait subies d'âge en âge sous l'influence des poètes et des philosophes. Mettons à part l'hymne épique , qui célébrait sous la forme d'un récit la naissance d'un dieu, l'origine de son culte, les services qu'il avait rendus à l'humanité , les grands effets par lesquels il manifestait chaque jour sa puissance. Le petit poème que Catulle a composé en l'honneur de Diane ^^ se rattache à l'hymne lyrique, et dans éette catégorie même ce sont les œuvres de Sapho et d'Anacréon qu'il a dû prendre pour modèles. Rien, dans ce qui subsiste de ces deux poètes, ne peut être, avec certitude, considéré comme ayant été la source du texte latin; nous ne pouvons même pas affirmer que Catulle a eu en vue telle pièce de leur recueil plutôt que telle autre; encore vaut-il la peine cependant d'examiner pourquoi les hymnes qu'ils avaient laissés l'ont séduit particulièrement dans la grande masse des écrits de même famille.
Les hymnes de Sapho et d'Anacréon avaient ceci de commun que, pour être consacrés à des dieux, ils n'en conservaient pas moins tous les caractères de l'ode légère; ils étalent sans doute écrits dans des mètres très variés; mais ils n'excluaient pas la strophe courte, d'allure vive et rapide, que ces mêmes poètes
^') Ménandrc, tvcpi iKtietxrtxSv, I, ^, dans les Ehcl.grn'c ^, Spengel, III, p. .333.
t» CaUille, XXXIV.
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appliquaient ailleurs à des sujets tout profanes. Sur ce point Catulle peut également bien procéder de l'un et de l'autre; comme son Chant à Ve^er, son Hymne à Diane est destiné à deux cfaceurs, composés, Je premier déjeunes gens, le second déjeunes filles, qui chantent à 1 unisson au commencement et à la fin, et alternent dans l'intervalle. Chaque strophe comprend trois glyconiques, suivis d'un phérécratien ; c'est une combinaison de petits vers gracieux, dont plusieurs fragments d'Anacréon nous offrent l'exemple ^^); elle est très heureusement adaptée à une poésie brillante et légère, destinée à célébrer une divinité juvénile. Ce qui distinguait encore les hymnes de Sapho et d'Anacréon , c'est , nous dit un ancien , qu'ils se composaient presque uniquement d'une invocation; c'était une prière et rien de plus^^^; en d'autres termes, ils rejetaient absolument les développements mythiques, présentés sous forme de récit, que l'hymne lyrique d'apparat avait hérités de l'hymne épique et auxquels il accordait toujours une place plus ou moins importante. L'auteur appelait à lui la divinité, pour qu'elle l'assistât dans un moment de trouble, dans une peine de cœur, ou pour qu'elle partageât ses joies et ses plaisirs; il en résultait que l'hymne avait un tour tout personnel; les belles strophes où Sapho implore les faveurs d'Aphrodite^*^ proviennent certainement d'un poème de ce genre; ils en donnent une idée fort exacte; les odes d'Anacréon à Artémis et h Dionysos sont aussi conçues sur le même plan ^'^K Les longs récits mythiques, que ces hymnes sacrifiaient, étaient remplacés par une énumération poétique et colorée des surnoms du dieu, de ses attributs et des principaux sanctuaires où il recevait un culte ^^) ; ces sortes de prières étaient beaucoup plus anciennes
(^) AnacréoD, fragin. â, 6,8, lâ.
^^ Ménandre, h c: ttKXrtJutol HfLvoi . . .ôvoioi zîatv ol'sroAAol tQv tt 'eapà T$ Xait^oî 4 kvaxpéovtt If joU âXXotç \itxptxoU xXvfffiv ëxpvtes ^oXXSh 3>e»v.9i Ces hymnes peuvent aussi élre rattachés â ceux que le même auteur appelle ÈÙntiKol : trEUxTixo/ oi ^lAi^v sùyi^v ixovref*ft
'') Sapho, fragm. i. B. Schmidt, Prolegom.^ p. lxxvi.
^*^ Anacréon, (nfrm, i cl •:>.
W Ménamlre, /. r., S 3.
que Sapho et Anacréon, mais ils les tirèrent de l'ombre des temples et leur donnèrent une forme littéraire; dune litanie sèche et monotone ils firent un chant mélodieux , où ils répandirent toutes les ressources de leur art. On voit que Catulle s'est nourri de leurs vers lorsqu'il s'adresse à Diane en ces termes :
grande fille de Latooe Et du très grand Jupiter, Toi que ta mère enfaota Près de Tolivier de Dâos;
Qui fus destinée en naissant à régner sur les monts. Sur les forêts verdoyantes.
Les clairières mystérieuses. Et les rivières retentissantes ,
Toi que les femmes dans les douleurs de Tenfantement Invoquent sous le nom de Jimon Lucine ; Puissante Hécate, ô Lune, Qui empruntes au soleil sa lumière ,
ô déesse, toi qui dans ton cours mensuel Mesures le cercle de Tannée Et remplis des biens de la terre La rustique demeure du laboureui^
Sous quelque nom qu*il te plaise D'être adorée, reçois nos hommages Et accorde comme toujours h Tantique Race de Romulus ton appui tutéiaire.
Catulle respecte ici le goût de la poésie hiératique pour les longues énumérations, qui ramènent parfois à la fin du vers la même consonnance; mais il en tire habilement une succession de petits tableaux, où il jette la fantaisie élégante de Sapho et d'Anacréon.
On peut même conjecturer que c'est encore Sapho qu'il a plus particulièrement suivie dans cet hymne. Chez Anacréon, la prière se mêlait si étroitement à l'expression des sentiments personnels du poète , qu'elle prenait généralement le tour le plus profane : on demandait un jour à Anacréon pourquoi ses hymnes, au lieu d'être consacrés aux dieux, ne célébraient jamais que de beaux
LES POÈMES MÉLIQUES. 81
enfants : «Cesl que, dit-il, ce sont là nos dieux ^^^ » Nous pouvons vérifier dans ce qui nous reste du poème à Dionysos la par^ faite exactitude du jugement que contient cette anecdote, peutêtre peu authentique. Au début, le poète invoque Eros, les nymphes et Aphrodite dans des vers d'une douce et sereine harmonie, qui pourraient donner le change ; mais la dernière strophe est là pour nous éclairer : « Sois un bon conseiller pour Gléobule; persuade-lui, 6 Dionysos, d'accueillir mon amour ^^l» En réalité, les hymnes ^'Anacréon étaient encore des chansons; il est douteux qu'il en ait jamais composé de plus graves ^^K Tout autres devaient être ceux de Sapho ; il est bien vrai que son ode à Aphrodite (^) aboutit à la même conclusion que celle d'Anacréon à Dionysos : ce poème est tout plein des passions qui agitaient le cœur de Sapho , et elle semble avoir fréquemment adressé à la mère de l'amour des prières que ne lui dictait pas uniquement l'ardeur de la piété ^^K Mais elle avait composé aussi des hymnes en l'honneur de divinités plus sévères; on citait dans l'antiquité ceux où elle avait chanté Héra ^^^ et Artémis ^''^ ; ceux-là étaient véritablement destinés à des chœurs; ils furent exécutés dans des cérémonies sacrées, et Ton doit croire que le ton en était conforme à la circonstance et au caractère des deux déesses. Une dame de Pamphylie, nommée Damophyla, avec qui Sapho eut des relations d'amitié, écrivit des hymnes qu'on chantait encore, au m* siècle de notre ère, dans le culte d'Artémis de Perga; ils étaient imités de ceux de Sapho et probablement ils en reproduisaient même le mètre ^^\ Si la pièce XXXIV de Catulle a une origine grecque, c'est aussi à l'école de Sapho qu'elle se rattache;
(») Scol. Piiid., /«lAm., Il, i.
(') ADacréon, fragm. 9.
(3) Himer., Or., III, 3, cite un hymne ix t&v duodérw tQv kvaxpéomos; mais le témoignage est bien suspect. Voir dans Bergk le fragment 13/1. <•' Sapbo, fragm. 1.
<^ Sapho, fragm. 5, 6, 7, 8, 9. Voir aussi ses fragments 69 à 65, 108 et
^*> AnthoL Pal,, IX, 189; voir aussi le fragment de Sapho 1/17. ('> Philostr., Vit. Apollon,, I, 3o.
(») Philostr. , /. c.
taraïucsiB .iTL^vuLa.
c'est là seulement qu'il a pu apprendre Tart d'unir à un rythme aussi léger un accent aussi sincèrement religieux.
Son poème sur Attis^^) appartient h une toute autre catégorie; c'est un récit qui a toute l'ampleur d'un hymne épique. Nous y voyons Attis aborder en Phrygie avec une troupe de jeunes gens décidés, comme lui, à se consacrer au cidte de Gyhèle; après s'être mutilé dans un transport de fureur religieuse, il accourt vers le temple de la déesse et s'y endort. A son réveil, ayant recouvré ses esprits, il pleure sa virilité perdue et songe à retourner dans la Grèce, son pays natal. Il s'élance vers le rivage; mais un lion envoyé par Gyhèle le force à retourner au sanctuaire; désormais il passera sa vie au service de la redoulahle déesse. Le développement poétique de cette légende fournit à GatuUe près d'une centaine de vers; il est coupé par des discours pleins de force et de mouvement : dans le premier, Attis, possédé par l'enthousiasme, anime et entraine ses compagnons; dans le second, il exhale ses regrets; un troisième est adressé par Gyhèle au lion, qui doit lui ramener le malheureux jeune homme; le morceau se termine par une prière , où l'auteur supplie la déesse d'écarter de sa maison ces redoutables fureurs. Ge poème semble donc né de la terreur que lui inspire une divinité impérieuse et barbare ; s'il est vrai que la religion dans les temps primitifs n'était qu'une forme de la crainte, Gatulle doit reproduire ici un hymne très ancien, destiné à rappeler, par un exemple tragique, que l'homme n'est que le misérable jouet d'une volonté supérieure. Gatulle écrit à côté de Lucrèce; s'il prête le secours de son talent à des croyances que son contemporain s'attache à détruire, n'est-ce pas qu'il imite quelque poème grec, encore tout imprégné de l'esprit des vieux âges? Pindare et Euripide ont connu le culte orgiastique de la Grande mère^^^; on pourrait croire que Gatulle a choisi son modèle dans l'œuvre d'un écrivain qui aurait vécu vers le cinquième siècle, et on le croirait d'autant lus volontiers que la composition et le ton général de son poème
t') Catulle, LXIIL
W Pind., Pyth.JU, 77; Enr., Hehy i3oi.
LES POÈMES MÉLIQUES. 83
ne semblent pas s y opposer. Mais on a, d'autre part, des raisons décisives pour renoncer à cette hypothèse ^^\ Si le culte de la Grande mère avait fait de très bonne heure sa première apparition dans la Grèce propre , il n'en est pas de même de la lé-» gende d'Attis; l'auteur le plus ancien qui la mentionne est un Alexandrin , c'est Hermésianax ^^^ ; et c'est encore un Alexandrin » Gallimaque (^^ qui parle le premier du fleuve de Phrygie, d'où les Galles, prêtres de Gybèle, tiraient leur nom. Dans son poème, Catulle a adopté le galliambe ; ce vers avait été primitivement un ionique mineur tétramètre catalectique; les auteurs dramatiques d'Athènes l'avaient employé sous sa forme la plus pure. Mais, à l'époque alexandrine, on en fit un usage tout nouveau : on le consacra spécialement à chanter Gybèle et son culte ; c'est alors qu'il prit le nom de Galliambe ou vers de la Grande mère^'^^; en même temps on lui fit subir un changement profond : à la place du petit ionien, qui, à l'origine, entrait seul dans la composition de chaque pied, on admit les substitutions les plus diverses et, en outre, on toléra Yanaelaee, c'est-à-dire qu'une syllabe longue pût être, par convention, comptée pour deux brèves, qu'on partageait entre la fin d'un pied et le commencement du suivant ^^. Héphaestion rapporte que «les modernes)' avaient composé, en l'honneur de Gybèle, un grand nombre de poèmes écrits dans cette mesure ainsi réformée, et il cite comme exemple deux vers grecs, où l'auteur disait en parlant des prêtres mutilés de la
<» Voir Tétade de M. de Wyamowiti-llldilendorff, Dm GaUianthen ieê Kamméhekoi und CaluUus dazu VHermei, i, XIV (1B79), p. 19A; Magnus, Jahre$berichtê de Bursian, LI, 9, p. 937 (1887); Grant Allen, édition de VAttû avec un commentaire et des excursos, Londres, 1899; Thompson (E. S.), Dunn (6.) et Hardie (W.R.), 0» t^ gaUiamlne mêtn dans la Cltûtieal rmtw de 1898, p. i45 et 980. M. Grant Alien a sur le galliambe un système bien difficile à admettre; Yoir Tartide de M. Emile Thomas dans la Betw critique de 1898, I,p. 98a.
<*) Paosan., VU, 17, 9.
(^) Piin., Hiêi. nat., XXXI, 9. (Schneider, CaUimaehêa, fr. 100/, Â7.)
(*) MifTp^ox^ir, Héphaestion, XII, p. 39 (Westpbal.).
'') Aion dans le vers de Catulle , Super alta vectus Athe . . . , la sylUbe v§e compte pour deux brèves, partagées entre la fin du premier pied et le commencement du second.
6à CATULLE ET SES MODÈLES.
déesse : ce Galles, prétresses de la Grande mère des montagnes, qui vous plaisez dans vos courses à agiter le thyrse , en faisant retentir vos armes et vos crotales d airain. . . » Ces vers, d'après Héphaestion , étaient « célèbres r> ; mais il néglige d'en nommer l'auteur, et l'on n'y rencontre point Yanaclase, qu'il annonçait comme un des caractères principaux du galliambe; aussi a-t-on supposé une lacune dans le texte. Mais cette hypothèse n'est pas nécessaire : Héphaestion cite seulement les deux premiers vers de la pièce; puisqu'elle était c^ célèbre ?), il lui suffisait d'en rappeler le début; c'était affaire au lecteur de chercher dans la suite les exemples de Yanaclnse et des autres licences qui ne pouvaient pas, comme de juste, se trouver toutes rassemblées dans ces deux vers. Quant à l'auteur, il n'est guère douteux que ce fût Gallimaque; il est expressément nommé dans une scolie relative au passage d'Héphaestion^^^; et, en effet, on ne voit pas quel est parmi les « modernes » celui à qui ce grammairien aurait pu de préférence emprunter un exemple c( célèbre». Ainsi s'explique pourquoi le vers galliambique, qui, sous sa forme propre, n'avait pas été cultivé par les Grecs à l'époque classique, a joui d'une si grande faveur chez les Romains : c'est que le prince de l'alexandrinisme en avait donné le type dans une pièce très goûtée des connaisseurs. Varron insère, dans plusieurs de ses satires ménippées, des vers galliambiques où, comme Catulle, il montre Attis gagnant à pas précipités le temple de Cybèle , et les farouches ministres de la déesse faisant retentir en son honneur leurs bruyants instruments (^); non seulement ces vers traitent le même sujet que ceux de Catulle, mais ils sont d'une facture toute semblable. Dans le même temps, Cécilius de Côme entreprend, lui aussi, un poème sur Cybèle et ses mystères, avec assez de succès pour s'attirer les éloges de Catulle, son ami^*^ Bientôt viendra
<') P. 19/i (Westphal.). Voir Gallimaque, fragm. 568. L'attribution que Schneider considérait comme probable paraît certaine à Wilamowitz-Môlleadorff et à SusemibI, I, p. 366-365, note 73.
(') Varron, Sot, Mén,, dans le Pétrone de Bûcbeler (188a); Mareipor, Q75; C^enuM, j^\ Eumenideê, i3i, iSa. Voir aussi fragm. 54 o.
« Catulle, XXXV, 18.
LES POÈMES MÉLIQUES. 85
Mécène, qui essaiera, à son tour, de rivaliser dans ce difficile exercice avec les écrivains de la génération précédente, et il ne sera pas le dernier (^); Martial ^^^ se vante en ces termes de ne pas se ranger parmi les poètes qui entreprennent des tours de force : te Parce que je ne me fais pas gloire de composer des vers rétrogrades, parce que je ne lis pas à rebours le licencieux Sotadès, parce que je n'écris pas, à la manière des Grecs, des vers qui imitent l'écho ; parce que le dilicieux Auis ne me dicte pas un gaUiambe délical et plein de mollesêe, je ne suis pas pourtant un si mauvais poète ... Il est honteux de s'appliquer à des bagatelles difficiles, et c'est un sot travail que celui des inepties. Que Palaemon^^) écrive des vers pour la foule qui se presse dans les cercles ! moi , je ne veux plaire qu'à un petit nombre d'auditeurs. » Ainsi, aux yeux de Martial, les galliambes sont un tour de force, difficiles nugae, ineptiae, comme les vers qu'on peut lire dans les deux sens, de gauche a droite et de droite à gauche; en un mot, comme toutes ces compositions extravagantes dont les Simmias et les Gastorion avaient, à l'époque alexandrine, donné le premier modèle (^l Le rapprochement est curieux et achève de nous éclairer sur la véritable origine du galliambe. Pour Martial, c'est un mètre efféminé, parce que le rythme en est comme brisé et que les brèves y dominent; elles lui donnent une allure sautillante, qui est incompatible avec l'expression des sentiments graves; un Romain voulait retrouver dans la poésie, surtout dans la poésie religieuse, ces spondées au pied ferme, ^spondeos slabiles^^^Vy qui abondaient dans sa langue; le galliambe avait le tort de plier le latin à des exigences pour lesquelles il n'était pas fait. Mais c'est justement là ce qui avait séduit GatuUe : il s'agissait de réagir contre la lourdeur de l'idiome national; il fallait le forcer à courir, et même à sauter; tel est le régime
<') Diomède dans les Grammatici latini, I, 5i/i et Gaes. Bass., t6ù2., VI, a6s. Voir Luc. Mâiler, De re metricarom., p. 108.
^*^ Martial, II, 86; voir le commentaire de Fnediànder ad h. 1. <3) Peatr-étre Q. Remmius Paiaemon, professeur célèbre du 1*' siècle. <*) Gouat, Poù. alex., p. 198, 19 A.
<*^ Hor., Anpœt., a 5 6.
auquel oo soumet, dans les gymnases, les jeunes gens qui manquent de souplesse : on leur mqHwe pour un temps certains exercices qui doivent développer en eux, par la force de l'habitude, les qualités que leur a refusées la nature. Les galliambes de Gailimaque pouvaient, à cet égard, offrir d'utiles leçons aux poètes du temps de César. Mais Martial a raison : après Vii^e, ces tours de force, ou plutôt ces tours d'adresse n'étaient plus nécessaires; la Muse latine avait acquis autant de grâce qu'dle en pouvait souhaiter : ce qui avait été pour elle un exercice salutaire n'était plus désormais qu an jeu frivole. Catulle, en imitant Callimaque, lui emprunte ses artifices les plus ingénieux. Le poète grec, voulant rappeler que les Galles ont dépouillé leur sexe, les désigne par des noms féminins; ainsi fait Catulle: il ne les appelle point Gain, mais GaUae : la ressemblance est trop singulière pour être fortuite. Jusqu'où allait l'imitation dans la suite de la pièce? Un critique, qui a fait de ce morceau une étude particulière ^^\ estime que Catulle doit avoir abrégé ou élagué son modèle. En effet, il ne nous dit pas qui est Attis, quels sont ses parents, d'où il vient, et quelle est cette patrie vers laquelle s'élancent ses regiets désespérés ^^l Au début, il nous montre le jeune honune touchant du pied le bois de la déesse phrygienne ^^\ et, quelques vers plus bas, celui-ci invite ses compagnons à l'y suivre, comme s'il en était encore loin^^l II s'est volontairement privé de sa virilité; nous voyons ensuite que les Galles ont imité son exemple ^*^; mais le poète n'en a rien dit. Que deviennent-ils h la fin de la pièce? Ont-ils essayé de fuir avec leur chef et sontils ramenés comme lui vers le sanctuaire? Rien ne nous l'apprend. En un mot, on devine que Catulle s'adrcssant à un cercle d'amis érudils, qui ont tous présent à la mémoire le texte grec, y taille à son gré ce qui lui convient, sans trop se soucier de mettre dans le récit un ordre rigoureux. Il suppose que l'original n'est pas moins familier à ses lecteurs qu'à lui-même et il leur laisse le soin de renouer, à l'aide de leurs souvenirs, l'enchaînement des faits.
^'^ VViiamowilz-MôlIendorfr, p. 19S. — t*) Voir vers /19. — ^^' Vers a. — ^'*i Ver» 20. — ^^' Vers 17.
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Si Catulle a resserre, dans l'ensemble, le poème de Callimaque, il est beaucoup moins vraisemblable que, dans le détail, il y ait rien ajouté. Ainsi il représente le Sommeil s^éloignant d'Attis et s'envolant vers les demeures célestes , où il est reçu par son épouse Pasithée; on fait observer ^^^ que cette déesse, rarement nommée dans la mythologie, est cependant connue d'Homère ^^\ et que Catulle a pu imiter l'Iliade dans le rôle qu'il lui prête. Mais, chez Homère, on voit seulement qu'Héra promet au Soaimeil, s'il exécute ses ordres, de lui donner Pasithée pour épouse. Le mariage s'est donc célébré depuis le temps d'Homère; il était assez dans le goût des Alexandrins de conclure ainsi entre des personnages mythologiques une union depuis longtemps annoncée, et l'on ne voit pas pourquoi le Sonuneil n'aurait pas reçu de la main de Callimaque l'épouse que lui avait promise le vieil Homère.
Mais ce qui porte au plus haut point dans cette pièce l'empreinte de l'alexandrinisme , c'est l'art avec lequel Catulle mêle la poésie erotique à la poésie religieuse. Le morceau où Attis exhaie les plaintes que lui arrache sa triste destinée ^^\ est une élégie intercalée dans un hymne. Du reste, le personnage lui-même est, avant tout, un héros de roman, et Catulle, pour le peindre, emploie les couleurs ordinaires, que l'école appliquait aux portraits des beaux adolescents, favoris de l'amoiu* : c'est un tendre et délicat jeune homme, tener Atti8^'^\ que rend encore plus délicat une affreuse mutilation ; toutes les épithètes et les images qui servent en général à rendre la beauté de la femme se pressent sous la plume de Catulle pour représenter ce néophyte qui n'a plus de sexe : au début, les adjectifs qui le désignaient étaient au masculin; ils font bientôt place à des adjectifs féminins ^*^; Attis, parlant de lui-même, emploie tantôt un genre, tantôt l'autre ^^\ ne sachant plus quel est celui qui lui convient désormais. Il est devenu un être indécis, aux mains de neige, aux
ti) Eïlifl et Wilamowilz-MôUcndorff. — <») //., XIV, a5o, 376. — ('^ Catulle, LXII!, vers 5o à 7.3. — ^*î Vers 88. — ''^ Vers 8 et siiiv. — («) Vere ai et suiv.
lèvres de rose^^l On reconnatt ici les procédés auxquels se complaira Ovide : lui aussi , il traitera à son tour la légende d'Attis ^'\ mais rapidement et en cherchant à la renouveler par quelques détails ; on voit bien qu'il a redouté la comparaison qu'on aurait pu faire de ses vers avec ceux de Catulle. S'il n'avait pas été arrêté par ce motif, aucun sujet ne pouvait le tenter davantage : l'aventure d'Attis était faite pour l'élégie beaucoup plus que pour la poésie religieuse ; si elle avait fourni matière aux galliambes de Caliimaque, elle avait aussi défrayé les distiques d'Hermésianax ^^\ et tout porte à croire que, chez Gallimaque même, elle avait revêtu le caractère d'un épisode romanesque. Si la Grande mère a poussé Attis à un acte de folie, qui lui enlève sa virilité, c'est qu'elle est éprise de lui, comme Vénus Test d'Adonis; elle exige qu'il se consacre tout entier à son service, et surtout qu'il soit condamné à ne plus rechercher aucune femme; elle le retire du monde avec une fureur jalouse. Ce qu'elle veut, c'est qu'il renonce à aimer et à être aimé parmi les humains, et c'est bien là, dans le sacrifice qu'elle lui impose, ce qu'il regrette le plus. «Me voilà devenu femme, s'écrie-t-il, moi qui naguère encore, jeune homme, éphèbe, enfant, étais la fleur du gymnase et la gloire de la palestre ! La foule de mes admirateurs, se pressant à ma porte, n'en laissait jamais refroidir le seuil; je trouvais toujours ma demeure ornée de guirlandes de fleurs, à l'heure où le soleil levant me faisait sortir de ma couche ^*^» On peut comparer à ce passage un fragment d'une élégie où Callimaque racontait les aventures de Cidyppé et d'Acontius. Il y décrivait la beauté du jeune homme, qui, avant d'avoir été frappé par les traits de l'Amour, recevait dédaigneusement les hommages de ses compagnons : ce Les soupirants l'attendaient à la porte, lorsqu'il devait se rendre à l'école ou au bain ^^K » On a pensé que Catulle a pu s'inspirer de ces vers et les appliquer h son Attis ^^^; mais il parait plus vraisemblable qu'il y avait déjà chez
(') Vers 8 et 7 A. — W Faales. IV, 2a 1. — ^^) Pausan., VII, 17, 5. — (») Vers 63 à 67. - - (*' Calliinaqiio, fragm. 169. Cf. fragm. ion e( i48.~ '*) \Vi- !amo\\ itz-Mollendorff.
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Callimaque une étroite ressemblance entre Attis et Acontius. On peut remarquer dans ses hymnes mêmes que, parfois, le développement, commencé sous la forme épique, emprunte tout à coup les sujets et la voix de l'élégie; ainsi, après avoir décrit longuement les attributs d'Artémis, Callimaque raconte la légende de Dictynna , plus tard mise en vers latins par Valérius Gaton ; il dit conmient cette nymphe, poursuivie par l'amour de Minos, se précipita du haut d'un rocher et comment elle fut reçue miraculeusement dans les filets d'un pécheur ^^^ D'autres fois, l'hymne tourne à l'idylle. Observons que, chez Catulle, le malheureux favori de Cybèle n'a rien d'un héros des anciens temps : c'est un élève de l'éphébie, un de ces beaux adolescents, dont les vases peints nous représentent les exercices et les jeux; comme l'artiste qui a reproduit leurs formes élégantes , le poète saisit son personnage au milieu d'une petite scène de la vie familière et il dessine, en passant, d'un trait rapide, mais sûr, une de ses attitudes les plus gracieuses ; à côté de l'image aux contours sobres et précis, le peintre a tracé un mot d'éloge pour le jeune homme qui a posé devant ses yeux : kalos, qu'il est beau ! Le poète nous invite à la même admiration en répandant tout autour du portrait les expressions les plus fines et les plus choisies du langage poétique. Tel est l'art de Théocrite dans les idylles; tel est, dans l'hymne même , celui de Callimaque. Ainsi il nous montre Artémis enfant, assise sur les genoux de Zeus et cherchant, par de câlines prières, à obtenir de lui des présents : «Ayant achevé de parler, elle voulut toucher le menton de son père; mais vainement elle étendit ses mains, faisant tous ses efforts pour l'atteindre. Son père inclina la tête, sourit et lui dit en la caressant : Puissent les déesses me donner toujours de tels enfants ! A ce prix, je supporterais même les colères delà jalouse Héra. Je t'accorde bien volontiers, ma fille, tout ce que tu demandes, et si tu veux encore davantage , ton père te le donnera. Tu désires avoir une ville à toi; tu en auras trente ^^N Si, dans
(') Galtim., Hymn0à Artémiê, vers 187 et suiv. ^'î CaJIim., Hymne à Artémis, vers a6 el siiiv.
la maison de ce bon père de famille , on sait combler, et au delà , les vœux des enfants sages , on sait aussi tenir en respect les enfants méchants ; à l'occasion , on les menace du Gyclope : « Lorsque la fille d'une déesse désobéit à sa mère, sa mère feint d'appeler, pour châtier l'enfant, quelqu'un des Gyclopes, Argès ou Stéropès; alors , du fond de la céleste demeure , arrive Hermès , le visage noirci de cendre ; bien vite , grossissant sa voix , il fait peur à la petite fille, et celle*ci se jette sur le sein de sa mère, les yeux cachés dans ses mains ^^K r> C'est encore la même source d'observations qui a fourni à Callimaque un touchant épisode de l'hymne À Déméter ^^ : Erysichthon , ayant outragé la déesse , est condamné par elle à une faim perpétuelle , que rien ne peut assouvir; mais le mal qui le dévore n'est connu de personne, si ce n'est de ses parents ; le poète nous peint sa malheureuse mère , inventant sans cesse quelque excuse nouvelle pour le dispenser de paraître, chaque fois que des amis viennent l'inviter à un repas de fête; tantôt il est alité, tantôt il est sorti; il est en voyage, ou bien il s'est blessé en jouant au disque, ou bien il est tombé de cheval; et ces accidents imaginaires, se succédant sans re- Iftche, sont pour la pauvre mère un prétexte à laisser couler, sans éveiller le soupçon, des larmes trop justifiées. Qui ne voudrait que le déclin de la poésie grecque se fût prolongé de quelques siècles, s'il avait dû ajouter aux grandes compositions de l'âge classique beaucoup de tableaux semblables?
En résumé, lorsqu'on embrasse d'un coup d'œil les poèmes méhques de Catulle, on y peut constater que Sapho et GaUimaque ont été ses principaux modèles. Comme Horace, il s'est sagement abstenu « d'aller puiser à la source pindarique ^^^ 9 , et tous ses amis, sans exception, semblent avoir observé la même prudence. Si Horace a bien fait de résister à ceux qui lui conseillaient d'imiter les Odes triomphales, Catulle n'a pas été moins
( ') Galliin. , Hymne à Àrtémû , ven 66.
f'^) Hymne à Déméter, vers 78.
(*^ Ce que ne fit pas Titius, l*ami d'Horace: v Pindarià foniis qui non expailuit hauitut,7> Epiet,, I, 3, 10.
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avisé. En admettant qu'il se fût seati «soulevé par ce soufBe puissant, qui porte jusqu'aux nues le cygne de Dircé 3» ^^\ û devait encore tenir ses ailes obstinément fermées. Au temp^ d'Horace , la langue poétique est prête pour les grands efforts : la lassitude des guerres civiles a fait nattre dans toutes les âmes un désir sin* cère de revenir à la religion et aux vertus des ancêtres; ce sentiment généreux supplée , dans une certaine mesure , aux croyances disparues; il anime, autour d'Auguste, jusqu'aux écrivains du tempéram^t le plus frivole; puis viennent les brillants succès du dehors, qui exaltent le patriotisme; on conçoit que Rome ait alors appelé de ses vœux un Pindare latin , et qu'elle ait cru qu'il pouvait nattre : ce n'était pas à des poètes obscurs, comme un Titius ou un Rufus ^^\ qu'il était réservé de justifier ses espérances; mais Horace, lui aussi, n'est pas sans avoir tenté d'aborder le r6le dans le livre même oh il s'en défend, tant cette entreprise, malgré ses difficultés, paraissait alors séduisante et naturelle. Aucune des raisons qui l'expliquent ne pouvait encore être invoquée par Catulle et par ses amis. Ce n'est pas seulement Pindare qu'ils ont écarté de leurs études : c'est, d'une façon gé* nérale, le lyrisme d'apparat tout entier. On aurait tort de conclure qu'ils n'en sentaient pas la beauté ; mais ils sentaient aussi vivement la différence profonde que la distance des temps établissait entre eux et ce genre de poésie. Denys d'Halicarnasse caractérise la manière de Pindare en disant qu'elle est « archaïque et austère^')». Si telle était l'opinion d'un Grec, que devait penser un étranger? Le sentiment général des poètes latins sur le lyrisme d'apparat, c'est celui d'Horace sur Pindare : une admiration sans bornes, mêlée d'une crainte respectueuse. Il faut ajouter qu'au temps de Catulle surtout, ce qui manquait le plus à la poésie latine ce n'était pas la noblesse, le goût de la grandeur dans la pensée et dans l'expression : Ënnius et les tragiques l'avaient assez prouvé. Ce qui lui était nécessaire, c'était bien
f») Hor., Od., IV, II, a5.
(*) Ovide, Pont., IV, 16, a8.
^') Denys d^ilalic. , De compoê, verb., aa.
plutôt la finesse, l'élégance simple et aisée, l'habitude de la dis-* cipline dans le style et dans la forme métrique. Il s'agissait de lui donner toutes ces qualités : c'était pour elle une question de vie ou de mort. A ce point de vue, non seulement l'imitation du lyrisme solennel et majestueux des grands maîtres n'était pas nécessaire, mais elle pouvait être funeste; un échec, à cette heure décisive, eût tout perdu; la glorieuse moisson du siècle d'Auguste eût été compromise dans son germe. La Grèce, conquise par les armes, assistait en souriant aux efforts que tentait le vainqueur pour s'assimUer sa littérature; il lui avait enlevé ses bibliothèques; elle se demandait ce qu'il allait en faire. Deux siècles plus tard, après Catulle, après Horace, les Grecs soutenaient que Rome n'avait pas produit un seul poète lyrique digne de ce nom ^^K On pense avec quel dédain, avec quelle joie malicieuse ils avaient dû apprendre, au temps de César, qu'un jeune Véronais et quelques-uns de ses amis se proposaient de marcher sur les traces de Sapho. Mais qu'auraient-ils dit, si ces téméraires avaient annoncé le dessein d'imiter Pindare? Ceux-ci, de leur côté , sentaient fort bien que les regards de la Grèce étaient attachés suf eux; à l'impatience ironique avec laquelle étaient attendus leurs essais, ils répondirent par la plus grande circonspection. Du reste, il est fort possible que les Alexandrins leur en eussent donné l'exemple ; Horace n'est pas le seul qui déclare Pindare inimitable. Quintilien rend le même arrêt. On suppose que Quintilien parle d'après Horace ^^); il est bien plus probable que tous deux parlent d'après un' des écrivains de l'école alexandrine, et qui serait-il, sinon Callimaque? Pour ce savant, l'ère de scompositions grandioses est à jamais fermée; les poètes anciens sont des dieux, qu'il faut adorer sans essayer de s'élever jusqu'à eux; plus on les respecte, plus il faut se garder de les approcher. C'est du moins ce que Callimaque pense d*Homère^'); comment n'aurait-il pas eu sur Pindare la même opinion ? On lui attribue
(') Aulu-Gelle, XIX, 9.
(*) Quiiilil., X, 1, 61, avec le commentaire de M. Hild.
(3) Goual, Poéi, alex,, p. 691 et euiv.
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une recension des poèmes pindariques ^^^ et il montre lui-même qu'il ne savait pas toujours, dans ses propres vers, oublier le vieil auteur publié par ses soins ^'^); mais autre chose est une réminiscence, autre chose un système d'imitation suivie. Dans le canon de l'école alexandrine, Pindare occupait le premier rang parmi les lyriques anciens , comme Homère parmi les poètes épiques; il se trouvait ainsi placé sur un sommet, que Gallimaque et ses disciples jugeaient sans doute inaccessible ^^L Si c'est bien d'eux, en effet, que vient la sentence, on comprend pourquoi les poètes latins jusqu'à Horace ont reculé devant Timitation de Pindare , et pourquoi Horace lui-même, dans les grandes odes du quatrième livre, n'a abordé le genre héroïque qu'à la dérobée. 11 eût fallu rompre avec une tradition établie dans l'enseignement; l'école devait répéter depuis les grands critiques d'Alexandrie : «On n'imite pas Pindare. » Les Alexandrins eux-mêmes ont-ils eu tort ou raison d'obéir à ce mot d'ordre? auraient-ils pu l'enfreindre, s'ils l'avaient voulu? Nous n'avons pas à le rechercher. Mais ce qui est bien clair, c'est qu'ils ont rendu le plus grand service au lyrisme naissant des Romains, en l'empêchant de s'élancer, pour ses débuts, au plus haut des cieux; il aurait eu le sort d'Icare, et il eût été encore moins heureux, car sa chute n'aurait pas été remarquée , elle n'eût pas même laissé un souvenir. Si les Romains ont eu une poésie lyrique qui nous charme, c'est que Catulle, le premier, leur a enseigné à borner leur ambition; et lui-même l'avait appris des Alexandrins. A son école, les poètes latins ont acquis ce sentiment de la mesure, que l'exemple de Térence n'avait pas suffi à leur donner à tous, et qu'il fallait encore répandre pour que la littérature nationale eût, à son* tour, un grand siècle.
(') Callimaqae, fragm. loo d, 16.
(') Ihid,, voir la note de Schneider sur Hymn,, II, 119.
(^) Gaiiiin., fragm. 979, appelle les dithyrambes des chants bâtards, pôÔot dotSai, Il dit encore (fragm. i65, ^90) : «Ne me demandez pas un chaot sonore et retentissant {fiiya ipo^ovaav dotSi^v). Ce n^est pas moi qui dispose du lonnerre, c'est Zeus.?)