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CHAPITRE III

LES HENDÉGASTLLABBS.

La poésie que nous appelons légère, fugitive, ou encore poésie de genre ou de circonstance, est à la fois très voisine et très différente de la poésie lyrique. Ce qui l'en rapproche, c'est qu'elle chante aussi les émotions personnelles de l'auteur, ses joies et ses tristesses, ses amours et ses haines; elle nous fait entrer dans sa vie. Mais elle se distingue par plusieurs caractères particuliers ; on ne peut manquer d'en être frappé , si on la compare même à l'ode familière des Éoliens, qui est cependant de tous les genres traités par les Grecs celui avec lequel elle a le plus d'affinité. Dans le lyrisme proprement dit, l'émotion natt spontanément, elle se développe d'elle-même suivant les lois éternelles qui règlent le cours des passions humaines ; le poète n'a qu'à l'observer en lisant dans son propre cœur. Au contraire, dans la poésie de circonstance, le monde extérieur intervient sans cesse ; il lui donne le souffle et le mouvement ; un rapport s'établit soudain entre les objets et l'âme du poète , et plus ce rapport est inattendu, plus l'effet qui en résulte a de charme. Mais aussi l'émotion est moins profonde et moins durable que dans l'ode ou l'élégie; elle s'enfuit aussi vite qu'elle était venue, non sans laisser en nous quelquefois un trait qui demeure. Le mérite propre de cette poésie, c'est de reproduire sous une forme vive et dégagée la variété des circonstances qui l'ont inspirée ; si elle ne dédaigne aucun des menus incidents dont se compose une existence d'homme , nous lui demandons de les peindre de

telle sorte qu'ils ne nous paraissent pas futiles; au bout des sensations qu'elle recueille au jour le jour, nous voulons découvrir des sentiments vrais; elle n'est pas tenue de les présenter dans un ordre régulier; au contraire, nous lui demandons de respecter l'imprévu de la vie, car c'est encore pour elle une façon d'être fidèle et attrayante; mais encore faut-il qu'elle nous touche par quelque endroit : il faut qu'elle ait des larmes et des sourires, et qu'elle les mêle avec un art savant et sincère. Une telle poésie doit avoir, malgré tout, des ambitions plus bornées que le lyrisme ; elle doit se contenter d'une forme moins ample et moins riche; par cela même qu'elle saisit, au hasard de la rencontre, des impressions fugitives, elle doit les noter rapidement, pour ne pas leur donner le temps de se dissiper, et brièvement, pour ne pas les dénaturer en leur attribuant une importance qu'elles n'ont pas; les ouvrages de longue étendue ne sont pas son fait. La même raison l'oblige à renoncer aux mètres compliqués, qui exigent un travail délicat; même la strophe courte et simple des Éoliens ne lui convient pas : il lui faut un mètre uniforme, d'un cours égal et rapide, qui lui permette de glisser sur ce qu'elle touche. Ainsi la poésie de circonstance, promenant sa fantaisie à travers les hommes et les choses, évitant tous les extrêmes et s'interdisant les vastes pensées, ne peut être confondue ni avec l'iambe, ni avec l'ode, ni avec l'élégie. Elle se distingue même de l'épigramme, si nous prenons ce mot dans son sens étymologique : une épigranmie est une inscription ; elle sert à un usage nettement défini ; elle ne se prête guère qu'au développement d'une seule et même idée ; un mot bien choisi et bien placé en fait tout l'ornement. La poésie de circonstance, dans sa brièveté, admet un peu plus de laisser aller; ses tours sont plus libres, ses limites moins étroites ; elle ne connaît d'autres lois que son caprice et le succès. Ce genre, qui a eu chez nous une fortune si brillante au xviii' siècle, n'a pas été moins apprécié des Romains. Ils y employèrent un mètre spécial, qui servit à le distinguer : c'est celui qu'ils appellent tout court Ytiendécanyllabe, ou vers de onze syl-

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labcs. Depuis le temps de Catulle, ils le cultivèrent avec passion; c'était le délassement favori des gens du monde ; parmi ceux qui s'y exercèrent , on ne cite pas seulement des écrivains de profession , mais des hommes d'État comme Cal vu s, comme Mécène, comme Pline le Jeune, comme Serius Augurinus, qui fut consul sous Hadrien. Pline, envoyant ses hendécasyllabes à un ami, lui dit: t(Je les ai composés en voiture, au bain, ou h table, en manière de passe-temps. Vous m'y verrez tour à tour plaisant, enjoué, amoureux, chagrin, plaintif ou colère; vous y trouverez des des* criptions tantôt plus simples, tantôt plus nobles; grâce h cette variété, j'espère que chacun y rencontrera quelque chose à son goût; peut-être certains morceaux plairont-ils à tout le monde ^^\ » Laevius, Varron, Calvus et Catulle sont les premiers qui aient initié les Romains à ce genre si goûté depuis. Catulle en a été le classique ; Pline le Jeune invoque son témoignage comme l'autorité la plus propre à justifier le ton un peu libre de ses propres vers. Si Horace a reculé devant ce genre de poésie, qui allait cependant si bien à sa nature, c'est que la réputation que Catulle s'y était acquise lui a paru trop redoutable ; il a cru pouvoir le surpasser comme poète lyrique , en voyant tout ce qui restait encore h prendre dans l'école éolienne; il n'a pas cru qu'il fût prudent de se mesurer avec l'auteur des hendécasyllabes. Sur les soixante pièces dont se compose la première partie du recueil de Catulle, quarante-deux, c'est-à-dire plus des deux tiers, sont écrites en hendécasyllabes ^^l Le genre auquel ce mètre est adapté n'a point de nom précis en tant que genre; les Romains appellent les poèmes qui doivent y être rattachés des bagatelles , des folies , nugae, ineptxae, La cause en est sans doute dans l'extrême variété qu'il autorise et qui en fait le charme ; son caractère propre est de n'en point avoir; pourvu que la mesure y soit, il admet toutes

<») Pline, Epiit., IV, lû.

(*) Giarisius, p. 76 P. , donnanl une forme rare, dont il trouve un exemple dans Catulle, le cite ainsi : fiHaee taepiu* CatuUuê in hendecatyllabity) ^ ce qui semble indiquer qu^il considère ces vers comme formant, dans la première partie du recueil, la série la plus importante. Cf. Sen. Conirov,, Vil, 19. Voir sur ce sujet les observations de Riese dans le Rhein. Mut., 1866, p. /199, 5oo.

iiirti«i*'R «ATiuttir.

les compositions qui ne rentrent dans aucune catégorie bien déterminée. Pline le Jeune dit de ses petits vers : «Je me propose d'intituler ces bagatelles hetidécasyllabeê , titre cpii n'a de rapport qu'à leur forme métrique. Vous pouvez, si bon vous semble, les appeler épigrammes, petits tableaux, morceaux détachée, ou, comme beaucoup d'autres l'ont fait jusqu'ici , poésies légères : je ne vous offre, moi, que des hendécasyllabes^^Kn II est évident que Pline est embarrassé pour trouver un titre exact. Cependant tout le monde reconnaît que cette poésie ne rentre dans aucune autre catégorie. Pline dira encore : «11 m'arrive quelquefois de faire de petiis vers légers; je fais aussi des comédies et j'en écoute; je vais voir des mimes, je lis des poètes lyriques et je sais me plaire aux ouvrages imités de Sotadès. » Les petits vers légers, versîculi severiparum ^'^^ c'est-à-dire ses hendécasyllabes mêmes, sont donc par lui mis à part de ces diverses compositions ; ce qui est surtout digne de remarque, c'est qu'il ne les confond pas avec les poèmes lyriques. Quand il publie son recueil, il a soin de n'y admettre que des hendécasyllabes, à l'exclusion de tout autre mètre, et il nous apprend qu'un grand nombre d'auteurs lui en avaient donné l'exemple ^^K Quintilien ne fait pas à ces productions frivoles Fhonneur de les énumérer parmi les genres classiques qu'il passe en revue dans son dixième livre; mais ii en donne la raison ailleurs : c'est que , comme l'élégie ou les vers sotadiques, elles ne sont pas une lecture pour l'enfance ^*^ Catulle l'avait déjà déclaré avant lui ^^K

Ce que nous ignorons absolument, c'est l'origine de cette poésie. De qui Laevius, Catulle et ses amis la tenaient-ils? à quelle époque fit-elle, chez les Grecs, sa première apparition? Ici

(0 Pline, EpisL, IV, ih : tfSivê epigrammaia, sive idyllia, iive edogas, nve (ut multi) poematia, wu quod aUud vocare malueri», licebit voce$; ego tantum hendecatyUaboa prae8to,j>

W Pline,Eptt<.,V, 3.

^^) Pline, Epiêi., VII, h : nPlaeuit exemplo mulforum unum êeparatim hendecaiyUaborum voltunen abmltere.v

<»i Quinlil., I, 8, 6.

'•^ Catulle, XVI, 9 : fxQttod prnriai iricûai'e pnnmni non dico puêrit. . . n

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nous en sommes réduits aux conjectures. Le mètre qui lui est propre n'est pas, du moins, de l'invention des poètes d'Alexan* drie; sur ce point, tout le monde est d'accord (^^. On trouve des bendécasyilabes dans la poésie populaire, chez les tragiques et chez les comiques; il y en avait dans Anacréon^^^. Avant eux, Sapho l'avait déjà employé fréquemment; elle en avait donné de nombreux exemples dans son cinquième livre ^^); et même, d'après un auteur ancien, elle aurait eu des devanciers; mais, tandis qu'ils avaient marié l'hendécasyllabe à d'autres mètres, elle Tavait, la première, employé seul dans tout le cours d'une même pièce ; cette innovation fut cause qu'on l'appela hendéca-* syllabe saphique, bien qu'en réalité il eût une origine plus ancienne ^^^. Ceci est fort important; car ces poèmes écrits d'un bout à l'autre en hendécasyllabes n'ont pu manquer d'être étudiés par les Romains, et ils sont, pour la forme extérieure, le premier type de leurs ouvrages. Mais il resterait à savoir si, pour le sujet et pour le ton, ils offraient auSsi une certaine unité, en d'autres termes, si le mètre, comme nous le voyons chez les Romains, y était déjà l'indice, le signe distinctif d'un genre. Sapho, avant Catulle, avait-elle fait de l'hendécasyllabe le vers favori de la poésie fugitive? l'avait-elle consacré spécialement à des pièces de peu d'étendue, répondant à la définition que PUne le Jeune , par exemple , a donnée de ses propres essais ? Voilà ce qu'il nous importerait le plus de pouvoir déterminer avec exactitude, et c'est malheureusement ce que personne ne peut dire; il ne subsiste pas le plus léger débris des hendécasyllabes de Sapho f*^. Remarquons seulement que si, en effet, elle avait créé

^*î EHis, Prolegom., p. xxxiii; Plessis, Métrique ^ p. a6t. W Alîl. Fortunal., p. 9676 (Keii, Gramm. lat., t. VI). Voir Bergk, Poet. lyr. gr,; Anacréon, fragra. 38.

(S) Mar. Vict, p. 3567; Atil. Fortunat., p. 367/1; Terent. Maur., ?. a5/i5

(Keil,/.c.).

(^ Mar. VicL, p. 9696 : fthiidum ab eo vertu iumimut, eut sapphtco nometiêêt, non ut ab ea invente, »ed jiigiter usurpato.n Cf. Ter. Maur., v. 2548. Ce vers ne doit pas être confondu avec IMiendécasyllabe saphique proprement dit, qui a le dactyle au troisième pied.

'*î Voir Bergk, Poet. lyr. gr.; Sapho, Prolegom., p. 83 cl la note. Le frag-

un genre nouveau, elle ne paraît pas y avoir conquis, comme dans Tépithalame par exemple , une supériorité telle , qu'elle en demeurât l'unique modèle;' parmi les nombreux auteurs latins qui ont écrit des hendécasyllabes, aucun ne se réclame de son nom ; si parfaits que fussent les siens , ils n'avaient probablement pas découragé les poètes grecs qui la suivirent. Le défaut du genre, c'était d'être un peu trop favorable aux talents d'une veine facile et commune ; il n'est guère douteux qu'à l'époque alexandrine, il s'accrut d'un grand nombre de productions; si elles n'ont pas survécu et si les auteurs latins ne les citent même pas, c'est peut-être précisément parce qu'elles formaient une littérature très volumineuse, d'où rien de saillant ne se détachait.

L'hendécasyllabe saphique , en effet, prend , à partir de l'époque alexandrine, un nom nouveau : il s'appelle désormais le vers phalécien, du nom du po^te Phalécos. On suppose que ce personnage fut à peu près contemporain de Gallimaque. S'il faut en croire les métriciens dei'antiquité, il ne changea rien à l'hendécasyllabe de Sapho; les grammairiens auraient simplement pris l'habitude d'appeler ce vers phalécien, parce que Phalécos s'en était servi avec une prédilection particulière^*^. Mais c'est là une opinion superficielle; entre l'hendécasyllabe primitif, tel qu'on peut l'observer dans les tragiques, et celui des Latins, il y a des différences assez notables : le rythme n'est plus tout à fait le même; le premier temps fort, où l'on commence à battre la mesure, ne tombe plus sur le dactyle du second pied, mais sur la première syllabe du vers^^^; de là, dans le mécanisme et l'harmonie qui lui sont propres, une modification sensible. N'est-il pas naturel de penser qu'elle doit être attribuée à Phalécos? Ce que les anciens disent de lui nous porte à croire que ses hendécasyllabes devaient former un recueil assez consîdé—

ment i o5 n*a guère Tair de devoir être rapporté à cette partie de l^œuvre de Sapho.

(^) Atil. Fort., p. 51676 : ttEx $imiU eau$a, ut plerique, a cultorê êuo, non in^ ventore, nomen accepiLn

(^) Plessis, Métrique, p. 963, noie 3 el p. 966, noie 1.

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rable^^). Il nous est parvenu sous son nom six ëpigrammes en distiques élégiaques^^^; de ses hendécasyllabes, il ne reste qu'un morceau très court, qui n offre aucune originalité, et où l'on cher^ cherait vainement une analogie avec les poèmes de Catulle : c'est l'épitaphe d'un comédien ; elle aurait pu aussi bien être rédigée en distiques, comme tes autres épigrammes du même auteur ^'l Il en faut dire autant des hendécasyllabes que nous ont laissés Théocrite et Gallimaque ^^) ; d'ailleurs ils ne se suivent pas sans interruption, comme chez Catulle, dans une pièce d'une mesure uniforme ; mais ils alternent avec différents mètres , et nous ne savons pas si ces deux écrivains ont jamais traité autrement l'hendécasyllabe.

Plus tard, dans les premiers temps de l'Empire, certains poètes grecs savaient encore, à l'occasion, lui donner un tour agréable; ce quatrain d'Alphée de Mitylène, par exemple, se rapproche assez du type adopté par les Latins : «Ce qu'il me faut, ce ne sont pas des plaines fertiles, couvertes de moissons, ni d'immenses trésors, comme ceux de Gygès. Je préfère une fortune modérée, Macrinus. J'aime trop le Rien de irop^^Kj^ Héraclide du Pont, professeur de belles-lettres, qui vivait encore sous Claude , ayant appris que son maître , le fameux Didyme d'Alexandrie, avait été l'objet de critiques très vives de la part d'un de ses confrères nommé Aper, écrivit contre ce personnage un ouvrage en vers phaléciens, qui n'avait pas moins de trois livres ; il l'intitula Lescliai, c'est-à-dire Catueries; l'analogie avec les Nugae

{*) Vmr, par comparaison, ce qu*Atil. Fort., p. 9679, dit du vers archébulien qui est aussi plus ancien qu^Archébulos : ttArchebulus quia catinen ex hoc uno ge^ nere composutt, archebideum nominatum eiLn

("9 Anthologie Pàlatim, V[, i65; VII, 65o; XIII, 5, 97; Athénée, X, p. àho,

^^) AnthoL Pal., XIII, 6. L^authenticilé en est du reste contestable. Meineke, DeUctuê poetarum anthologiae graecoê (1869), p. i56; Knaack dans Susemihl, t. 11, p. 593, note 28.

W Théocr. éd. Fritische, Epigr., XVI; Caiiim., Epigr,, XXXIX, XLI et fragment 73.

^*^ Anthol. PaL, IX, tio. Voir encore une pièce d'Antîpater, ibid., VII,

des Latins est manifeste ; car un auteur grec , voulant désigner ce même ouvrage, emploie, au lieu du titre exact, un mot synonyme qui signifie Bamrdages^^K C'était donc un recueil de poésies détachées, d'un ton plaisant, satirique et familier. L'auteur mettait en scène une société de savants contemporains, qui, se rencontrant dans des repas communs, se posaient mutuellement des questions d'histoire, de mythologie et de granunaire. lis recherchaient ensemble les légendes encore inexploitées qu'on pouvait emprunter aux nations étrangères ('^^;. ils se demandaient, par exemple , s'il était vrai que le héros Ganope eût été tué en Egypte par Ménélas dun coup de disque; à ce point de vue, l'ouvrage d'Héraclide avait autant de prix pour les curieux que ceux de Lycophron et de Parthénius de Nicée. La discussion tournait toujours à la plus grande gloire de Didyme ; au contraire , Âper jouait dans ces entretiens un rôle ridicule; un des interlocuteurs lui adressait ce défi a brûle-pourpoint : t(Si tu me dis dans quel auteur se trouve ce mot, je te donnerai dix statères d'or. y> Il va de soi que le pauvre Aper faisait des réponses saugrenues ; on rapportait, sans doute en les travestissant, quelquesunes des opinions qu'il avait exposées dans ses livres ou dans son enseignement; ces entretiens académiques devaient ressembler beaucoup à ceux qu'Aulu-Gelle et Athénée ont recueillis, avec cette différence qu'ils étaient racontés dans le même esprit que certaines scènes bouffonnes de Rabelais : c'était la parodie d'une école savante ^^). Quand les poètes grecs du temps d'Auguste et de Tibère écrivaient ces bagatelles, ils avaient peut-être dans la mémoire les hendécasyllabes de Catulle; mais il est bien plus vraisemblable qu'ils s'inspiraient d'une longue série d'ouvrages grecs, aujourd'hui perdus, que Catulle lui-même avait eus sous les yeux; s'ils nous étaient parvenus, nous y trouverions probablement le modèle des pièces si pleines de gaieté, où il a bafoué «les mauvais poètes, fléaux du siècle», les Césius, les Aquinus,

0) <!>Xvapicu, Diog. Laert., V, 88.

^*^ lalopleu èévat xai Atpi'KÎci,

^') Meincke, Anal, Alex., p. 877; Epimelrum X.

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tes Saffënus, et ce Volusius, dont il vouait les annales aux usages les plus honteux ^^K

Car il avait lu tout ce qu'avaient écrit les maîtres du genre; un ancien assure que, pour la métrique, il a, dans ses hendécasyllabes, «suivi Sapho, Anacréon et les autres auteurs grecs ^^U, c'est-à-dire, sans doute, les Alexandrins. La forme du vers est, en effet, chez lui, plus voisine de la forme primitive qu'elle ne le sera chez les poètes latins postérieurs; le spondée domine décidément à la base, mais le trochée et l'iambe y paraissent encore dans une proportion assez forte ^^^ ; c'est l'état de l'hendécasyllabe dans les fragments de Phalécos, de Théocrite et de Gallimaque. Mais, pour tout le reste, quelle part faut-il faire dans ses imitations aux anciens poêles grecs, quelle part aux nouveaux? S'il n'est pas toujours aisé de le distinguer, au moins peut-on rechercher ce qu'il doit à l'ensemble de leurs ouvrages.

Quand on essaie de fixer les caractères principaux de l'hendécasyllabe, on voit d'abord qu'aucun genre, si l'on excepte les trimètres de la comédie , n'avait une allure plus semblable à celle de la prose, mais d'une prose souple, alerte et brillante ^'^^ Il était bien fait pour rendre, comme dans les LescAat d'Héraclide , les «bavardages 99 de ces GraecuU spirituels et mobiles, qui excitaient tour à tour l'admiration et le dédain de leur vainqueur. Il eût manqué quelque chose à leur poésie nationale, si elle n'avait pas eu où recueillir les mille riens de la vie journalière, les saillies heureuses qui s'échappaient de tous côtés dans les hasards de la conversation ; sans l'hendécasyllabe , c'eût été un bien perdu. D'autre part, on sait combien les Romains reprochaient aux Grecs leur défaut de dignité. Au fond , les deux peuples n'avaient pas sur le bien et sur le mal des idées différentes; seulement

(') Catulle, XIV, XVI et XXXVl.

t^) Atil. Fort., p. 11676 : fxQuae omnia gênera hendecasyllabi Catullnu, et Sappho et Atiûcreonta él aUo» auclore$ teeututy non tanquam vitioia vilavit.n ^^^ Baumann , p. th.

'•' Meineke, AnaUcta alex.^ p. 879.

ils cessaient de s'entendre quand il s'agissait de ce qui convient et de ce qui ne convient pas. Les Romains, dans leur conduite, faisaient h l'impudeur une part nettement définie ; ils lui posaient des limites, en deçà desquelles elle pouvait se mettre à Taise ; ils lui défendaient d'en sortir et ils étaient assez forts pour l'y tenir enfermée. Chez les Grecs , elle s'étalait partout avec la belle naïveté inconsciente qui la distingue dans les comédies d'Aristophane; leur conversation reflétait ce trait particulier de leurs mœurs, et eux-mêmes ils aimaient à le retrouver dans leur poésie familière : un langage licencieux était non seulement toléré dans l'hendécasyllabe , mais exigé comme un assaisonnement indispensable; c'était une des lois du genre. Aussi il n'y en avait pas qui fût plus étranger au goût naturel des Romains , malgré le succès avec lequel il fut cultivé chez eux à partir du temps de Cicéron : l'épopée, le drame, la poésie lyrique même étaient en germe dans les plus anciens monuments de leur littérature autochtone; on y chercherait vainement la trace de quelque essai, si grossier qu'il fût, qui correspondit à la poésie fugitive. Un Romain n'eût jamais imaginé de lui-même qu'il y eût un art de dire des riens, et que ces riens, à force d'art, pussent ((devenir quelque chose ^^^ 9). Quand on le lui eut montré, il ne comprit encore pas qu'un homme qui se respectait répandit dans le public des vers, où toutes choses étaient nommées par leur nom^^^ il y eut à ce sujet une longue protestation ; elle se renouvelait chaque fois que paraissait un nouveau volume d'hendécasyllabes. Il suffit de voir l'effet que produisit Pline le Jeune en publiant les siens : le jour où il les envoie, à peine achevés, à son ami Paternus, pour qu'il en ait la primeur, il a bien soin d'aller au-devant des critiques ^^^ ; il se couvre de l'exemple de ses devanciers, de celui de Catulle en particulier; sa lettre est une véritable préface, où il s'efforce à la fois de justifier et de re-

(*) ftEMse aliquid putare nug(u,7» Catulle, l, h.

(') ce iVon modo laêcivia rsiiim, $ed ne vei^bit quidem nudiê abstinuUêe,"* Pliii., Epiât., IV, i/i.

(^) Plin., EpisL, IV, 16.

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commander ses bagatelles ^^). H roagît un peu lui-4néme de leur avoir consacré son temps ; mais quoi ! ses amis sont indulgents. Et puis il a fait un sacrifice : il avoue qu'il n'a pas eu le même courage que ses devanciers ; il a évité les mots crus ^^^ ; là où la pensée est un peu libre, il Ta voilée discrètement : il a forcé lliendécasyllabe à se faire modeste, au moins dans son langage. Gesi une grande réforme ; et il espère désarmer ainsi la critique. Mais il s'est trompé : à quelque temps de là , un autre ami ^^\ Ariston , lui apprend que son recueil est Tobjet de discussions très vives dans les salons; malgré la décence toute nouvelle quil y a introduite, on s'étonne qu'un homme grave puisse s'abaisser à de tels amusements. Pline reprend ses arguments , il aligne de nouveau ses autorités ; mais on voit bien qu'il est inquiet. Un troisième ami^^^, Pontius, ne se borne pas à lui rapporter les propos d'autrui; il les prend à son compte, et il lui écrit une lettre où il exprime son sentiment avec franchise. Pline s'émeut tout de bon ; il répond par une véritable profession de foi sur son goût pour la poésie et pour l'hendécasyllabe en particulier. U rappelle certains vers de Gicéron, où les relations du grand orateur avec Tiron, son affranchi, donnaient lieu aux effusions les plus galantes. Enfin , à bout de raisons , il invoque le succès qu'ont eu ses malheureux hendécasyllabes : les Grecs eux-mêmes se sont mis à les chanter. C'est là son dernier mot; mais, en somme, toute sa défense tenait dans un raisonnement qu'il avait, dès l'abord, emprunté à Catulle pour prévenir les objections de Paternus : <( Le poète , voué au culte des Muses, doit être chaste dans ses mœurs; il n'est pas nécessaire que ses petits vers le soient^^).» Ainsi, cent cinquante ans après la mort de Catulle, l'hendécasyllabe était toujours suspect aux Romains sévères , et son exemple ne suffisait pas à protéger ses

^*> tcLtmgiore prae/atione vel exctuare vel commendare ineptiat ineptiMiimufn e$t,v (*) tt(Verha nuda) noê rejugmu», non quia teteriarn {unie ffit'm^)^, ud quia tinUdionê jumiu.»

W P\me,Ein$t.,\, 3.

w Pline, £piW., VII, /i.

*) Catulle, XVI, 5.

successeurs contre leurs critiques. On peut juger par là des difficultés qu'il avait rencontrées lui-même pour faire accepter k ses contemporains l'idée qu'un homme grave pouvait, sans s'avilir, cultiver une telle poésie. Il était, en effet, partagé entre le désir d'acclimater dans sa nation un genre qui , h l'étranger, brillait depuis longtemps d'un vif éclat, et la crainte de révolter ses concitoyens. La loi du genre voulait que le poète foulAt aux pieds toute pudeur ^^K «(Ces petits vers, dit Catulle, n'ont de sel et de grâce que s'ils sont tout pleins de passion amoureuse et d'exprès* sions lascives ^^\ n Encore faut-il arrêter ici la citation par respect pour le lecteur français. Mais nous avons beau prétendre que <(le latin dans les mots brave l'honnêteté''; les Latins, à l'origine, n'avaient pas en pareille matière une opinion différente de la nôtre. S'il nous arrive bien souvent de dire en latin ce que nous n'oserions pas dire en français, c'est que le latin est une langue morte, qui ne risque pas d'être entendue de ceux devant qui nous voulons garder notre dignité. La loi des gens bien élevés, chez les Romains, soyons-en sûrs, s'accordait entièrement avec la nôtre; elle tient à l'esprit de la race, dont les variations à travers les siècles sont plus apparentes que réelles; un père de famille, au temps de Catulle, n'eût pas accepté l'aphorisme de Boileau. Si une partie importante de la littérature latine semble démentir cette opinion, c'est d'abord que, chez tous les peuples, on se permet souvent de lire et d'écrire ce qu'on ne dirait pas à haute voix; c'est ensuite que les Romains toléraient dans certains genres, par convention spéciale , des audaces de langage qu'ils réprouvaient dans d'autres. Tout ce qui sortait de la classe populaire et tout ce qui s'adressait à elle jouissait de la plus franche impunité , que ce fussent les vers fescennins, la comédie de Plante, de Caecilius, de Turpilius et de Novius, ou que ce fût l'Atellane. Mais il s'agis-

(*) Mart., I, 10, 11 : nÏAX haec carminibuM data eitjocotis, ne pMêini vin pmriant juvare.n Pline, Epitt., IV, i6 : vScimu» hujm opuicuU iUam eise vertMêimam legem quam CaluUnt exprestil . . . ?)

{«) Catulle, XVI , 7 cl suiv.

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«ait de savoir si l'on ferait goûter rhendëcasyllabe aux lecteurs de Tërence. Cette poésie était-elle compatible avec le bon ton? Les Grecs disaient oui, et ils n'en avaient jamais douté (^^; les Romains le niaient encore. Ils avaient fait à la poésie licencieuse sa part dans la littérature : ils lui avaient abandonné un certain public; il leur semblait qu'elle dépassait ses droits en cherchant d'autres succès, et ils s'en irritaient d'autant plus, que les nouveaux poètes invoquaient précisément la culture grecque, qui, pour beaucoup de gens, se confondait avec le bon ton. En résumé, leurs griefs contre rbcndécasyllabe se ramenaient à trois chefs principaux. Un peuple qui considérait là poésie en général comme une occupation frivole , devait nécessairement être rem-pli de pitié pour un écrivain qui donnait son temps au plus frivole de tous les genres ; c'était là le sentiment des hommes les moins instruits. A supposer que les autres parvinssent à le dominer, ils reprochaient encore à rhendécasyllabe de faire une trop grande affaire des passions de l'amour, qui, à leurs yeux, énervaient l'homme et le rendaient incapable des efforts virils; ils trouvaient ces petits vers teneri. De plus, ils s'indignaient des obscénités qu'on y semait à plaisir; ils les trouvaient moUes et parum pudiei. On k remarqué avec finesse que la plupart des pièces de Catulle peuvent être classées en deux catégories , dont l'une comprendrait les vers teneri, l'autre les vers molle» et parum ptidici, les premiers exprimant en termes tendres un sentiment profond, les seconds peignant sous des couleurs très crues les effets de l'amour physique ^^\ A ce double titre, les petits poèmes de Catulle devaient causer un scandale. Il l'avait parfaitement prévu : dans la pièce V, adressée à Lesbie, il invite sa maîtresse, dès le début, à mépriser « les vains murmures des vieillards trop sévères ^^^ ». C'est à eux , en effet, que la suile de la pièce va faire froncer les sourcils : <t Donne-moi mille baisers, dit-il, puis cent,

(') Cest ce qu*a déjà remarqué très justement Ellis, Proêf, ad CalulL

(') Patin dans Benoist sur Catulle, XVI, 6.

t*> Catulle, V, 3.

puis mille autres, et encore cent, et encore mille et cent antres encore. Qu'après des milliers enfin, nous nous embrouillions si bien que nous en perdions le compte. » Ces vers charmants , si justement célèbres, ne manquèrent pas d'attirer à Catulle des remontrances et des sarcasmes; il y fait allusion dans une autre pièce, écrite plus tard, où il expose ses vues sur le genre quil traite ^^). ((Tant de milliers de baisers 9 avaient effarouché les censeurs austères, qui croyaient de leur devoir de ne pas laisser sans emploi le rôle du vieux Gaton.

Ce rôle , chez les Romains , a toujours été rempli par quelqu'un, tant qu'il y a eu un peuple romain. Les successeurs de Catulle ont toujours eu à compter avec la résistance de ceux qui s'en étaient chargés : elle a embarrassé Ovide et Martial, aussi bien que Pline le Jeune. Mais si elle ne les a pas arrêtés , c'est à Catulle qu'ils le doivent : quand ils ont à lutter, à leur tour, contre le sentiment si profond et si persistant de leurs compatriotes, ils ne trouvent rien de plus à lui opposer que ce que Catulle a dit une fois; ils ne font que retourner sa pensée ^^^ Nous connaissons déjà par Pline la thèse qu ils lui empruntent : le poète doit être chaste, il n'est pas nécessaire que ses petits vers le soient. On pourrait croire que c'est là un expédient destiné à mettre d'accord l'opinion publique et la tradition littéraire venue de la Grèce. Ce dédoublement de la personnalité, qui permet à l'écrivain de se détacher de son œuvre, esl-il possible en général? l'est-il surtout dans un genre conmie la poésie légère, où sa personne est toujours au premier plan , où il nous entretient sans cesse de ce qui le touche ? Les vers les plus passionnés de Catulle doivent leur éternelle beauté à ce qu'ils traduisent des impressions toutes fraîches, saisies au moment même où elles venaient de nattre; s'il y a jamais eu une poésie qui sortit du cœur, c'est assurément celle-là. Il ne faudrait pas cependant accuser Catulle de mauvaise foi; il n'a pas pu chercher à faire croire que le récit de ses amours avec Lesbie était unique-

(»> Catulle, XVI, la. Cf. VII.

(«) Ovide, Trist., II, 3, 3; Martial, I, x, 1 1; Plin., EpitU, IV, i/i.

LES HBNDÉCASYLLABES. 169

ment le fruit de son imagination; il n'aurait convaincu personne, et ses propres vers, où il s'est mis tout entier, lui eussent donné un démenti. Le tout est de définir la chasteté; or les Romains ne l'entendaient pas comme nous. Une femme, mariée ou non, pouvait passer pour « chaste 9» si elle restait fidèle à l'homme à qui elle s'était donnée, si elle menait une existence paisible et retirée ; c'est en ce sens que le mot est appliqué par Tibulle aux Délie et aux Néère^'^; elles sont sous la garde de la déesse que Martial appelle f^catta Venus ^^^v. De même Catulle, amant de Lesbie, peut prétendre à cette épithète, s'il respecte leurs mutuels serments, s'il ne cause en public aucun scandale, s'il ne fait parler ni de lui ni de sa maîtresse. Mais, en ce cas, comment écrire sur leurs relations des centaines de vers que toute la ville pourra lire? Voilà qui n'était plus chaste; un Romain était dérouté; il avait, sur ce que nous appelons les convenances, des idées qui devaient nécessairement arrêter dans son essor toute poésie amoureuse d'un caractère personnel. Tant de scrupules n'entraient pas dans l'âme des Grecs; sans doute r«bonnête homme t?, tel qu'ils le concevaient, le poète surtout, auquel son commerce avec les Muses donnait un caractère religieux ^^\ ne devait pas vivre comme un débauché vulgaire : il devait garder dans son extérieur, dans ses manières , dans son langage une réserve de bon goût; le contraire eût été àfjLovaov,, un défaut de lact et deducation. Mais c'était du reste tout ce qu'on lui demandait; il ne manquait pas è la règle en confiant à des ouvrages, qui passaient par toutes les mains, le secret de ses passions; son talent lui donnait un privilège unique; ses vers les plus libres ne lui enlevaient pas le droit de se considérer comme un homme «chaste 99, si son attitude en public était décente. Catulle avait fort à faire pour amener les Romains à une semblable manière de voir. Dans la polémique que soulevèrent ses poésies amoureuses, la

(') Tibulle,!, m, 83; III, i, ad; Ovide, Métam., II, 56/i.

<*> Martial, H, 36.

^^) trPiumpoitamn^ Catulle, XVI, 5.

([uestion était surtout de savoir ce qu'autorisaient les usages reçus; Yurbanilé romaine pouvait-elle se montrer envers le poète aussi indulgente que YâoleiÔTtis des Grecs ? pouvait-elle souffrir qu'il se regardât conenne un être exceptionnel, affranchi, quand il avait la plume à la maitt, des convenances sociales qu'il respectait dans le monde? Catulle, pour l'obtenir, crut qu'il valait mieux briser tout de suite avec la tradition. Il y a du défi dans la violence avec laquelle il lui rompt souvent en visière; c'est ce qui explique pourquoi certaines de ses expressions sont énormes. De tous les auteurs d'hendécasyllabes qui nous ont été conservés, Catulle, le plus ancien, est aussi, pour le fond comme pour la forme, le moins modéré; Martial lui-même ne le dépassera pas, et Martial ne choquait pas au même degré les partisans des mœurs antiques; car la tendresse, l'exaltation du sentiment ne se mêlent pas chez lui, comme chez Catulle, à la plaisanterie obscène. Le plus récent qui ait paru avant les poètes chrétiens, Pline le Jeune , a été. de son propre aveu, «le plus timide n; il a tenté d'assagir l'hendécasyllabe ; c'était une capitulation. Catulle, un des premiers, avait donné l'assaut à la gravitas romana, l'attaquant comme une forteresse ennemie, avec l'impétuosité d'un jeune homme que rien ne retient en arrière. Pline a été consul et gouverneur de province; il a vécu près d'un empereur; il lui fallait ménager les critiques susceptibles, qui, au nom des vieux principes, demandaient aux magistrats du peuple romain de sauver au moins les apparences. Catulle n'a rien à perdre, il ne voit que le but qu'il poursuit : conquérir pour la poésie romaine le droit dont a toujours joui la poésie grecque, celui d'exprimer sans réticences ni circonlocutions tout ce qui est humain. Dans cette lutte, il lui arrive parfois, comme h tous les novateurs, de se laisser emporter trop loin; en croyant n'atteindre que !a gravité romaine, il s'expose au reproche de méconnaître ce que commandent les bienséances qui sont de tous les pays et de tous les temps.

On ne comprend un écrivain qu'à moitié quand on ignore les querelles où. il a été mi^lé et les diflTicultés qu'il a eu à vaincre.

LBS HENDËCASYLLABE& 111

11 semble qoe la physionomie véritable de Catulle se dégage plus nettement de son livre, si l'on se rend compte qu'il a soutenu une gageure contre les préjugés de sa nation. Il avait parfaitement conscience lui-même qu'en les heurtant de front, il exagérait parfois la violence de ses moyens : c'est ce qui ressort clairement de quelques vers mutilés, qu'on ne sait à quel poème rattacher, mais qui, dans l'opinion unanime de tous les éditeurs, ont dû faire partie d'une préface. Il y remercie les lecteurs «qui, par hasard, ouvriraient le recueil de ses folies et n'auraient point horreur d'y porter les mains t? pour les feuilleter ^^^ Il ne se dissimulait donc pas qu'il faisait te horreur t) à beaucoup de gens. Cet aveu, rapproché des déclarations si nettes que contient la pièce XVI, nous prouve que son ouvrage, tout sincère qu'il est, ne reproduit qu'une face de son véritable caractère. Le Catulle qui s'y montre en pleine lumière est un jeune homme pétulant et hardi, qui se fait gloire de tout connaitre et de tout dire; s'il raille ou s'il menace, il prend plaisir à accumuler les plus gros mots, les plus monstrueuses images; c'est l'effronterie grecque dans ce qu'elle a de plus excessif ^*'^^. A la réflexion, on découvre que l'obscénité , bien souvent , n'a chez lui qu'une valeur purement métaphorique ^^K II ne dit pas à ses adversaires : je vous châtierai; il lui faut, pour rendre cette idée, l'expression la plus cynique de la langue; il ne lui entre pas un instant dans l'esprit qu'elle puisse jamais devenir une réalité; mais il ne résiste pas à la tentation de narguer cette opinion moyenne que représente en général la bourgeoisie : de tous les poètes romains il est le plus espiègle, et ceci même est encore grec au plus haut point; il n'y a qu'un mot grec, veavisuecrOai y qui puisse rendre ce penchant. Horace, dissuadant les Pisons de s'y abandonner, est obligé de créer le néologismeyWnart. Il recommande à ses amis de ne pas

^*' l**(Benoi9t). JVntends ces vers comme Baehrens (II) et Ricse (lA**). On les a souvent interprétés (Fune façon toute diiïérente.

^'^ Cest ce que Juvénal (III, 78), en parlant des Grecs, appelle leur audaeia perdita.

(« Ainsi XVI, 1 et l'i; XXI, 8 et i3; XXVill, 9 à i3.

blesser le sentiment de la classe aisée; dans le drame satyrique même, il veut que les satyres s'abstiennent des mots déshonnétes; ce n'est peut-être pas l'avis de tout le monde, mais il croit le sien plus prudent; car il connaît bien sa nation et il sait qu'il y a à Rome deux publics 1res différents, qui n'ont pas les mêmes goûts :

Silvis deducli caveant, me judice, Fauni,

Ne, velat innati triviis ac paene forenses,

Aut nimium teoeris juveoenlur versibas unquam ,

Aut immunda crêpent ignominiosaque dicta.

Offenduntur enim, quibus est equus et pater et res,

Nec, si quid fricti ciceris probat et nucis emplor,

Aequis accipiunt animis, donantve corooa ^^\

Catulle ne prend pas tant de précautions avec ceux qui ont Run cheval, un père et une fortune». Il aime à troubler les lecteurs gourmés, à les déconcerter par des contrastes imprévus, et il se divertit d'avance à la pensée des tours qu'il leur joue ^'^l Mais il y a eu un autre Catulle, celui qu'ont connu ses amis et ses proches, le ce pieux serviteur des Muses », qui se faisait une loi de ne point blesser la «décence» par sa conduite ^'**^ Celui-là était bien Romain, beaucoup plus Romain peut-être qu'il ne le croyait lui-même. Il reparaissait à certains jours, par exemple lorsqu'il s'agissait de maudire les grands seigneurs comme Pison et Memmius, qui ne s'occupaient pas assez de faire la fortune de leurs subordonnés. Alors invoquant à son tour la tradition, ou plutôt les abus consacrés par les siècles, il s'écriait : (^Que les dieux et les déesses vous confondent , opprobres de la race de Romulus et de Rémus ^^^ ! » Nous retrouverions probablement la même dualité chez Calvus , si ses hendécasyllabes n'avaient point péri; nous verrions comment un jeune Romain pouvait h la fois

<^î ArBpoeL, su 6.

(') On a remarqué entre Catulle et Alfred de Musset certains traita de reaaemblance. Celui-ci n'est pas le moins frappant.

(^) t(Ca$tum ene decet pium poetam iptuput, XVI, 5. (*) Catulle, XXVni.

LES HENDÉCASYLLABES. 113

se faire connaître par des vers licencieux et par des discours, dont on qualifiait l'éloquence de fugramyi et de f!isanctaj>^^\

Les poètes qui conçoivent leur œuvre comme l'a fait Catulle, ne sont pas médiocrement aimés ou honnis de leurs contemporains. Lorsqu'il écrivait ses petits vers légers, il n'y avait pas seulement un bon ton; il y en avait deux, l'un grec, l'autre romain, et ils étaient en complète opposition l'un avec l'autre. Ceux qui tenaient pour le second ont été révoltés par la lecture de Catulle; ceux-là le traitaient d'impudique et d'efféminé ^^^ Mais les autres ont eu pour lui une complaisance sans bornes : c'est encore son livre qui nous en fournit les preuves ; il n'est pas inutile de les réunir, si elles peuvent nous aider à mieux comprendre l'ensemble de l'œuvre. Depuis longtemps se livrer au plaisir c'était pour les Romains c( vivre à la grecque ^^^97. Dans leur langue a aimer 99, amare, était synonyme de ((faire la débauche ». « Aimer et boire » , amarepotare, s'unissaient pour former un idiotisme, par lequel on flétrissait les mœurs des gens perdus ^*^ Rien n'était donc plus grec que les petits verè de Catulle, puisque ce sont là les thèmes principaux qu'il y développe ; ils offraient un ample sujet d'indignation aux censeurs obstinés qui déploraient la corruption du siècle; mais tandis qu'ils criaient au scandale, les jeunes gens à la mode se reconnaissaient avec bonheur dans ce tableau de la vie grecque. Catulle ne chante pas seulement l'amour des femmes et la bonne chère ; ses poèmes sur le beau Juventius montrent qu'il acceptait tout dans les mœurs étrangères, même ce que réprouve aujourd'hui notre goût ^^\ L'audace de ces peintures était un élément de succès auprès d'une certaine société, et il n'est pas douteux que ceux qui en faisaient partie, par cela seul qu'ils reconnaissaient Catulle

'.»> Quintil., X, I, n5.

'•'^ Catulle, XVI, 3 : ^Mn ex venicuUs mets putatis. . . parum ptidicum.n Ibid., 1 3 : trMale me marem putatvt.fi

('^ Graeeare, pergraecari, congraecare; Plante, Bacchiê, 696, 764 ; Moêiellaria, ïïi; Tilinius (Ribbeck), vers 170.

t*) Sali., CatiL 11, Jug. 85.

>• Catulle, XV, XLVIII, I.XXXF, XCfX.

liiriiuiaih s.triii^'LC.

comme un des leurs, lui ont accordé des immunités singulières. Une minorité élégante, qui s'étudie à braver Topinion de la majorité, a des trésors d'indulgence pour ceux qu'elle a une fois adoptés : elle leur donne en quelque sorte le mot de passe; elle souffre de leur part ce qui, venant de tout autre, l'exaspérerait; elle sourit de leurs écarts, mâme quand elle en est victime. L'écrivain qui lui appartient peut la railler sans crainte, elle se récriera sur son esprit; elle lui pardonne tout d'avance, car il lui parle dans sa langue; elle Tentend à demi mots; il est son enfant chéri; elle ne pleure, eUe ne rit qu'avec lui, même quand il rit à ses dépens. Catulle ^^^ a pour amis dans ce monde brillant deux frères, Gn. Asinius Marrucinus et G. Asinius Pollion, le futur protecteur d'Horace et de Virgile ; ce sont de tout jeunes gens qui débutent dans la vie. Marrucinus, au milieu de la gaieté d'un festin, a dérobé à GatuUe sa serviette, et il est enchanté de ce tour d'adresse ^^K GatuUe ne l'est pas autant, parce que la serviette lui venait d'amis qui lui sont chers. Il appelle Marrucinus «jeune fou »; il déclare que la plaisanterie est sotte, de mauvais goût, indigne d'un homme bien né et bien élevé (^). Pollion, lui, n'est pas capable d'une action aussi basse : «il donnerait un talent pour que son frère n'eût pas commis ce vol , car c'est un garçon qui se connatt en élégance et en esprit 99. Le coupable doit s'attendre à recevoir trois cents vers satiriques, s'il ne rend la serviette. Voilà de bien gros mots et un ton bien irrité ; GatuUe, cependant, s'est-il proposé de mettre au front de Marrucinus cette marque indélébile, qui déshonore un homme pour le reste de sa vie? Bien simple qui le croirait; GatuUe rit, Marrucinus rit et leurs amis communs en feront autant, quand Us apprendront la faute et la vengeance. G'était déjà un succès pour Marrucinus d'avoir volé GatuUe sans être aperçu; mais lui fournir en outre la matière d'une satire, c'est un bonheur inespéré ; il n'en faut pas tant pour mettre un jeune homme à la mode.

(») Catulle, XII.

î*) ftHoc $ahum eise putasfv

(■'^ ^Sfirdida re» et inven»»ta e$t.^

LES HENDÉCASYLLABES. 115

Thallus^') a fait pis encore : il a volé h Catulle son manteau, sa serviette et de belles étoffes d'Orient, auxquelles le poète tenait beaucoup. Dire toutes les injures que Thallus s'attire par ce méfait, c'est ce que notre langue permet difficilement. Mais quel triomphe pour Thallus! Voilà les épisodes de la «vie grecque». On raconte que Sophocle , ayant été dépouillé de son manteau par un bel adolescent, auquel il avait donné des marques d'un intérêt tout particulier, s'attira les railleries d'Euripide et y répondit sur le même ton; nous avons conservé une épigramme^^^ où il fait allusion aux amours adultères du grand poète qui lui disputait la palme de la tragédie. La plaisanterie sur « les voleurs de manteau » est traditionnelle chez les Grecs ; il y a dans la langue un mot spécial pour les désigner ^^\ Lorsque, à leur école, la jeunesse romaine aura fait encore quelques progrès, on verra des élégants s'introduire chez les courtisanes , en feignant une passion brûlante, et partir après les avoir dévalisées ^^^ Il y a tant de façons d'entendre l'esprit! Aujourd'hui encore , le peuple de Naples ne professe-t-il pas une véritable admiration pour le jeune lazzarone qui dépouiUe adroitement les oisifs sur la place publique? Tout bon Napolitain sait par coeiu* une foule d anec* dotes sur ceux qui ont excellé dans ces délicates entreprises; on répète leur nom avec orgueil; l'art populaire se piatt h reproduire les exploits de leurs émules, c'est un de ses motifs favoris; parmi les figurines de son invention, il y a toujours une place, à côté des «danseurs de tarentelle» et des «cuisiniers en plein vent 79, pour «le jeune voleur 9. 11 est une des gloires de la ville, un des types locaux dont elle se fait honneur auprès de l'étranger.

(«) Catulle, XXV.

M Athénée, XIII, p. 60 & F. L'anecdote et répigramme sont suspectes. Voir Toarnier, édition de Sophocle, Notice, p. xxx-xxxi. Mais, quelle que soit la valeur du témoignage en ce qui regarde Sophocle, il n^est pas moins significatif.

^ Voir le mot de Diogène (dans Diog. Laert, VI, 5a) sur un fttipoit^AAioir ifutnoxX£it1its- On dit encore en ce sens XoiKoS'jrns. Euphorion avait composé, contre un personnage qui lui avait volé une coupe, un poème intitulé: kpaî 4 DorifpioxXéicIrif, (Meineke, Anal, alex., p. 19 et /t3.)

W Ovide, Are am., 111, A47.

A Rome, au contraire, il ne recueillerait que le mépris; un Romain, aujourd'hui même, a moins d*indu)gence pour le vol que pour l'assassinat. Cette différence dans les mœurs était aussi profonde il y a deux mille ans. Marrucinus et Thallus auraient fait frémir Caton ; mais quelle joie ils en eussent ressentie, et comme €atulle les sert bien, en les signalant avec une colère simulée à l'indignation des conservateurs endurcis!

Quoique les modèles des hendécasyllabes de Catulle soient perdus pour nous, il est impossible, à ce qu'il semble, de ne pas attribuer à leur influence une part considérable de ces badinages. La poésie légère des Grecs n'a pas seulement inspiré d'une façon directe le poète latin , elle a aussi façonné les mœurs de la société qu'il dépeint; et, par là, on peut dire qu'il est deux fois Grec. Bien souvent nous ne voyons pas s'il plaisante ou s'il parle sérieusement; car, ici, notre ignorance est extrême; pour interpréter une poésie de circonstance, ce qu'il faut connaître avant tout ce sont les circonstances qui lui ont fourni ses sujets. La plupart du temps nous ignorons quelles ont été, au juste, les relations de Catulle avec les personnages qu'il met en scène; nous ne savons pas ce qu'elles lui permettaient et lui défendaient, ni quelle a été son humeur du moment, ni dans quel esprit chaque pièce a été écrite. Celle où il vante le génie de Cicéron ^^^ est un vrai problème; on a pu se demander si elle n'était pas ironique d'un bout à l'autre, et l'on pourra discuter la question pendant longtemps, sans aboutir jamais à une certitude absolue. Ce que l'on soupçonne cependant, c'est que la tradition littéraire du genre autorisait entre Catulle et ses amis, lorsqu'ils parlaient les uns des autres, une liberté de langage effrénée; rien n'est plus propre à nous donner le change sur les véritables dispositions de son âme. On se traitait mutuellement avec une violence inouïe, parce que les auteurs grecs en avaient donné l'exemple; c'était une marque d'érudition. Une des lois de l'hendécasyllabe voulait qu'il fût excessif en tout ; l'amour et la haine s'y côtoyaient

») Catulle, XLIX.

LES HENDEGASYLLABES. 117

sans cesse; c'était au lecteur h ramener, quand il le pouvait, les

sentiments du poète à leurs véritables proportions. Galvus^'^ a

reçu en cadeau d'un professeur de belles-lettres , pour lequel il

avait plaidé avec succès, un recueil de poètes, probablement de

poètes grecs; mais leurs vers sont détestables; Galvus n'a rien

trouvé de mieux que de les envoyer à GatuUe. Gelui-ci a cru

d'abord qu'un pareil présent, venant d'un pareil ami, allait lui

procurer un vrai régal ; il a été bien déçu à la lecture ; pour se

venger de la malice de Galvus, il le menace de lui envoyer en

échange les plus mauvais poètes latins de son temps. Pourquoi,

dans les hendécasyllabes où il raconte l'aventure , GatuUe garde-

t-il des ménagements envers Galvus? Il se le demande lui-même :

«Si je ne t'aimais plus que mes yeux, dit-il, je te vouerais pour

ce présent une haine égale à celle de Vatinius^^^. » Voilà bien, en

effet, le ton ordinaire du genre : c'est tout l'un ou tout l'autre;

les sentiments moyens n'y sont pas de mise; un rien suffit pour

que le poète se lance dans les extrêmes, et quand il s'en abstient,

il est le premier à s'en étonner. Supposons que Galvus n'eût pas

été l'ami le plus cher du poète, mais un indifférent, ou qu'il eût

occupé seulement un rang secondaire dans ses affections; la pièce

de GatuUe eût débordé d'expressions de «haine 99 et la postérité

s'y tromperait encore, comme eUe se trompe certainement sur

d'autres parties du recueil. Voici deux hommes que son amitié ne

sépare pas, Furius et AureUus : ils sont prêts à le suivre au bout

du monde; quand il rompt avec Lesbie, ce sont eux qu'il charge

de lui porter ses tristes adieux ^^\ Mais Furius et Aurelius ont été

choqués par l'impudeur de ses petits vers , ou au moins ils ont fait

semblant de l'être, ne fût-ce que pour piquer son- amour-propre ;

aussitôt ils deviennent «d'infâmes débauchés 97, des hypocrites,

auxquels GatuUe réserve le traitement le plus honteux ^*^ Est-ce

t» Catulle, XIV.

(') Gahnis avait soutenu en justice plusieurs accusalions contre Vatinius, et par ia sMlait aUiré sa baine.

t^> Catulle, XI.

^'' Catulle, XVI.

bien aux mêmes personnages que s'adressent les deux pièces? Le revirement est si complet , qu'on en a douté ; mais il faudrait alors qu'il y ait eu un Furius et un Aurelius que Catulle unissait dans sa haine, comme il unissait leurs homonymes dans sa tendresse. Quoi de plus invraisemblable ? On imagine aussi que le message dont il les charge dans la pièce XI était ironique, que c'était un témoignage de son mépris. Lourdes erreurs d'interprétation, qui viennent toujours de ce que les commentateurs se mettent l'esprit h la torture pour expliquer des contradictions qui n'existent pas. Catulle aime certainement B'urius et Aurelius quand il les envoie vers Lesbie, et il les aime encore quand il les appelle pathicus eicinaedus; ces mots-là sont la menue monnaie du langage licencieux affecté par la jeunesse du temps. Que Catulle soup* çonne Aurelius de traverser ses amours, et voilà ce compagnon si cher dépeint comme un gueux qui n'a pas un sou vaillant, le plus affamé des affamés passés, présents et à venir (^). Furius est aussi un pauvre diable qui vit sans esclave, sans lit et sans feu, si maigre et si sec, qu'il n'a (?ni sueur, ni salive ^^h. Mais comment Toriginal de ce portrait pourrait-il se fâcher, quand Catulle, s'adressant à lui dans une autre pièce ^^^ plaisante sur ses propres embarras d'argent : c( Furius, ma^^^ petite villa n'est exposée ni au souffle de l'Auster, ni à celui du Zéphyre ou du cruel Borée, ou de l'Aphéliote , mais à une hypothèque de quinze mille deux cents sesterces, ô le vent horrible et pestilentiel!" Dans le monde où fréquente Catulle, être sans argent est une élégance de plus; sa bourse à lui «est un nid d'araignées 9. Si l'on veut venir diner sous son toit, il faut apporter son repas ^^). Non seulement Furius et Aurelius n'ont point rougi que CatuUe leur prêtât tant de vices et de misères , mais on pourrait affirmer

(» Calulle, XV et XXI.

t») Calulle, XXm.

t») Catulle, XXVI.

(^) Je lis noifra et non vottra, Voitra n'est donné qne par nn seul niaouscrît, et , si les éditeurs Tout adopté, c'est justement pour faire disparaître une contradktioo qui les choquait. Nostra est maintenu par Lachmann , L. Mûller, Ellis et Riese.

(*> Catulle, Xlll. Voir encore X, XXVIII, XU, a; CIII, CX.

LES HENDÉCASYLLABËS. 119

sans paradoxe qu'ils en ont beaucoup grandi dans leur propre estime ; on peut douter en tout cas si les pièces , où il épuise à leur intention le vocabulaire de la débauche, ne sont pas dans sa pensée une flatterie plutôt qu'une injure.

Le tempérament particidier de Catulle entre assurément pour quelque chose dans le tour qu'il donne à la poésie légère; mais, sans la mode, sans une tradition étrangère, jamais de jeunes Romains n'eussent poussé si loin le badinage dans leurs relations mutuelles. C'est cette tradition que les commentateurs de Catulle doivent avoir sans cesse présente à l'esprit , s'ils ne veulent interpréter ses ouvrages à contresens ; pour le comprendre , il faut se pénétrer de l'esprit grec qui l'a inspiré, et, à défaut de ses modèles directs, lire, avant de l'aborder, beaucoup d'Aristophane. Le caractère constant de l'hendécasyllabe , au dire des anciens, c'est d'être un jeu, Ituus ^^^; remarquons que si nous prenons au pied de la lettre les railleries de Catulle contre ses amis, il restera dans son recueil bien peu de pièces qui répondent à cette définition. On pourra se demander alors pourquoi il ne s'est pas servi de l'iambe , plutôt que de l'hendécasyllabe , s'il avait des motifs sérieux de haine ou de vengeance. Le Catulle dont l'image se dégagera de ces petits vers aura quelque chose de tragique ; il faudra lui supposer plus d'ennemis qu'aucun poète n'en a jamais eu, et, en définitive, sa réputation n'a rien à y gagner.

Lorsqu'on analyse les hendécasyllabes de Catulle, on comprend pourquoi ce genre de poésie avait particulièrement séduit Phalécos et d^autres écrivains de l'époque alexandrine. Il avait pour eux cet avantage , très apprécié de leur école , qu'il permettait de réduire à des proportions plus modestes certains genres, qui, sous leur forme primitive, exigeaient une inspiration trop soutenue. Que l'invention doive être rapportée à Sapho ou aux

(*) fxLusus et ineptiaê noitrai legi» » , dit Pline, Epiêl., IX , 95 , en parlant de ses liendécasyilab€8.

Alexandrins eux-mêmes, elle a eu les résultats les plus heureux. Le poète n'est pas toujours dans un état d'esprit tel, qu'il puisse, sans faire violence à Minerve , développer longuement le thème qui se présente à sa pensée. Il aurait également tort de le délayer et de n'en rien tirer. L'hendécasyllabe se prête bien à de petites compositions, qui offrent comme une miniature de la poésie mélique, de l'iambe et de l'élégie. Non seulement l'étendue de la pièce se trouve ainsi ramenée à de plus faibles dimensions , mais l'allure facile et coulante du mètre donne en même temps h chacun de ces genres plus de simplicité que ne le comportaient les mètres qui leur étaient affectés par l'usage. Enfin, quel que soit le sujet, l'expression familière et plaisante y est toujours admise, au moins en passant. Catulle invite son échanson à lui verser à boire ^^^ : il n'y a point là matière à une ode bachique, si le poète ne groupe autour de l'idée principale un certain nombre d'idées secondaires. Horace a composé sur un sujet très voisin une pièce de deux strophes saphiques^^^; elle a huit vers; celle de Catulle en a sept. Toutes deux sont d'une exquise élégance; pourtant, même dans un cadre de dimensions à peu près égales, les procédés des deux poètes sont fort différents. Horace, prenant place sous sa treille par un jour d'automne, ne veut pas qu'on aille lui chercher, pour en composer sa couronne, les dernières roses qu'a épargnées la saison : «il hait?? les repas des Perses avec leurs somptueux apprêts; les fleurs trop chères et lui déplaisent 79; une modeste couronne de myrte c( n'est indigne » ni de son échanson, ni de lui. De même, Catulle fait ses recomman • dations à l'esclave qui le sert : il ne veut sur sa table que du vin pur. Tandis qu'Horace cherche la poésie dans la simplicité décente et noble de l'expression et dans la grâce des figures, Catulle conserve les hardiesses du langage de la conversation, en y ajoutant une saillie qui suffit à révéler une imagination de poète : «Enfant, qui nous verses le vieux Falerne, apporte-moi des coupes d'un vin plus amer; ainsi l'ordonne Posthumia, notre

(') Calulle, XXVII.

'^ Horace, Odes, 1, 3S.

. LES HBNDÉGASYLLABES. 121

reine, phu amie de VivresH que le grain de raiem dans la efnife enivrante. Allez où il vous plaira ^^^, eaux insipides , fiiau du vin; ailesvous-en abreuver les gens sobres : ici l'on boit sans mélange la liqueur du fils de Thyonè ^^^\ » Là où Horace dit odi, dispUeeî, Catulle emploie une locution d'une familiarité comique, qui rend à merveille le dérè^ement d'un banquet près de finir, où les têtes sont déjà fort échauffées. La différence serait bien plus sensible encore, si l'on rapprochait de cette pièce certains morceaux d'Horace plus hauts de ton et d'un accent plus lyrique ^^K Par là nous pouvons probablement juger à peu près en quoi ces hendécasyllabes se distinguent des odes de l'école éolienne, qui portaient sur un sujet semblable.

Ceux qui se rapprochent de la poésie iambique sont en bien plus grand nombre chez Catulle. Il a préféré traiter en mètres proprement lyriques les sujets lyriques , soit qu'il ait consulté seulement son goût personnel , soit que les Alexandrins lui en eussent donné l'exemple. De toutes façons, nous voyons encore ici qu'il avait un sens très délicat du rapport qui unit les mètres aux diverses formes du sentiment poétique. Lorsque, dans un moment de grave et sincère réflexion, il cherche à exprimer la profondeur de son amour pour Lesbie, il n'a garde de mettre en œuvre l'hendécasyllabe ; sa pensée s'élance alors sur l'aile des strophes saphiques ^^). En effet, la poésie mélique ne peut pas exagérer l'allure légère que lui avaient donnée les poètes de l'école éolienne ; ou bien elle doit renoncer à être* elle-même , elle s'expose à des disparates choquantes. Nous ne lui concédons pas volontiers le droit de n'être qu'un ce jeu ». Au contraire , le mètre cher à Phalécos convenait fort bien aux sujets qui avaient une affinité avec la poésie iambique. Catulle le compare à un bon chien de chasse, toujours prêt à accourir à l'appel du satirique ^^^ :

^'' fcQuo ïttbet hinc abite.n NouB dirions : Allez au diable! La locution familière dont se sert Catulle est déjà dans Plautc, MiL, IV, i, 37, (» Baccbus.

(^) Par exemple, la On deTEpode ix.

^*) Calulle, Ll.

* Caiiillc, XLll, avec l'inlerprélalion irËiiis.

«Accourez, hendëcasyllabes , accourez tous et de toutes parts, tant que vous êtes! Une vile courtisane se joue de moi et refuse de me rendre vos tablettes. Pouvez-vous le souffrir? Poursuivonsla pour les lui réclamer! d Ailleurs il menace de et trois cents hendécasyllabes i> un ami dont il a & se plaindre ^^K II est même possible qu'il les ait considérés comme appartenant réellement au genre iambique. Il dit en effet, dans une pièce en vers plialéciens, qu'un de ses rivaux se précipite tête baissée sur « ses iambes ». Veut*^il parler des vers mêmes de cette pièce, ou d'autres vers que ce personnage pourrait s'attirer dans la suite? C'est ce qu'on ne voit pas clairement , et les deux opinions ont chacune leurs partisans ^^^ ; mais il n'est pas douteux que ses hendécasyllabes empruntent souvent les sujets et la voix de la satire. Il dira par exemple : t^Quel égarement, pauvre Ravidus, te précipite tête baissée sur mes iambes? quel dieu, invoqué mal à propos, t'excite à provoquer une lutte insensée? Est-ce pour que ton nom coure de bouche en bouche? Que te faut-il? Tu veux être connu n'importe comment? Tu le seras, puisque tu as cherché h devenir l'amant de celle que j'aime; tu le seras, mais au prix d'un châtiment sans fin. n On lisait dans Archiloque : «Vénérable Lycambès, quelle idée as-tu donc là? qui t'a dérangé l'esprit? Tu avais pourtant de la raison. Maintenant, par toute la ville, tu fais rire de toi^^^ . . . Quel dieu dans sa colère [t'a ravi l'usage de tes sens? ^^^ r>. Catulle ne se fait donc pas faute d'imiter dans ses hendécasyllabes le poète classique de l'iambe. Il est inutile de revenir sur les rapports qui l'unissent au vieil Archiloque ; ajoutons seulement que s'il n'y a pas toujours une différence appréciable entre ses hendécasyllabes satiriques et ses iambes, c'est surtout ici le lieu de répéter nos observations sur le caractère que prend la raillerie dans certaines de ses pièces. Pline le Jeune dit que « ses amourjs , ses chagrins , ses plaintes et ses co-

<») Catulle, XII, 10.

W Catulle, XL, 3; voir encore XXXVI, 5 et LIV, 6.

^^) Archiloque, tragm. 9/1.

^*) Ibid., fragm. 96.

LBS HBNDÉGAS.YLLABES. ISS

1ères (^^ 9 s'eihalent dans ses bendécasyllabes. De même , il y a très souvent dans ceux de Catulle une colère qui n'est pas feinte; même en faisant la part de ^exagération que comporte ce genre de poésie, on ne peut se tromper sur ses intentions : larme qu41 tient à la main est bien une épée de combat, dont la pointe brille à découvert ^^). Mais, d'autres fois, on peut douter si ce n'est pas un simple fleuret, avec lequel il s'escrime sur la poitrine des jeunes gens qui forment sa société habituelle ^^K Alors même qu'il a engagé une lutte sérieuse, il reste quelquefois assez maître de lui pour s'égayer tout seul un instant, comme s'il ne pensait plus è son adversaire ; et alors reparait subitement la nature folâtre de rhendécasyllabe. Ainsi il va jeter au feu les Annales de Volusius; au moment de procéder k cet holocauste, il invoque Vénus, à qui il doit l'ofinr: c'est pour lui l'occasion d'une parodie, qui ne vise pas directement Volusius, et qui est en ellemême un pur badinage. Il se souvient tout à coup des énumérations qui remplissent les hymnes; il en avait lu de fort belles dans ses poètes préférés, dans Sapho, dans Galiimaque, dans Théocrite ^*^ ; lui-même montre ailleurs qu'il est capable de les enchâsser dans des strophes du lyrisme le plus grave et le plus religieux ^^^ Mais ici il faut qu'il s'amuse : l'énumération commence par des vers d'une poésie charmante, où se pressent des noms harmonieux et de gracieuses images; elle se termine brusquement par un mot familier, que lui suggère peut-être une description de Plaute : «Viens, toi qui habites la sainte Idalium,

0) Pline, EpiêL, iV, là: fsUi$ jocamut, ludàntu, amamuê, ddimm, qmenmmr, iraicùnur^j)

W Ainsi XXVIII, XXXIII, XXXVI, XL, XLI, XLÎI, XLIIl, XLVII, LIV, LVÎl,

t» GakuUe, XII, XIV, XVI, XXI, XXIIL II est cunein que, dans le recueil, le» heodécasyllabee qui ont ce caractère soient classés avant les autres. Le premier éditeur n^aurait-H pas suivi cet ordre à dessein? On remarquera que Pline {Epi$t,, IV, i&) observe la même progression; il commence par les pièces qui ne sont qu'un jeu (Jocamur^ îudimtu) et termine par celles qu'a inspirées une véritable coièr« {iroêcimur).

W Sapho, fragm. 6; Callim., Hymne$, I, i; Théocr., XV, loo.

W Calullc, XXXIV.

iU CATULLE EJ SES MODÈLES.

et le port d'Uria, Ancône et Gnide, fertile en roseaux, et ^ntathonte et Goigos , et Dyrrachium , taverne de rHadnoHque ^^\ 9» Gatdle complète la parodie d'un sacrifice par la parodie d une invocation. Volusius est nommé seulement dans le premier et dans le dernier vers de la pièce; la satire n'est pour le poète que l'occasion d'un petit tableau de genre , d'uae idylle, au sens vrai du mot, mais d'une idylle qui serait à l'iambe et à la comédie ce que celles de Tbéocrite sont à l'épopée et à la poésie lyrique.

Une des supériorités de l'art grec, à toutes les époques, ce fut de savoir dire les petites choses sans tomber dans la bassesse et la futilité. Ce don, que les maîtres les plus anciens possé* daient déjà au plus haut point, devint particulièrement précieux pour les écrivains de l'arrière-saison , lorsque, les grands sujets étant épuisés , il fallut bien chercher dans les menus incidents de la vie journalière de nouvelles sources d'inspiration. C'est par là que Tbéocrite a mérité de prendre le premier rang à la suite des classiques. Les hendécasyllabes de Catulle se distinguent par la même qualité. Il serait assurément très injuste de prétendre qu'elle ne vint pas chez lui de la finesse naturelle de son talent; on se tromperait étrangement si l'on croyait pouvoir tirer de cette étude la conclusion qu'il dût tout à ses modèles ; et nous ne saurions trop nous tenir en garde contre cette erreur. Mais quand on a pu se convaincre par le détail combien ses lectures étaient étendues et approfondies, on devient curieux de saisir au moins l'air de famille qui le rapproche des poètes grecs. Si une découverte heureuse nous rendait à l'improviste ceux dont il a suivi les traces, nous verrions peut-être que ses imitations sont encore beaucoup moins directes qu'on ne le suppose; en tout cas, c'est une question. Mais quelque généreuse que la nature eût été envers lui , il n'est pas superflu de rechercher par quels traits il ressemble à certains auteui*s grecs. Nous ne pouvons pas toujours décider

^*) Galulle, XXX VI. On rapproche de ce vers un passage où Piaule {Mén., II, i* 36) fait un tableau des plaisirs de tout genre qui attendaient les matelots à Dyrrachium (Duraizo).

LES HBNDÉCASYLLABES. 13&

si ses qualités sont originales ou acquises; mais, quoi que l'on en pense, elles le classent dans une certaine lignée poétique; on ne risque pas de s'égarer complètement, en essayant de retrouver les titres de parenté qui l'y rattachent. On en est surtout tenté lorsqu'on se trouve en présence de ses plus purs chefs-d'œuvre. Nous voici arrivés, parmi ses hendécasyllabes, à un certain nombre de petits poèmes qui tiennent du genre élégiaque ^^K Quelle précision et quelle ingéniosité dans la peinture de la passion amoureuse ! quel sentiment délicat des proportions ! Les deux pièces sur le moineau de Lesbie ont fait, dès l'antiquité, l'admiration des gens de goût; elles ont suscité une légion d'imitateurs; Pline, envoyant à un ami le recueil de ses hendécasyllabes, les appelle ^pasterculi ^ columhuli nosiri ^^^ » , pour indiquer sans doute quelques pièces 011 il avait repris à sa manière le sujet traité par Catulle; il lui semblait résumer dans ses traits les plus heureux le genre de la poésie fugitive tout entier. D est difficile de croire que Catulle ne doive pas aux écrivains grecs l'idée première de ces deux compositions. Nous avons conservé dans l'Anthologie grecque ^^^ près d'une trentaine d'épigrammes, où sont célébrés des animaux, grands et petits , familiers ou non , insectes et quadrupèdes , oiseaux et poissons. C'est ici un cheval ou un chien de garde, là un lièvre favori, mort d'embonpoint pour avoir été trop soigné; ailleurs c'est un dauphin recueilli sans vie sur la plage, une pie ou une perdrix familière que le chat a dévorée; il y a aussi la sauterelle et la cigale, qui chantent dans une cage; telle fourmi a inspiré une épitaphe, tout comme le moucheron de Virgile. Parmi les auteurs de ces badinages, quelques-uns sont plus récents que Catulle; mais d'autres lui sont antérieurs, par exemple Anytè, Simmias, Méiéagre et Tymnès; un de ses contemporains, Archias, figure aussi dans la liste. Entre tous, Méiéagre est celui qu'on peut le plus justement comparer à Catulle. Comme lui, il nous intéresse à Thurable créature que chantent ses jolis vers,

i») Calulie, II, III, V, VI, VU, XXÏV, XXXII, XLV, XLVIII.

W PUne, J?p»t.,IX,a5.

C') Ànthol. Pd.y Vil, 189 à 9 16.

en lui faisant jouer un rôle dans sa propre destinée. Une sauterelle dans sa prison est ODlnen chétif objet pour la poésie; qu importe, si sa vue, par une asaocÎHtion d'idées naturelles, éveille dans l'âme du poète et dans la nôtre an sentiment vrai? Gomme GatuUe , Méléagre a des peines d'amour ^^^ ; qoelcpattlbis , le soir, le bruissement monotone que produit l'insecte avec ses ailes suffit à lui procurer le sommeil trop lent h venir, et avec le soBcmicâl l'oubli de ses maux : i^ Sauterelle , toi qui trompes mes chagrins et m'amènes le sommeil consolateur, sauterelle, muse des guérets aux ailes harmonieuses, petite Lyre créée par la nature, chante-moi un de tes jolis airs, en battant de tes pattes tes ailes babillardes, afin de chasser loin de moi les soucis et les peines qui prolongent l'insomnie; allons, sauterelle, file-moi ces sons mélodieux qui dissipent les tourments de l'amour. En récompense je te donnerai, dès la prochaine aurore, une ciboule aux feuilles toujours vertes, où ta bouche trouvera encore à boire des gouttes de rosée. » Le poète va-t-il, à l'heure de midi, s'étendre sous un platane pour y chercher la fratcheur et le repos, il prie la cigale de lui faire entendre une de ses chansons et d'endormir la passion qui le trouble (^^ Même dans ses jeux, Méléagre se souvient encore de Sapho et d'Anacréon. Au contraire, il n'y a plus ni goût, ni vérité chez Archias; il rencontre sur son chemin le cadavre d'une cigale, tuée par des fourmis (^); ce petit drame ne lui suggère rien de plus que cette apostrophe à l'insecte vaincu : «Si tu as succombé, il ne faut pas trop s'en indigner : le roi de l'hymne, le poète de Méonie, est bien mort de douleur, pour n'avoir pu résoudre les énigmes que lui proposaient des pécheurs ^^^ y* Plus on étudie Catulle, plus on est frappé de voir avec quelle sAreté d'instinct il a su se garder des mièvreries en faveur parmi les Grecs de son temps. Pourquoi le moineau de Lesbie est-il resté dans la mémoire des hommes, sinon parce que

(») Anthol, Pal., VU, 195.

w AnthoL Pai., VII, 196.

(3) AnthoL Pal., Yll , 9 1 3. Reinach ( Théod.), De Archia poeta (1890), Appendix , III.

t^ Cette légende Bur la mort d^Homère se retrouve encore ailknirs.

LES HENDÉCASYLLABES. 137

€'e8t encore l'âme du poète que nous découvrent ses petits vers ? Lorsqu'il écrit ces deux pièces , sa passion pour Lesbie est dans tout son feu et elle est encore payée de retour. Néanmoins elle ne va pas sans troubles et sans orages; Catulle a bien jugé sa maîtresse; il sait ce qu'il a h craindre quand il est loin d'elle. Lesbie joue avec son oiseau favori pour tromper les longueurs de l'attente, lorsque son amant doit venir la voir^^^; lui, Catulle » n'a pas cette ressource; il lui serait cependant facile de trouver une distraction semblable, mais il veut dire qu'elle n'aurait pas sur son cœur le même effet ; un rien suffit à amuser Lesbie , il en faut bien davantage pour calmer la passion inquiète de Catulle. Que d'amertume dans ces vers, les derniers de la pièce, adressés au moineau lui-même : te Ma belle maîtresse se platt à vos jeux charmants; sans doute elle cherche à tromper l'impatience de son amour, à calmer la violence de ses désirs. Que ne puis- je, comme elle, en jouant avec toi, alléger les chagrins de mon triste cœur^^M?' Ces dix vers valent un long poème; ils peignent avec autant de force que de grâce la situation des deux amants, l'ardeur qui les consume, la souffrance qu'ils éprouvent à être séparés et la différence de leurs caractères qui les empêche d'être à l'unisson l'un de l'autre; la pièce entière n'a qu'une phrase; mais cette phrase, savamment conduite, renferme l'histoire d'une passion. La mort enlève à Lesbie son moineau familier ^'^ Catulle pense avant tout aux regrets de son amie; il a le cœur plein de son image, lorsqu'il décrit avec un talent d'observation supérieur la gentillesse du pauvre oiselet. Et puis la mort, quel que soit l'objet qu'elle frappe autour de nous, ne nous donne -t- elle pas chaque fois un avertissement aussi solennel? Les plus belles choses subissent le destin commun. Le passereau, que Sapho attelait au char d'Aphro-

(» Catulle, II.

(*) Gomment n^a-t-on pas remarqué la i*essemblance que ces vers offrent avec ceux de Méléagre : «r kxplf, iaSiv iifdrrifia védonf, 'oaipaii^Btop Hnpou .., 6f ut tsôvav pificato vapoyp^itvoio lupiiivrff.i*

i') Catulle, m.

dite^*^ doit aussi quelque jour descendre aux sombres bords; le petit compagnon de Lesbie «va maintenant, par la route ténébreuse, vers ces lieux d'où personne, dit*on, ne revient». Catulle songe à Lesbie, il songe à la séparation inévitable : «Soyez maudites, fatales ténèbres de l'Orcus qui dévorez tout ce cpi'ii y a de gracieux en ce monde ! » Quel accent tragique dans ce cri de révolte d'un jeune homme que la mort doit emporter lui-même avant l'heure! Les poètes de l'Anthologie grecque, qui ont composé des épitaphes pour des animaux familiers, expriment h peu de chose près la même idée^^^; mais Méléagre même, quoique amoureux comme Catulle, ne chante pas, comme lui, un favori de celle qu'il aime ; ce trait seul suffirait h mettre entre eux une grande différence. L'intérêt qu'excitent en nous les deux pièces de Catulle s'accrott de tout ce que nous savons sur sa triste liaison avec Lesbie, sur ses angoisses, sur sa tendresse méconnue et brisée. Aucun des poètes latins qui citent avec admiration le Moineau de Lesbie ne compare Catulle à un poète grec plus ancien; c'est lui qu'ils imitent directement. Il semble bien probable que s'il avait eu un devancier qu'il eût reproduit trait pour trait, ses successeurs s'y seraient reportés eux-mêmes. Evidemment ils n'étaient pas tenus de renseigner la postérité, s'il se fût agi d'une œuvre de second ordre; mais, quand il s'agit d'un chef-d'œuvre, on ne concevrait guère qu'ils gardent un silence unanime, si Catulle n'en était pas le premier auteur. Ses vers sont tout im- .prégnés d'hellénisme et cependant très personnels; sous ses belles images apparaît, çà et là , une réminiscence d'Anacréon , deThéocrite ou de Philétas, sans qu'on puisse décider s'il les doit à l'un plus qu'à l'autre, parce que, chez les Grecs, elles sont depuis longtemps tombées dans le domaine public de la poésie (^); il n'a point sous les yeux un livre choisi entre beaucoup d'autres dans sa bibliothèque et ouvert à une page déterminée. Il a modelé sur les

(*) Sapho, fragm. I, vers lo.

(*) Ainsi Simmias, Anthol. PaL, \\\, qo3.

(*^) Ainsi Catulle, III, ta et Anacréon , fragm. 43 6; Philétas, fragm. h (Schnoidewin); Th^^ocr., XVIII, mo; Gallimaque, Epigr.,\[\\ 3.

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ouvrages des maîtres, non pas son poème, mais son esprit, et il s'est si bien pénétré de ses lectures , que sa pensée n'a aucun effort à faire pour rester entièrement libre de ses mouvements et maîtresse d'elle-même.

Pline le Jeune raconte avec une satisfaction visible que ses hendécasyllabes sont cbantés à Rome non seulement par ses concitoyens, mais par des Grecs : a Les Grecs mêmes, à qui ces vers ont donné du goût pour notre langue, les marient au son de la citbare ou de la lyre ^^\ » Les poésies de Catulle avaient eu aussi cette bonne fortune ; il était mort depuis une vingtaine d'années que les chanteurs à la mode, tels que Démétrius et Tigellius Hermogénès, lui donnaient encore la place d'honneur dans leur répertoire, au grand mécontentement d'Horace ^-^, qui eût voulu détourner au profit de sa génération un peu de cette popularité. Or Hermogénès et Démétrius étaient évidemment Grecs d'origine; on ne peut s'étonner du goût que leur inspiraient les vers de Catulle; ils y retrouvaient le bien de leur race. Si certaines pièces du recueil ont dâ les séduire , ce sont précisément ces élégies en raccourci, où l'auteur a si habilement employé l'hendécasyllabe. Il faudrait tout citer, si l'on voulait donner une idée du charme de cette poésie vivante, spirituelle et tendre; ceux mêmes qui n'ont jamais lu un vers de Catulle connaissent de réputation le Moineau de Lesbie; mais combien d'autres pièces parmi ces bagatelkit auraient suffi à préserver de l'oubli le nom d'un poète qui n'eût pas écrit le Moineau! Telles sont celles qui commencent par Vivamus mea Leshia, Quaeris qu4)tmihiba8iationes,

Acmen Septimius suos amores ^^^ La dernière surtout est d'une

perfection achevée; aucun exemple ne montre mieux dans quelle pensée le genre des hendécasyllabes avait été créé par les Grecs et quelle sorte de plaisir ils y trouvaient. Catulle veut peindre le bonheur de deux amants étroitement unis par uae mutuelle

(0 Plinc^pwr., Vil, û.

^*^ Horace, SaL, I, x, 19 (an 35 avant J.-C).

^^^ Catallc, V, Vil, XLV. Ellis (Prohfrom., p. xvii) les considère avec raison roniino la fleur des hendécosvilabps.

mritkiir.aîi. »4ii>>ki.fc.

tendresse ; réalisant le précepte de La Fontaine , ils sont Tun à l'autre un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau ; Septimius préfère Acmé à tous les trésors ; Acmé fait de Septimius toutes ses délices. Supposons qu'un poète du temps eût voulu broder une élégie sur ce canevas , il n'e&t pas manqué de mettre à contribution les ornements habituels du genre, les comparaisons empruntées h la mythologie galante, sans oublier même les descriptions plus ou moins merveilleuses tirées de la géographie. «Si je cesse de t'aimer, dit Septimius, puissé-je errer seul dans la Libye ou dans Tlnde brûlante, exposé à la fureur d'un lion aux yeux glauques ! v Cet amant fidèle préfère son Acmé aux richesses de la Syrie et de la Bretagne. On devine sans peine le développement qu'un Ovide aurait donné à ces deux idées; Catulle n'a garde d'insister, il sait très bien que le vrai bonheur, celui qui est intime et profond, ne se décrit pas. Supposons, d'autre part, qu'il eût adopté les savantes combinaisons métriques de l'ode; il fallait en même temps qu'il s'ingéniât à introduire dans ses vers ce beau désordre, cette variété piquante, qui sont, chez Horace, inséparables même des pièces les plus courtes. A quoi bon cette recherche, quand il s'agit de deux amants qui ne sont occupés que d'eux-mêmes? Nous avons ici le type de la chanson d'amour, légère, gracieuse, et plus expressive, dans son apparente facilité, qu'une composition de longue haleine. Si, pendant des années, Hermogénès et Démétrius ont excité les applaudissements des Romains en leur chantant les poésies du «savant Catulle 79, c'est assurément à la simplicité très étudiée de ces petits vers qu'ils ont dû surtout leur succès. Cette poésie, quelle que soit son origine, a rendu aux Italiens, naturellement loquaces et portés à l'improvisation , un très grand service : elle les a forcés è resserrer leur pensée, à rejeter les faux ornements, à dire simplement les choses simples. A quel modèle grec en sont-ils plus particulièrement redevables? Nul ne saurait le dire; mais celuiià était un maitre, de qui Catulle a appris l'art de condenser en quelques vers harmonieux un sentiment touchant et juste. Ce n'est pas un mérite commun, surtout parmi les poètes qui ont

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chanté ramour, de dire peu pour faire entendre beaucoup : laisser quelque chose à trouver à Tesprit du lecteur est une preuve de grande habileté, dont les auteurs même les plus distingués ne sont pas toujours capables. Ces hen^écasyllabes de Catulle, la fleur du recueil , nous procurent une jouissance rare : aussi passionnés que les autres, mais plus décents, ils ont ce parfum subtil et doux qu'exhalent encore les débris des suaves bouquets de Sapho.

Il reste enfin, parmi les hendécasyllabes de Catulle, quelques pièces qui ont un rapport moins étroit avec l'ode ou l'élégie; ce sont proprement des poésies de circonstance, où l'auteur a mis en vers certains incidents de ses relations avec la société de Rome : c'est ici une préface (^), là une anecdote ou un bon mot^^^ ailleurs une invitation ^'^ ou un adieu ^^\ un billet de remerciement ^^^ ou de reproche ^^\ une épître légère , destinée à célébrer le retour d'un ami ^'^\ ou à fixer le souvenir d'un agréable entretien ^^\ Dans ce qui subsiste de la littérature grecque, il y a bien peu de morceaux qui correspondent à ce type de poésie. Peutêtre ne futnil pas inconnu à Sapho et aux jeunes femmes qui composèrent, pour ainsi dire, sa cour d'amour; en tout cas, c'est a son école qu'il serait le plus naturel d'en attribuer l'origine. Peut-être aussi Archiloque, dans ses iambes, s'en rapprochait-il souvent, quoiqu'en mêlant toujours à la familiarité de l'épitre la verve mordante de la satire. Ainsi, lorsque Catulle raconte à un ami une scène bouffonne autant que scandaleuse, dont il a été témoin, il imite ce début d'Archiloquc : «Charilas, fils d'Erasmon, je vais te raconter une plaisante aventure; tu auras, ô le plus cher de mes amis, un vrai plaisir à m'entendre ^^\ y) Mais il est probable que c'était Charilas lui-même qu'il bafouait dans la suite de la pièce ^^^\ au lieu que Catulle fait rire son ami aux dépens d'un anonyme. Les loisirs affairés des académies fondées par les successeurs d'Alexandre étaient éminemment propres à

(») Catdle, P et P.— ^ X,LTII,LVI. — (^) XIII, XXVI, XXXV. —(^) XLVI. — W XLIX. — («*) XXXVIII, LV. — C7) IX. — l») L. — (»î Arcliiloque, fragm. 79 à 8a; Catulle, LVI. — ^'"^ Voir le commentaii*e de Bergk.

développer la poésie de circonstance; on la voit, sous les Lagides, pénétrer l'élégie et l'épopée; les poèmes de Gallimaque sur la chevelure de Bérénice et sur le mariage d'Arsinoé ont été entrepris pour célébrer les événements mémorables de la cour qui les pensionnait; les allusions qui se pressent dans ses Hymnes renferment toute l'histoire de la famille royale. Chez Théocrite, les pièces adressées à Hiéron et à Ptolémée, le mime des Syracusaines touchent par bien des points à la poésie de circonstance (^); elle s'insinue même dans la pastorale, lorsque Théocrite, sous des noms de bergers, met en scène des poètes et des savants contemporains, tels que Philétas, Asclépiade, Aratus, Philinus et Aristis ^^l Mais il y a dans son recueil d autres pièces plus courtes , où elle apparatt sous un déguisement plus transparent encore : l'idylle XII par exemple, malgré la richesse toute lyrique des images, n'a d'autre but que de souhaiter la bienvenue à un ami, dont le poète était séparé depuis quelques jours. La QumauiUe est, dans ce genre, un chef-d'œuvre ^^^; elle ne nous laisse qu'un regret : c'est que Théocrite n'ait pas écrit tout un livre de vers semblables, où il aurait, au gré de sa fantaisie et du hasard, raconté les modestes épisodes de sa propre vie. La Quenouille est une petite épître destinée à accompagner un cadeau ; Théocrite se prépare h quitter Syracuse pour se rendre à Milet, chez un médecin de ses amis; en partant, il emporte une quenouille d'ivoire qu'il a achetée pour en faire présent à la femme de son hôte ; cette donnée si simple lui fournit l'occasion de louer habilement les vertus des deux époux. Ainsi , lorsque Catulle va s'éloigner de la Bithynie et des jeunes Romains qui y faisaient partie , comme lui, de la maison de Memmius ^^), ou bien lorsque son ami Veranius revient après une longue absence ^^\ il épanche dans un impromptu de quelques vers les sentiments dont est remplie son âme ardente et fidèle. Beaucoup de critiques étrangers paraissent aujourd'hui disposés à mettre Catulle au-dessus d'Horace; on l'appelle volontiers «le plus grand poète lyrique de

0) Théocp., XV, XVI et XVII. — W Tliéocr., VU. — (») Théocr., XXVHL — (») Caliille, XLVI. — (-) Catulle, IX.

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Rome^^)''; le principal mérite, sur lequel on établit cette supériorité, c'est la sincérité de son talent. Sans entrer ici dans un parallèle qui ne pourrait être qu'une digression, et sans rien retirer à Catulle, remarquons qu'il y a entre les deux poètes toute la différence qui sépare la poésie de circonstance et la poésie lyrique. Il est certain que, chez Catulle, le sentiment jaillit de source ; mais le caractère primesautier de ses petites compositions tient aussi en grande partie à ce que le genre n'exige pas, comme l'ode, de savants détours et un harmonieux balance- • ment des parties. Par là il évite jusqu'à l'apparence de l'effort; c'est pour lui un avantage aux yeux de ceux qui, en lisant un auteur, sont beaucoup moins touchés de la richesse et de la variété du détail que de la vérité avec laquelle il traduit ses impressions. Catulle et Horace n'ont pas la même poétique : c'est dire que, suivant toute apparence, Catulle, dans les Hendécasyllabes, n'a pas eu les mêmes modèles qu'Horace dans les Odes. Lorsqu'ils traitent des sujets identiques , ce qui leur arrive quelquefois, les petits vers du premier sont toujours beaucoup plus voisins de l'épigramme. Vers l'an 60 , il félicite son ami Veranius, qui revient à Rome après un séjour en Espagne (^); trente ans plus tard, dans des circonstances identiques, Horace adresse le même compliment de bienvenue à Pompeius Varus ^^^ et à Plotius Numida ^^\ La pièce de Catulle n'est qu'un cri de joie et de tendresse. Horace met de la coquetterie dans son accueil; il jette les fleurs à pleines mains devant les pas de ses amis; il rappelle les souvenirs qui les lui rendent chers, il décrit avec complaisance les apprêts du festin qu'il va donner en leur honneur. Il veut leur montrer que sa muse s'est parée pour les recevoir; celle de Catulle tient à garder sa simplicité enjouée. Chacun d'eux entend

^^) Munro, Caiullui and Horace, dans ses Criticignu and eluddaliont of CatuUuê (1878), p. 337; Mommsen, Rœm. Guch., III, p. 583, Baebrcns dans son commentaire, p. 4i, et les historiens de la littérature latine, Teuflei, Ribbeck, Schani, etc.

t*î Calalie,lX.

^•^^ Horace, Odei, II, 7.

î»J /6irf., I, 36.

à sa façon la poésie et 1 amitié ; il est probable aussi qu'ils n ont pas dirigé leurs lectures dans le même sens.

On pourrait encore les comparer en étudiant, par exemple, comment ils tournent une invitation à dtner. Horace ^^^ se met en frais pour qu'elle apporte avec elle un avant-goût des plaisirs qui attendent son hôte; il Tentoure de couronnes et de guirlandes; tantôt il débute par une fratche description, qui paraît, h première vue, étrangère au sujet, sauf à l'y rattacher ensuite par une adroite transition ; tantôt il introduit discrètement une idée générale, une courte réflexion sur la brièveté de la vie et sur la sagesse qu'il y a à être un peu fou; ailleurs il glisse un compliment à l'adresse de son hôte; partout il répand, dans un style d'une noblesse toujours égale, le sourire d'Anacréon. Catulle, au contraire, lorsqu'il invite FabuUus^^^ va droit au fait; il se rit de lui-même avec une tristesse ironique : si son ami veut dîner à sa table, il faudra qu'il apporte le repas, car le poète n'a pas[de quoi payer. Le langage est celui de la conversation, relevé par des traits d'une verdeur toute comique : la bourse de Catulle est ^ pleine d'araignées 79, mais il fournira le parfum dont Vénus a fait don à Lesbie; FabuUus en sera si charmé, qu'il demandera aui dieux de devenir ((tout nez». Evidemment, cet art n'est pas celui du lyrisme, c'est bien plutôt celui de Tépigranmie, mais avec plus de laisser-aller et de naturel. A ne considérer que les sujets, Catulle et Horace semblent appartenir à la même famille poétique; on change bien vite d'opinion, si l'on examine comment ils les développent; on voit aussi par quels procédés Horace, venant après Catulle, s'est efforcé de réussir à son tour. Si nous chei^ chons ce qui se rapproche le plus des hendécasyllabes de Catulle , nous le trouverons parmi ces épigrammes , d'origine alexandrine pour la plupart, qui n'ont pas été destinées à servir d'inscriptions, mais qui peuvent, elles aussi, être rattachées à la poésie de circonstance. Telles sont, entre autres, celles où Hédylus célèbre les douceurs d'une bonne table ^^^ ; elles rappellent la concision

<•) Horace, Odes, 1, 17 et 30; IV, la; Epiêt., I, 5. — ««î Catulle, XIU. — '=') Alliénée, VIII, p. 3Vi et 3^i5; IX, p. /17a.

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de Catulle , sa gaieté hardie , parfois railleuse , son goût pour le trait pittoresque et pour Thyperbole plaisante. La manière spirituelle et rapide du poète latin peut être comparée à celle qui domine encore dans l'invitation suivante adressée par Nicénète à un ami , avec cette différence que toute malice en est absente ; Nicénète, habitant de Samos, écrivait ce billet vers le temps où florissait Apollonius de Rhodes : et Je ne veux pas, Philothère, dtner à la ville , mais près du temple d'Héra , au souffle délicieux du zéphyre; des branches de feuillage, étendues sous mes flancs, me conviennent fort bien. Je sais, tout près de là, un bouquet de saules rustiques , dont les rameaux me serviront de lit. Je parerai ma tête d'une couronne d osier, suivant l'antique usage des Gariens. Allons, qu'on apporte du vin et la lyre charmante, amie des Muses. Tout en buvant à cœur joie, nous chanterons la glorieuse épouse de Zeus, souveraine de notre tle^^^. >) Ce morceau est écrit en distiques élégiaques; cependant il n'a jdus rien de répigranune des temps anciens. Est-ce une ode? Pas davantage; le ton en est trop uni, le vocabulaire trop peu ambitieux. C'est quelque chose d'intermédiaire, une petite composition d'une grâce modeste et irréprochable, admirablement propre à chanter les plaisirs d'une homme sage, qui ne se sent point doué comme un Alcée ou un Anacréon. Philodème, invitant Pison à sa table pour célébrer avec lui l'anniversaire d'Ëpicure, ne se joue pas moins agréablement dans cet art des demi-teintes : «Demain, cher Pison, un de tes amis, que les Muses chérissent, t'entraînera dès la neuvième heure vers une humble maisonnette, où il doit celébrer dans un banquet l'anniversaire d'Ëpicure. Il te faudra renoncer à trouver sur sa table des mamelles de truie et du vin de Chios, présent de Bacchus. Mais tu verras des amis parfaitement sincères, mais tu entendras des sons beaucoup plus doux que tout ce qu'on raconte du pays des Phéaciens. Si tu tournes vers nous un regard favorable, ô Pison, ta présence donnera à notre modeste fête un éclat inaccoutumé ^^^ tj C'est dans ce groupe de

^'} Athénée, XV, p. 673.

(«) Anihol. Pa/.,XI, hh.

poètes, entre Hédylus, Nicënète et Philodème, qu'il faut faire une place à Catulle; elle lui revient de droit. Ajoutons, pour être équitable, qu'il y brillera par des qualités supérieures et qui ne* sont qu'à lui.

Ces <t bagatelles» et ces (c folies» contribuèrent mieux que des dissertations savantes aux progrès de la poésie latine. Horace , dans un passage célèbre, se demande ce qui constitue l'essence de la poésie; parmi les ouvrages qui rentrent dans son domaine, peut-on compter, par exemple, la comédie? Cicéron s'était déjà posé la même question , et tous deux en parlent sans doute d'après des critiques alexandrins qui l'avaient débattue plus au long ^^\ Tous deux déclarent avec raison que ce n'est pas le mètre qui fait la poésie; il y faut encore ttle génie, l'inspiration divine et une bouche capable de nobles accents». En vertu de ce principe, Horace refuse modestement à ses satires le nom de poèmes. Les Romains étaient assez portés par les dispositions naturelles de leur esprit à ratifier ce jugement sévère : ce qu'ils estimaient avant tout chez un poète, c'était l'os magna sonaturum; Horace, voulant ajouter un exemple à sa définition, cite des vers de l'épopée d'Ennius; voilà, par excellence, le poème romain. Mais quoi! s'il faut exclure la comédie et la satire, que penser de Thendécasyllabe? et qu'est-ce donc que les «petits vers» de Catulle? On voit où aboutirait la théorie acceptée avec tant d'abnégation par Horace : il y aurait dans la littérature comme deux règnes absolument distincts, comprenant l'un les grands sujets, l'autre les petits; les écrivains qui auraient traité les premiers mériteraient seuls le nom de poètes. Si cet arrêt vient, comme il est probable, des critiques alexandrins, ce sont des poètes alexandrins qui lui ont donné le plus flagrant démenti; on ne pouvait rendre aux Romains un plus grand service que de le leur prouver. Cicéron et Horace n'adoptent si facilement cette classification arbitraire , que parce qu'au fond elle est conforme aux goûts de

^'^ Cic. , Or., 20 : R Vinum e»l uonnuUis... »; Uor., Sat., I, iv, /j5 : rt Quidam... qnaenivero.. . n Voir le comnienlairc de Jalin sur ie premier passage cl ceiui d'Orelli sur le second.

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leur nation. Mais elle est en désaccord avec le sentiment, qui fut en générai celui des Grecs à toutes les époques; si ^0$ magna $0naturum faisait seul le poète, Tauteur de la Batrachomyomachie ne l'eût pas été , pas plus que Simonide dans ses épigrammes ou Ménandre dans ses comédies. Les satires d'Horace , en dépit de lui-même, témoignent contre cette conception étroite et systématique , dont , du reste , il n'est pas responsable. Mais rien n'était plus propre à la détruire que les versicuK de Catulle; la tradition de la Grèce, c'est lui qui la défend par son exemple; les Romains pourront désormais se convaincre, en les lisant, qu'il n'y a pas de grands et de petits sujets : tous sont grands pour un vrai poète comme lui, tous sont petits pour un mauvais.

In tenui labor; at tennis non ghria, êi quem Numina laeva nnunt auditque vocatus Apolh ^^K

Virgile, G^orgique$, IV, 6, 7.

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