LE DOCTEUR JAMES FERDINAND
Membre de V Académie de médecine
de Port-au-Prince, Chevalier de la Légion d'honneur.
Dans le bas de la carte il v avait, écrit au crayon : de la part de M"'"- Frogère.
M. de Vargnes connaissait fort bien cette <lame, très aimable créole d'Haïti, qu'il rencontrait dans plusieurs salons. D'autre part, si le nom du docteur n'éveillait en lui aucun souvenir, la qualité seule du personnage et ses titres, même sans la recommandation de ]y£me Fi-ogère, exigeaient la politesse d'un accueil, quelque bref qu'il dut être. Aussi, quoique pressé de sortir, M. de Vargnes donnat-il au valet de chambre l'ordre d'introduire ce visiteur si matinal, tout en le prévenant que le Palais réclamait M. le juge, dont les minutes étaient comptées.
A l'entrée du docteur, M. de Vargnes ne put, malgré son habituelle impassibilité, retenir un mouvement de surprise.
Le docteur, en effet, présentait cette étrange anomalie, d'être un nègre du plus beau noir avec des yeux d'homme blanc, de blanc extrêmement septentrional, des yeux bleus très pâles, très froids, très clairs.
La surprise de M. de Vargnes redoubla, quand le docteur, après quelques mots d'excuses sur l'heure indue de sa visite, ajouta en souriant d'un sourire énigmatique :
— Mes yeux vous étonnent, n'est-ce pas, monsieur? J'étais sur qu'ils vous étonneraient. Et, à vrai dire, je ne suis venu ici que pour vous les faire bien regarder , afin que vous puissiez ne les oublier jamais.
Le sourire, et la phrase encore plus que le sourire, semblaient d'un fou. Cela, d'ailleurs, était dit fort doucement, de cette voix enfantine, zézayante, particulière aux nègres, avec les r s'écrasant sous la langue en flûtements mouillés. Et, dans ce gazouillis, les paroles au sens mystérieux, presque menaçant, n'en avaient que mieux l'air d'être proférées au hasard par un être dénué de raison.
Mais le regard, lui, le très pâle, très froid
ci li'ès clair ic^.'-ard des yeux bleus, il n'était pas d'un fou, certes. Il disait nettement la menace, en vérité, oui, la menace, et aussi l'ironie, et par-dessus tout une férocité implacable. Ce ne fut qu'un éclair, mais flamboyant, de façon qu'on ne pût, en effet, jamais l'oublier.
— J'ai vu, ajoutait M. de Yargnes en en parlant, j'ai vu bien des reg-ards d'assassin, et à fond. En aucun cependant comme en celui-là je n'ai plongé jusqu'à une telle profondeur de crime et d'impudente sécurité dans le crime.
L'impression fut si forte que M. de Yargnes crut alors être le jouet d'une hallucination, d'autant que le docteur, sa phrase prononcée, continuait en souriant de plus belle et avec son accent le plus puéril :
— Yous devez, monsieur, ne rien comprendre à ce que je vous dis là. De cela aussi, veuillez m'excuser. Demain vous recevrez une lettre qui vous expliquera tout. Mais il était nécessaire que d'abord je me fisse voir à vous, ou du moins que je vous fisse voir, bien Aoir, tout à fait voir, mes yeux qui sont moi, mon seul et ATai moi, comme vous en jugerez.
Après quoi, sur un salut d'une suprême distinction, le docteur s'était retiré, laissant M. de Yargnes, abasourdi, en proie à ce doute :
— Ne serait-ce qu'un aliéné ? La féroce expression, la profondeur criminelle de ce regard auraient-elles pour cause unique le bizarre contraste de la face ténébreuse et des yeux si pâles?
Ainsi absorbé, M. de Yarsrnes laissa malheureusement s'écouler quelques minutes .
Puis, tout d'un coup :
— Mais non, non, pensa-t-il, je ne suis le jouet d'aucune hallucination. Il n'y a là aucun phénomène d'optique. Cet homme est évidemment un scélérat effroyable. J'ai failli à tous mes devoirs en ne l'arrêtant pas moi-même, séance tenante, illégalement, au risque de ma vie, qu'importe !
Et le juge s'était précipité dans l'escalier, à la poursuite du docteur. Mais trop tard! L'autre avait disparu.
M. de Yargnes se présenta dans l'aprèsmidi chez M™^ Frogère, pour lui demander quelques éclaircissements. Elle ne connaissait pas le moins du monde le docteur nègre et pouvait même certifier que le personnage était fictif ; car, très au courant de la haute société haïtienne, elle savait pertinemment que rx\cadémie de médecine de Port-au-Prince ne comptait parmi ses membres aucun docteur de ce nom.
M. de Yargnes insistant et donnant le signalement du docteur, avec mention spéciale de ses yeux si extraordinaires, M™*' Frogère se mit à rire et dit :
— Vous avez certainement eu affaire, cher monsieur, à un mystificateur. Les yeux que vous me décrivez là sont des yeux de blanc, sans doute possible. L'individu devait être barbouillé.
Rappelant alors tous ses souvenirs, M. de Vargnes reconnut que le docteur, en effet, n'avait guère du nègre que la noirceur, la chevelure et la barbe en toison, le parler facile à contrefaire, mais nullement le type, ni même l'allure onduleuse si caractéristique. Peut-être bien, donc, n'était-ce qu'un mauvais farceur. Tout le jour, M. de Yargnes se complut dans cette idée, qui blessait un peu sa dignité d'homme grave, mais qui apaisait ses scrupules de magistrat.
Le lendemain, il recevait la lettre promise. Elle était écrite, ainsi que l'adresse, en mots imprimés découpés dans des journaux . La voici :
« Monsieur,
« Le D' James Ferdinand n'existe pas ; mais l'homme, dont vous avez vu les yeux.
existe, et vous le reconnaîtrez sûrement à ces yeux-là. Cet homme a commis deux crimes. Il n'en a pas de remords. Seulement, étant psychologue, cet homme a peur de céder quelque jour à l'impérieuse tentation de confesser ses crimes. Yous savez mieux que personne (car c'est là votre aide le plus puissant) avec quelle force irrésistihle les criminels, les intellectuels surtout, éprouvent cette tentation. Le grand Edgard Poe a écrit là-dessus des chefsd'œuvre qui sont l'exacte notation de la vérité. Toutefois il a oublié de noter le phénomène ultime, dont je vais vous instruire, monsieur le juge d'instruction. Oui, moi, criminel, j'ai besoin, épouvantablement besoin, que quelqu'un sache mes crimes. Mais, ce besoin satisfait, mon secret révélé à un confident, je suis tranquille à jamais, quitte envers le démon de la perversité qui ne tente qiiiine fois. Eh bien ! voilà qui est accompli. Yous aurez mon secret; car le jour où vous me reconnaîtrez à mes ijeux^ vous chercherez à découvrir de quoi je suis coupable et comment je le fus ; et vous le découvrirez, étant un maître en votre profession, ce qui, entre parenthèses, vous vaut l'honneur d'avoir été choisi par moi pour porter le poids de ce secret, désormais à nous deux,
f t à nous deux seuls. Je dis bien à nous deux seuls. Vous ne pourrez, en effet, ce secret, en prouver à personne la réalité, sinon par mon aveu, que je vous défie d'obtenir sous forme d'aveu public, puisque maintenant j'ai trouvé moyen de vous le faire, à vous, et sans dan- <jer. »
Trois mois plus tard, dans une soirée, M. de Yargnes rencontrait M. X..., et du premier coup, sans la moindre hésitation, il reconnaissait en lui les extraordinaires yeux bleus très pales, très froids et très clairs, les yeux inoubliables.
L'homme, lui, demeura impassible souvcr rainement, si bien que M. de Yargnes en fut réduit à se dire :
— C'est probablement cette fois-ci que je suis le jouet d'une hallucination. Ou bien alors il existe au monde deux paires d'yeux tout à fait semblables. Et quels yeux, pourtant î Est-ce donc possible?
M. de Yargnes fit une enquête sur la vie de M. X... Il apprit ceci, qui leva tous ses doutes.
Cinq ans auparavant, M. X... était un pauvre étudiant en médecine, fort brillant, d'ailleurs, et qui, sans être encore reçu docteur, s'était fait remarquer déjà par de curieux travaux mi-
croljiologiques. Une jeune veuve extrêmement riche s'était éprise de lui et lavait épousé. Elle avait, de son premier mariage, un enfant. En Fespace dé six mois, Fenfant d'abord, puis la mère, étaient morts de la fièvre typhoïde, et M. X... avait ainsi hérité, en bonne et due forme, sans discussion possible, de la grosse fortune. Il n'y avait qu'une voix pour proclamer qu'il avait prodigué ses soins aux deux malades avec un dévouement admirable.
Ces deux morts, fallait-il donc y voir les «leux crimes mentionnés dans la lettre ?
Mais alors, M. X... aurait empoisonné ses <leux victimes avec des microbes de fièvre typhoïde, savamment cultivés en elles, de façon à rendre l'infection invincible même aux soins du dévouement le plus admirable ?
Pourquoi pas?
— Vous croyez cela? demandai-je à M. de Yargnes.
— Absolument, me répondit-il. Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que le scélérat a eu raison en me défiant de le contraindre à un aveu public. Je ne vois, en effet, aucun moyen «l'y arriver, aucun. Un instant, j'ai songé au magnétisme. Mais qui pourrait magnétiser cet homme aux yeux si pâles, si froids, si clairs?
Avec des yeux pareils, c'est lui qui forcerait le magnétiseur à se dénoncer lui-môme comme coupable.
Puis, en poussant un grand soupir :
— Ah ! la justice d'autrefois avait du bon ! Et comme mon regard l'interrogeait, M. de
Vargnes ajouta d'un ton très ferme et très convaincu :
— La justice d'autrefois avait à son service la torture.
— Ma foi ! répliquai-je avec un inconscient et naïf égoïsme d'artiste, il est certain que, sans la torture, cette étrange histoire n'a pas de conclusion, et, pour le conte que je vais en faire, c'est bien fâcheux.
On parlait dynamite, révolution sociale, nihilisme. Même ceux que la politique intéresse le moins, tout le monde disait son mot. Les uns étaient épouvantés. D'autres philosophaient. Quelques-uns essayaient de sourire.
— Bah ! faisait N..., si nous sautons, nous' le verrons bien. Cela sera peut-être amusant, après tout. Pourvu qu'on saute très haut !
— Mais on ne sautera pas du tout, interrompait G. . . , l'optimiste . Tout cela, c'est du roman.
— Vous vous trompez, mon cher, dit Jules de C... Cela ressemble à du roman ; mais avec ce diable de nihilisme, tout prend l'allure du roman, et il ne faut pas s'y fier. Ainsi, moi, la façon dont j'ai connu Bakounine...
î>4 CAUCHEMARS
On le savait conteur ; on n'ignorait pas que sa vie avait été pleine d'aventures ; on se rapprocha, et l'on écouta religieusement. Voici ce qu'il (lit.
C'est à Naples que je rencontrai la comtesse Nirska W..., l'étrange femme qu'on surnommait la comtesse Satan. Je m'attachai tout (le suite à elle par curiosité, et j'en devins vite amoureux. Non pas qu'elle fût belle ! Une Russe, avec tous les mauvais côtés du type russe. A la fois maigre et trapue. La face blême et bouffie. Les pommettes larges. Le nez cosaque. Mais sa conversation ensorcelait.
Compliquée, érudite, philosophe, dépravée de science, satanique. Le mot est peut-être prétentieux ; mais il dit bien ce que je veux dire^ Elle aimait, en d'autres termes, le mal pour le mal. Elle jouissait des vices chez les autres. Elle adorait de les semer pour en voir l'épanouissement. Et cela, en grand, en énorme. Corrompre des individus, cela ne lui suffisait pas. Elle ne faisait que s'y entretenir la main.
Ce qu'elle aurait voulu, c'est travailler sur les masses. Elle aurait pu prendre pour devise, en l'arrangeant à sa manière, le fameux mot de Caligula. Elle aussi désirait que le genre humain n'eût qu'une tète ; mais ce n'était pas pour la couper, c'était pour y faire fleurir la philosophie du néant.
Devenir le maître et seigneur d'un pareil monstre, quelle tentation ! Je me laissai tenter et entrepris l'aventure. Le moyen se présentait de lui-même : il n'y avait qu'à se montrer plus pervers, plus satanique qu'elle-même.
Je fis donc mon petit Satan.
— Oui, disais-je, nous autres écrivains, nous sommes les meilleurs ouvriers du mal. Nos livres peuvent être des fioles de poison. Les prétendus hommes d'action ne font que tirer les mitrailleuses dont nous avons bourré la gueule. C'est avec des formules qu'on fera sauter le monde ; et les formules, nous les inventons.
— C'est vrai, fît-elle un jour ; et voilà ce qui manque à Bakounine, hélas !
Ce nom revenait souvent dans sa bouche. Je lui demandai des détails. Elle m'en donna, connaissant l'homme intimement.
— Au fond, faisait-elle avec une moue
méprisante, ce n'est qu'une espèce de Garihaldi.
Et elle me racontait, en s'en moquant, l'odyssée de barricade et de bagne qui a fait à Bakounine sa légende, et qui n'est pourtant que l'exacte vérité : son rôle de chef d'insurgés à Prague, puis à Dresde ; sa première condamnation à mort ; ses internements à Olmûtz, à la casemate du fort Saint-Pierre-et-Paul, dans un cul dé basse-fosse, à Schlusselbourg ; son exil en Sibérie ; son évasion miraculeuse par le fleuve Amour, sur un caboteur japonais, par Yokohama, San-Francisco ; son arrivée, enfin, à Londres, d'où il avait pris la direction .du nihilisme.
— Vous voyez, disait-elle, c'est surtout un aventurier. Et maintenant, finies, les aventures î Il s'est marié à Tobolsk. Embourgeoisé ! D'ailleurs, aucune pensée personnelle. C'est Herzen. le pamphlétaire de la Kolokol^ qui lui a trouvé la seule parole féconde qu'il ait prononcée jamais : Terre et Liberté ! Mais cela ne constitue pas encore la formule définitive, la formule générale, ce que j'appellerai la formule-dynamite. Tout au plus Bakounine pourrait-il être un brûleur de villes. Et qu'est-ce que cela, je vous prie ? Penh ! Du Rostopchin réchauffé 1
Il lui faudrait un souffleur. J'ai voulu Tèlre, il ne m'a pas prise au sérieux.
Inutile d'entrer dans les détails psychologiques qui marquèrent le cours de ma passion pour la comtesse. Inutile aussi de vous expliquer plus longuement l'attrait de curiosité qu'elle m'offrait de jour en jour davantage. Cela devenait exaspérant. D'autant plus que cette perverse me résistait, en somme, comme la plus farouche des innocentes.
Tant il y a, qu'au bout d'un mois de satanisme forcené, je vis clair enfin dans son jeu. Savezvous ce qu'elle en était venue à imaginer? De me faire le souffleur rêvé par elle pour Bakounine. Ou plutôt, voilà ce qu'elle m'avoua. Mais, m petto, elle se réservait, sans doute, et je le compris ainsi, elle se réservait de souffler ellemême ce souffleur. Ma passion, qu'elle laissait inassouvie à dessein, lui assurait ce pouvoir absolu sur moi.
Tout cela doit vous paraître de la folie, du Ponson du Terrail. C'est pourtant la vérité vraie.
Bref, elle me mit, un jour, crûment, le marché à la main.
lis CAUCHEMARS
— Devenez rame de Bakounine, me dit-elle, et je serai à vous.
J'acceptai. C'était trop fantastiquement étrange pour refuser, n'est-ce pas? Quelle aventure ! Quelle chance !
Une série de lettres entre la comtesse et Bakounine prépara les voies. On m'y présentait. On m'y discutait. J'y devenais une sorte de prophète occidental, un mystique charmeur prêt à nihiliser les races latines, le saint Paul de la nouAelle religion du néant.
Rendez-vous fut pris entin pour nous aboucher.
C'était à Londres que je le vis. Il habitait un petit cottage dans Pimlico. Jardinet devant ; maison à un étage, toute simple ; rien de notable.
On nous fît entrer dans le parloir banal de tous les ho77îes anglais, puis monter par un escalier tendu de tapis en une espèce de cuircaoutchouc.
La chambre où on nous laissa, la comtesse et moi, était petite, fort nue, avec une table carrée au milieu, et, sur cette table, de quoi écrire. On eût dit un vestibule administratif. C'était le sanctuaire.
Le dieu y parut bientôt. Je le vis en chair et
en os. En chair surtout ; car il était énorme. La face large, aux pommettes marquées malgré la graisse, au nez en double entonnoir, aux yeux bridés, au regard magnétique, disait bien le Tartare, le vieux sang touranien qui a donné les Attila, les Gengis-Khan, les Tamerlan. L'obésité caractéristique des races nomades, toujours à cheval ou en chariot, ajoutait à cet aspect asiatique. Pour sûr, cet homme n'était pas un Européen, un Slave, un fils des Aryas déistes. C'était bien le descendant des hordes athées qui, plusieurs fois déjà, ont failli détruire notre monde, et qui, au lieu de l'idée du progrès, portent au fond du cœur l'idée du néant.
Je fus étonné. Je ne m'attendais pas à cette majesté d'une race entière revivant dans un homme.
Ma stupéfaction grandit après une heure d'entretien. Je compris pourquoi un tel colosse n'avait pas voulu de la comtesse pour Egérie. Elle n'était qu'une enfant, qu'une niaise, d'avoir rêvé ce rôle auprès d'un pareil penseur. Elle n'avait pas senti la profondeur de philosophie atroce qui se cachait sous cette activité matérielle. Elle n'avait pas vu le prophète dans ce barricadier. Ou peut-être n'avait-il pas jugé bon de se révéler ainsi à elle.
A moi, il se montra, et il me fit peur.
Prophète, oh ! oui. Il se croyait un Attila, et prévoyait les conséquences de sa révolution. Ce n'était pas par instinct seulement, mais par théorie, qu'il poussait un peuple au ftihilisme.
Le mot n'est pas de lui. Il est, je crois, de Tourguenefî. Mais l'idée, oui.
Il a pris à Herzen son programme du communalisme agricole, et à PougatchefT son radicalisme destructeur, mais sans s'y arrêter. En cela, autrement grand que les deux autres, j'entends dans le mal et pour le mal. Herzen voulait le bonheur du paysan slave. PougatchefT voulait se faire élire empereur. Bakounine, lui, ne voulait que ceci : anéantir, par n'importe quel moyen, l'ordre de choses actuel, et remplacer la concentration sociale par un éparpillement à l'infini.
C'est un rêve de Tartare. C'est le vrai nihilisme, poussé aux extrêmes conclusions pratiques. C'est, en un mot, la philosophie appliquée du hasard, de l'indéterminé, du toiU-coule sans lois.
Monstrueux, soit ! Mais grandiose dans le monstrueux'.
Et notez que l'homme d'action, si méprisé par la comtesse, doublait précisément dans
Bakounine, le songeur gigantesque que je viens de vous montrer. Son rêve n'est pas resté à l'état de rêve. Il a commencé à se réaliser. C'est par les soins de cet organisateur que le parti nihiliste a pris un corps. Parti où il y a un peu de tout, vous savez ! Mais, en somme, parti formidable, à cause du groupe d'avantgarde qui le dirige. Et ce groupe, ce sont les purs disciples du maître, ceux qui ont le secret de sa pensée. Le rêve, ce groupe, c'est le nihilisme véritable, qui ne tend à rien moins qu'à faire sauter le monde occidental, pour voir s'épanouir sur les ruines Téparpillement infini, conception dernière du tartarisme moderne.
Jamais je n'ai revu Bakounine. Essayer de jouer une comédie a^ec ce Vieux-de-la-Moiitagne^ c'était payer trop cher la conquête de la comtesse.
Au reste, après cette visite, elle me parut absolument inepte, cette pauvre comtesse Satan ! Son fameux satanisme n'était qu'une tiamme de punch, auprès de la flambée universelle à laquelle songeait l'autre. Vraiment, elle s'était montrée très sotte, en ne comprenant pas ce monstre prodigieux. Et comme elle m'avait séduit par son intelligence et sa per-
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vcrsité toutes seules, une fois ce masque à bas, j'en fus instantanément dégoûté. Je la quittai sans la prévenir. Je ne Tai jamais revue non plus.
Tous deux ont dû me prendre pour un espion détaché par la troisième section de la Chancellerie impériale. En ce cas, ils m'ont trouvé joliment fort, et je n'ai qu'à bien me tenir si jamais des affiliés me reconnaissent !...
Là-dessus, il sourit, et, se tournant vers le garçon qui venait d'entrer :
— En attendant, dit-il, débouchez-nous encore une bouteille de Champagne. Et faites sauter le bouchon ! Ça nous habituera toujours un peu, n'est-ce pas? pour le jour où nous sauterons nous-mêmes.
LA MORILLONNE
LA MORILLONNE
On l'appelait la Morillonne, à cause de ses cheveux noirs, de son teint doré comme des feuilles automnales, et de sa bouche aux grosses lèvres violàtres qui ressemblait, en se fronçant, à une mûre de haie.
C'était un mystère d'atavisme, qu'elle eût pu naître, ainsi moricaude, dans ce pays de blonds, engendrée par un père et une mère au poil en filasse et à la peau de beurre. Quelqu'une de ses aïeules avait du fauter avec un de ces chaudronniers ambulants qui, de temps immémorial, passent dans le pays, faces de bistre et d'indigo que coiffe une éponge en paille de fer.
Et de cet ancêtre elle tenait, non seulement son visage de ténèbres, mais son âme de ténè-
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bres aussi, ses yeux menteurs où louchait cette âme trouble, ses yeux dont la nuit s'illuminait, par moments, aux éclairs de tous les vices, ses yeux de bète perverse et maléfique.
Belle? Non pas. Ni même jolie, seulement. Laide, d'une absolue laideur ! Le regard si faux ! Le nez écrasé en pied de marmite. La gueule en fruit malsain, gâté, et toujours baveuse de gourmandise, ou sifflante de mauvais propos. La tête hirsute et frisée salement, nid à vermine. Et le tout, sur un corps maigriot, fiévreux, mal en chair, bâti de guingois, aux rampantes allures.
Bref, un monstre !
Avec ce monstre, tous les fîUoteux du pays avaient couché, cependant. Et qui en avait goûté, en revoulait.
Dès le catéchisme, elle avait commencé à être la denrée du village. Des enfants de son âge en avaient été corrompus, menés par les venelles et derrière les granges, sous prétexte de dénichages ou de cligne-musette, et revenant à la maison avec des pochons de cerne. Des gas aussi, au risque de la prison, et même des gens graves, des vieux, notables et vénérables, tels que le fermier des Eclausiaux, et M. Martin, l'ancien maire, et d'autres,
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et des meilleurs autres, s'y étaient englués, à la cotte breneuse de cette galopine. Si le gardechampêtre n'avait pas sévi^ malgré son amour du procès-verbal, c'est qu'il aurait dû, disait-on, se dresser procès- verbal à lui-même.
Et donc, elle avait grandi dans l'impunité, maîtresse en titre de tout un chacun, selon l'expression du maître d'école, qui avait été, lui aussi, cet un chacun.
Le plus curieux de l'histoire, c'est que personne n'en était jaloux. On se la repassait. Quelqu'un, par hasard, s'en étonnant un jour, elle avait répondu à cet étranger peu intelligent :
— Y en a-t-il pas pour tout le monde ?
Gomment, d'ailleurs, un jaloux s'y fût-il pris, voulant l'accaparer? On ne la tenait par rien. Elle n'était pas intéressée. Les cadeaux en nature, l'argent, elle acceptait tout de bon cœur ; mais jamais ne demandait. Même, on eût dit qu'elle préférait ne pas demander, et se payer à sa guise, en volant. Qu'on la laissât rapiner, pour prix de sa peau, c'est tout ce qu'il lui fallait. Un écu mis dans sa main lui causait moins de plaisir qu'un sou cueilli à la foire d'empoigne.
La dominer en mâle unique, en coq orgueil-
Ipux, il n'y avait pas à y songer non plus. Qui, fût-ce parmi les plus rétus, les mieux râblés, qui en eut été capable? D'aucuns y avaient tâché, vainement. Ils s'y étaient échinés sans la satisfaire. Quand ils avaient eu les yeux caves, les narines pincées, les os vides de moelle, ils l'avaient vue toujours gaillarde et frisque, toujours inassouvie, et toute sa chair criant (^e fringale.
— Je n'peux plus î
Ainsi avaient-ils râlé. Et elle, en ricanant, ripostait :
— M'en faut encore.
Et force était bien de passer la pelle à d'autres, pour embocquer la gueule de ce four, qui jamais n'était plein. Alors, de quel droit se poser en maître ? C'est comme si on avait voulu cuire tout seul son pain dans le four banal où le A'illage entier boulangeait.
Donc, de même qu'il y avait pour la nourriture du corps ce four banal ^ propriété indivise de la commune, laMorillonne était la propriété de tous aussi, pour le pain d'amour.
Un seul homme, dans le pays, ne cuisait pas au four de la commune. Et pareillement il ne communiait pas en la Morillonne. C'était Chliot-Bru, le berger.
LA MORILLOxXNE Cl)
Il vivait tlans sa cajute roulante, en pleins champs, de galettes .sans levain qu'il pétrissait sur une pierre et faisait griller sous la cendre, tantôt ici, tantôt là, au fond d'un trou creusé parmi les cailloux et braisillant de bois mort. Çà, des pommes de terre, du lait, quelques durs fromages, des fruits de sauvageons, et un barillet de vieux genièvre distillé par lui, telle était sa pitance.
De pitance amoureuse, point !
— Pour quant aux femmes, sans doute, disait-on ; mais pour quant aux fumelles, c'est à savoir.
Et l'on ne se gênait pas pour l'accuser tout à trac de bestiales accointances avec ses brebis.
Mais on n'eût guère osé lui en chanter pouilles à deux pouces du nez. D'abord, parce que Ch'tiot-Bru était un fiston d'aplomb, sec, noueux, maniant sa houlette comme un tambour-major sa canne. Puis, à cause de ses trois barbets, dentés en loups, et qui ne connaissaient que leur patron. Enfin, et surtout, par crainte du mauvais sort. Car Ch'tiot-Bru, paraît-il, savait des mots pour donner la nielle au blé, le piétin aux moutons, le tournis aux bœufs, et faire crever les vaches vêlantes, et d'un regard foutre le feu aux meules.
Mais, comme seul Ch'tiol-Bru ne lirait pas la lan^nie après la Morillonne, naturellement, c'est elle qui, un beau jour, tira la langue après lui. Et seule aussi elle déclara qu'elle n'avait point j)eur du jeteu-d' sorts.
On lui dit chiche. Elle y alla.
— Que qu'tu acux? fît-il.
Elle répliqua, crânement :
— Ce que j'veux ? C'est ti.
Il répondit :
— Soit ; mais, alors, à moi seul.
Elle sourit, et riposta :
— Je n'dis pas non, si tu peux.
Il sourit à son tour, puis l'accola. Et cette nuit-là, elle ne revint pas au village, mais coucha dans la cajute roulante. Et le lendemain, non plus, elle ne revint pas, ni le surlendemain, ni de toute la semaine. La denrée du pays était bel et bien la denrée de Ch'tiot- Bru.
Le village s'émut. On n'était pas jaloux l'un de l'autre. On fut jaloux de celui-là. Quoi ! Il y résistait donc, lui? Il n'avait pas, comme les camarades, les yeux caves, les narines pincées, les os vides de moelle, les reins rompus? Il sa>-ait donc des charmes, et des mots, et des sorts, pour ça aussi? On enrageait.
LA MORILLONNE 7!
On s'enhardit. Quelqu'un guetta, de loin, à la coupette d'un arbre. On vit le couple. 0 joie ! Elle était toujours gaillarde et frisque, elle ! Mais lui, un fantôme î Ah ! ah ! Elle le mangeait, lui aussi, elle le buvait, la Morillonne l
On s'enhardit de plus en plus. Elle devait avoir besoin d'un mâle de rechange ! Le plus faraud de la bande s'approcha, un fusil au poing.
— Attache tes quiens, cria-t-il de loin, attache tes quiens, Gh'tiot-Bru, ou je les descends.
— N'aie pas peur des quiens, cria la Morillonne. Ils n'te front rin, j'en réponds.
Elle souriait. Le gas au fusil arriva.
— Que qu'tu veux ? demanda le berger
— J'vas te le dire, interrompit la Morillonne. Il veut faire avec moi. Et je Fveux aussi. Y'ià !
Gh'tiot-Bru se mit à pleurer. Elle reprit :
— Puisque tu ne peux plus !
Et elle partit avec le gas.
Gh'tiot-Bru sauta sur sa houlette. Le gas le mit en joue, tout en s'en allant à reculons.
— Pille ! pille ! hurla le berger, en aguichant ses chiens.
Le gas pressait déjà la gâchette pour leur tirer dessus. La Morillonne abaissa le canon du fusil, et chanta :
— Ici, l«^s quieiis, ici, tout beau î Prr ! prr ! tout beau !
Et les trois barbets accoururent auprès d'elle, lui léchèrent les mains et la suivirent en gambadant, tandis que, de loin, elle criait au berger :
— Tu vois, Gh'tiot-Bru, ils ne sont nin jaloux, eux !
Puis, avec un aigre et mauvais rire :
— Et, tu sais, ils en auraient Tdroit autant qu'ti.
Pauvre comme j'étais, et si pauvrement vêtu, mais avec mes bons bras de vingt-cinq ans sous ma mauvaise jaquette, du diable si je craignais les rencontres fâcheuses, même dans ce sinistre quartier où je vivais parmi la pire racaille de Londres ! Les plus fûtes et les plus hardis coquins voyaient tout de suite, en me jaugeant d'un coup d'oeil, qu'il n'y avait pas grand'chose à tondre sur moi, autant dire rien, et que ce rien serait d'ailleurs, en cas d'attaque, défendu vigoureusement. Grâce à quoi, et aussi à une certaine connaissance du slang (argot anglais), je pouvais, en toute sécurité, prendre, selon mon désir, un bain de misère et de crapule dans la vase de ces bas-fonds réputés si dangereux.
Je fus donc, sinon inquiet, du moins assez étonné le jour où je m'aperçus que j'étais filé, ])Ositivement filé, par cet étrange personnage
dontlafiirure. les allures elle costume m'avaient
fait dire l'autre nuit :
— Tiens ! le Malais de Quincey !
Il ressemblait, en elTet, d'une façon miraculeuse, à la fantastique apparition qui passe dans les Confessions d'un manrjeur dophim. Même visage émacié. à la fois blafard et ténçbreux, même regard halluciné, mêmes loques exotiques, même démarche de spectre, et aussi ce je ne sais quoi de rêve et de symbole presque inexprimables, comme si en cet errant surgissait toute l'Asie extasiée d'opium, et comme si l'être vu et touché, bien réel par conséquent, n'était lui-même qu'une des fugitives nuageries prenant corps dans cette extase.
Oui, tel il m'était apparu l'autre nuit, cet étrange personnage, la nuit où j'étais allé rendre visite, en un de ses palais, au juste, puissant et subtil opium, comme dit Quincey le Visionnaire.
Palais combien lamentable, d'ailleurs ! Une sorte de soupente au-dessus d'une arrièreboutique, avec un divan de bois pour tout ameublement ! Cela vous avait un air de corps de
g-arde. Et quelle puanteur s'exhalait des dix ou douze malheureux étalés sur ces planches, de leurs hardes crasseuses et humides, de leurs corps en sueur, dans celte chambre close, basse de plafond, surchauiTée par la large flamme d'un bec de. gaz ! Mais, tout de même, palais habité par des empereurs et des dieux, palais dont les murailles nues se muaient incessamment en les plus féeriques et les plus paradisiaques décors !
— Tiens I le Malais de Quincey !
Oui, c'est cela même que j'avais dit, ou plutôt pensé, en voyant entrer là, puis s'asseoir en face de moi, l'étrange personnage, et en le suivant, quelques instants après, mais longtemps, longtemps, au cours d'interminables voyages où il avait été mon guide, silencieux, énigmatique, parmi toutes les flores, toutes les faunes, toutes les architectures, toutes les foules, toutes les lumièresmulticolores et toutes les ténèbres voluptueuses, du plus merveilleux et du plus monstrueux Orient.
Si bien qu'au réveil, au retour de ce magique pèlerinage, quand je m'étais retrouvé sur le divan de bois, entre deux tas de chair humaine pareils à deux cadavres, et moi-même cadavre à peine ressuscité, constatant que
rétrange personnage n'était plus là, j'avais Jouté de l'avoir jamais vu autrement qu'en sonae, à travers les souvenirs de ma lecture de Quincey, et comme une évocation de l'opium.
Mais non ! Voici qu'il vivait, en solide apparence, et non plus en apparition de fumée. Depuis ce matin, au grand air, à la marche, <lans la cohue grouillante, elle s'était évaporée de mon cerveau, toute fumée. J'avais la pleine possession de moi-même, la perception nette, les sens aigus, l'œil clair comme un basilic. Et il était là, le Malais, lui, bien lui!
Certes, la première fois que je m'étais retourné, tout à l'heure, obscurément gêné par la vrille d'un regard qui m'entrait dans la nuque, et quand j'avais aperçu l'homme me suivant, j'avais pu croire à une reflorescence de mon rêve nocturne. D'autant que, brusquement, l'homme s'était éclipsé dans la foule, évanoui comme une vision fulgurante et furtive.
Mais, la seconde fois, une demi-heure plus tard, c'est face à face qu'il s'était présenté à moi, m'examinant longuement, à la manière de quelqu'un qui cherche à reconnaître et à être reconnu. Il est vrai qu'alors encore, tandis
que je fermais machinalement mes yeux pour éviter l'extraordinaire éclat des siens, il avait disparu comme s'il rentrait sous terre. Néanmoins, j'étais bien sûr de n'avoir pas été, ce coup-ci non plus, le jouet d'une persistante hallucination.
Au surplus, pendant cette dernière demiheure, ce n'est pas une fois, ni deux fois, mais Lien une dizaine de fois, que j'en avais été hanté. Tantôt, je le sentais sur mes talons, ce dont je prenais la certitude en tournant la tête. Tantôt, je me heurtais presque à lui au coin d'une ruelle. Tantôt, je le coudoyais dans les remous de la cohue, où je l'avais pour voisin pendant quelques pas, son bras frôlant le mien avec des pressions quasi-parlantes, et ses yeux, ses yeux nostalgiques et brûlés de fiè^TC, essayant de dialoguer à la muette avec mes yeux qui les fuyaient.
Enfin, maintenant, je ne pouvais plus conserver le moindre doute sur la réalité de sa présence. Le filage, de plus en plus serré, de moins en moins dissimulé, en était venu à ceci, que, dans le bar où j'étais entré pour échapper à cette poursuite, l'homme était entré derrière moi, et que, sur le banc vide où je m'étais assis, l'homme avait pris place à mon côté.
Pour le coup, par exemple, je cessai d'éviter son regard, et je me tournai carrément vers lui, les sourcils froncés, Tair hostile, les dents en étau, nez à nez.
Son visage exprima, soudain, une profonde tristesse. Deux grosses larmes lui coulèrent sur les joues. Puis, doucement, il posa la main sur ma poitrine, et se mit à parler, ou plutôt à susurrer, dans une langue que je ne comprenais pas, mais d'une voix extrêmement câline et gazouillante. On eut dit un enfant au verbe d'oiseau.
Ne sachant que lui répondre, je recommandai à la bar-maid deux verres de iviskj/, et j'en offris un à l'étranger. Il y trempa ses lèvres, puis me le rendit en me faisant signe de le linir et qu'il désirait agir de même avec le mien. C'est là une politesse en usage dans les basses tavernes de Londres, et je m'y conformai.
Après quoi je demandai en anglais à l'homme :
— A présent que nous sommes amis, ditesmoi ce que vous me voulez et pourquoi vous me suivez de la sorte?
Mais je vis à ses grands yeux désolés qu'il n'entendait point ce que je lui disais. Je fus
donc, comme lui, obligé de recourir à la mimique. Cette fois, il comprit.
Des plis de sa ceinture il tira un long ruban de soie, qu'il étendit devant ma face, en me priant, par gestes, de lire les caractères qui y étaient tracés. Et en même temps, il m'expliquait, toujours par gestes, mais fort clairement, que cette écriture représentait un trésor énorme et fabuleux, de For, des pierreries. Il exprimait l'or en versant, entre son pouce et son index, d'imaginaires pièces de monnaie qui s'accumulaient par cascades. Il signifiait les pierreries en faisant miroiter ses ongles, polis comme des on^^x, et en clignant très vite des paupières, entre la fente desquelles ses yeux flamboyaient et scintillaient comme des diamants.
Je montrai que je n'avais rien perdu de son discours muet, et il me sembla ravi. Tellement qu'il me sauta au cou et m'embrassa en pleurant, à croire qu'il devenait fou.
Cependant j'avais remarqué avec grande attention le ruban de soie et j'avais reconnu que les caractères étaient du sanscrit, dont je possédais une vague connaissance. Pas assez, certes, pour traduire la très longue inscription ; mais suffisamment pour en déchiffrer
(juclques vocables épars. Je les lui indiquai du doiirt et en mimai le sens. L'un voulait dire roi, ce que j'interprétai par le simulacre d'un diadème sur ma tête. L'autre signifiait ciel; un autre, tetre; ce qui me fut facile à rendre. Enfin revenait souvent le mot qui représente un des noms mystérieux du dieu Shiva. Je savais, par chance, que ce mot se figure, en architecture hindoue, par un certain dessin hiératique. Je traçai en l'air la ligne de ce dessin, après avoir touché le mot sur le ruban de soie.
A ces diverses marques, l'homme dut s'imaginer que je comprenais toute l'inscription, et sans doute cela le frappa de terreur. Ainsi, du moins, j'en jugeai, le voyant soudain se jeter à mes genoux, effaré, les mains tremblantes, comme un criminel qui demande grâce. En même temps, il s'était remis à faire l'oiseau gazouilleur; mais, cette fois, avec une extrême volubilité, et sur un ton très aigu qui assourdissait.
Par malheur, je n'étais pas le seul à être assourdi. Un ivrogne, qui dormait dans un coin, s'en réveilla ; et, furieux, se rua sur le pauvre diable toujours prosterné.
Je voulus m'élancer au secours du malheu-
reux. Il crut que, tout au contraire, je lui tombais dessus et faisais chorus avec son agresseur. Il est vrai de dire que nous composions tous trois, par terre, un amalgame à n'y rien comprendre. Toujours est-il que je me retrouvai à califourchon sur le pochard, et que l'autre avait décampé.
D'un bond, j'étais dans la rue, à sa recherche. Mais bien en vain, ainsi qu'on pense. Ag-ile, glissant et furtif comme il était, quel moyen de savoir par où une telle anguille avait replongé dans cette vase humaine?
Jamais plus je ne devais revoir l'étrange personnage.
A la maison d'opium, où je retournai pour tâcher d'obtenir quelques renseignements, je n'en eus aucun. L'homme n'y était venu qu'une fois, la nuit que j'y étais venu moimême.
Qui était-ce? Que me voulait-il? Que représentait l'inscription sur le ruban de soie? Pourquoi désirait-il m'en faire part, à moi particulièrement? Puis, pourquoi cette terreur, à l'idée que je pouvais la traduire? Ce proscrit était-il en possession d'un trésor fabuleux? L'avait-il volé? N'était-ce qu'un pauvre fou? Autant de questions sans réponses !
Si CALXHEMARS
Et que dhypollièses encore je fis, sur cette bizarre aventure, merveilleuse et absurde comme un rêve!
Que ce fût seulement un rôve, pendant longtemps je ne Tai pas cru, ayant par devers moi tant de témoignages qui me prouvaient la réalité visible et vue, tangible et touchée, de ma vie pendant ces quelques heures. Mais aujourd'hui, à travers les brumes lointaines dupasse, quand je retrouve en mon souvenir cette histoire invraisemblable, en vérité, je me demande parfois si le puissant et subtil opium est aussi juste que le proclame Quincey, et s'il n'est pas plutôt un démon très farceur qui s'est amusé de moi en me promenant durant toute une matinée parmi les mirages d'une hallucination aussi consistante que la vie ellemême.
Car, j'ai oublié de le dire, le bar où s'est passée la scène, je ne l'ai jamais retrouvé non plus.
Et pourtant, comme tout cela fait tableau, en dessin net, en vigoureuses couleurs, dans le musée de ma mémoire !
— Oh ! non, non, celui-là, inutile d'insister! Lui et ses semblables, il n'en faut plus, sous aucun prétexte. Sans doute ils ont rendu des services, dans le temps. Mais ce n'est pas une raison pour les éterniser à la préfecture.
— Cependant, sa grande mémoire des physionomies, ses bons conseils...
— Eh ! ses soi-disant bons conseils, voilà précisément ce dont je veux nous priver. Oui, je sais, les traditions ! C'est notre perte, les traditions. Nous avons besoin d'hommes jeunes, actifs, inventifs. La presse nous reproche nos routines, et la presse n'a pas tort. Eh bien ! votre Lejars, c'est le plus bel échantillon de Tancienne école, le répertoire de toutes les rou-
tines. Ça croit encore aux déguisements, par exemple. Le genre Vidocq, alors, pourquoi pas ? Non, non, ces gens-là, avec moi, fini. A la retraite ! J'en ai assez, des vieilles badernes.
Et sur ces mots du nouveau préfet de police (un avocat, un réformateur), malgré tous les efforts du chef de la sûreté, on avait fendu r oreille au brigadier Lejars.
Certes, il l'avait un peu dure à présent, l'oreille, et c'est pourquoi, depuis deux ans déjà, on ne l'employait plus guère que dans les bureaux et aux confrontations à\x petit parquet. Mais, tout de même, il n'y était pas inutile. D'autre part, on devait bien avoir quelque considération pour ses trente années de bons services, et surtout pour certaines de ses campagnes, demeurées légendaires, véritables modèles de patience, d'ingéniosité et de hardiesse. Il ne demandait, au reste, qu'à leur donner une suite ; et s'il ne le faisait pas, c'es qu'on ne lui en fournissait plus l'occasion, le reléguant à des besognes sédentaires. De quoi donc pouvait- on se plaindre ? Qu'il aimât à conseiller ses collègues plus jeunes ? Mais ceux-ci d'eux-mêmes le consultaient, et ne s'en trouvaient pas mal. Cela d'ailleurs
prouvait qu'il avait la passion de son métier. Oui, peut-être il Tavait trgp. Passé maître dans Fart de se grimer, de se camoufler^ comme on dit là-bas, il avait pris en vieillissant Finnocente manie de se faire des têtes sans aucune nécessité, par habitude, par plaisir en quelque sorte. Mais c'était là un léger ridicule qui ne gênait personne et qui ne Tempèchait pas de remplir son devoir. Ce qui en résultait de pire, c'est qu'on l'en plaisantait un peu parmi les agents, sans méchanceté toutefois , sans atteinte même au respect qu'on avait pour lui. Et quand on le taquinait là-dessus, il répondait de fort bonne humeur :
— Eh 1 oui, je me fais des têtes. C'est pour m'entretenir la main.
Aussi fut-ce un désespoir pour le père Lejars, quand on lui apprit qu'il ne faisait plus partie de la brigade de sûreté. Cela le frappa comme une injustice et comme un outraore.
La perte de sa position, au point de vue pécuniaire, le touchait peu. Sobre, habitué à viA're de ses maigres appointements, et même à économiser sur ce pauvre budget, ses économies et sa pension de retraite lui suffisaient
outre mesure. Il n'eut pas, à cet ég-ard, le moindre chagrin.
Ce qui le peinait, ce qui le révoltait, c'est qu'on le mît au rancart comme s'il n'était plus bon à rien. Et dans quels termes! Car on lui avait répété les paroles méprisantes du préfet. Le réformateur, du reste, ne s'en cachait pas. Il disait tout haut ses intentions, ses motifs, sa haine de la routine, son amour du nouveau. C'était le mot d'ordre de la préfecture. Il n'y était question que de chambardement. Tout le monde savait que la mise à la retraite du père Lejars serait suivie de plusieurs autres, et que le patron ne voulait plus de vieilles badernes.
Vieille baderne, lui, Lejars ! Lui qui avait su dépister et prendre le fameux Crusier, dit le Rouge, dit le comte de Montarley, dit l'abbé Rostaing, cette espèce de Rocambole réel ! Vieille baderne, lui qui était entré tout seul dans le garni de la bande à Gendre t, et qui avait reçu là deux coups de couteau, et qui de ses mains sanglantes avait terrassé et ligotté ce terrible cheval-de-retour surnommé à bon droit la Mort-des-cognes ! Vieille baderne, lui qui, déguisé en homme du monde (oui, en homme du monde, ce qu'il y a de plus diffi-
cile), avait fait pincer la main dans le sac l'ancien notaire Heurtevelle, devenu chef d'une colossale agence de chantage! Vieille baderne, lui qui chaque jour encore, au petit Parquet, reconnaissait tout de suite des figures disparues depuis dix ans de la circulation ! Vieille baderne, lui, Lejars, le père Lejars ! Ah! c'était trop fort!
Rompu à la discipline et au respect hiérarchique, il n'osait traiter son supérieur, le préfet, le grand chef, de polisson. Mais dans son âme et conscience, voilà ce qu'il en pensait. Et il souffrait de se taire, non seulement à cause de son amour-propre blessé, mais aussi et surtout à cause de sa chère police, qu'il voyait désormais désoro-anisée et allant à vaul'eau, puisqu'elle tombait entre les mains d'un paltoquet pour qui le père Lejars était une vieille baderne. Tout ce qu'il se permit de dire, en manière de récrimination, ce fut :
— Les escarpes vont avoir beau temps, au jour d'aujourd'hui.
Et comme le chef de la sûreté, très amicalement, le consolait de son mieux en lui parlant avec éloges de sa belle carrière :
— Elle n'est pas finie, ajouta-t-il avec amertume. J'ai encore bon pied bon œil, et je
prouverai à M. le préfet que je ne suis pas une vieille baderne.
— Comment cela?
— C'est mon affaire.
On comprit ce qu'il voulait dire, quelques jours après, à Toccasion d'un crime assez mystérieux. En même temps que le rapport officiel de l'agent chargé d'en suivre la piste, on reçut à la préfecture un rapport privé du père Lejars. Il avait opéré pour son compte, et envoyait les résultats de son enquête. Ils se trouvèrent être justes, mais inutiles ;. car un autre agent, un jeune homme de la nouvelle promotion, excité par le désir de se distinguer pour ses débuts, faisait arrêter le i^oupable avant qu'on eût pu se servir des rapports. Le père Lejars fut très affecté de ce contretemps, tout en rendant justice, d'ailleurs, à l'activité de son rival.
Il eut moins de chance encore dans une autre expédition. Réduit à ses propres ressources, dénué des renseignements concentrés à la préfecture, il s'égara et perdit du temps ^n recherches oiseuses, et ce coup-ci l'on n'eut pas même à lui couper l'herbe sous le pied.
Une troisième fois il fut tout à fait malheu-
reux. Le jeune agent, qui décidément était de première force, piqué au jeu par cette concurrence, se fît un malin et déloyal plaisir de le lancer sur une fausse voie, si bien que le vétéran se blousa comme un conscrit.
On en -fit des gorges chaudes à la préfecture, où le personnel nouveau ne lui était plus sympathique. Le préfet lui-même, que l'obstination du bonhomme amusait, n'eut pas la générosité de cacher le p^tit contentement qu'il éprouvait à le voir dé confît. Quant au débutant, tout fier de ses coups d'essai qui étaient des coups de maître, il triompha bruyamment; et renchérissant encore sur les théories du patron, il disait à qui voulait l'entendre :
— Eh bien ! enfoncé, le vieux jeu ! Enfoncées, les vieilles badernes !
Le père Lejars, qui avait gardé des accointances avec quelques agents, apprit tout cela, et son dépit en fut violent. Ainsi, non seulement il ne pouvait prendre sur le préfet la revanche qu'il s'était promise ; mais, en'outre, dans ce duel malencontreux, il risquait de perdre son antique renommée. Un blanc-bec lui damait le pion ! Et tout le monde en riait ! Et les exploits de jadis ne comptaient plus
pour rien, bafoués pêle-mêle avec les insuccès présents î On avait donc eu raison de le renvoyer et de rappeler vieille baderne !
La blessure de son amour-propre fut avivée encore par la lecture des journaux. Le préfet de police avait quelques chroniqueurs à sa dévotion, et ils ne manquèrent pas de louer complaisamment les brillants débuts de Tadministration nouvelle, non sans dauber sur Tancienne. Les feuilles mêmes, qui n'étaient pas inféodées au parti politique du préfet, ne purent s'empêcher de rendre justice à ses efforts, à ses réformes, aux bons résultats qu'il en lirait, et surtout à la déférence qu'il avait manifestée envers les critiques unanimes de la presse contre la routine de ses prédécesseurs. Tout cela parut au père Lejars une campagne à son détriment personnel. Il n'était pas loin de penser que tout Paris s'occupait de sa déconfiture. Un reporter ayant eu vent des dernières histoires et en ayant fait un récit plaisant , ce fut le coup de g-râce pour le pauvre retraité, qui se crut décidément l'objet de la risée universelle, et qui en tomba malade.
Le chef de la sûreté le tenait en vieille affection, et vint le voir. Il le trouva couché, vieilli, jaune de bile.
— Voyons, lui dit-il, mon vieux père Lejars, vous n'êtes pas raisonnable, que diable ! En voilà une idée, de vous manger les sang-s comme ça! Au lieu de vivre tranquille, avec votre petite pension et la conscience d'avoir toujours bien fait votre devoir. Vous devriez être heureux, cependant.
— Non, non, répondit le père Lejars. Je ne serai pas heureux, tant que je n'aurai pas prouvé...
— Eh ! qu'est-ce que vous voulez prouver, mon brave, sans aides, sans ressources ? Vous avez beau être le père Lejars, vous ne pouvez pas à vous seul être plus fort que toute la préfecture. C'est un enfantillage. Vous qui êtes un homme sensé, réfléchissez un peu.
— Je ne réfléchis qu'à une chose : c'est qu'on m'a traité de vieille baderne.
— On a eu tort, c'est certain. Un mot mal-» heureux ! Mais il n'y a pas de quoi empoisonner votre vieillesse. Tous les braves gens de la préfecture, et moi le premier, et M. le préfet lui-même, soyez-en sûr, nous savons bien ce que vous êtes, et qu'il n'y a jamais eu de meilleur serviteur que vous, plus loyal, plus brave, plus, expert.
— N'empêche qu'on m'a fendu l'oreille.
— Dame ! chacun son tour. Le mien viendra aussi !
— Mais il y a fendre l'oreille et fendre l'oreille. Je sais ce qu'on dit dans les bureaux, allez ; et dans la presse, donc ! Ce n'est pas seulement M. le préfet, c'est tout le monde à présent qui me traite de vieille baderne.
— Voyons, vous vous butez sur un mot, père Lejars.
— Possible. J'en aurai le cœur net.
— En quoi faisant ? En continuant vos enquêtes privées. Ça ne vous réussit pourtant guère. Encore une fois, vous ne disposez pas des moyens nécessaires pour ça. Vous perdrez votre temps et vos peines. Et voulez-vous que je vous dise une chose, moi, entre nous, en ami ? Eh bien ! en continuant, vous compromettrez la bonne opinion qu'on a de vous, voilà tout ce que vous y gagnerez. Et en môme temps ça nous retombera sur le nez, à nous, les policiers de l'ancienne école. Est-ce là votre but, père Lejars ?
— Non, bien sûr. Et si je croyais une chose pareille..
— Croyez-la, mon ami. Ce que je vous dis est la vérité. Seul contre la préfecture, vous ne pouvez faire que des gaffes, et c'est aous
tous qui en supporterons les conséquences, nous qui vous aimons , les vieux de là-bas.
— C'est tout de même exact, fît le père Lejars d'un air résigné. Je n'avais pas pensé à ça. Pardonnez-moi. Je me tiendrai tranquille.
— A la bonne heure ! Vous voilà raisonnable. Allons, mon brave, ne vous faites plus de bile avec toutes ces folies-là. Soignez-vous et prenez bonne mine. C'est encore ça qui embêtera le plus vos ennemis.
— Je tâcherai, conclut le père Lejars, je tâcherai. Je ne vous demande qu'une chose en retour, une seule, un espoir qui me donnera le courage de bien me porter.
— Tout ce que vous voudrez, mon ami, si c'est possible.
— Eh bien! voilà. Au cas où il y aurait une affaire dont on ne viendrait pas à bout, une afTaire classée, dont personne ne s'occuperait plus, je vous demande de me la confier, en service auxiliaire, pour me faire une distraction.
— Oh! ça, j'en parlerai à M. le préfet; je ne pense pas que cela souffre de difficulté. Ça lui sera même un moyen de réparer son mot malheureux. Vous pouvez considérer la chose comme entendue.
Et le père Lejars, ragaillardi par cette promesse, se reprit en effet à vivre.
Très peu de temps après, le chef de la sûreté le revit, encore jaune, fort amaigri, comme un homme toujours consumé par une idée fixe, mais non plus abattu et désespéré. Il semblait rajeuni, au contraire, vert, droite d'aplomb, énergique.
— Vous voyez, dit-il, je suis prêt à la besogne. N'est-ce pas que je n'ai pas trop l'air d'une vieille baderne?
Mais il disait cela sans amertume apparente, et plutôt d'un ton bonhomme, presque en souriant.
Par malheur, le chef de la sûreté et lui, ils avaient compté sans la jalousie toujours en éveil du jeune policier protégé par le préfet, et sans l'hostilité du préfet lui-même. Oui, ce haut fonctionnaire, qui avait pris d'abord en plaisantant l'obstination du père Lejars, avait maintenant la mesquinerie d'en vouloir au vieux retraité. Quelques opérations moins heureuses avaient suscité des reproches dans la presse, où l'on avait dit que les fameuses réformes, annoncées à si grand fracas, ne produisaient pas les monts et merveilles promis. Le jeune policier, cicconvenant le préfet, lui
avait insinué qu'il y avait là un retour offensif du parti de la routine. Le père Lejars en avait été rendu responsable. On devait donc payer sa rancune de la même monnaie. Et deux ou trois affaires classées, sur lesquelles il avait déjà jeté son dévolu, ne lui furent pas confiées comme il l'espérait. Décidément, on ne voulait pas de lui, même à titre auxiliaire! Il n'avait donc plus aucun moyen, aucun, de prendre sa revanche. Vieille baderne il était jugé, et condamné à mourir irrévocablement vieille baderne.
Il faut croire qu'à la longue il s'y était résigné ; car deux mois se passèrent sans qu'il fît de nouvelles ofîres de service. Seul, le chef de la sûreté savait que ce silence ne cachait pas un renoncement. Il avait rencontré un jour le père Lejars, plus jaune et plus maigre que jamais, miné de fièvre, mais, plus que jamais aussi, résolu à terminer sa carrière par un coup d'éclat.
— J'attendrai, avait dit le vieillard. Il se présentera bien une occasion où la préfecture n'aura rien, absolument rien, aucun atout dans son jeu. Et alors j'engagerai la partie à chances égales. Et nous verrons.
— Ah! fit le chef de la sûreté, je vous
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reconnais bien là, père Lejars. Tous les hommes de l'ancienne école, nous sommes comme ça. Une fois sur une piste, sur une idée, nous ne démordons pas.
— Non, répondit le vieux policier, nous ne démordons pas. Et c'est pour ça que j'aurai le dernier, voyez-vous. Je suis de la race des bouledogues, moi.
Mais le bonhomme s'en faisait accroire, sans doute, ou bien il attendait une trop belle occasion. Toujours est-il qu'une année entière s'écoula sans qu'on eût de ses nouvelles. La préfecture continuait son train-train, tantôt faisant bonne chasse, tantôt demeurant bredouille, louée par les journaux du parti ministériel, dénigrée par les autres, en somme, malgré les réformes, ne donnant ni plus ni moins de satisfactions que ses devancières. Quant au père Lejars, il y était oublié maintenant, ou à peu près. On avait bien trop d'autres chats à fouetter, pour s'occuper de ce disparu. On songeait surtout au prochain changement de ministère, qui allait probablement entraîner la chute du préfet, et par suiCe amener un nouveau chambardement dans les bureaux. Il n'y avait qu'une chance de salut pour tout le monde, pour le préfet comme
pour ses protégés : c^était quelque grosse affaire qu'on mènerait tambour battant, et qui démontrerait la nécessité de garder Tadministration actuelle.
A point nommé, il en surgit deux, d'affaires. Et vraiment admirables.
— Une veine! pensa le préfet.
— Ma foi! dit son protégé, on les aurait commandées exprès, qu'on n'aurait pas eu
'mieux.
La presse, en effet, était en ébullition; le public se passionnait; il y avait double mystère; et, de ce double mystère, la police était sûre de trouver rapidement la solution. Elle avait les signalements exacts des deux malfaiteurs, et n'était en retard que de quelques heures sur leurs pistes.
On se rappelle ces deux crimes, commis la même nuit : un sous-secrétaire d'Etat assassiné en chemin de fer, entre Etampes et Orléans, et une femme galante égorgée chez elle, rue du Rocher. Ce dernier meurtre ne faisait grand bruit, d'ailleurs, qu'à cause de la coïncidence. Les commentaires roulaient surtout à propos de l'autre. On faisait mille suppositions. Pour la femme galante, il ne s'agissait que d'un vulgaire assassinat suivi
de vol. Mais pour le sous-secrctaire d'Etat» 'était toute une autre histoire. Ici, pas de vol, sinon un vol de papiers. Quels papiers? Papiers de famille ou papiers politiques? On ne savait. Les hypothèses allaient leur train, et les plus saugrenues trouvaient créance. Mais, en tout cas, il n'y avait qu'une voLx pour réclamer de la police le mot si impa tiemment attendu par la curiosité universelle. Or le bruit courait que le préfet avait dit :
— Nous dénouerons les deux énigmes à la fois.
Et les imaginations s'emballaient, combinant dans un étrange méli-mélo les deux affaires, comme si elles n'en faisaient qu'une. La préfecture laissait clabauder et inventer, sûre que son triomphe n'en serait que plus éclatant.
Car ce triomphe était sur. Comment ne pas retrouver les deux assassins avec tous les renseignements qu'on avait? L'un, celui du soussecrétaire d'Etat, rentré à Paris après son crime, y avait été revu le lendemain même. L'autre, celui de la femme galante, était un habitué des Folies-Bergère. Celui-ci, plus de vingt femmes , appelées en témoignage , l'avaient reconnu tout de suite à son signale-
ment : un Brésilien, court, trapu, à la barbe et aux cheveux frisés, au teint olivâtre et remarquable par une balafre blanche qu'il avait à la joue droite. Il avait soupe avec Pauline Grédel, la victime, deux jours encore avant la fatale nuit, et elle s'était vantée, la veille même du crime, d'avoir rendez-vous avec lui pour le lendemain. Il n'y avait donc pas d'erreur possible à son égard. L'assassin du soussecrétaire d'Etat n'était pas si aisément dépistable. Pourtant, l'employé du chemin de fer l'avait parfaitement considéré au départ, à cause de ses allures inquiètes ; et une famille de trois personnes montée à Orléans dans le wagon qu'il quittait, se le rappelait fort bien. Ces quatre témoins s'accordaient à le décrire ainsi : assez grand, distingué, bien mis, coifîé d'un chapeau à haute forme, les favoris roux, les yeux légèrement louches. Et c'était bien ce même individu qui avait été aperçu le lendemain, venant louer au Vaudeville deux fauteuils d'orchestre, qu'il n'avait d'ailleurs pas occupés le soir, la presse à ce moment ayant déjà raconté le crime. Avec tant de détails si précis, les coupables pouvaient-ils échapper à tous les limiers mis à leurs trousses, et le triomphe n'était-il pas certain ?
Il fallut rabattre de cette confiance, la préfecture fut obligée de Tavouer au bout de quelques jours. On avait bien retrouvé le domicile du Brésilien ; mais l'homme nV était plus. Quant à l'autre, aucune réapparition nouvelle.' Les pistes étaient perdues.
Ce fut un déchaînement de colère dans la presse et dans le public, et d'autant plus grand que la préfecture avait déjà chanté victoire. Le chef de la sûreté fut menacé d'être admis, avant terme, à faire valoir ses droits à la retraite. Le protégé du préfet fut sacrifié et, sans autre forme de procès, réintégré comme simple agent dans sa brigade. Le préfet luimême devint la fable des échotiers et la têtede-turc des journaux à caricatures ; et, s'il ne donna pas sa démission, c'est que son parti politique le forçait à rester en place jusqu'au changement de ministère.
. — Ah ! monsieur le préfet, lui dit le chef de la sûreté, tout cela ne serait peut-être pas arrivé, si nous avions encore nos bons agents d'autrefois !
— Quels agents, quels, monsieur? répondit aigrement le préfet. Votre père Lejars, peutêtre ?
— Eh î monsieur le préfet, pourquoi pas ?
Il avait du bon, voyez-vous, le père Lejars. Il *s'est tiré à son honneur d'affaires plus mystérieuses que celle-ci. Notre nouveau personnel est zélé, sans doute ; mais enfin, nos hommes ne possèdent plus...
— Les traditions, n'est-ce pas ? C'est les traditions que vous voulez dire ? Et vous croyez qu'avec les traditions et le père Lejars...
— On pourrait au moins essayer, monsieur le préfet. C'est un bon et fidèle serviteur, qui me demanderait, j'en suis sur, qu'à servir encore, ne fût-ce que pour l'honneur du «létier. Quelquefois, vous savez, ces vieux routiers-là !... Sans compter que si le père Lejars nous trouvait un joint, eh ! ma foi ! ce serait dans notre intérêt à tous, monsieur le préfet, à tous.
— Au fait, vous avez peut-être raison. Faitesle venir.
— Il est dans mon cabinet, monsieur le préfet. Il m'avait demandé à vous voir. Mais je n'osais pas...
— Est-ce qu'il sait quelque chose ?
. — Il prétend que oui, monsieur le préfet
— Ah! vite, vite, amenez-le.
Le père Lejars fut introduit. Il avait un air vainqueur qui froissa le fonctionnaire. Mais
quoi ? Le chef de la sûreté avait dit le mot de la situation : le père Lejars pouvait les sauver tous. Le préfet fit donc bonne mine. C'était déjà la revanche pour le vieillard.
— Oui, dit le préfet, accentuant encore cette revanche, oui, nous avons besoin de vous. Les intérêts de la police avant toute chose, monsieur Lejars. C'est à votre dévouement pour eux que j'en appelle. Il paraît que, de votre côté, vous avez été plus heureux que nous 1
— Je le crois, monsieur le préfet, répondit le père Lejars.
— Vous tenez une piste?
— Je tiens les deux.
— Comment! vous savez où sont les deux coupables?
— Il n'y en a qu'un, monsieur le préfet.
— Vous dites?
— Je dis qu'il n'y en a qu'un.
Malgré le ton convaincu et grave du vieux policier, le préfet ne put s'empêcher de sourire.
— Mais, fit-il avec une intonation méprisante, vous n'avez donc pas lu les journaux, au moins? Vous ne connaissez donc pas les signalements?
— Mille excuses, monsieur le préfet, je les connais. Mais je vous ferai observer que j'ai arrêté jadis le fameux Grusier, qui en avait cinq, lui, de signalements.
— D'accord, monsieur, d'accord. Mais ce Crusier était un bandit de profession. Ici, nous avons à faire à un criminel du monde, à une vengeance privée. Je parle de l'assassinat du sous-secrétaire d'État naturellement. L'autre...
— L'autre a été commis pour dépister du premier, monsieur le préfet. C'est, je vous le répète, le même homme...
— Comment ! La même nuit, à la même heure î
— Pardon ! le train retour d'Orléans arrive à Paris à deux heures trente et une minutes. L'assassinat de la fille Grédel a été exécuté vers les quatre heures du matin. Je demanders^i à monsieur le chef de la sûreté, qui s'y connaît, si un homme comme Crusier n'aurait pas eu le temps, en une heure et demie, d'all,er de la g-are d'Orléans à la rue du Rocher, et de se décamoufler et recamoiifler en route.
Le « qui s'y connaît » et les mots d'argot de la fin avaient été dits d'une façon nettement blessante, montrant bien le peu de cas que Iç.
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père Lejars faisait de son interloculcur. Le préfet n'en put supporter davantage. D'ailleurs, ridée du vieux policier lui semblait si folle, si bête, qu'il ne sentait plus le besoin de le ménager. Evidemment le bonhomme radotait, repris par sa manie de grime et de déguisement, plus infatué que jamais de ses théories à la Yidocq.
— Eh bien ! moi, monsieur, riposta rageusement le préfet, moi qui ne m'y connais pas, je prétends que vous dites des balivernes, el que j'ai bien tort de perdre mon temps à les écouter, et que j'ai eu raison, mille fois raison, le jour où je me suis privé de vos services.
Le chef de la sûreté entraîna dehors le père Lejars, blême de honte et de colère. Il tâchait de le calmer, de le consoler ; mais, au fond, il pensait comme le préfet, que le vieillard en était au radotage. Quelle apparence y avait-il, je vous demande un peu, que l'assassin du sous-secrétaire d'Etat, cet assassin par vengeance, cet homme du monde, fût un bandit comparable à Crusier ? Et quelle aberration, de vouloir que cet homme et le meurtrier de la fille Grédel fussent un seul individu î Oui, le père Lejars avait perdu la tête. Pauvre vieux ! Et, tout en le reconduisant, le chef
VIEILLE BADERNE iOVf
de la sûreté essaya de le lui faire entendre.
— Alors, vous non plus, dit le père Lejars, vous non plus, vous ne me croyez pas?
— Dame, voyons! c'est de la fantaisie.
— Alors, pour vous aussi, pour tout le monde à présent, je suis une vieille baderne !
Et le père Lejars s'en alla.
Deux semaines plus tard, le ministère était renversé, et le préfet de police tombait aussi, mais lui, en même temps, dans le ridicule, poursuivi par les brocarts de toute la presse^ y compris celle de son parti; car personne ne lui pardonnait ses célèbres réformes si piteusement avortées, et son dernier fiasco devenu lésTendaire.
Le jour même de sa déconfiture, il reçut comme fiche de consolation la lettre suivante :
« Monsieur,
« Si jamais, ce qui est douteux, on vous renomme préfet de police, souvenez-vous que les traditions sont les traditions, que la vieille routine est encore ce qu'on a trouvé de mieux, et que le grime et le déguisement sont Va ô c de la police. Oui, monsieur, c'est
no CAUCHEMARS
un seul et même homme qui a commis les deux assassinats que vos jeunes gens ont laissés impunis. Cet homme connaissait l'art des Crusier et des Yidocq. Cet homme est, à l'heure présente, entre mes mains. Et puisque la police, désorganisée par vous, n'est plus capable d'arrêter de semblables criminels, je vais moi-même en débarrasser la société. On trouvera ses deux costumes, ses deux perruques, et son cadavre chez moi, où je ferai dans un instant sauter la cervelle à cette vieille baderne.
a Le JARS. »