QU'IL N'EN FAUT POUR L'ÉCRIRE
Ah ! la bataille à Paris, contre Paris, dans la mêlée des intérêts, des passions, des ambitions, la bataille terrible, acharnée, sans merci, mais avec la chance du triomphe ! Rêve superbe ; rêve banal aussi, car c'est celui de tous les jeunes provinciaux. Rêve au réveil presque toujours lamentable. Combien de ces papillons fous, envolés du pays natal où ils auraient pu être si heureux, et qui viennent ici brûler leurs ailes fragiles à la flamme de Fénorme lampe ?
Mais allez donc raisonner de la sorte avec un gaillard de dix-huit ans, fort de son orgueil,
plein de vaillance et d'espoir ! Il vous appellera décourageur, oiseau de mauvais augure ; et ce sont vos réflexions qu'il trouvera banale s et lamentables.
Ainsi avait pensé Félibien Lefeuve, quand sa bonne vieille tante lui avait dit :
— Tu as tort d'aller à Paris, mon garçon. La sagesse, vois-tu, c'est de continuer tout bêtement le petit commerce de ta mère. Sans doute, il ne marche pas bien fort. Dame î une librairie, à Varincourt, dans un pays de quinze cents âmes, ce n'est pas le Pérou. Mais, enfin, ma pauvre sœur s'en est contentée tout de même, et elle a trouvé le moyen de t'élever avec ça. Tu peux à ton tour vivoter...
Yivoter î II s'agissait bien de vivoter ! Félibien, lui, voulait vivre, devenir riche. Et, puisque cela n'était pas possible à Varincourt, en route pour Paris !
Tout ce que la vieille tante avait obtenu, c'est que la librairie ne fût pas tout de suite mise en vente, comme le désirait Félibien. Il y avait à la maison un petit magot d'économies : deux mille francs. Eh bien ! cela suffisait pour tenter la fortune. C'était plus que n'avaient eu à leurs débuts tous les mil-
lionnaires dont Félibien parlait avec tant d'enthousiasme, ces fameux millionnaires arrivés à Paris en sabots.
— Mais au moins, mon garçon, avait ajouté la tante, si tu ne réussis pas, il te restera toujours un refuge assuré ici. Je tiendrai la librairie en ton absence. Comme ça, tu te garderas une poire pour la soif.
Félibien avait consenti à cet arrangement, par condescendance, et aussi par affection pour la bonne femme.
— Brave tante, avait-il pensé, elle n'est pas à son aise. Je lui laisserai la boutique. Elle y fera ses petites affaires tout doucement.
Car ce n'était pas un mauvais cœur, que Félibien Lefeuve. Ce n'était pas même une mauvaise tête, une de ces mauvaises têtes où pousse naturellement la fleur de l'aventure. A vrai dire, il avait fallu des circonstances toutes particulières pour faire germer dans sa cervelle les idées chimériques qui s'y épanouissaient maintenant comme des fleurs artificielles.
D'abord une grande fringale de liberté lui était venue après la mort de sa mère. M™® Lefeuve, tout en l'aimant beaucoup, l'avait tou-
jours tenu assez sévèrement, non seulement lorsqu'il était demi-pensionnaire au collège municipal de Varincourt, mais encore depuis qu'il en était sorti. Il se sentait désormais la bride sur le cou, et prêt à prendre le galop ainsi qu'un poulain échappé.
Toutefois, le galop se serait borné sans doute à quelques fredaines dans la ville voisine, si Félibien n'avait eu à satisfaire que ce désir d'indépendance très explicable à son âge. Le malheur, c'est qu'il avait en ce moment l'imagination tout à fait grisée par la véritable ribote de romans à laquelle il s'était livré durant ces six derniers mois. Ribote n'est pas trop dire. Car le cabinet de lecture, dont il était maintenant propriétaire, il s'y était rué avec la gloutonnerie d'un ivrogne héritant d'une cave.
Romans de mœurs, romans d'aventures surtout, il avait tout avalé, dans une rage de curiosité enfantine et une fièvre de passion juvénile. De toutes ces histoires invraisemblables, auxquelles il avait naïvement ajouté foi, il s'était fait une idée de la vie et de Paris, comme un catéchisme de conduite.
Il faut l'avouer, d'ailleurs, bien que cela ne soit guère à la louange des faiseurs de feuille-
tons, cette idée était aussi malsaine que fausse et ce catéchisme n'avait rien de moral, au contraire. Félibien, en effet, se figurait Paris comme peuplé uniquement de coquins et d'imbéciles, et en avait conclu qu'il vaut mieux être parmi les premiers que parmi les autres.
Ajoutons, cependant, que cette conclusion n'était pas sans l'effrayer, quand il songeait aux moyens de passer de la théorie à la pratique. Ici, son honnêteté foncière se révoltait, et sa timidité naturelle venait aussi à la rescousse. Diable ! Il n'avait pas envie de finir, comme tel ou tel héros de sa connaissance, au bagne ou sur l'échafaud.
Au surplus, quelques efforts qu'il fît pour se croire décidé à tout, il eût été fort embarrassé, en somme, de décider seulement par quoi il engagerait la partie. Car il ne se sentait aucune de ces vocations irrésistibles qui vous indiquent un but à atteindre, une marche à suivre. Il n'était ni écrivain, ni artiste, ni inventeur, ni commerçant, ni quoi que ce fut, en réalité. Mais, précisément parce qu'il n'avait point d'aptitudes spéciales, il se jugeait un peu propre à tout.
— Et puis, se disait-il, à Paris, il arrive
tant de choses! Le principal est d'y être. On peut profiter d'un hasard, d'une complicité.
Et il rêvassait alors, tout éveillé, à quelqu'une des mille et une péripéties qu'il avait lues. C'est un cheval emporté qu'il arrêtait, sauvant ainsi les jours d'une riche héritière dont il devenait l'heureux époux. C'est un secret dont il trouvait miraculeusement la clef. C'est un enfant perdu, ou supposé, dont il découvrait la famille, famille toute-puissante, cela va sans dire. C'est une association mystérieuse dans laquelle il entrait sous un faux nom. C'est lui-même que l'on reconnaissait à des signes certains comme le descendant d'un prince de la finance. Et bien d'autres bourdes encore, dont les plus saugrenues lui semblaient, non seulement possibles et probables, mais de la plus ordinaire réalité.
Il s'était bien gardé, comme on peut le croire, de confier ces beaux plans à sa tante.
— A quoi bon? pensait-il. Elle ne me comprendrait pas. Elle aurait peur peut-être. La pauvre vieille ! Ça ne connaît rien de rien à la vie. Ça n'est jamais sorti de son trou.
Et quand elle lui disait, non sans inquiétude :
— Mais enfin, qu'est-ce que tu y feras, dans ton Paris ?
— Je ne sais pas, répondait-il. Je verrai venir. Je chercherai. Est-ce qu'on sait sur quel gibier on tombera quand on part à la chasse ?
Et il était parti pour la grande forêt parisienne, oii tant de gens se croient chasseurs quand ils ne sont que gibier, et quelquefois, hélas î gibier de potence.
Les voyageurs, à l'imagination trop vive, ont presque toujours la cruelle déception de trouver la réalité inférieure à leur rêve. Mais Félibien, lui, était tout imagination, et il vivait tellement dans son rêve, qu'il le continua même en face delà réalité. Il était comme un homme à qui des lunettes de couleur auraient pris racine sur le nez, et qui ainsi ne pourrait plus rien voir autrement qu'à travers ses lunettes.
Paris ne lui apparut donc pas tel qu'il est, mais tel qu'il l'avait conçu, et absolument conforme aux souvenirs de ses lectures.
i-20 CAUCHEMARS
Tous les passants lui semblaient des personnages de roman, dont il essayait de reconstituer les histoires, les caractères. Certains lui faisaient reffet de vieilles connaissances, tant il avait l'impression de les avoir rencontrés déjà. Pour un peu, il aurait mis des noms sur leurs figures. Arrivé du matin seulement, il se sentait tout de suite chez lui et comme qui dirait en pays conquis d'avance.
Il allait d'ailleurs au hasard, attendant vaguement quelque chose, sans savoir au juste quoi.
Soudain, une main lui frappa sur l'épaule, et une voix lui cria d'un accent familier :
— Bonjour, Lefeuve.
Il se retourna, regarda son interlocuteur, et ne put mettre un nom sur celle-ci, de figure.
C'était un homme de vingt-cinq ans environ , peut-être moins , mais en ce cas très fatigué, très usé, et paraissant beaucoup plus que son ûge.
Une face hâve dans une barbe rousse. Des yeux rougis et fiévreux. Somme toute, une mauvaise mine.
^ans doute la misère était cause de ce délabrement précoce ; car le pauvre diable en arborait la livrée dans son costume sale et
EN MOL\S DE TEiMPS QU'IL N'EN FAUT... 121
fripé, son linge douteux, sa redingote aux coutures blanchies, son pantalon effiloqué, ses bottines éculées, son chapeau presque aussi fauve que sa barbe.
— Je n'ai pas Thonneur de vous connaître, monsieur, dit Félibien. Vous faites erreur probablement.
— Allons, voyons, né fais donc pas le malin, reprit l'autre avec un sourire goguenard. Comment ! Monsieur n'a pas l'honneur de me connaître? Tu veux dire : de me reconnaître. Bah ! Après tout, il est possible que la barbe et la noce m'aient changé depuis sept ans. Mais, mon nom, tu te le rappelleras sans doute. Larbel! Jules Larbel ! Hein? Ça te revient maintenant ?
— Oui, en effet, répliqua Félibien. Et alors, c'est vous qui...
— Dis-moi donc tu, s'écria l'autre.
Et il tendit ses deux mains au jeune homme.
Mais Félibien ne se hâta point de répondre à cette marque de cordialité. Car il se souvenait de ce Jules Larbel, et même un peu trop. Il l'avait eu pour condisciple jadis pendant deux ans, un condisciple qui faisait partie des r/rands, tandis que lui-même était dans les petits, et un condisciple peu recommandable,
<iui avait été chassé du colièg-e à la suite d'une obscure histoire de vol.
Eu songeant à ce renvoi, et en retrouvant le mauvais sujet dans la misère, peut-être dans la honte, Félibien ne se souciait guère de renouer des relations avec lui. Mais Larbel ne se tint pas pour battu à cause d'une poignée de main qu'on avait l'air de lui refuser. Il passa tout à coup et familièrement son bras sous celui de Félibien, et rentra pour ainsi dire de force dans la camaraderie d'autrefois.
— Alors, fît-il en ricanant, tu tires une bordée à Paris?
— Quel drôle de langage tu parles ? Est-ce que lu es matelot ? répondit Félibien, qui chercha doucement à dégager son bras, mais sans y parvenir.
— Quelle bégueule tu fais ! riposta Larbel. N'aie donc pas peur, va. Je ne veux pas te manger tout cru. Pourquoi essayes-tu de me lâcher ? Parce que je suis mal mis. Ça ne prouve rien. Je peux te rendre service tout de même. Qu'est-ce que tu fais à Paris, voyons?
— Et toi ? demanda Félibien.
— Ah ! malin ! répondit Larbel. Tu veux ({ue je te dise mon histoire avant que tu ne dises la tienne. Soit ! Je comprends ta méfiance.
Tu n'es pas une bête. Nous nous entendrons. Félibien regretta d'avoir, en quelque sorte, sollicité cette confidence. Mais il n'était plus temps de reculer.
— Ce que je fais, mon cher, continuait Larbel, c'est assez difficile à qualifier nettement . Je suis ce qu'on appelle un homme d'affaires. Mon métier dépend du genre d'affaires que je trouve. J'ai été clerc d'huissier, employé dans une banque, gérant de café, pion, commis, journaliste. J'ai des relations un peu dans tous les mondes, et j'en profite. Voilà ce que je fais.
— Tu en profites, interrompit Félibien.
C'est une façon de parler, n'est-ce pas ? Tu ne m'as pas l'air....
Larbel éclata de rire.
— Ah! tu viens bien de ta province, fit-il. Tu juges toujours les gens sur la mine. Je ne suis pas coquet, voilà tout. Mais cela ne m'empêche pas d'être quelquefois très calé, tu sais. Ainsi, tiens, en ce moment, par exemple...
Et, plongeant la main dans la poche de son mauvais pantalon, il en tira une poignée de monnaie, gros sous et pièces blanches, pêlemêle, avec une vine^taine de louis.
— Eh bien ! ajouta-t-il en jouissant de
rétonnement de Félibien, lu ne me trouves plus si méprisable à présent ? Dame ! Je pourrai t'en faire gagner aussi, des monacos. Reste à savoir à quoi tu es bon. Seulement, si tu ne veux rien me dire, bonsoir !
— Je n'ai rien à dire, répondit Félibien d'un ton piteux. Je suis venu à Paris pour chercher fortune, voilà tout.
— Gomme ça, au petit bonheur ?
— Mon Dieu ! oui.
De nouveau Larbel éclata de rire. Félibien en fut vexé. Evidemment on le prenait pour un niais ! Ah ! mais non ! Il n'était pas si bête que ça, en somme !
Et d'une haleine, avec enthousiasme, avec orgueil, il raconta ses rêves, ses plans, comment il entendait faire son chemin en prenant pour point de départ la première bonne occasion, sur laquelle il sauterait, et qu'il savait bien de quelle façon on se tirait d'affaire à Paris, et qu'il était prêt à tout pour réussir, oui, prêt à tout.
— Diable ! fit Larbel en affectant un air très sérieux. Mais alors, tu es un gaillard?
— Je le crois, répondit fièrement Félibien. Larbel avait eu un imperceptible sourire
dissimulé sous sa barbe.
EN MOINS DE TEMPS QriL N'EN FAUT... 123
— Et, dit-il brusquement, tu as un capital pour commencer ?
Félibien fut sur le point de montrer ses deux mille francs, qui humilieraient la poignée de louis de Larbel. Mais il se souvint à temps de la dernière recommandation que lui avait faite sa vieille tante en le mettant en vagon :
— Surtout, lui aA'ait-elle dit, ne laisse pas voir ton argent aux Parisiens. Il paraît qu'ils ont de la srlu, non seulement aux doigts, mais aux yeux.
Il se contenta donc de répondre à la demande de Larbel :
— Oh ! peu de chose. De quoi attendre trois semaines, un mois.
Mais Larbel avait parfaitement discerné la vérité, sous ce mensonge un peu tardif et dit d'une voix hésitante. Eh! ehl le petit possédait un sac ! Attention !
— Regarde-moi un peu ! fît tout à coup Larbel en s'arrêtant et en se campant bien en face de Félibien. Ou plutôt, laisse-moi te regarder. Ne t'elTarouche pas. C'est une idée qui me vient. Une fameuse idée !
Félibien rougissait, non sans une vague inquiétude, sous le regard de Larbel qui l'examinait, avec des clignements d'œil et des clap-
pements de langue, comme un maquignon qui toise un cheval.
— Quoi ? Qu'est-ce qui te prend ? faisait le jeune homme.
— Oui, oui, marmottait Larhel, c'est à peu près ça. On pourra voir. Tu n'es pa^ vilain garçon, sais-tu ? Grand, mince, plutôt élégant. La figure distinguée. Les yeux gris, ce qui est un indice de domination. Avec un je ne sais quoi à trouver, ça ferait bien la chose î Un nom là-dessus, un beau nom, et l'afTaire est à peu près sûre.
— Mais que veux-tu dire, enfin? balbutia le jeune homme. Explique-toi. Je ne comprends pas.
— Ah! cristiî s'écria Larbel, tu peux te vanter d'avoir une vraie chance, toi, de m'avoir rencontré. C'est renversant tout de môme, le hasard î
— Dis-moi, dis-moi vite? interrogea Félibien avec angoisse.
Et il bénissait, en effet, le bienheureux hasard qui l'avait jeté sur la route de cet aventurier ; et il imaginait déjà un prodigieux roman, aussi invraisemblable et aussi croyable pour lui que tous ceux dont il s'était farci la cervelle. Oui, bien sûr, un roman dont il
allait devenir le héros, grâce à une ressemblance qu'il avait, sans doute, avec un quelque grand et mystérieux personnage ! Larbel avait parlé d'un beau nom, et lui avait trouvé la figure distinguée.
— Vite, vite, mets-moi au courant, répétait l'impatient jeune homme.
— Oh! tu es trop pressé, fit Larbel. Il ne faut pas aller plus vite que les violons. J'ai une idée, c'est vrai. Mais de là à l'exécution, il y a un pas. Tu comprends, moi, ce que j'en fais, ce n'est pas uniquement pour tes beaux yeux. J'ai mon intérêt aussi. Parce que, voistu, je suis franc. Si je m'occupe de toi, c'est que j'y trouve mon compte. Tu admets bien ça, hein?
— Gela va sans dire, répondit Félibien.
Mais, du coup, son enthousiasme était tombé; et, repris de méfiance, il porta machinalement la main à la poche de côté de sa redingote, pour y palper son portefeuille.
— Oh! ne crains rien pour tes quatre sous, fit Larbel, à qui ce mouvement n'avait pas échappé. Il s'agit bien de ça! Moi, je ne demande d'honoraires qu'après réussite. Ainsi, tu vois !
— Réussite de quoi? interrogea de nouveau Félibien.
— Tu le sauras plus tard, curieux, répliqua Larbel. Par exemple, suppose un mariage. Eh bien ! il me semble que j'aurais droit à une petite remise, hein? Je ne travaille pas pour le roi de Prusse, en somme. Et alors, il est tout naturel qu'avant de manigancer la chose, je veuille prendre des garanties. Voilà tout ce que j'exige ; rien de plus.
— Mais c'est entendu, s'écria Félibien.
Mais tant qu'il t'en faudra, des garanties. Je te répète que je suis prêt à tout. Un mariage, as-tu dit?
— J'ai dit : suppose. C'est un mariage... ou autre chose peut-être. D'ailleurs, ce n'est pas dans la rue qu'on parle de ça. Tiens, je t'invite à dîner. IVous causerons au dessert. Allons prendre un apéritif en attendant. Il n'est que cinq heures.
Ces lenteurs irritaient Félibien, qui eût voulu savoir tout de suite dans quelle étrange aventure il était prêt à s'embarquer.
— Viens plutôt chez moi, dit-il, et causons immédiatement. A quoi bon remettre?
— A quoi bon? A quoi bon? fit Larbel.
Mais c'est que je ne suis pas seul, mon bonhomme. Il faut que je consulte mon...
— Ah î tu as un associé ? interrompit Félibien.
— Un chef, plutôt.
— Un chef? Vraiment?
— Chut ! fit Larbel' en se posant le doig-t sur les lèvres avec un air mystérieux.
Et ce mystère, et l'idée de cette association, de ce chef, faisaient ouvrir à Félibien de grands yeux émerveillés et lui donnaient un délicieux frisson à la fois d'espérance et d'épouvante.
— Et, demanda- t-il, quand le verras- tu, ce chef?
— Demain seulement.
— Comment I pas avant demain ?
— Non. Mais ce soir, à mon restaurant, je pourrai dire un mot à son second et savoir tout de suite si je dois te faire des ouvertures.
Ils s'étaient attablés à un café, et Larbel avait commandé deux absinthes. Félibien avala la sienne très rapidement, sans prendre garde à ce qu'il buvait. Et aussitôt, une chaleur lui monta au cerveau, y faisant tourbillonner plus follement les folles idées qui déjà y commençaient leur sarabande.
Il parlait avec abondance, revenait sur le souvenir de ses lectures, expliquait ses théories romanesques ; et Larbel ne l'interrompait que pour s'exclamer de temps à autre :
— Dire que ça arrive, toutes ces choses-là! On croit que c'est seulement dans les livres. Eh bien! pas du tout. Ça arrive. Tu verras.
— Ah î s'écriait Félibien , c'est étonnant , ce Paris !
— JVe m'en parle pas! faisait l'autre.
Et lui-même renchérissait sur les histoires imaginées par le jeune homme. Il en racontait de plus extraordinaires encore dont il citait les dates, les noms.
Il ne s'agissait que d'avoir de la veine! Ainsi, lui, Félibien, il avait de la veine. Juste en débarquant à Paris, il trouvait la pie au nid. Une affaire où il y avait des millions!
— Des millions! répétait Félibien avec extase.
— Oh! mais j'ai tort de parler, répliquait Larbel. Si, après, le patron ne voulait pas! C'est qu'il n'est pas commode, le patron. Causons d'autre chose, ça vaudra mieux.
Mais toujours la conversation revenait sur les romans de Paris, et sur les aventuriers qui vivent ces romans mystérieux. Il ne fut
question que de cela jusqu'à l'heure du dîner, et encore pendant le dîner que Larbel offrit dans un petit' restaurant de Montmartre. Et Félibien se grisait autant de ces calembredaines que du vin, dont Larbel lui versait d'ailleurs de larges rasades.
Comme ils en étaient aux liqueurs, un homme, à mine de bookmaker, vint parler à Larbel, en anglais.
— C'est le lieutenant, dit Larbel à Félibien, quand l'homme fut sorti.
Félibien, à ce moment, n'avait presque plus son sang-froid, au point qu'il ne songeait plus à demander les fameuses explications qu'il attendait tantôt avec tant d'impatience. Il lui restait juste assez de raison pour sentir qu'il allait perdre définitivement le peu qu'il en avait encore.
— J'ai trop bu, dit-il. Qu'est-ce qu'il va penser de moi, le lieutenant?
— Oh! rien de mal, tranquillise-toi, répondit Larbel. Au contraire, il est bon qu'on se déboutonne un peu, entre futurs complices. Le vin délie la langue. Ainsi, moi, je t'ai dit des choses. Tu te rappelles, tout à l'heure, cette histoire à propos de la compagnie des Indes? Tous ces millions! Eh bien! c'est ça.
notre affaire. Tu sauras lés détails demain.
— Est-ce qu'il ne s'agissait pas d'une jeune ilUe? demanda Félibien, d'une voix barbouillée.
— Précisément.
— Et alors, le mariage?...
Il avait la tète lourde, la langue pâteuse. Ses yeux papillottaient. Il se leva, les jambes flageolantes. Larbel vint le soutenir et le conduisit dans une sorte de petite salle, au fond, où se trouvait une large banquette. Comme il n'y avait là personne, le gaz y était baissé.
— Fais dodo, mon petit, dit Larbel.
Et il laissa tomber sur la banquette Félibien, qui s'y endormit aussitôt d'un sommeil trouble et fiévreux, en bégayant des paroles inarticulées.
Par suite de quelles péripéties Félibien, après s'être endormi sur cette banquette, se retrouva-t-il coucbé dans une chambre d'hôtel? Voilà ce qu'il n'aurait pu dire.
Son dernier souvenir précis était celui de celte petite salle, au fond, où le gaz était
baissé, et où il avait dit à Larbel, avant de s'endormir :
— Prêt à tout, tu entends bien, prêt à tout.
Après cela, une ribambelle d'images confuses : des rues grouillantes, pleines de gens qu'il lui semblait reconnaître pour les avoir vus dans des feuilletons ; puis des cafés, tous pareils à celui où il avait pris une absinthe ; puis des petits verres de liqueurs variées, bus en racontant et en écoutant d'étranges histoires.
De tout ce pêle-mêle se dégageait seulement la figure de l'homme qui était venu parler en anglais à Larbel. Et encore, cette figure prenait-elle des proportions presque fantastiques, énormes.
D'ailleurs, il semblait à Félibien que l'homme avait reparu dans la soirée, et que, cette fois, il s'était exprimé en français, montrant des papiers couverts de chiffres vertigineux et timbrés du cachet de la compagnie des Indes.
Et un mot, un mot magique, revenait comme un refrain au bout de tous ces vagues souvenirs. Ce mot, Félibien le répétait en ce moment à haute voix :
— Des millions ! disait-il. Oui, des millions î
Il regarda autour de lui. La chambre lui était inconnue. Il faisait grand jour.
Par terre, gisaient ses habits tout fripés, avec deux larges accrocs dans un des pans de sa redingote. Sur la commode s'aplatissait son chapeau à haute forme, cassé en accordéon, et la soie à rebrousse-poil.
Brusquement, Félibien fut pris de peur. Il venait d'apercevoir, sur sa manchette de chemise, une tache de sang.
Il se leva d'un saut. Mais il faillit tomber en se trouvant soudain debout. La tète lui tournait. Il s'afTaissa sur le bord du lit.
— Ah çà ! pensa-t-il, que m'est-il donc arrivé ? Oui, c'est cela. On m'aura fait boire encore. J'ai dû être ivre-mort. Je me suis battu. On m'a volé peut-être ?
Tout à fait remis d'aplomb à cette idée, il courut à sa redingote, chercha dans la poche son portefeuille, et resta foudroyé en constatant qu'il n'y était plus.
— Oh ! le misérable ! s'écria-t-il.
Et il se mit à appeler Larbel d'une voix tonnante. En même temps, sans savoir pourquoi, il était sorti sur le carré, et heurtait violemment à la porte voisine.
Un petit trou, bouché avec un tampon de
EN MOINS DE TEMPS QU'IL N'EN FAUT... 13t)
papier, à hauteur de tête, s'y déboucha tout doucement. Puis Félibien entendit un grand éclat de rire, et la porte s'ouvrit.
— Ah! c'est toi? Bon! disait Larbel, j'avais peur d'un créancier. C'est pourquoi...
Il n'avait pas achevé sa phrase que Félibien lui sautait à la gorge en hurlant :
— Voleur ! voleur ! Mon portefeuille ! D'un coup de poing, Félibien, encore mal
assuré sur ses jambes, alla rouler par terre.
— Pas de blague, fît Larbel. A bas les pattes, mon petit. Tu es donc encore soûl, voyons.
Félibien s'était relevé, un peu abasourdi, mais de plus en plus furieux.
— Tache de te tenir tranquille, hein! dit Larbel en brandissant un petit jonc à pomme plombée. Ne bouge pas, ou tu feras connaissance avec Zozo. Tu sais, Zozo, c'est ce petit joujou-là. Ça vous asseoit un homme sans qu'il ait le temps de dire ouf... Calme-toi, va, ça vaudra mieux que de te faire épousseter par Zozo.
— Lâche ! gredin ! grogna Félibien sourdement.
— ôh ! des sottises, tant que tu voudras ! répondit Larbel sans s'émouvoir. Les sottises.
irît) CAUCHEMARS
ça m'est égal. Mais pas de jeu de mains ! Et puis, quoi. Expliquons-nous. C'est ton argent que tu réclames?
— Oui, mon argent que tu m'as volé.
— Volé! Dis donc sauvé. Il serait loin, ton pauvre argent, si je te l'avais laissé, dans l'état où tu étais. Je l'ai mis en sûreté, voilà tout. Tiens, le voici...
Et Larbel lui jeta son portefeuille.
— Oh ! tu peux compter, ajouta-t-il, il ne manque rien. Et j'espère qu'après cette preuve de loyauté, tu ne douteras plus de moi.
— C'est vrai, répondit Félibien, les larmes aux yeux.
— Alors, dit Larbel, allons déjeuner. Le moment est venu de te faire les graves ouvertures dont je t'ai dit un mot hier. Mais, avant, laisse-moi bien te prévenir. Ce que je vais te confier, c'est un secret terrible. Une fois notre confident, tu seras, par cela même, notre complice. Y es-tu décidé?
Félibien tremblait, et c'est en balbutiant qu'il demanda :
— Est-ce qu'il s'agit d'un crime ?
— Peut-être, répliqua Larbel avec une expression sinistre.
Félibien ne put s'empêcher de tressaillir.
En même temps, une hésitation lui venait. Allait-il donc s'engager dans quelqu'une de ces noires aventures où Ton risque son honneur et sa vie ? Etait-il prêt même au crime, pour faire fortune? Mais, d'autre part, s'il refusait maintenant la confidence offerte , n'était-ce pas encourir la vengeance des dangereux coquins qui s'étaient en quelque sorte livrés à lui par cette seule proposition ? Toute réflexion faite, ne valait-il pas mieux devenir leur allié que leur ennemi?
— Eh bien? interrogea Larbel. Est-ce dit? Acceptes-tu notre secret ?
— Oui, répondit Félibien d'une voix ferme. Mais pourquoi ne me dis-tu pas la chose ici, tout de suite ?
— Parce que les chambres d'hùtel ont des oreilles. A mon restaurant, à la bonne heure ! rsous serons chez nous. Et puis, c'est là qu'on doit venir nous prendre pour nous mener auprès du patron.
— Qui ça?
— Le lieutenant, parbleu.
Félibien s'habilla A'ite, remplaçant sa redingote déchirée et son chapeau de soie écrasé par un veston et un feutre que lui prêta Larbel ; ce veston et ce feutre ressemblaient d'ail-
leurs à ceux du lieutenant, etFélibien en fil la remarque.
— C'est vrai, dit Larbel en riant. Et ça va même très bien pour ta présentation au chef. Ça te donne un air english qui lui plaira.
Ils retournèrent dans le petit restaurant où ils avaient dîné la veille, et s'installèrent dans le cabinet du fond.
— Couvert fermé, n'est-ce pas? dit Larbel au garçon qui les servait.
Le garçon cligna de l'œil, comprenant ce que signifiait cette consigne mystérieuse, et il leur apporta en effet un déjeuner à Tanglaise, c'est-à-dire tous les plats à la fois sur la table, pour n'avoir pas à revenir. Après quoi il sortit, les laissant tout seuls dans la pièce soigneusement close.
Aussitôt le premier appétit calmé, Larbel alluma une cigarette. Une habitude qu'il avait, de faire ainsi, comme il disait, un trou de fumée au milieu du repas. Puis, posant ses deux coudes sur la table :
— Et maintenant, fit-il, à notre petite histoire ! C'est le moment de montrer mes qualités de narrateur. Un vrai conte de fées, ce que tu vas entendre ! Attention !
Il se moucha, toussa, cracha, avec des façons
de pitre qui firent sourire Félibien, malgré l'impatience où il était et la gravité que lui inspirait l'approche de la terrible confidence.
— Yoici, commença Larbel. Il y avait une fois un pauvre homme d'ouvrier anglais qui vivait à Londres avec sa femme et sa fille. Des honnêtes gens ! La crème des honnêtes gens ! Aussi, n'étaient-ils pas heureux, car la vertu n'est jamais récompensée. Et donc ils tiraient violemment le diable par la queue, en anglais taiL
— Comme tu es long, dit Félibien.
— Je t'apprends un mot d'anglais en passant, répondit Larbel. Ce n'est pas du temps perdu. Tu verras. Je reprends. Ils étaient, disons-nous, malheureux. Le mari travaillait aux docks. La mère et la lille fabriquaient des poupées en chiffons
— Comme dans Dickens, ne put s'empêcher de remarquer Félibien.
— x\bsolument, continua Larbel. Or, avec le fruit de ce travail, il y avait tout juste de quoi ne pas mourir de faim. Seulement, le père jouissait, comme on dit, d'une mauvaise santé, et la mère partageait cette déplorable habitude. Un mois de maladie par-ci, un mois de chômage par-là, le médecin et les drogues
à payer, les délies, il résullail de tout cela une jolie pauvrelé qui aurait eu du succès dans une exposition de misère. Je ne développe pas. Tu vois le tableau d'ici.
— Oui, oui, interrompit Félibien que ces lenteurs exaspéraient. Mais va plus vite.
— Laisse faire, reprit Larbel. Je raconte avec beaucoup d'esprit. D'ailleurs, ça va devenir palpitant, ne t'impatiente pas. Voici une première péripétie. Prépare-toi. Un vrai coup
de théâtre ! Y es- tu ?
— Marche donc, lambin. Voyons ton coup de théâtre.
— Vlan î Changement de décor à vue î Mais ne t'esbloque pas, au moins ! Ne va pas crier à l'invraisemblance, à la blague ! Tout ce que je vais le dire est de la plus stricte vérité.
— Oh I que tu es ennuyeux avec tes préambules !
— Eh bien î Cet ouvrier anglais avait un frère, parti depuis longtemps aux Indes.
— Et ce frère, interrompit Félibien, était mort en le laissant héritier d'une immense fortune. C'est cela, n'est-ce pas ? Je devine ton histoire. C'est vieux comme tout.
— N'importe I répliqua Larbel. Je ne suis
pas responsable des rabâchages du hasard. Je n'invente pas, moi ; je raconte. Oui, ce frère lui laissait une immense fortune , quelque chose comme cent mille livres sterling, ce qui représente, en bel argent français, deux millions cinq cent mille balles. La vertu était enfin récompensée.
Félibien sourit de nomeau à cette réflexion faite d'un ton comique, et, en même temps, ses yeux s'allumèrent au mot de million.
— Oui, reprit Larbel ; mais va te faire fiche ! Le vice était là qui guettait, le vice plein d'astuce, l'excellent vice qui coupe l'herbe sous le pied à la vertu. Le vice ici était représenté, et admirablement, par le premier commis du frère, un commis de confiance, lequel, d'ailleurs, a été puni plus tard comme s'il avait été vertueux. Mais n'anticipons pas.
Félibien poussa un gros soupir. Sa patience était à bout.
— Assez plaisanté ! fit brusquement Larbel. Maintenant, je quitte le ton spirituel pour devenir tout à fait sérieux. Ce qui me reste à te dire est assez embrouillé. Suis-moi bien.
Félibien était haletant.
— Ce commis, continua Larbel, possédait
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tous les papiers nécessaires à la liquidation do la maison. Sans ces papiers, pas d'héritage possible 1 La fortune, par suite de certains contrats trop longs à détailler ici, passait entre les mains de la Compagnie des Indes. D'autre part, notre coquin ne pouvait se servir pour lui-même de ces papiers, n'étant pas parent du défunt. Voici donc la situation : les papiers sans le pauvre homme d'héritier restaient sans valeur ; mais le pauvre homme sans les papiers restait pauvre homme. Compr ends-tu
— Bien sûr, ditFélibien. Rien de plus clair !
— Eh bien ! c'est ce qu'il n'a pas voulu comprendre, le pauvre homme, lui î Pourtant le commis lui expliqua très nettement la chose. Aussitôt arrivé à Londres, il exposa le cas à l'héritier possible, lui fît lire tout au long une copie des papiers qu'il avait préalablement mis en sûreté, et proposa ensuite Tarrangement suivant, fort gentil : part à deux î
— Et l'autre refusa ?
— Naturellement. Ces pauvres sont tous les mêmes ! Bêtes comme des oies ! Celui-ci pouvait gagner plus d'un million, qui lui tombait du ciel comme une alouette toute
rùlie, et quelle alouette ! Mais il ne supporta pas l'idée d'en perdre autant, d'être iniquement et cyniquement dépouillé. Il compta sur la justice des hommes. Quels crétins, ces honnêtes gens !
— Trêve de réflexions I interrompit Félihien. Au fait, au fait ! Comment tout cela se termina-t-il ?
— Oh ! hien simplement. Notre coquin n'était pas coquin à demi. Il dénicha un autre coquin, un médecin aliéniste qui trouva l'atfaire honne et ne demanda pas mieux que d'y entrer corps et âme. Et un heau jour, l'imhécile de pauvre homme fut enfermé comme fou. Tu sais que ça se passe sans cérémonie en Angleterre. Un pays délicieux pour ça !
— Mais qu'espérait-on, en agissant de la sorte?
— Parbleu ! Amener par la torture le pauvre homme à signer une reconnaissance de la moitié de l'héritage, et lui faire comprendre, par tous les moyens possibles , tous, entendstu, la nécessité de cette transaction.
— C'était bien joué, en effet.
— Oui, mais pas pour notre coquin.
— Comment cela?
— Il avait trouvé son maître dans son
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associé. Le médecin, non content de la prime promise en cas de succès, s'est dit qu'il vaudrait mieux manger tout le gâteau. Pour cela, il fallait évincer le commis et s'emparer des papiers.
— Et il Ta fait? Par quels moyens ?
— Encore des détails trop longs à te raconter. Tu vois que j'abrège. C'est toi qui me demandes de développer à présent. Mais non ! Coupons court. Donc, le médecin arriva à ses fins. Et même, pour être sûr que le mouton écorché ne crierait pas, il le fit disparaître. Le commis.,.
— Fut aussi enfermé comme fou ?
— Mieux que ça, mon cher. Passé aux profits et pertes. Disparu, je te dis.
— Assassiné ?
— Chut I Pas de ces mots-là. Disons qu'il a été puni comme il le méritait, et passons !
Félibien frissonna.
— La situation, reprit Larbel, ne devenait pas meilleure pour l'héritier. Au contraire 1 Le médecin se montra, en eiîet, plus exigeant. Il demanda, lui, deux millions, n'offrant plus que cinq cent mille francs au pauvre diable. Refus plus que jamais, comme bien tu penses»
— Mais il n'y a pas moyen d'en sortir !
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— Non, avec le bonhomme. Car on ne peut pas le passer aux profits et pertes, lui. Sa vie est indispensable. Et il le sait bien, Fanimal ! C'est pour ça qu'il tient bon.
— Et alors ?
— Alors, on a pris la chose d'un autre côté* Epouser la fille, tout est là. Et c'est ici que ça se corse. Car la fille et la mère se sont doutées du coup de temps. On lés laissait malheureux sèment voir le père. Et ils ont combiné ensemble ceci : que la mère et la fille disparaîtraient pour échapper aux embûches. Et un matin, pft ! plus personne ! Rien que le père, toujours enfermé, mais inébranlable.
Larbel se frottait joyeusement les mains, en racontant cette péripétie nouvelle, qui pourtant semblait avoir ruiné tout le plan du médecin.
— Mais, dit Félibien, tout était perdu.
— Non, répliqua Larbel. Car les fugitives, nous les avons retrouvées.
— Et après?
— Après ? Dame ! Il ne s'agit plus que de se faire aimer par la fille, et de l'épouser.
— Et c'est moi qui?...
— Oui, c'est toi qui!... Crois-tu que tu en as, une chance, de m'avoir rencontré !
— Et ma part sera?
— De deux millions.
Félibien resta pétrifié.
— Oui, deux millions, répéta Larbel. Car, maintenant, c'est deux millions que lâche le médecin. Et tu vas comprendre pourquoi. Il y a aujourd'hui cinq ans que le frère à hérirtag-e est mort. Durant ce temps-là, la maison de Calcutta a été gérée, pour le compte des héritiers possibles, par la Compagnie des Indes, en attendant qu'elle fasse légalement retour à l'Etat. Or, les affaires ont prospéré d'une étonnante façon pendant ces cinq ans. L'argent a fait des petits. A l'heure qu'il est, l'héritage se monte à sept millions.
Félibien eut un soubresaut, et il s'écria soudain :
— Comment I sept millions ! Et on ne m'en offre que deux!
— Allons, bon, fît Larbel, voilà que tu fais le dégoûté aussi, toi, comme le pauvre homme! Ah ! prends garde, mon cher ! Ne cherche pas à discuter avec le patron. Rappelle-toi le commis d'ailleurs, si tu n'es pas satisfait, il faut le dire, tu peux encore te retirer de l'affaire. On ne te force pas.
— Me retirer de l'affaire ! s'exclama Féli-
bien. Es-tu fou? Mais j'accepte, j'accepte. Allons trouver le chef tout de suite, allons !
Justement, la porte était en ce mornent ouverte par le garçon qui introduisait l'homme d'hier, l'homme à la mine de bookmaker.
— Je viens vous chercher, dit cet homme, avec un fort accent anglais. Le patron vous attend.
Félibien fut un peu étonné de cette soudaine apparition qui semblait réglée d'avance. On eût cru que l'homme était en sentinelle derrière la porte, et qu'il avait fait son entrée juste au moment psychologique. Mais Félibien n'avait plus le loisir de réfléchir. Il se sentait dans l'action. En route!
Il sauta dans la voiture du lieutenant, une voiture de maître qui stationnait devant le restaurant. Les deux autres s'y installèrent avec lui. Et fouette, cocher!
Aucun mot ne fut échangé pendant les dix minutes à peu près que dura la course. Chacun des trois hommes demeurait absorbé. Au surplus, les stores de la voiture, des stores en bois, étaient'baissés, et on roulait comme dans la nuit.
On fit halte à l'intérieur d'un petit hôtel isolé en un quartier neuf que Félibien ima-
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gina se trouver du côté du parc Monceau, mais sans en être bien sûr.
Un valet de pied introduisit les trois hommes dans un salon, dont les volets étaient fermés et les rideaux tirés, et qu'illuminait un lustre à becs de gaz.
Le mystère de cette course en voiture de maître close comme une voiture cellulaire, le mystère plus grand encore de ce salon qui ressemblait à une boîte sans issue, le silence de cet hôtel entouré de jardins, tout cela n'était pas sans effrayer quelque peu Félibien, malgré l'enthousiasme intérieur que lui inspirait la pensée des millions.
Son enthousiasme l'abandonna tout à fait, pour faire place à une réelle épouvante, quand il vit enfin le chef, le terrible docteur anglais.
C'était un vieillard d'aspect glacial.
Grand, énorme, il semblait figé dans sa graisse. Il évoquait l'idée d'un monstrueux hippopotame endormi.
Ce qui le rendait particulièrement sinistre, c'était surtout cette obésité. Car on se figure en général les gens gras comme de joyeux vivants, et celui-ci, au contraire, était un gras triste, morne, qui suait le spleen.
Sa face large n'avait rien d'une trogne, de
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ces bonnes trognes anglaises, pléthoriques et crevant de santé, où fleurit le sang des roastbeefs et le soleil doré des bières fortes.
Elle s'aplatissait sur un menton à plusieurs étages, bouffie, blafarde, dans son cadre de barbe roussàtre, mêlée de poils blancs, sous son crâne nu, luisant et pâle comme une motte de beurre.
Mais cette pâleur malsaine était comme incendiée par deux petits yeux, très petits et très noirs, dont le regard était perçant ainsi qu'une vrille. Et ces deux étincelles vivaient étrangement dans cette peau flasque et presque morte.
Félibien avait grand'peine à supporter l'éclat de ce regard, dont il se sentait pénétré, traversé, comme fouillé ; car, en ce moment, le docteur l'examinait et lui retournait en quelque sorte ce regard jusqu'au fond de l'àme à la façon d'un scalpel.
— Oui, en effet, dit-il enfin d'une voix nette et coupante, et presque sans accent, en effet, ce gentleman est notre affaire. Merci, monsieur Larbel. Je suis content de vous.
Puis, s'adressant à Félibien, il ajouta :
— Parlez-vous l'anglais?
— Mal, monsieur, répondit Félibien en es-
savant de dominer son trouble. Je ne sais d'anfflais que ce que l'on apprend dans les classes.
— C'est-à-dire que vous ne savez rien, interrompit le docteur. Avez-vous bonne mémoire, au moins?
— Oui, monsieur.
— Vous apprendrez donc l'anglais, reprit le docteur. Il faudra que vous le parliez très suffisamment, en un mois.
— Soit, monsieur, répondit Félibien avec une naïve assurance.
Le docteur se tourna vers Larbel et le lieutenant, et leur dit en anglais :
— Il sera même bon de lui trouver un professeur qui lui enseigne un peu l'irlandais. Car Lucy s'entretient souvent dans ce patois avec sa mère, qui est de Dublin.
Félibien avait compris à peu près, et ne fut pas fâché de montrer qu'il n'était pas aussi ignorant en anglais que le docteur se plaisait à le croire.
— J'apprendrai aussi l'irlandais, fit-il. Mais qui est cette Lucy? J'attends toujours des détails plus circonstanciés sur le rôle qui me revient en toute cette histoire.
Le docteur lui jeta un regard hautain, et répondit :
— Moins de précipitation, jeune homme, je vous prie. Vous n'êtes pas ici pour commander, mais pour obéir. Avant tout, veuillez prendre cette plume, et écrire sous ma dictée ce que je vais vous dire, et que vous signerez.
Félibien ne se déconcerta pas. En somme, on avait besoin de lui. Il pouvait donc tenir la dragée haute à ce brigand, qui parlait vraiment avec un peu trop de morgue.
— Je suis prêt à écrire, répliqua-t-il. Quant à ma signature, elle dépendra du contenu de cet engagement.
— Ecrivez donc, fît le docteur, sans avoir l'air de remarquer la pointe d'insolence de cette phrase. Ecrivez sur cette feuille de papier timbré, avec légalisation préalable.
Et il. dicta lentement les lig-nes suivantes : « Je, soussigné, Félibien Lefeuve, aujour-
« d'hui, le
Il s'arrêta pour dire :
— Laissez la date en blanc.
Puis il continua :
« m'engage comme secrétaire du docteur « Harry Hutchinson, moyennant une somme (( de cinquante mille francs une fois payée, u que je lui rendrai à première réquisition,
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« si je cesse de le servir avant l'expiration des « dix années que doit courir le présent con- « trat. »
Félibien avait écrit, très étonné, ne comprenant pas à quoi rimait cet engagement singulier.
— Signez maintenant, dit le docteur.
— Mais, objecta Félibien, que signifie cet acte? Je voudrais savoir...
— Rien de plus simple, interrompit Larbel. Je suis lié de la même façon. Au cas improbable où nous trahirions le docteur, comme il est Anglais et que nous ne pourrions lui nuire qu'en Angleterre, et qu'en Angleterre existe toujours la prison pour dettes, le docteur aurait là-bas contre nous un recours rapide et sûr.
— Pas si nous possédions les cinquante mille francs, riposta Félibien.
— Si vous les possédiez, dit le docteur, vous ne seriez pas ici à mes ordres.
— C'est vrai, répliqua Félibien. Mais plus tard?
— Plus tard, quand vous les aurez, c'est que l'affaire aura réussi. Alors ma part sera
f aite et je n'aurai plus besoin de vous. D'ail- 1 eurs, à quoi bon tant d'explications? Voulez-
vous, oui ou non, entrer dans cette affaire ? Si oui, signez ceci d'abord.
Le ton était sans réplique. Félibien le comprit et signa.
— Maintenant, reprit le docteur, passons aux choses tout à fait sérieuses. Larbel vous a dit, n'est-ce pas, de quoi il s'agissait. Il vous donnera tantôt, ainsi que mon lieutenant, tous les détails qui vous manquent et qui vous sont nécessaires. Venons au règlement des parts. Celle du père, c'est-à-dire la vôtre, quand vous aurez épousé Lucy, est de deux millions. Vous le savez.
— Je le sais, répondit Félibien.
Et il eut l'audace d'ajouter :
— C'est peu.
Le docteur ne releva pas le mot et se contenta de dire :
— Veuillez examiner le bilan du dernier exercice, et vous assurer que l'actif se monte bien à sept millions.
Et il mit sous les yeux de Félibien deux lettres, l'une en anglais, l'autre en français, timbrées et paraphées aux consulats et aux chambres de commerce de Calcutta, Londres et Paris, constatant que la maison Gripshall, provisoirement gérée par la Compagnie des
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Indes, représentait bien, tant en propriétés coloniales, champs, maisons, magasins, qu'en marchandises dûment assurées, un capital disponible de deux cent quatre-vingt mille livres sterling, soit, en argent français, sept millions.
— Vous êtes bien confiant, monsieur, interrompit Félibien, en prenant un petit ton de supériorité.
— Pourquoi, monsieur? répliqua lentement le docteur.
— Parce que, maintenant, je sais le nom de rhérilière.
— Et ensuite?
— Eh bien ! si je poussais la scélératesse jusqu'à la chercher et me faire aimer d'elle sans votre aide.
— Ne dites pas de bêtises, répondit le docteur, ou vous me ferez croire que vous êtes bien jeune pour la mission dont je veux vous charger.
— Comment, des bêtises I
— Oui, monsieur. D'abord, supposons que vous trouviez l'héritière. Une lettre suffirait à la prévenir que vous êtes mon agent, et alors, adieu l'espoir du mariage 1 Puis, quand même vous l'épouseriez, comment hériterait-elle, sans les papiers dont je suis le maître ?
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— Je vous les achèterais moins de cinq millions, riposta bravement Félibien. A la rigueur, je pourrais aussi essayer de vous les prendre.
— Cela, fit le docteur très froidement, je vous conseille de l'essayer le jour où vous serez las de vivre. Allons, assez badiné, monsieur. Finissons-en, et signez-moi les donations que voici.
Il était allé, tout en parlant, ouvrir un coffrefort, et en avait tiré une liasse de papiers et de parchemins portant des sceaux pendus à des rubans de couleur.
. — Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Félibien, dont les yeux étincelaient
— Oh ! ne vous exaltez pas, fit le docteur avec un sourire de pitié. Ce ne sont pas là les fameux papiers. C'est tout bonnement une série d'actes de vente représentant tout ce qui restera de l'héritage une fois vos deux millions prélevés. La date de ces contrats est en blanc, et sera mise le lendemain du jour de votre mariage. Comprenez-vous? '
— Parfaitement, dit Félibien. Mais, pardonnez-moi si je demande des points sur tous les i. Une fois marié, si le père hérite et que
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ma femme vienne à mourir, comment les choses s'arrangeront-elles ?
Le sourire qu'avait eu tout à l'heure le docteur Ilutchinson était un sourire angélique, à coté (le celui qui vint subitement tirer ses lèvres minces et découvrir ses blêmes gencives. A ce sourire, Félibien eut froid dans les moelles.
— Ne vous occupez pas des choses qui ne sont pas de votre compétence, fît le docteur. Ce qui me regarde ne regarde que moi. Vous, voici votre rôle. Aller loger sur le même palier que M™*" et Miss Gripshall. La chambre est louée déjà. Apprendre l'anglais. Yous faire passer pour un pauvre professeur. Lier connaissance avec les deux femmes. Séduire Lucy. Devenir son amant. Tout réparer en devenant son époux. Et pour cela, toucher deux millions. Est-ce clair ? Alors, signez les actes de vente.
Félibien eut encore une hésitation.
— Je vous répète, monsieur, dit-il, bien que cela ne vous paraisse pas de ma compétence, je vous répète que ces arrangements, je les trouve imparfaits.
— Tu es impatientant, s'écria Larbel. Que te faut-il de plus ?
— Il me faut, répondit Félibien, la certitude que ce n'est pas mon futur beau-père qui profitera seul des papiers. Je vous pose le problème suivant. Il a les papiers, il hérite ; sa fille meurt ; nous perdons tout.
— Enfant î fit le docteur.
Puis, articulant tous les mots avec plus de lenteur que jamais, il ajouta :
— Mais soyez tranquille, le jour môme de votre mariage, le père mourra.
Félibien ne put retenir un cri d'horreur. Mais soudain il vit comme une farandole de billets de banque qui tourbillonnaient autour de lui. Il prit rageusement la plume, ferma les yeux comme lorsqu'on se jette à l'eau, les rouvrit démesurément, et signa.
Le jour même, Félibien était installé dans la mansarde voisine de celle oii demeuraient ^jme Qpipshall et sa fille. C'était au dernier étage d'une grande maison ouvrière, située rue de Tourlille, à Belleville.
— Tiens, avait dit Félibien en apprenant sa nouvelle adresse, tiens, la rue de Tourtille, j'ai déjà vu ça.
— Où donc ? lui avait demandé Larbel.
— Oh ! avait répondu Félibien, dans cinq ou six romans. Je ne me rappelle plus les titres.
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Et de môme, il lui sembla reconnaître sa mansarde, dont il avait lu tant de fois la description : une pièce carrelée, un petit lit de fer, quelques meubles en noyer, une fenêtre à tabatière donnant sur une forêt de tuyaux.
Rien, au reste, ne devait avoir d'imprévu pour lui pendant quelque temps, jusqu'au jour où il entrerait en relations avec les Gripshall. En attendant, sa vie était réglée d'avance comme un papier à musique, et il en observa strictement la consigne, telle que l'avait imposée le docteur.
Tous les matins, de bonne heure, il sortait pour aller prendre sa leçon d'anglais et d'irlandais, avec un excellent maître procuré par M. Hutchinson. Il passait, au contraire, pour être en train de professer lui-même pendant ce temps. Car c'est comme professeur qu'il avait emménagé.
Vers midi, il rentrait au moment où toute la maison était en l'air pour le repas. De cette façon pas une commère ne manquait de le voir, avec son maigre déjeuner de charcuterie, entortillé dans du papier, et son pain maladroitement dissimulé sous sa redingote. Cette pauvreté devait lui concilier les sympathies de tous les pauvres gens, ses voisins.
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La concierge avait été conquise tout d'abord par un beau denier à Dieu, et il suffisait de quelques pourboires pour arroser cette affection précieuse. Félibien, d'ailleurs, ne se fit pas faute de bavarder un peu avec elle, s'épanchant en confidences sur sa vie, pénible, modeste et rangée.
Aussi, disait-elle de lui à qui voulait l'entendre :
— Ab! le jeune homme du cinquième, une perle ! Et pas fier avec le monde, allez !
Et Félibien se trouvait un vrai petit Machiavel, de jouer si bien son rôle, et de tromper ainsi la bonne femme et toute la maison. Il en riait à gorge déployée quand, le soir, après avoir travaillé son anglais toute l'après-midi dans sa chambrette, il retrouvait Larbel à Montmartre.
Car c'est là qu'il allait, lorsqu'il disait à la concierge :
— Hélas I oui, ma bonne madame Carbonnet, il faut encore que j'aille donner des leçons le soir, jusqu'à des minuit. C'est pour des employés de commerce, qui ne sont libres qu'à ce moment-là. Et ça paye bien mal. Mais quoi ! On doit se rendre un peu service les uns aux autres, entre petites gens, n'est-ce pas?
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— Ah ! que vous êtes brave ! exclamait la concierge.
Et elle ne lui en voulait pas de la réveiller parfois bien longtemps après minuit, pour tirer le cordon.
— Pauvre garçon, pensait-elle, comme il se donne du mal!
Ces soirs-là, c'est qu'il s'était attardé un peu plus que d'ordinaire à courir avec Larbel les brasseries de Montmartre, toujours aux frais du docteur, naturellement. Et, pour tout dire, ce diable de patron faisait les choses en grand seigneur. Larbel avait les poches pleines d'or. C'était une vie délicieuse.
Toutefois, dans ces délices, Félibien n'oubliait pas la besogne sérieuse. Certes, prendre du bon temps n'était pas désagréable; mais arriver au but, c'est-à-dire aux millions, voilà ce à quoi il fallait sacrifier tout le reste. Et, ainsi talonné par son ambition, Félibien avait mené les choses tambour battant.
Le docteur lui avait donné un mois pour apprendre l'anglais p,assablement. Ce mois écoulé, Félibien parlait non seulement l'anglais, et plus que passablement, mais encore un peu l'irlandais.
Ce qui était vraiment moins commode, c'était d'entrer en relations avec M™*^ ou M"^ Gripshall. Et, quand Larbel l'interrog-eait là-dessus, toujours Félibien était obligé de répondre :
— Ah! ca, oui, c'est le hic. Les voisines sont sauvages en diable. Tout le monde me parle et m'aime dans la maison. La concierge a pour moi de l'idolâtrie. Mais les deux English, murées comme des prisonnières, muettes comme des carpes.
— Au moins, demandait Larbel, tu les connais de vue?
— Oui, bien sur, disait Félibien, mais de vue seulement. Je me suis croisé plus d'une fois avec elles, dans l'escalier et sur le carré. Sur le carré surtout, où je m'arrange de façon à aller chercher de l'eau quand elles sont elles-mêmes, l'une ou l'autre, au robinet. Mais j'ai beau faire, elles ne me regardent même pas.
— Tu les regardes peut-être trop, objectait Larbel.
— Ma foi non, ripostait Félibien. Xw. premier coup d'œil, je les ai toisées. Je suis physionomiste, tu sais, moi. Et puis, d'ailleurs, il me semble les avoir déjà vues quelque part.
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— Allons donc î
— Mais oui. Tiens, la mère, par exemple. C'est comme toutes les Anglaises de son âge, telles du moins qu'on les dépeint dans les livres. Une grande femme sèche, avec des cheveux plaqués, des joues à la fois jaunes et rouges, le nez couperosé, les dents en touches de piano.
— Est-ce qu'elle a l'air mauvais?
-^ Pas pour un sou. L'air ni mauvais, ni
malin. Une bonne bête de travail, abrutie par
la misère.
— Et Lucy?
— Pas jolie, jolie, ma future. La fille de sa mère, quoi! Mais plus fraîche, moins en bois, et sans Acines violettes au bout du nez. Pas de malice non plus, d'ailleurs ! Mais de la sauvagerie, à revendre. Et moi qui croyais que les jeunes Anglaises étaient, au contraire, d'allure très libre.
— Les riches, oui, observa Larbel.
— Eh bien ! répliqua Félibien, pas les pauvres, je t'en réponds. Je ne suis pas un serin, n'est-ce pas? Malgré ça, je reste en plan. Pas moyen d'échanger deux mots avec ces màtines-là. D'autant, tu comprends bien, que
j'ai pour, en m'y prenant mal, d'exciter leur méfiance.
Mais la difficulté ne fit qu'exciter l'amourpropre de Félibien. Et, le lendemain, il avait enfin trouvé.
— Ce que c'est tout de même, pensa-t-il, que d'avoir lu tant de romans ! Gomme on s'instruit I
Il s'était souvenu tout à coup, en effet, d'un trait de mœurs qui l'avait frappé dans tous les romans qu'il avait lus, touchant l'Anfifleterre. On v faisait observer qu'il n'v a eruère de famille anglaise, si pauvre soit-elle, qui ne possède au moins un recueil de chants sacrés et une bible. Et c'est là-dessus que Félibien avait tablé.
La concierge remit à M™" Gripshall une lettre de Félibien (en anglais naturellement), où il demandait si sa voisine voulait bien lui prêter une bible, dont il avait besoin pour un travail très pressé, et que sa pauvreté lui rendait trop coûteuse à acquérir.
Félibien espérait obtenir une réponse par la concierge, et planter ainsi un premier jalon qui lui servirait à pénétrer plus tard et peu à peu dans la conversation de M™^ Gripshall. . Le résultat de sa lettre dépassa toutes ses
iCi CAUCHEMARS
espérances. C'est M"'° Gripshall en personne qui vint frapper à la porte du jeune homme, en lui apportant la bible demandée.
— Il faut bien, dit-elle (en lui répétant une phrase de lui, que la concierge avait trompettée à tout le monde dans la maison), il faut bien se rendre service les uns aux autres entre petites gens.
C'était dit dans un mauvais français, péniblement articulé, et avec un accent d'outre- Manche qui faillit faire éclater de rire Félibien ; d'autant que la bonne dame en soulignait le comique en essayant de prendre un air compatissant.
Toutefois Félibien sut tarder son sérieux. Diable I II ne s'agissait pas de s'amuser. Cette entrée en matière, n'était-ce pas, en réalité, l'amorce des fameux millions?
Il reprit tout son sang-froid à cette pensée, et se mit en devoir de commencer tout de suite ses manœuvres.
Comme il avait répondu très correctement en anglais aux amabilités de M™^ Gripshall, et qu'elle lui avait demandé s'il était Anglais, il répondit que non, et, sur-le-champ, imagina toute une histoire qui devait le rendre intéressant aux yeux de la pauvre femme.
EN MOINS DE TExMPS QU'IL N'EN FAUT... 105
— Mon Dieu ! non, madame, fît-il, je ne suis pas Anglais et n'ai même jamais été en Angleterre. Mais, si je parle votre langue aussi aisément que vous voulez bien le dire, je le dois à ma mère qui était originaire de Tirlande.
— Vraiment? s'écria M"*" Gripshall, de plus en plus attirée vers son voisin.
— Oui, madame, reprit Félibien. Elle professait, comme moi, ma pauvre mère. Hélas! c'était notre seule ressource, que ses leçons. C'est avec cela qu'elle a pu m'élever et soigner mon malheureux père, que des revers de fortune ont privé de la raison.
— Privé de la raison î soupira douloureusement M"® Gripshall, en songeant à son mari, enfermé dans une maison de fous.
Ce rapprochement la fit tout à fait se départir de sa réserve ordinaire. Touchée par un malheur qui ressemblait si fort au sien, elle tendit vivement la main au jeune homme, et lui donna un vigoureux s/iake-handkVsingl^ise. Puis, sans plus de cérémonie, elle s'assit, comme sollicitant des confidences.
Félibien ne se fit pas prier et continua :
— Ma pauvre sainte mère, fit-il, en feignant de comprimer un sanglot. Hélas! elle s'est
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tuée à la peine. Deux lonsrues années, madame, elle a souffert sans trêve avant de mourir, et sa lente ag-onie était rendue plus cruelle encore par la pensée qu'à moi seul je devais suffire aux besoins de sa maladie et de celle de mon père. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle piété je me dévouais à mon tour à celle qui s'était tant sacrifiée pour moi. Mais le malheur s'acharnait sur nous. Je ne trouvais que des travaux mal rétribués, et à peine pouvais-je subvenir à toutes les nécessités, même en consacrant mes journées entières et une partie de mes nuits aux fatigantes besognes que j'acceptais. Aussi, une fois ma mère morte, tombai-je malade à mon tour.
— Ah ! pauvre, pauvre garçon, interrompit M""^ Gripshall avec une bonté toute maternelle.
— Et pourtant, il fallait toujours pourvoir au payement de la pension de mon père. Je ne voulais pas le laisser aller dans un hôpital commun. J'aurais cru faire souffrir l'àme de ma courageuse mère, si j'avais cessé l'œuvre qu'elle avait, malgré tout, menée à bien, si j'avais retiré mon malheureux père de la maison où il trouvait au moins tous les soins qu'exige son triste état.
— Et comment lites-vous, infortuné jeune homme ?
De nouveau, Félihien eut intérieurement •envie de rire, à cette exclamation dont la forme surannée sentait le prêche anglais. Mais il se contint, et poursuivit sans embarras son tissu de mensonges.
— Je m'endettai, madame, répondit-il. Je connaissais un placeur de professeurs, qui, confiant dans mon honnêteté et mon savoir, m'avança de quoi continuer la pension de mon père et me soigner moi-même. Mais cet homme, hélas ! n'était qu'un misérable usurier. Il m'a prêté cet argent à des conditions exorbitantes. Je ne pouvais les refuser. Et aujourd'hui, madame, je suis toujours obligé de donner, au compte de mon créancier, des leçons nombreuses, qui ne me rapportent rien que l'honneur d'éteindre peu à peu ma dette.
— Et votre père? interrogea M™® Gripshall.
— Je suis heureux, au moins, en songeant qu'il a tout ce qu'il lui faut, répondit Félibien. En dehors de mon travail pour mon créancier, je donne encore d'autres leçons, qui me servent à payer la pension de mon père et à vivre tant bien que mal.
Félibien s'admirait, en son for intérieur, de
pouvoir si aisément improviser toutes ces histoires et jouer toute cette comédie. Décidément, il avait bien le génie de Fintrigue !
Et combien il fut plus fier encore, le lendejuain, en mettant enfin le pied chez les Gripshall I II lui sembla entrer dans l'Eldorado conquis.
Et pourtant, ce n'était pas un palais que la mansarde de ses voisines.
Toutefois, ce n'était pas un taudis non plus. Une propreté méticuleuse rehaussait et ornait cette pauvreté. Le poêle en fonte, gros à peine comme une marmite, était brillant de mine de plomb, et le tuyau en tôle luisait autant qu'un chapeau de soie battant neuf. Le carreau inégal était lavé ainsi que des joues de baby, et rose comme elles. Sur le bulTet, une théière en métal blanc vous aveuglait de son éclat.
Au surplus, Félibien ne fut pas surpris de cette propreté, à laquelle il s'attendait ; car elle est de tradition dans le home anglais, et plus d'un roman à couverture tomate l'avait édifié à cet égard.
Mais, ce à quoi il était moins préparé, c'est le dénuement réel qui se cachait sous ce vernis de propreté merveilleuse. Triste Eldorado,
que ce home dans leciuel il pénétrait comme dans une mine d'or I Et pourtant, c'en était Lien une ! Que de millions à gagner en plaisant à la fée de cet humble logis !
Pour le moment, les millions étaient loin, par exemple ! Oh ! le misérable mobilier ! Pas même du noyer, ainsi qu'en ont les ouvriers les plus pauvres ! Le buffet-commode et la table étaient en bois blanc. Les deux chaises aussi, sauf le fond en paille commune. Le lit de sangle ne portait qu'un seul et maigre matelas.
Les murs, sans papier, blanchis à la chaux, ainsi que des murs de prison, avaient, pour tout ornement, une petite glace ronde, à enca drement d'étain, et une gravure coloriée représentant la reine Victoria et sa famille.
Cette chambre, malgré tout, n'était point funèbre, grâce au travail de miss Lucy. Un travail que Félibien reconnut aussi, pour en avoir lu bien des descriptions. C'était, sur la table, un encombrement de chiffons multicolores, bouts de rubans, de velours, de soie, de satin, dont miss Lucy faisait des poupées toutes petites ; et cela accrochait joyeusement la lumière.
Comme la première fois où Larbel lui avait
parlé Je ce métier fait par la jeune fille, Félibien ne put se retenir de remarquer que c'était surtout classique depuis Dickens.
En même temps, il examinait d'un rapide coup d'œil sa future, miss Lucy, qu'il trouvait réellement plus jolie qu'elle ne lui avait paru naguère dans l'escalier. La face était un peu longue, mais fine. Les yeux, extrêmement doux, avaient la couleur tendre du myosotis. Les cheveux blonds et pâles ressemblaient à de la soie de cocon. En souime, même sans l'appât du monstrueux héritage, c'était une jeune fille fort désirable.
— Pourvu que je fasse seulement sur elle, au premier abord, l'efTet qu'elle fait sur moi pensa Félibien, je réponds du reste. Elle doit être aimante, ça se voit. Tout dépendra de la façon d'engager les choses.
Et il les engagea par un coup de maître.
— Je vous rapporte votre bible, madame, dit-il en entrant, et vous remercie beaucoup de votre obligeance. Mais, comme il est écrit au saint livre, la reconnaissance en paroles n'est que du vent semé, et j'ai pensé que vous me permettriez de vous prouver la mienne dune façon moins chimérique.
En même temps, avec la bible, il tendait à M""" Gripshall un autre livre.
— Voici qui vous sera sans doute agréable à feuilleter, ajouta-t-il, et vous me rendrez très beureux en souffrant que je vous prête ce livre qui me vient de ma mère. C'est un recueil de ballades irlandaises.
Lucy se leva en battant des mains, et son regard plein de gratitude montra de reste à Félibien que le jeune homme avait tout de suite trouvé le chemin de ce pauvre cœur.
Et c'est pourquoi, le soir, en rendant compte à Larbel de sa journée, Félibien put dire orgueilleusement :
— Mon cher, à présent, je suis sûr que la chose est dans le sac... Le premier pas était le plus difficile à faire. Le voilà fait, et un pas de géant, hein ! Je suis l'ami de la maman, je ne serai pas long à devenir le bon ami de la fille. Et à moi les millions !
— x\h ! tu es fort ! s'écria Larbel avec un sincère enthousiasme. Çà, il n'y a pas à dire, tu es fort.
— Plus encore que tu ne crois, répondit Félibien.
Sûr, en effet, de réussir du côté de Lucy, le jeune homme ne songeait maintenant à
rien moins qu'à entrer en lutte avec le redoutable docteur Ilarry Hutchinson.
Et la preuve que Félibien était vraiment fort, et tout à fait de taille à risquer ce duel, c'est qu'il ne lui fallut pas huit jours de réflexion pour imaginer un plan de bataille contre son terrible adversaire.
Plan de bataille tellement simple, d'ailleurs, que Félibien n'osa tout d'abord s'y arrêter !
— Voyons, se disait-il, il n'est pas possible que le docteur n'ait pas pensé à ce moyen que j'ai de contrecarrer ses projets ! Ou bien alors, ce fameux malin, cet homme devant qui Larbel tremble, devant qui moi-même j'ai eu le frisson, cet homme qui nous semble un monstre d'habileté dans le crime, ce soi-disant génie du mal, n'est qu'un vulgaire imbécile.
Et voici, en efl'et, ce qu'avait conçu Félibien pour triompher du docteur.
Une fois Lucy séduite, et séduite à tous les points de vue, c'est-à-dire devenue l'esclave aimante et soumise de Félibien (résultat prochain dont il avait d'avance la certitude), il n'y avait qu'à tout confier à la jeune fille et à se liguer avec elle contre Hutchinson. Par elle, on influerait sur M. Gripshall, qu'elle déciderait à signer enfin un abandon des mil-
lions demandés par le docteur. La signature donnée, et les Gripshall en possession des fameux papiers, on intenterait un procès au docteur, pour captation, et il serait facile de faire annuler la signature de M. Gripshall, interné comme fou et par conséquent légalement incapable de disposer ainsi de son héritage.
Que les Gripshall, pauvres diables d'ouvriers sans malice, n'eussent pas songé à cette façon de tromper le trompeur, il n'y avait là rien d'étonnant. Mais que le rusé Hutchinson n'eût pas craint l'intervention de quelqu'un pouvant leur suggérer ce conseil, voilà ce qui surprenait Félibien.
— Car enfin, pensait-il, toutes ses cessions, signées d'avance, rien de mieux, au cas oii il n'y a point procès après. Mais que la justice fourre un jour son nez là dedans, et c'est bien le diable si elle ne trouve pas du louche. Sans compter qu'une fois sur la piste, et en lui soufflant la chose à Toreille, on peut lui insinuer des recherches à faire touchant le commis passé aux profits et pertes. Il n'a donc pas prévu tout cela, ce fameux docteur? Et moi qui m'inclinais devant lui comme devant un maître ! Allons donc ! C'est lui qui
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s'humiliera. C'est lui qui acceptera les conditions que je lui dicterai.
Et Félibien se redressait orgueilleusement dans la conscience de son génie et de sa puissance.
De fait, tout marcha selon ses désirs, et avec une aisance, une rapidité, qui dépassaient les plus folles espérances, au point que le jeune homme était comme épouvanté devant rinsolence même de son bonheur.
Séduire Lucy, en faire un instrument dévoué, prêt à tout, conquérir aussi Tesprit, le cœur et la volonté de M™^ Gripshall, cela ne demanda pas plus de quinze jours. Certes, Félibien se savait charmeur et ne doutait pas de ce que pouvaient son intelligence, sa jeunesse, ses brillantes facultés aiguisées par tant de lectures. Il avait bien pensé qu'avec tout cela il se ferait aimer et admirer des deux femmes. Mais il n'eût pas osé compter sur une victoire si vite enlevée et si complète. En vérité, il lui semblait avoir une baguette magique.
— C'est comme dans les romans, se disait-il.
Et de même en tout le plan qu'il avait conçu, rien ne ratait, rien ne souffrait même
Tombre d'une difficulté. Les circonstances, le hasard, n'apportaient aucun changement au s,cénario qu'il avait imaginé.
Larbel ne se douta pas une minute qu'il servait à tromper le patron, grâce aux faux rapports que lui dictait Félibien.
Le redoutable docteur en personne ne soupçonna pas un instant la machine de guerre qu'on dressait dans l'ombre contre lui. Il se laissait berner, donnait à Félibien tout le temps nécessaire à ses manœuvres, et croyait que, pendant ce temps, le jeune homme continuait à faire sa cour à Lucy. .
Le plus difficile, ce fut d'obtenir que M. Gripshall consentît à signer les traites qui le frustraient de tant de millions. Il n'était pas commode de faire comprendre à cette intelligence épaisse que c'était là un renoncement provisoire, en somme, et que toute la fortune serait conquise plus tard par le procès en captation de signature. Il fallut à Lucy beaucoup de temps et de patience pour expliquer tout cela au malheureux homme.
Les deux femmes étaient revenues, à cette occasion, en Angleterre. Naturellement, Félibien les avait suivies, toujours sous le prétexte de courtiser Lucy qui (faisait-il dire au
Jocteur par Larbel) commençait seulement à s'humaniser un peu.
Londres n'avait pas étonné Félibien beaucoup plus que Paris. Là encore, grâce au souvenir de ses lectures, il lui semblait se retrouver en pays de connaissance. D'autant qu'il y était avec Lucy et sa mère, qui le pilotaient là comme Larbel l'avait piloté à Paris.
D'ailleurs, il n'avait guère le temps de s'étonner de quoi que ce fut. Les affaires avant tout ! Et Dieu sait si celles-ci étaient graves ! Ce n'étaient plus seulement, en effet, de sept millions qu'il s'agissait, mais bien d'une fortune presque incalculable.
Oui, parmi les possessions de la maison Gripshall, on venait de découvrir une mine de diamants ; voilà ce que Félibien avait appris depuis deux jours.
Et non pas par l'entremise du docteur, ni par une lettre de Larbel, ni même par les journaux ; mais bien par Lucy elle-même, à qui son père l'avait dit. Le père Gripshall, en effet, quoique interné, avait reçu cette communication officielle de la compagnie des Indes, comme légataire possible de la maison Gripshall.
La chose était, (railleurs, tenue secrète jusqu'à nouvel ordre, et Hutchinson lui-même ne devait pas en être instruit; car l'employé supérieur de la compagnie, qui était venu annoncer cette nouvelle au pauvre Gripshall, la lui avait annoncée verbalement et en lui recommandant de n'en rien laisser transpirer.
Pourquoi ? Félibien ne le devinait pas, et s'ingéniait en vain à le comprendre. Mais, ce qu'il y avait de sur, c'est qu'il fallait empêcher à tout prix que le docteur eût vent de la chose; car alors, il augmenterait peut-être ses prétentions. Donc, il était urgent d'agir.
Qui fut stupéfait ? C'est le docteur Hutchinson, lorsqu'au milieu d'une lettre lui apprenant les fiançailles de Félibien et de Lucy, il reçut un télégramme du père Gripshall ainsi conçu :
« Venez, je consens à signer. »
Mais ce moment de stupéfaction se changea vite en joie, on le comprend. Puisque le bonhomme cédait enfin, par lassitude sans doute, le mariage de Félibien devenait inutile au docteur. C'était une part de moins à servir sur les millions.
Avec l'insolence du crime triomphant, Hutchinson ne se gêna pas pour dire la chose à
son petit complice, le soir même du jour où le père Gripshall avait signé.
— Mon cher monsieur, fit le docteur en regardant Félibien avec mépris, je n'ai plus besoin de vos services. Vous pouvez retourner en France. Je vous conseille même de vous embarquer le plus tôt possible. Sinon, vous savez que la prison pour dettes existe en Angleterre, et que vous êtes mon débiteur. A bon entendeur, salut !
Félibien l'avait laissé parler, répondant aux regards méprisants pardes regards plus méprisants encore. Quand le docteur eut fini, le jeune homme se contenta de hausser les épaules et d'ajouter :
— Pauvre imbécile !
— Vous dites ? fit Hutchinson.
Félibien répéta ; et, comme l'autre demeurait bouche béante, le croyant fou, sans doute, le jeune homme se mit à rire. Puis, d'une haleine, avec l'éloquence de la victoire décidément assurée , avec enthousiasme , avec fièvre, il raconta au docteur tout ce qu'il avait fait, et tout ce qu'il allait faire : la séduction de Lucy, la conquête absolue de Gripshall, le procès en captation de signature qui serait
intenté demain, et enfin la prodigieuse nouvelle de la mine de diamants.
— Car elle esta nous, maintenant, à Lucy et à moi, s'écria- t-il. Oui, à moi, puisque, désormais, le père de Lucy a les papiers qui le constituent héritier de la maison Gripshall.
Ce fut au tour du docteur de rire ; mais lui, d'un rire effrayant, sarcastique, qui fît passer un frisson à Félibien jusque dans la moelle des os.
— A l'heure qu'il est, dit ensuite le docteur d'une voix redevenue très calme, le seul héritier de la maison Gripshall, c'est moi.
— Vous I s'écria Félibien.
— Oui, monsieur, répliqua le docteur. Je edois simplement ving-t mille livres sterling-
à M. Gripshall, et c'est tout. Le reste, y compris la mine de diamants, m'appartient par contrats dûment signés.
— La signature d'un homme interné comme fou ! interrompit Félibien. Ce n'est pas là une signature valable, vous ne l'ignorez pas.
— Monsieur, répondit le docteur, je veux bien prendre la peine de vous instruire, parce que Aotre audace m'intéresse. Sachez donc que les contrats en question, signés ce matin,
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il est vrai, sont datés d'une époque où M. Gripshall était en liberté et capable de sisrner.
— Mais il réclamera, monsieur. Il prouvera que ces contrats étaient antidatés, et que sa signature lui a été extorquée par vous. La justice fera la lumière dans ces ténèbres. C'est pour cela que nous vous intentons le procès.
Et il ajouta triomphalement :
— Du même coup, on s'inquiétera peut-être du commis passé aux profits et pertes.
— Ahl fit négligemment le docteur. Eh bien î alors, on apprendra que ce commis a été supprimé par un de vos amis, monsieur, un nommé Larbel.
— Larbel! s'exclama Félibien avec effroi...
— Oui, monsieur, reprit le docteur. Et en même temps on apprendra que ce Larbel a été votre complice dans un nouveau crime, dont il fera l'aveu en vous accusant vousmême...
— Moi, moi ! m'accuser ! moi, complice de Larbel ! s'écria Félibien. Dans un nouveau crhne, dites-vous! Quel crime?
— Un crime dont vous deviez tirer tout le profit.
— Je ne comprends pas 1
— Comment, vous ne comprenez pas ? Mais les ju^es, monsieur, ils comprendront, eux, soyez tranquille. Qui donc, sinon vous, amant de Miss Lucy et son futur mari, qui donc avait intérêt à tuer aujourd'hui même, pour hériter de ses vingt mille livres sterling, M. Gripshall?
— Quoi! balbutia Félibien, M. Gripsall est mort?
— Oui, monsieur, répliqua froidement le docteur; et (voyez comme la Providence se charge de punir les criminels) savez-vous ce que la police trouvera dans les mains crispées de la A'ictime, si vous jugez à propos de faire appel au constable? Savez-vous, monsieur, ce que le constable verra tout d'abord au poing du malheureux?
— Quoi? quoi? râlait Félibien, épouvanté.
— Eh bien ! monsieur, dit le docteur, dans les mains crispées de la victime, on trouvera un bout d'étoffe ; et ce bout d'étoffe, monsieur, il manque au pan de la redingote que vous portez en ce moment.
Félibien constata qu'en effet sa redingote était déchirée au pan droit. Gomment cela s'était-il fait? Par quel tour de passe-passe infernal le docteur avait-il machiné tout cela ? Félibien ne pouvait le concevoir, et n'avait,
d'ailleurs, ni le loisir, ni le calme d'esprit qu'il eut fallu pour essayer de s'en rendre compte. Il ne voyait qu'une chose : c'est qu'il était vaincu, au pouvoir du terrible maître qu'il avait voulu braver.
— Grâce ! grâce ! monsieur, fit-il en se jetant à genoux.
Et le docteur Hulchinson lui apparut comme une sorte d'incarnation diabolique, comme une monstrueuse idole du mal, devant qui l'on n'avait qu'à se prosterner. Etait-ce le diable, en vérité? ou bien la terreur troublaitelle l'imagination affolée du jeune homme? Toujours est-il qu'il vit soudain, ou qu'il crut voir, le docteur grandir, se transfigurer, et qu'il l'entendit lui crier d'une voix de tonnerre :
— Non, non, pas de grâce ! Tu iras jusqu'au bout du chemin fatal où tu es entré. Tu as voulu être complice de criminels. Tu connaîtras la prison, les angoisses des interrogatoires, les affres du tribunal, l'horreur de la condamnation, et enfin ceci ; regarde ! regarde !
Et, à mesure que le docteur parlait, Félibien s'était vu lui-même, d'abord traqué par les gendarmes, puis arrêté, puis soumis aux torturantes questions du juge, puis au banc
(les accusés devant la cour d'assises. Il avait entendu le chef du jury dire d'une voix lente :
— Sur mon honneur et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, etc..
Et maintenant, il se sentait marcher, soutenu par deux hommes, embrassé par un prêtre qui lui disait en pleurant :
— Courage î Courage !
Et devant lui, là, sous un ciel lamentable, où le crépuscule du matin commençait à blêmir, la guillotine se dressait, brandissant en haut de ses deux longs bras le couperet à la lueur sinistre d'éclair. Et il allait mettre le pied sur ce plancher infâme, être couché sur cette bascule, poser son cou sur ce demicercle dont l'autre moitié lui emboîterait aussitôt la nuque.
Et alors, brusquement, comme un coup de foudre, la lame triangulaire tomberait.
Elle tombait!... Il en sentait déjà le vent près de ses cheveux... Horreur!
Il poussa un grand cri.
Il poussa un grand cri et se réveilla de ce hideux cauchemar.
La guillotine, le tribunal, le docteur luimême, avaient disparu.
Et aussi Londres, et les Gripshall, et la mansarde de la rue de Tourtille, et même Larbel.
Oui, jusqu'à Larbel.
Félibien se frotta les yeux et regarda autour de lui.
Quoi! Où était-il? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Quoi ! Tout cela n'avait donc été qu'un rêve, un de ces rêves interminables, où Ton vit des semaines, des mois, des années même, en quelques instants?
Oui, tout cela, tout, les Gripshall, et le docteur Hutchinson, et le pacte, et les signatures, et le petit hôtel mystérieux dans le quartier Monceau, et le réveil dans la chambre d'hôtel dont la porte avait un trou bouché avec un tampon de papier.
Oui, tout cela n'était qu'un cauchemar.
Félibien se retrouvait sur la banquette où Larbel l'avait coucbé tout à l'heure, dans la salle du fond de ce restaurant, où tous deux ils avaient dîné.
— Garçon ! appela Félibien d'une voix étranglée...
Le g-arçon arriva et répondit aux questions :
— Monsieur dort depuis dix minutes, à peu près. Votre ami a dit comme ça de vous laisser tranquille.
— Quelle heure est-il ?
— Minuit moins sept.
Félibien était encore ahuri. Tout à coup, l'idée de son portefeuille lui traversa la cervelle. Vite, il fouilla dans sa poche. Le portefeuille y était. Il l'ouvrit. Un billet de cent francs manquait.
— Rien qu'un, se dit-il. J'ai de la chance. Il aurait pu les prendre tous.
Puis, se tournant vers le garçon :
— Savez-vous où il demeure, mon ami?
— Je ne le connais pas, répondit le garçon. C'est la première fois qu'il vient ici.
Félibien se rappela cependant que Larbel et cet homme avaient eu l'air de compères tout à l'heure.
A ce souvenir, subitement, la peur le prit. Du coup, les dernières fumées de son ivresse s'envolèrent. Il revit, avec une netteté de jugement extraordinaire, tout ce qui lui était arrivé en cette unique journée de Paris : ses niaises confidences à Larbel, la façon dont ce coquin l'avait entortillé en renchérissant sur ces dispositions romanesques, et comment lui-môme s'était grisé de ses rêves en se laissant griser de vin, et comment tout son cauchemar avait pour éléments des bribes de leur conversation et des souvenirs de lecture.
Et voilà pourquoi, le lendemain matin, par le premier train, Félibien Lefeuve arrivait à Yarincourt, au grand ébaubissement de sa bonne tante, à qui il disait :
— Décidément, j'aime mieux vivoter ici.
C'est plus sûr. Tu avais raison.
Et depuis, quand on lui parle de Paris, le libraire Lefeuve prend un air mystérieux, cligne un œil et se frotte ensuite les mains. Après quoi il ajoute, en levant les bras au ciel :
— Ah ! si je vous racontais tout ce qui m'y est arrivé !...
— Quoi donc? lui demande-t-on.
— Figurez- vous, dit-il, que j'ai failli m'y faire couper le cou. Heureusement, ça n'a été qu'un cauchemar.
Et il vous le raconte, à peu près comme je viens de vous le raconter.
Mélancoliquement il remontait la rue des Martyrs.
Mélancoliquement elle remontait la rue des Martyrs.
Il était déjà vieux, touchant à la soixantaine, avait le crâne chauve sous son haut-de-forme roussi, la barbe grise dans un faux-col élimé, l'œil éteint, la bouche amère, la bile aux dents.
Elle n'était plus jeune, ayant passé quarante-cinq ans, avait le cheveu rare sous ses frisons et sa natte d'occase, portait du linge douteux, une toilette démodée, un bibi acheté au décrochez-moi-ça.
Il était maigre.
Elle était plutôt mafflue.
Il avait été beau, fier, ardent, plein de confiance en lui-même, sûr de son avenir, tenant en main tous les atouts pour gagner la partie sur le tapis vert parisien.
Elle avait été jolie, fringante, courue, en passe d'avoir hôtel, chevaux et voiture, et prix haut cotés sur le turf de la galanterie parmi les favorites désignées pour la fortune.
Il se rappelait parfois, aux heures noires, le temps où il était arrivé de sa province, avec un volume de vers, des drames en train, le mépris des gloires alors en vogue, le désir et la certitude de les supplanter.
Elle se remémorait souvent, aux mornes réveils, l'époque joyeuse où on l'avait lancée, où elle se voyait déjà plus calée que telle et telle, compagnes de caboulot qui avaient fait leur trou et à qui elle soufflait leurs amants.
11 avait eu un départ superbe. Pas comme poète et comme dramaturge, ainsi qu'il l'espérait au début ; mais grâce à une campagne de chroniques scandaleuses qui avaient tapage sur le boulevard. Un procès, quelques duels, » et il avait été notre spirituel et brillant confrère qui...
Elle avait eu son moment de veine insolente. Pas au point, certes, d'éclipser la X
CORRESPONDANCES i93
ou kl Z, à propos desquelles on citait Aspasie et Ninon ! Mais assez, quand môme, pour qu'on parlât d'elle dans les journaux, et pour révolutionner certaines tables d'hôte montmartroises.
Un beau jour, la feuille à scandales oii écrivait notre spirituel et brillant confrère qui... était morte, tuée par un concurrent beaucoup plus cynique, grâce à la plume beaucoup plus venimeuse d'un bien plus spirituel et bien plus brillant confrère qui... Puis, l'outrage de celuici devenant de la boue pure et simple, le genre même avait été vite brûlé, usé, en plein dégoût du public. Et le célèbre chroniqueur Chose avait eu grand'peine à se caser dans une gazette quelconque, où il s'était transformé en l'obscur publiciste Machin.
Un beau soir, la quasi-rivale de la X et de la Z était tombée malade, puis de maladie en débine, et s'était réveillée la fille N'importe-qui, à la recherche de son dîner, trop heureuse de le trouver à l'œil dans les tables d'hôte montfnartroises.
Machin avait eu un revenez-y d'ambition, touchant ses vers et ses drames. Mais quoi! Ses vers d'antan étaient défleuris, et ses drames de jeunesse lui semblaient aujourd'hui
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enfantins. Il eût fallu en composer d'autres. Parbleu! il se sentait capable de le faire. Il en avait dans la tète, des idées et des plans ! De quoi démolir celui-ci ou celui-là, qui avaient du succès on ne savait pourquoi î Bien sûr que, s'il s'y mettait, il les enfoncerait tout de suite I Seulement, voilà ! Le difficile était de s'y mettre. Où trouver le loisir, le recueillement nécessaires? Il y avait le pain quotidien à gagner; le pain et le dessert! Car on avait des vices à nourrir aussi maintenant : le café, le jeu, des besoins de bien-être I A tout cela suffisait juste, et encore, l'ùpre besogne incessante, d'articles sur articles.
Et les jours, les jours avaient passé. Et les mois, et les ans! Et Machin était resté Machin.
Elle aussi avait eu soif des veines premières.«Un amant prêt à la relancer, ce n'était pourtant pas le diable à découvrir encore, voyons ! Celle-ci et celle-là, des camarades qui ne la valaient pas, l'avaient bien déniché. Pourquoi pas elle ! Mais va te faire fiche ! La jeunesse n'y était plus. La chance était partie. Puis des amants de cœur lui grugeaient tout. Elle devait truquer pour eux, au jour le jour, à prix réduit. De la galanterie, elle était descendue à la retape.
Les jours, les jours avaient passé. El les mois, et les ans! Et la fille N'importe-qui était restée la fille N'importe-qui.
Il se (lisait souvent, aux heures noires, en songeant à tel ou tel qui était arrivé :
— Ce bougre-là, pourtant, je suis plus fort que lui.
Elle se disait invariablement, aux mornes réveils, en pensant à celle-ci ou à celle-là, maintenant fadêe :
— Qu'est-ce qu'elle a de plus que moi, cette salope ?
Et Machin, déjà vieux, touchant à la soixantaine, le crâne chauve sous son haut-de-forme roussi, la barbe grise dans un faux-col élimé, Tœil éteint, la bouche amère, la bile aux dents, se rongeait d'envie.
Et la fille N'importe-qui, bientôt cinquantenaire, le cheveu rare sous ses frisons et sa natte d'occase, le linge douteux, la toilette démodée, le bibi acheté au décrochez-moi ça, en voulait à la société.
Ah ! les tristes heures noires I
Oh ! les mornes réveils !
Et ce soir il était dans une de ces tristes heures, ayant perdu au claque-dents ses pauvres appointements du mois prochain, ses appoin-
tements si durement gagnés dans la feuille de chou où il rédigeait à peu- près tout le journal pour trois cents francs par mois.
Et ce soir elle était dans un de ces mornes réveils, ayant trop bu de bocks ofTerts par une amie charitable, puis ayant cuvé cette lourde ivresse sur une banquette de mastroquet des Halles, et rentrant à son garno où elle devait une quinzaine, et dont le patron lui avait dit le matin :
— Dorénavant, je veux être payé de l'arriéré, à raison de vingt sous par jour au moins ; ou sinon, à la porte ! Et je retiens tes frusques.
Mélancoliquement elle montait la rue des Mart}Ts.
Mélancoliquement il montait la rue des Martyrs.
Personne sur les trottoirs. La nuit, la crotte, la pluie qui commençait ! Les bouches des égouts puaient fortement.
Il la dépassa.
D'une voix machinale elle se prit à murmurer :
— Tu ne montes pas chez moi, joli brun ? Il répondit, en filant vite :
— Je n'ai pas le rond.
Elle courut pour le rattraper, le saisit par le bras et dit :
— Un franc seulement ; c'est pour rien.
Il se retourna, la regarda, trouva qu'elle avait dû être jolie, qu'elle était grasse encore ; et il aimait les grosses femmes.
— Oli demeures-tu? fit-il. Est-ce loin ?
— Rue Lepic.
— Tiens ! moi aussi.
— Alors, ça va, hein ! mon petit homme ? Il fouilla dans sa poche et en tira ce qui
restait : sL\ pièces de deux sous et un petit sou.
— Je n'ai que ça, dit-il, parole d'honneur !
— Va pour ça, répondit-elle.
Et, mélancoliquement, ils continuèrent à monter la rue des Martyrs, ensemble maintenant, sans se parler davantage, d'ailleurs, et sans se douter surtout que leurs deux existences s'accordaient par correspondances si parfaites, et qu'en s'accouplant tout à l'heure, ils allaient accomplir si exactement l'inceste de deux destinées jumelles.