DU PICHET QUI PICÏIE
Oh! ce n'est pas une affaire (ï actualité 1 Elle remonte à longtemps, très longtemps, à trente et quelques années, ma foi î
Et pourtant, je me la rappelle, en tous ses détails, avec une extraordinaire précision. Ils se gravèrent si profondément, ces détails, dans mon imagination d'enfant I Ils y firent la première impression d'horreur ; et chaque fois que je remonte le cours de ma mémoire, je retrouve là-bas, tout là-bas, cette impression première toujours aussi horrible.
J'étais enfant ; j'habitais rue de Paris, à Belleville ; et tous les matins, je me rendais à une petite école, dont notre maison était
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séparée par quatre boutiques seulement : une pharmacie, un magasin de faïences, une boucherie et un débit de vins.
Le débit de vins portait à son fronton une enseigne représentant un vase troué, d'où giclait un jet de pourpre. En exergue, autour de la peinture, se lisait cette inscription qui faisait ma joie : Au Pichet qui piche.
Toujours, je m'arrêtais un peu devant le débit de vins, pour en admirer l'enseigne et pour jouer avec le chien du débitant, une espèce de loulou bâtard, roquet au poil jaune, qui avait nom Poussot et qui était mon ami.
A la longue, et par l'entremise de Poussot, le débitant était aussi devenu mon ami. C'était un beaii garçon, de mine rieuse, les yeux doux, la face enluminée, très haut sur jambes. On l'appelait le grand Louis. Il me paraissait un homme extrêmement remarquable, à cause de sa taille, de son enseigne et de son toutou, et non moins remarquables me semblaient les cerises à l'eau-de-vie dont il me régalait parfois.
Un matin, je fus tout stupéfait de ne point voir Poussot venir à ma rencontre, comme d'habitude, en faisant frétiller son plumet jaune, et mon étonnement redoubla en trouvant la boutique fermée. Je ne la connaissais
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pas sous cet aspect de devanture close, aux volets barrés et mornes. Elle me sembla lugubre. Il faisait, d'ailleurs, presque nuit encore, car on était en hiver. La bise sifflait aigrement. L'enseigne de tôle se balançait à se décrocher et jetait comme des cris plaintifs.
Qu'il fiit arrivé malheur à quelqu'un, j'en eus le net sentiment. Mais, je m'en souviens fort bien, ce n'est pas le grand Louis qui occupait la place la plus importante dans mes craintes. Je m'inquiétais beaucoup plus de la pauvre enseigne, que j'entendais positivement gémir, et surtout, surtout, je pensais à mon ami Poussot.
C'est son nom, à lui, (|ue je prononçai, en m'approchant de la devanture, et en y cherchant une fente par où glisser mon appel.
Il y en avait une, justement, vers le bas. Une demi-porte, ouvrant de l'intérieur, était entre-bàillée, formait fissure dans la muraille des volets. J'y collai ma bouche et murmurai le nom du toutou. Personne ne me répondit. Je fus pris alors d'un gros désespoir, et me mis à crier et à pleurer comme si j'étais perdu.
Des ouvriers, des commères, s'étaient arrêtés. Un des garçons bouchers sortit, puis le commis du maerasin de faïences. On échan-
geait derrière moi des propos étonnés, des interrogations. Je distino-uai :
— Comment ça se fait-il qu'il n'ait pas ouvert?
— Est-ce que c'est son parent, ce petit?
— Le grand Louis en retard d'une heure, ce n'est pas naturel.
• — Oh! un crime! Pas possible! Le Poussot aurait aboyé.
— Si on allait prévenir un sergent de ville !
Cependant, je me sentais pressé contre la devanture. La demi-porte basse céda sous la poussée; et, comme elle était assez haute pour moi, je me trouvai brusquement, et presque sans l'avoir voulu, dans la boutique. En même temps, j'entendais le garçon boucher qui criait, sa tête frisée passée dans l'ouverture :
— Eh! grand Louis! Y a donc quéqu'chose, mon vieux?
Moi, je continuais à appeler Poussot en sanglotant.
Mais on ne répondait toujours rien, ni Poussot, ni le grand Louis.
Je ne voyais rien non plus. La tête du garçon boucher interceptant le peu de lumière que commençait à répandre le jour blafard,