L'ASSASSINAT DU PICHET QUI PICHE
hitions plus le même quartier. Quand je voulus demander à mes parents s'ils savaient quel(|ue chose touchant Thistoire de ce crime, ils me répondirent évasivement. Tout ce que j'en obtins, c'est que l'assassin n'avait pas été découvert.
Mais rien, ni leur silence, ni le temps écoulé, rien n'émoussa jamais ma curiosité à cet égard. Devenu jeune homme, dès que je connus ce que c'était qu'un journal, je me mis en quête des feuilles judiciaires où je pourrais retrouver, narré tout au long-, l'assassinat du Pichet qui piche, et j'essayai de reconstituer ainsi ce que j'en ignorais.
Ce que j'appris de la sorte, loin de calmer ma curiosité, ne fît que l'irriter davantage. L'assassin, en eflet, n'avait pas été découvert, et l'affaire, demeurée mystérieuse, avait été, comme on dit, classée.
A coup sûr, le crime a^ait eu pour auteur un être de l'intimité du grand Louis. Gela résultait du raisonnement suivant : le Poussot était excellent chien de garde, et, quand il aboyait, les deux bouledogues de la boucherie ne manquaient jamais de lui répondre. Or, la nuit du crime, aucun aboi n'avait été entendu ; et pourlant le Poussot, d'après le
constat du vétérinaire, n'avait été étranglé qu'après le meurtre commis. D'autre part, l'assassin avait dû s'introduire, au cours de la journée, dans la cave de l'arrière-boutique, où il était resté caché, et c'est en pleine nuit qu'il avait coupé le cou au débitant, sans avoir besoin de lumière pour trouver la place qù frapper. Etait-ce donc une femme ? Le grand Louis avait de nombreuses maîtresses. Mais la force et l'habileté nécessaires à cette section du cou, cela ne pouvait être d'une femme. Etait-ce donc un des garçons bouchers ? On Tavait cru, à cause de ce dépeçage dénotant une main experte. Mais les deux garçons avaient, sans aucun doute possible, établi leur parfaite innocence.
Quel avait, d'ailleurs, été le mobile du crime ? Enigme sans réponse. On n'avait rien volé chez le grand- Louis; on ne lui connais^ sait point d'ennemi sérieux. Des rivaux en amour, tout au plus ! Et encore les désarmait-il par le peu d'importance qu'il attachait lui-même à ses conquêtes, toutes de passage et sans durée.
Je fus bien forcé, moi aussi, de classer l'affaire, et de me dire que jamais je ne saurais la vérité sur l'assassinat du Pichet qui piche.
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Toutefois, on pense bien que je ne pouvais oublier la hideuse vision si profondément gravée dans ma mémoire d'enfant, et qu'il m'arrive encore, trente ans après, de revoir par-ci par-là, aux heures de lointaine récurrence, la face pâle et hagarde du grand Louis, sa tète roulant par terre parmi les caillots de la mare gluante, et le pauvre Poussot dans son coin, la langue tirée et les pattes en l'air, toutes raides.
Aussi, jugez du coup que je reçus l'autre jour, en pleine poitrine, quand j'entendis soudain derrière moi une voix de fillette qui criait :
— Poussot ! Poussot !
Je me retourne. Je manque de tomber à la renverse. C'est Poussot, en effet, que je contemple. Un Poussot presque identique à l'ancien ! Une espèce de loulou bâtard, roquet au poil jaune.
La fillette, fort élégamment vêtue, se promenait au Bois de Boulogne, en compagnie d'une gouvernante. Au risque de passer pour un fou, je cours à elle et lui demande :
— Comment se fait-il que votre chien s'appelle Poussot?
Elle prend peur et se sauve vers la gouver-
nanlo, tandis que Poussot me jappe frénétiquement aux jambes. Je ne m'émeus point et interpelle la gouvernante, très posément cette fois et le chapeau à la main. Elle me répond en allemand, que je ne comprends pas. Je me mets à les suivre, malgré l'effarement que cela leur cause.
Ainsi jusqu'à une maison de Neuilly. Je m'informe aux alentours et voici ce que j'apprends :
La fillette habite avec sa mère, qui est veuve, et avec son grand-père paternel, un vieillard de soixante-dix ans qui est en enfance depuis dLx-huit mois. Ils sont venus se loger là il y a trois ans. Ils arrivaient d'x\lgérie, où le père était mort de la poitrine. Avant la paralysie qui a cloué l'aïeul au fauteuil des gâteux, cet aïeul était un bon-papa très doux, très aimable et très aimé. Aujourd'hui son chien Poussot est le seul être qu'il reconnaisse. A l'époque où le bonhomme avait encore sa tète et sa langue, quand on lui demandait pourquoi ce nom, il répondait en souriant :
— Ah! ça, voilà, c'est mon affaire.
. Un jour, quelqu'un avait insisté plus vivement, et le vieux avait murmuré avec une sorte de béatitude :