‹ CauchemarsChapitre 8 sur 9 · L'ASSASSINAT DU PICHET QUI PICHE · texte numérisé non relu

L'ASSASSINAT DU PICHET QUI PICHE

— (la me rappelle.

J'ai voulu voir le vieillard. J'ai guetté par des après-midi de chaud soleil où l'on promène les malades. J'ai vu le g-àteux, avec une face encore aimable, malg-ré son hébétude. Cette face a dii être de celles dont on dit qu'elles respirent l'honnêteté.

Suis-je donc le jouet d'une hantise ?

Sans doute, je pourrais en avoir le cœur net, apprivoiser la iilletle peureuse, arriver par elle à connaître sa mère, interroger discrètement, et alors...

Et alors, quoi ?

Mon ami Ledantec et moi, nous avions alors vingt-cinq ans; Ledantec était Breton; nous nous trouvions à Londres pour la première fois, un samedi soir de décembre ; il faisait un brouillard lugubre et glacial ; et voilà, je pense, plus de raisons qu'il n'en faut pour expliquer comment, cette nuit-là, mon ami Ledantec et moi nous étions abominablement ivres.

A vrai dire, nous n'en ressentions aucun malaise. Tout au contraire, nous nagions dans une très douce béatitude. Douce et morne Nous ne parlions pas, en eftet, n'en ayant plus la force, mais sans en éprouver le besoin. A quoi bon? Nous lisions si facilement dans les yeux l'un de l'autre toutes nos pensées ! Et

toutes nos pensées consistaient en l'unique et suave conscience de ne penser absolument à rien.

Ce n'était pas cependant pour arriver à cet état de délicieux néant intellectuel, que nous nous étions mis en campagne à travers le White-Chapel mystérieux. Nous étions entrés dans la première taverne avec la ferme intention d'y faire des études de mœurs ^ en curieux, en artistes, en philosophes. Mais, dès la seconde, nous étions devenus nous-mêmes pareils aux objets de notre étude, c'est-à-dire des éponges imbibées d'alcool. Entre une taverne et l'autre, le froid du dehors semblait presser ces éponges, qui alors s'assoifîaient d'autant. Et ainsi de taverne en taverne nous a^-ions roulé, et les éponges, désormais, ne pouvaient plus se gonfler davantage.

•Aussi, depuis longtemps déjà, bonsoir les études de mœurs. Elles se réduisaient riiaintenant à ces deux seujes impressions : des zigzags dans les ténèbres extérieures et un coup de poing de lumière devant le comptoir des tavernes. Quant à l'ingurgitation des brandies, w'hiskies et gins, elle se faisait machinalement et à peine si l'estomac lui-même s'en apercevait.

IVRES-MORTS -il 7

Quels êtres l)izarres nous avions coudoyés, pourtant, pendant ces longues stations ! Que lie figures à enregistrer, d'accoutrements, d'altitudes, de colloques et de loques !

Et tout d'abord, en effet, nous avions essayé de les noter précisément dans notre mémoire. Mais il y en avait tant, et si vite notre cerveau s'était changé en bouillie, qu'à présent nous n'avions plus un net souvenir de quoi (|ue ce fût ni de qui que ce fût. Même les ( lioses immédiatement présentes, nous apparaissaient dans une vague fantasmagorie fuligineuse, se confondaient avec les images antérieures, les brouillaient et s'y brouillaient. Le monde nous devenait une sorte de kaléidoscope vu en rêve à travers des pénombres d'aquarium.

Brusquement nous fûmes arrachés à cette somnolence limbique, réveillés comme par un heurt en pleine poitrine, forcés impérieusement à fixer notre attention. Dans cette sarabande de visions étranges, une, plus étrange que toutes, se dressait devant nos yeux, nous regardait et semblait nous dire :

— Regardez-moi.

C'était à la porte ouverte d'une taverne. Au milieu de l'opaque brouillard, un jet de clarté

fusait par cette porte dans la rue, et Fillumination brutale frappait en plein sur le spectre qui venait de surgir là, immobile et muet.

Un spectre, en vérité, un lamentable et efTroyable spectre, et qu'on ne pouvait pas, celui-là, confondre avec les autres, tellement il était plus lamentable et plus effroyable, et surtout plus réel, se détachant ainsi en vigueur sur le fond noir de la rue qu'il rendait plus noire derrière lui !

Jeune, oui, à coup sûr, cette femme était jeune. Gomment en douter, devant cette peau sans rides, cette bouche souriante qui laissait voir des dents enfantines, cette gorge ferme de^^née sans peine sous le tissu si mince du tartan ?

Mais alors, comment expliquer cette chevelure toute blanche, non pas grise ni grisonnante, absolument blanche, d'une blancheur d'octogénaire?

Et ces yeux aussi, ces yeux sous un front sans rides, ces yeux près de cette bouche aux dents enfantines, n'était-ce donc pas des yeux de vieille ? Oh î certes, certes, et d'une vieille combien vieille I car il avait fallu des années, de douloureuses années, et des larmes, et des

veilles, et toute une très longue existence, pour ternir de la sorte, pour etTacer, pour user, pour dépolir ces vitreuses prunelles.

Vitreuses ? IN on pas môme. Car le verre dépoli garde encore un éclat trouble et laiteux, comme un souvenir de transparence.

Mais ses yeux, à elle, semblaient plutôt avoir été en métal, en un métal désormais rouillé. Positivement, si Tétain se rouillait, je les comparerais volontiers à de l'étain sous de la rouille. Ils avaient de l'étain la pâleur morte et, en même temps, ils émettaient un regard couleur d'eau rousse.

C'est, d'ailleurs, par un ti-avail d'analyse rétrospective que je tentai plus tard de les définir ainsi approximativement. Alors, tout à fait incapable d'un tel effort, je pus constater seulement l'idée d'extrême décrépitude, d'épouvantable vieillesse qu'ils évoquèrent en mon imagination.

Ai-je dit qu'ils étaient enchâssés dans des paupières très peaussues et complètement dépourvues de cils ? Ai-je dit aussi que sur son front sans rides il n'y avait pas non plus trace de sourcils ? Cela connu, et avec leur regard éteint, et sous cette blanche chevelure d'octog énaire, il ne faut pas s'étonner si Ledantec et

moi nous nous prîmes à murmurer devant cette femme évidemment jeune :

— Ah I la pauvre, pauvre vieille !

Son grand âge; au surplus, était encore accentué par l'atroce misère que révélait son costume. Mieux vêtue, peut-être sa tournure de jeunesse nous eùt-elle frappés davantage. Mais son mince tartan, drapé à même sur la chemise, son unique jupe toute trouée, en haillons flottants, effilochée sur ses pieds nus, son chapeau de paille aux plumes sans barbes et aux rubans sans couleur déterminable, tout cela semblait si antique, si prodigieusement mathusalémien î

De quelle époque lointaine, surannée, abolie, venaient ces frusques ? On n'osait le supputer. Et, par une association d'idées toute naturelle, on attribuait à la malheureuse la vétusté de ses habits.

Par on, j'entends Ledantec et moi, c'est-àdire des gens abominablement ivres et raisonnant avec la logique spéciale à l'ivresse.

C'est aussi dans l'attendrissement de l'alcool que nous considérions le vague sourire de cette bouche aux dents enfantines, sans nous arrêter à réfléchir sur la fraîcheur de ces quenottes, et ne voyant que la tristesse de ce

sourire ûgé, presque idiot. A le contempler tel, il ne faisait plus contraste avec la morte expression des regards, mais la corroborait au contraire. Lui-même, malgré les dents enfantines, il n'était qu'un sourire de vieille, pour nos imaginations tournées dé la sorte. Quant à moi, je me délectais réellement dans la pensée d'être très perspicace en supposant que cette aïeule aux lèvres si blêmes portait un ràteljer de fillette.

Toujours grâce à l'attendrissement alcoolique, je ne lui en voulais point de cet artifice.. Je le trouvais même singulièrement louable, puisque, en somme, la misérable créature exerçait ainsi en toute conscience son métier, qui était de nous séduire. Car, il n'y avait pas le moindre doute à conserver làdessus, cette grand'mère était bel et bien une prostituée.

Oh! soûle, par exemple! Sinistrement soûle. Plus soûle encore que nous n'étions soûls, Ledantec et moi. Nous deux, en efîet, nous avions pu murmurer :

— Ah ! la pauvre, pauvre vieille !

Tandis qu'il lui était impossible, à elle, d'articuler une seule syllabe, même d'esquisser un geste, même d'allumer dans ses

regards Je trépassée une lueur de promesse, un furtif éclair de provocation. Les mains croisées sur le ventre, l'épaule appuyée à la devanture de la taverne, tout le corps raidi dans une immobilité d'aspect cataleptique, elle ne conservait d'alliciant et d'appelant que son triste sourire.

Et cela nous inspira encore plus de pitié, de douce et absolue pitié, qu'elle fût plus à fond d'i\Tesse que nous n'étions nous-mêmes. Sans nous concerter, d'un identique mouvement spontané chez tous deux, nous la prîmes chacun par un bras pour la faire entrer avec nous dans la taverne.

A notre grand étonnement, elle résista, se rejeta en arrière, et du coup se retrouva dans l'ombre, hors du jet de clarté qui fusait par la porte. En même temps, elle se mit à marcher dans cette ombre, nous entraînant, car elle s'était cramponnée à nos bras.

Nous suivions, sans rien dire, ni savoir où nous allions, ni en être le moins du monde inquiets. Seulement, comme tout à coup, en marchant, elle creva de sanglots, Ledantec et moi nous sanglotâmes à l'unisson.

Le froid du brouillard, au reste, nous avait subitement recongestionnés, et de nouveau

nous avions perdu toute conscience précise (le nos actes et de nos pensées et de nos sensations. Nos sanglots n'avaient rien de «louloureux. Ainsi que tout à l'heure, nous nagions dans une très douce béatitude, douce et morne.

Je me souviens qu'à ce moment ce n'est plus le monde extérieur qui me semblait vu en rêve à travers des pénombres d'aquarium ; c'est moi-même, un moi-même composé de nous trois, qui se changeait en quelque chose de flottant à la dérive dans un je ne sais quoi fait de brume palpable ou d'eau intangible.

Et c'était exquis délicieusement.

A partir d'alors, plus rien ne subsiste en ma mémoire, jusqu'à ceci, qui m'y produit l'efîet d'un coup de foudre me faisant remonter, noyé, du fond d'un abîme où j'étais peu à peu descendu.

Ledantec est debout devant moi, la face convulsée d'horreur, les cheveux dressés, les yeux ouverts tout grands, et il me crie :

— Sauvons-nous ! Sauvons-nous !

A mon tour j'ouvre les yeux, tout grands aussi. Je me trouve couché par terre, dans une chambre où il fait jour. D'un regard, je vois autour de moi des loques pendues au mur, deux chaises, un pot à eau égueulé qui est

ï>-ii CAUCHEMARS

mon voisin sur le parquet, et dans un coin un grabat où la femme sans doute est morte, car sa tête pend et sa longue chevelure blanche traîne presque jusqu'à moi.

D'un bond me voilà debout comme Ledantec.

— Quoi! lui dis-je en claquant des dents, tu Tas tuée? Elle est morte?

— Non, non, me répond-il. Mais ça ne fait rien, sauvons-nous.

Je me sens dessoûlé complètement et je pense qu'il est encore, lui, dans les dernières fumées. Sinon, pourquoi cette fuite? Un restant de pitié pour la malheureuse femme m'oblige donc à dire :

— Qu'est-ce qu'elle a? Est-elle malade?

Soignons-la.

Et je m'approche du grabat pour lui remettre la tète sur le traversin. Je constate alors qu'elle n'est ni morte ni malade, mais endormie profondément. Je constate aussi qu'en réalité malgré sa chevelure d'octogénaire, elle est toute jeune. Son sourire d'idiote persiste; mais ses dents sont bien à elle, et d'une fillette. Sa peau sans rides, sa gorge ferme, n'ont certainement pas seize ans. Peuj,être ont-elles moins encore.

— Tu vois, lu vois, reprit Ledantec. Sauvons-nous.

Il veut ni'entraîner au dehors. A coup sur, il est toujours ivre. Je le devine à ses gestes fébriles, à ses mains qui tremblent, à son allure efTarée. .Voilà maintenajit qu'il me supplie, en balbutiant :

— J'ai couché avec la vieille. Elle n'est pas, vieille. Regarde. Regarde. Et pourtant comme elle est vieille I

Et il soulève à poignée les longues mèches de cheveux, pareils à des éche veaux de soie toute blanche ; et il ajoute, évidemment dans une sorte de délire qui me donne à craindre une attaque de folié alcoolique :

" — Quand je pense que je lui ai fait des enfants, trois, quatre enfants ! Qui sait combien d'enfants? Oui, un tas en une nuit î Et qui sont nés tout de suite, et qui ont grandi déjà! Sauvons-nous!

Décidément, c'est un accès de démence.

Mon pauvre Ledantec ! Que faire pour lui porter remède? Je le prends dans mes bras et tente de le calmer. Mais il croit qu-e je veux le forcer à se recoucher, il me repousse en trébuchant et me crie avec des larmes dans la voix :

— Si tu ne me crois pas, regarde sous le lit. Ils y sont, les enfants. Ils y sont, je te dis. Tiens, tiens, vois plutôt.

Il s'est mis à plat ventre, et tire, en effet, à lui un, deux, trois, quatre enfants qui étaient blottis sous le grabat. Des garçons, des filles, je ne sais trop, mais tous pareils à la femme endormie, tous avec une chevelure blanche, des chevelures d'octogénaire.

Suis-je encore ivre, comme Ledantec, ou fou ? Que signifie cette étrange hallucination ? Un moment j'hésite, je me tâte, je me secoue pour prendre conscience de moi.

Non, non, j'ai bien ma raison. Je vois en réalité cette marmaille monstrueuse. Ils ont tous la face dans leurs mains. Ils pleurent, ils braillent.

Soudain, l'un d'eux saute sur le lit. Les autres font comme lui. La femme s'éveille.

Et voilà que nous sommes contemplés fixement par ces cinq paires d'yeux sans cils, sans sourcils, par ces yeux dont les prunelles ont la pâleur morte de l'étain et dont les regards ont une mystérieuse couleur d'eau rousse.

— Sauvons-nous ! Sauvons-nous ! repète Ledantec en m'abandonnant.

Et cette fois, je l'écoute, et, après avoir jeté un peu de monnaie par terre, je le rejoins pour lui faire comprendre, quand il sera dessoûlé, qu'il a couché avec une pauvre proslitituée albinos avant frères et sœurs.

MADEMOISELLI'

Il était inscrit à la mairie sous les noms de Jean-Marie-Mathieu Valot ; mais on ne l'appelait jamais autrement que Mademoiselle.

C'était l'idiot du pays.

Non pas, toutefois, un de ces idiots lamentablement en loques, qui vivent de la charité publique. Il vivait bel et bien, lui, d'une petite rente laissée par sa mère et honnêtement administrée par son tuteur. Aussi faisait-il plutôt envie que pitié.

Non plus il n'était de ces idiots à mine torve et allure de bête, qui dégoûtent ou épouvantent. Il était, lui, réjouissant à voir, avec ses lèvres toujours entr'ouvertes et ses yeux toujours souriants, surtout avec la perpétuelle mascarade de ses accoutrements féminins.

i>^'2 CAUCHEMARS

Car il s'habillait en fille, montrant ainsi de reste combien lui était peu désagréable ce sobriquet de Mademoiselle.

Et comment ne Teùt-il pas aimé, ce sobrir quet, dont jadis sa mère lui faisait une douce càlinerie, alors qu'il était enfançon, si délicat, si faiblot, de complexion grêle et chétive, pauvre petit gars manqué, moins rétu que bien des filles du même âge? C'est en toute afTectueuse caresse, dès ces primes années, que la maman lui susurrait ce tendre Mademoiselle, tandis que la vieille grand'mère répétait gaiement :

— Le fait est, par ma fi, que pour ce qu'il a de bistoquette, c'est pas chrétiennement la peine d'en parler, soit dit sans vouloir offenser le bon Dieu.

A quoi le grand-père, non moins gai, ajoutait d'ordinaire :

— Pourvu seulement qu'elle ne lui tombe pas en grandissant, ainsin que la queue aux jeunes de guernouilles î

Et en vraie fille on le traitait, le dorlotait, d'autant que la maison était prospère et n'avait point besoin d'un mâle pour la remonter.

Les grands parents et la mère étant morts, Mademoiselle n'avait guère eu moins de bon-

heur auprès de son oncle paternel, médecin resté vieux garçon, et qui de son mieux avait soigné l'idiot, s'y attachant de plus en plus, à le soigner. Pour le bonhomme aussi, Jean- Marie-Mathieu Valot avait continué à s'appeler Mademoiselle.

Et pour tout le pays pareillement, toujours sans que personne y mît la moindre intention blessante, mais au contraire chacun v trouvant l'occasion de faire plaisir au pauvre doux être qui ne faisait de peine. à personne.

Les gamins eux-mêmes n'y entendaient pas malice, habitués qu'ils étaient à saluer de la sorte le grand innocent en robe et en bonnet. Ce qui leur eut paru extraordinaire et les eût poussés à quelque gausserie, c'eût été de le voir vêtu en garçon.

Mais Mademoiselle s'en gardait bien.

Comme son sobriquet, son costume lui était cher. Il se délectait à le porter et ne se délectait même qu'à cela, avec ce raffinement particulier qu'il avait fort bien conscience de n'être pas une fille et de vivre déguisé.

On le cohiprenait, d'ailleurs, à l'allure exagérément féminine qu'il prenait comme pour montrer que cette allure ne lui était point naturelle. Son bonnet énorme, minu-

lieusement tuyauté, arborait des garnitures de rubans monstrueuses et multicolores. Sa jupe s'étageait en volants innombrables, se ballonnait par derrière à grand renfort de cerceaux. Il marchait à pas tout menus, avec des tordions et des déhanchements extravagants, les bras restant serrés au buste et les mains en éventail se contournant à des gestes prétentieux d'une coquetterie comique.

Il fallait alors, pour être de ses amis, lui dire sérieusement :

— Oh! mademoiselle, comme tu fais bien la fille!

Cela le mettait en belle humeur et il vous répondait, tout joyeux :

— N'est-ce pas? Mais on voit que c'est pour rire.

Néanmoins, aux fêtes du pays, quand on dansait sur la place, il voulait qu'on l'invitât en qualité de Mademoiselle et jamais luimême il n'invitait de fille.

Un soir, quelqu'un lui ayant demandé pourquoi, il ouvrit de grands yeux, s'esclaffa comme à une grosse bêtise, et dit :

— Mais je ne veux pas inviter de filles, puisque je ne suis pas en garçon. Regarde donc ma robe, imbécile!

On lui riposta, son interlocuteur étant un homme judicieux :

— Ilabille-toi en garçon, alors, mademoiselle.

, Il réfléchit un instant; puis, d'un air finaud :

— Mais, fit-il, si je m'habille en garçon, je ne serai plus mademoiselle. Et puisque je suis mademoiselle !

Et il haussa les épaules.

Cependant Tobservalion ne fut pas sans le troubler. Car, à quelque temps de là, rencontrant rhomme judicieux, il lui dit brusquement :

— Si je m'habille en garçon, m'appellerastu Mademoiselle tout de même?

— Bien sûr, répondit l'autre. On t'appellera toujours comme ça.

L'idiot parut enchanté. Sans doute, il tenait à son sobriquet plus encore qu'à son costume. Le lendemain, on le vit arriver sur la place désaffublé de ses jupes et vêtu en homme. Il avait pris une culotte, une redingote et un chapeau dans la garde-robe de son tuteur.

Ce fut une révolution pour le pays.

Les gens, qui avaient coutume de lui sourii'e aimablement quand il était en femme, le

regardèrent avec effarement, d'un air étonné qui semblait hargneux. Los plus indulgents ne purent s'empêcher de rire,- visiblement moqueurs.

L'involontaire hostilité des uns, la trop apparente moquerie des autres, la stupéfaction désagréable de tout ce monde dérangé dans une vieille habitude, l'idiot s'en aperçut à plein et en souffrit.

Ce fut pis encore, au premier gamin qui se mit à lui crier, d'un ton goguenard, en gambadant autour de lui :

— Ohé ! mademoiselle I L'a-z-un pantalon ! Ohé ! mademoiselle !

Et de plus en plus affreux, quand toute une bande de galapiats fut à ses trousses, glapissante, gouailleuse, comme après un chienlit.

Il est certain qu'à présent, bien plutôt que naguère, le malheureux paraissait déguisé. A force de vivre en fille, exagérant encore l'allure féminine, il avait complètement perdu toute physionomie garçonnière. Sa face glabre, ses longs cheveux en filasse, demandaient le bonnet à rubans et devenaient une caricature sous le haut tromblon du vieux médecin. Dans cette redingote à la papa, dans cette culotte trop large, le buste et surtout la croupe

houleuse de Mademoiselle dansaient éperduinent. Et rien n'était drôle comme le contraste entré ces graves hahits et la démarche trotte-menu, le port de tôte minaudier, le geste prétentieux des mains éventaillant en petite folle.

Bientôt les gars aussi, les filles, les commères, même des hommes mûrs et notamment le conseiller judicieux, se joignirent à la marmaille pour huer Mademoiselle.

L'idiot ahuri prit sa course et rentra chez lui terrifié.

Là il prit sa pauvre tôte à deux mains et tacha de comprendre. Pourquoi lui en voulaiton ?• Car on lui en voulait, évidemment. Qu'avait-il donc fait de mal, à qui avait-il fait du mal, de s'habiller en garçon ? N'était-il pas un garçon, après tout?

Et, pour la première fois de sa vie, il eut horreur de son sobriquet.- N'était-ce pas avec ce sobriquet qu'on l'avait insulté ?

Puis, un doute horrible lui passa devant la réflexion.

— Si j'étais pour de bon une mademoiselle?

Il eût voulu consulter là-dessus son tuteur; mais il n'osa pas. Il sentait, d'ailleurs, quoique obscurément, que le bonhomme pouvait, par

complaisance, ne pas lui dire la vérité. Au surplus, il préférait se rendre compte par luimême, savoir sans rien demander à personne.

Toute sa sournoiserie d'idiot, jusqu'alors latente parce qu'il n'avait jamais eu l'occasion de l'employer, venait d'éclore et le poussait à une action solitaire et ténébreuse.

Il se rhabilla en fille le lendemain et reparut dans le pays avec l'air d'avoir parfaitement oublié son escapade de la veille.

Les gens, eux, les gamins surtout, ne l'avaient point oubliée. On le regarda de guingois, les meilleurs ne dissimulant pas d'ironiques sourires. Les goussepains se remirent à le suiATe en criant :

— Ohé ! mademoiselle ! L'avait-z-un pantalon !

Mais il n'eut pas mine d'entendre, ni même de soupçonner à quoi l'on faisait allusion. Comme naguère, il se montra gai, tout réjouissant à voir, avec des lèvres toujours entr'ouvertes et des yeux toujours souriants. Comme naguère, il exhiba des bonnets énormes et multicolores, des jupes ballonnées. Comme naguère, il marchait à pas menus, se déhanchait, tordionnait, gesticulait en coquette et se léchait les lèvres d'une langue gourmande

MADEMOISELLE i:>39

quand on lui disait : Mademoiselle, tandis qu'au fond il eût voulu maintenant sauter à la gorg"e de ceux qui l'appelaient ainsi.

Des jours, des mois se passèrent, et l'on finit autour de lui par ne plus se souvenir de l'étrange escapade qui semblait si profondément abolie en sa mémoire.

Mais lui, il ne cessait pas d'y penser, ni de veiller, perpétuellement aux aguets, pour apprendre à quoi il reconnaîtrait sa qualité de garçon et par quoi il la prouverait victorieusement. Innocent en réalité, il était arrivé à l'âge de vingt ans sans le savoir encore, sans même avoir jamais eu l'esprit sollicité à y prendre garde.

Tenace et curieux et dissimulé, il ne questionna point et observa. Souvent, pendant les danses, il entendait les garçons se faire gloire des filles mises à mal, les filles vanter tel ou tel garçon. Souvent aussi, après le bal, il voyait des couples partir enlacés. On ne se méfiait guère de lui. Il écouta. Il épia.

Enfin, il vit la chose tout à trac, et plusieurs fois (car il voulait être absolument sur); il eut la joie de savoir.

Et une nuit, comme les danses venaient d'être terminées et que des couples s'en al-

laient se tenant par la taille, un grand cri fut poussé au coin du bois par où Ton se rendait au village voisin. C'était Joséphine, la belle Joséphine, qui le jetait, appelant ail secours. Une fille sage, qui s'en retournait seule, étant brave aussi. On courut à son appel.

On arriva pour Farracher, râlante, à l'étreinte de Mademoiselle qui la violait après l'avoir étranglée.

L'idiot l'avait guettée, s'était rué sur elle pour lui faire ce que les autres garçons faisaient aux filles. Elle avait résisté vaillamment. Alors il l'avait empoignée au cou, a^ait serré de toutes ses forces! Elle avait perdu le souffle. Elle agonisait. Et vite, vite, il se dépêchait de se prouver à lui-même qu'il était un garçon.

Et comme, en délivrant Joséphine, on l'avait, lui, rudement cogné contre terre, assommé à moitié, voici que soudain il se releva, écumant,- bavant, criant :

— Je ne suis plus mademoiselle. Je suis un garçon, je suis un garçon, que je vous dis.

Et, les jupes troussées, il secouait avec orgueil au clair de lune un pauvre petit bout de macaroni flasque et ti'e'mblotant.

A coup sûr, il ne se croyait pas un saint. Il n'avait même aucune prétention hypocrite à la vertu. Néanmoins, il s'estimait autant que qui que ce fût, voire un tantinet davantage. Et cela en toute impartialité, sans y mettre plus d'amour-propre qu'il ne fallait, sans qu'il eût à s'accuser de s'en faire accroire. Il se rendait justice, voilà tout.

C'était loin, au reste, d'être un sceptique. Il avait des principes de bonne morale courante, et même il les appliquait. Surtout, à vrai dire, en jugeant la conduite d'autrui; mais quelque peu aussi, on doit le reconnaître, pour régler sa propre conduite. Car il eût été extrêmement chagrin de ne pouvoir pas penser de lui-même :

2ii CAUCHEMARS

— Somme toute, je suis ce que Ton appelle un parfait honnête homme.

Par bonheur, il n'avait jamais eu (oh! non, jamais) à mettre en doute cette excellente opinion, que volontiers il traduisait' ainsi, dans ses moments d'expansion oratoire :

— Ma vie entière me donne le droit de me serrer la main.

Peut-être un psychologue subtil eùt-il trouvé à cette honnêteté, si béatement satisfaite d'elle-même, quelques défauts de cuirasse. Il est certain, par exemple, que notre homme ne se faisait aucun scrupule de chercher son profit dans le malheur ou le vice du prochain, pourvu qu'il n'en fût pas l'auteur premier, le seul responsable, à son avis. Mais, en fin de compte, ce n'était qu'une façon de voir, rien de plus. Il y avait là matière à discussion casuistique. Or, ce genre de discussion déplaît particulièrement aux natures simples, comme était celle de ce brave garçon, qui «eût répondu au psychologue :

— Pourquoi chercher midi à quatorze heures? Moi, je suis à la bonne franquette.

Ne pas croire, d'ailleurs, que cette bonne franquette le condamnât à un ignoble terre-àterre î Loin de làl II se piquait d'avoir un

UNE BONNE AFFAIRE 24u

faible pour la fantaisie, pour l'imprévu. Et, si on l'eût offensé en le traitant de malhonnête homme, on l'eût froissé plus encore peut-être en lui attribuant des goûts bourgeois.

Ainsi, pour ce qui est de l'amour, il professait une horreur très vertueuse de l'adultère, dont la consommation l'eût empêché de se rendre ce lémoig^nage, doux à sa conscience :

— Oh ! moi, je puis affirmer que je n'ai jamais fait de tort à personne !

Mais, d'autre part, il ne se contentait pas des voluptés tarifées, qui ravalent le plus noble désir du cœur à la vulgaire satisfaction d'un besoin physique. Il lui fallait, ainsi qu'il le disait en levant les yeux au ciel :

— Un peu plus d'idéal que ça !

Cette recherche de l'idéal ne lui coûtait pas, en vérité, très grand effort. Elle se bornait à ne pas entrer tout de go dans les maisons au vitrage dépoli, à ne pas aborder les raccrocheuses par ce simple mot :

— Combien ?

Elle consistait surtout à vouloir être galant, fût-ce avec les roulures, à se persuader qu'il leur plaisait pour lui-même, et à préférer celles dont l'allure, le costume, le visage,

2i6 CAUCHEMARS

permettaient des hypothèses aventureuses, des illusions romanesques comme :

— On dirait une petite ouvrière sage encore.

— Non c'est plutôt une jeune veuve qui a eu des malheurs.

— Si c'était une femme du monde déguisée !

Et autres turlutaines, qu'il savait fausses presque en les imaginant, mais dont la saveur imaginaire lui était, quand même, délectable.

Avec des goûts pareils, il va de soi que le pèlerin était un suiveur^ un frôleur dans les grands magasins et les foules, et surtout un guetteur de fenestrières, rien n'étant excitant comme ces persiennes mi-closes, derrière lesquelles apparaît un visage à peine entrevu, et d'où s'échappe un furtif :

- Pst! Pst!

Qu'y a-t-il là-haut? Est-elle jeune? jolie? Est-ce une vieille, horriblement savante, mais qui n'ose plus se montrer? Est-ce, au contraire, une débutante qui n'a pas encore l'audace de la retape ? Autant de mystères alléchants ! En tout cas, c'est l'inconnu. Lui, il se disait, chaque fois :

— Qui sait ? Peut-être l'idéal ! Sûrement

l'idéal, au moins pendant le temps qu'on met à gravir l'escalier dans cette ombre qu'on ignore.

Et chaque fois, en faisant l'ascension, il avait le cœur palpitant comme à un premier rendez-vous avec une maîtresse adorée.

Mais il n'avait jamais éprouvé frisson pareil à celui qui le prit, le jour où il pénétra dans cette vieille maison de l'impasse Vignotte, à Ménilmontant. Pourquoi ? Il eût été incapable de le dire. Car il avait souvent cherché fortune dans des endroits plus étranges. Ce jour-là, brusquement, sans raison, il eut le pressentiment qu'il entrait dans une aventure. Et ce lui fut un chatouillement délicieux.

La fenestrière, qui lui avait fait signe, logeait au troisième étage. De la première marche à la quarante-huitième (car il les compta), son émotion ne fît que croître ; et, lorsqu'il arriva sur le palier, son cœur battait une charge éperdue.

En même temps, à mesure qu'il montait, il avait respiré une odeur très particulière, de plus en plus forte. Tout en dénombrant les marches, il avait essayé d'analyser cette odeur, sans parvenir à en déterminer autre chose que l'espèce. Il se disait seulement :

— Ça pue la pharmacie. J'ai déjà senti ça quelque part.

La porle de droite, au fond du corridor du troisième, s'entr'ouvrit comme il mettait le pied sur le palier ; et la femme lui dit d'une voix douce :

— Entre, mon chéri.

Par la porte, grande ouverte pour lui donner passage, une bouffée de l'odeur puante lui sauta aux narines, et soudain, il s'écria :

— Que j'étais bête ! J'y suis maintenant. C'était pourtant bien reconnaissable. C'est du phénol, n'est-ce pas ?

— Oui, répondit la femme. Est-ce que tu n'aimes pas ça, mon petit homme ? C'est très sain, tu sais !

La femme n'était point laide, quoique un peu mure. Elle avait surtout d'assez beaux yeux, battus et tristes. Elle semblait avoir beaucoup pleuré, tout récemment. Et cela donnait un ragoût spécial au sourire vague qu'elle tâchait d'esquisser pour paraître plus aimable.

Repris par ses imaginations romanesques, et sous le coup du pressentiment qu'il avait eu tout à l'heure, l'homme pensa, ravi à cette idée :

— C'est une veuve que la misère force à se ' vendre.

L'appartement était petit, très proprement tenu, ce qui le confirma dans son hypothèse.

Curieux de la vérifier, il visita Tune après l'autre les trois pièces eh enfilade. La chambre à coucher était la première. Puis venait une sorte de salon, puis une salle à mang-er qui devait servir aussi de cuisine ; car le milieu en était occupé par un poêle flamand, sur lequel bouillotait un pot-au-feu.

Il fleurait bon ce pot-au-feu. Et pourtant c'est dans cette pièce-là que l'odeur de phénol était le plus forte. Il en fit la remarque et ajouta gaiement :

— Tu en mets donc dans ton bouillon? Tout en parlant et riant, il avait posé la

main sur un bec-de-cane qui fermait la porte vitrée. Il voulait tout voir, même ce recoin, qui, selon les apparences, devait être quelque cabinet de débarras.

La femme le saisit soudain par le bras et le^ tira violemment en arrière.

— Non, non, disait-elle presque bas, d'un ton à la fois rauque et suppliant, non, mon chéri, pas là, pas là ! tu ne peux pas.

— Pourquoi donc? répondit-il, son désir d'y entrer devenant plus vif.

— Parce que, fit-elle en pleurant, si tu y entres, tu ne voudras plus rester avec moi. Et j'en ai tant besoin, que tu restes. Si tu savais !

— Mais quoi, enfin?

Et, d'un geste brusque, il ouvrit la porte vitrée.

L'odeur de phénol s'élança comme un jet et le frappa au visage. Mais ce qui le fit reculer plus encore, c'est ce qu'il vit.

Il y avait là, sur un petit lit de fer, un cadavre de femme, fantastiquement éclairé par une bougie.

Epouvanté, il se détourna pour fuir.

— Reste, mon petit homme, reste, sanglota la fenestrière.

Et, s'accrochant à lui, elle lui conta, dans un déluge de larmes, que son amie était morte depuis deux jours, et que l'argent manquait à la maison pour les frais d'enterrement.

— Parce que, tu comprends, je tiens à ce que ça soit propre. Nous nous aimions tant! J'ai besoin que tu restes, tu vois bien. Je ne veux pas la quitter. Sans ça, j'aurais bien pu

UNE BONNE AFFAIRE 2îil

aller chercher des hommes sur le houlevard. Mais il faudrait la laisser. Je n'ai pas pu. Nous nous aimions tant! Reste, dis, mon chéri, reste. Qu'est-ce que ça te fait? Dix francs ! Il ne me manque plus que dix francs. Ne t'en va pas.

Elle lui jeta les hras au cou, et lui souffla passionnément à l'oreille :

— Tu verras comme je suis g-entille !

Ils étaient revenus dans la première pièce, la chamhre à coucher. Elle le poussait vers le lit.

— Non, s'écria-t-il. Laisse-moi m'en aller. Je vais te les donner, tes dix francs ; mais je ne veux pas rester, je ne veux pas.

Il lira son porte-monnaie de sa poche, y prit deux écus, les posa sur la table de nuit, et fit quelques pas pour sortir.

Mais, au seuil, il s'arrêta. Des réflexions lui avaient rapidement traversé l'esprit, comme si quelqu'un raisonnait en lui à son insu.

— Pourquoi perdre ces dix francs? Pourquoi ne pas mettre à profit les bonnes dispositions de cette femme? En somme, elle faisait bravement son métier. Qu'y a-t-il de mal à ce qu'il en use, lui? S'il avait ignoré la chose, est-ce qu'il n'aurait pas?... Alors?

2îi-2 CAUCHEMARS

D'autres suggestions, plus obscures, lui murmuraient :

— Son amie î . . . Elles s'aimaient tant ! D'amitié ou d'amour:* Oh! d'amour, apparemment. Eh bien! que cette femme en fut réduite -à tromper cet amour monstrueux, n'était-ce pas comme une revanche de la morale?

Soudain, se retournant, Fhomme prononça d'une voix lente et tremblante :

— Ecoute ! Si, au lieu de dLx francs, je t'en donnais vingt, tu pourrais aussi lui acheter des fleurs, n'est-ce pas?

La face de la malheureuse s'illumina de joie et de reconnaissance.

— Vrai, dit-elle, vrai, tu veux m'en donner vingt?

— Oui, répliqua- t-il, vingt, et même plus. Cela dépend de toi.

Et, avec la conscience tranquille d'un honnête homme qui, en même temps, n'est pas une bête, il dit gravement :

— Tu n'as qu'à être bien bien, gentille.

A quoi, il ajouta dans son for intérieur :

— D'aulant que je le mérite, puisque je vais faire une bonne action.

« Parfaitement, répéta le grand Paul, parfaitement ! Oui, moi, tel que tu me vois, j'ai été violé. Et violé par... ! Mais, si je te disais tout de suite par qui, cela ne ferait pas un conte, n'est-ce pas ? Et puisque c'est un conte que tu veux, je vais donc te le conter de fil en aig-uille et commencer par le commencement.

Je chassais depuis une semaine au cœur du pays breton, dans les landes qui avoisinent la montagne noire. Désolé, sauvage et giboyeux! On marche des heures sans rencontrer un être humain; et, quand on en rencontre, c'est le môme prix que si l'on n'en rencontrait pas, vu que les gens ignorent absolument le fran-

çais. Le soir, dans les auberges, pour manger et coucher, je devais jouer des pantomhnes.

Etant alors, d'ailleurs, en humeur mélancolique, celte solitude me ravissait. La compagnie de mon chien m'était largement sufflsante.

Aussi tu peux juger de mon agacement quand, un matin, je m'aperçus que j'étais suivi, positivement suivi, par un chasseur qui semblait vouloir lier conversation avec moi. Déjà, la veille, j'avais remarqué sa présence, m 'obstruant l'horizon à plusieurs reprises. J'avais, alors, attribué la chose aux hasards de la chasse, qui nous ramejiait tous deux dans les mêmes remises à gibier. Mais aujourd'hui, plus d'illusion à me faire ! Le quidam s'acharnait ostensiblement sur ma piste, allongeait de son mieux son petit compas pour se maintenir à l'allure de mes grandes guibolles, prenait des raccourcis afin de me rattraper au demicercle.

Comme il y mettait de l'entêtement, j'en mis aussi, cela va sans dire, et notre journée de chasse se passa tout entière, pour lui, à essayer de m'attraper, pour moi à le fuir. Nous avions l'air de jouer à cache-cache.

Conclusion : quand le soir vint, j'étais

VIOLÉ 2ÎJ7

complètement perdu dans l'endroit le plus désert de la lande. Pas une bicoque en vue, pas même un clocher au lointain ! Pour seul point de repère, là-bas, à un demi-kilomètre, l'ironique silhouette de mon sacré bonhomme. Pas à dire, il avait gagné la partie ! Il n'y avait qu'à faire contre fortune bon cœur, à me laisser rejoindre, ou plutôt à le rejoindre moi-même, lâchement, si je ne voulais pas coucher à la belle étoile et le ventre creux. C'est donc ce que je fis, en l'abordant, au reste, d'un air grognon, pour lui demander mon chemin.

Il me répondit d'un ton très affable qu'il n'existait point d'auberge aux environs, que le hameau le plus proche était à cinq lieues, mais que, pour arriver chez lui, il fallait au plus une heure de marche, et qu'il s'estimait trop heureux de pouvoir m'y offrir l'hospitalité.

J'étais ^^ompu. Comment dire non ? Et nous voilà partis à travers les ajoncs et les bruyères; moi, ralentissant le pas par lassitude ; lui, toujours tricotant allègrement avec ses jambes de basset qui semblaient infatigables.

Un vieux, pourtant, et gringalet, pas du tout taillé en force, et que j'aurais renversé en

soufflant dessus. Mais comme il marchait, l'animal !

Compagnon peu gênant, d'ailleurs, à rencontre de ce que je m'étais figuré. Lier conversation avec moi, comme je l'avais craint, il n'avait pas l'air d'y tenir le moins du monde. Son invitation faite, mon bref remerciement accepté, il n'avait plus ouvert la bouche. Nous allions silencieux.

Seul, son regard continuait à me persécuter un peu. Je le sentais peser sur moi, entrer en moi, comme s'il voulait forcer l'intimité que refusaient mes lèvres closes. Mais, tout compte fait, ce regard tenace, que j'observais d'un coup d'œil à la dérobée, me paraissait sympathique, même admiratif. Oui, en vérité, admiratif I

Ah ! moi, par exemple, je ne pouvais pas lui rendre la monnaie de sa pièce. Il n'était pas joli, joli, le pèlerin ! Court sur ses pattes et plutôt cagneux. Le buste étroit, maigriot. Une face parcheminée, ravinée, ridée, en pomme cuite, sans un poil de barbe pour en dissimuler les plis peaussus. Une chevelure de vieux frère ignorantin, aux mèches grises traînant sur le collet graisseux. Un nez de fouine. Des veux de rat.

Enfin, puisqu'il m'offrait la pâtée et la niche, n'est-ce pas? Il n'avait pas besoin, pour cela, d'être heau.

Pâtée sérieuse, au surplus, et niche confortable ! Un manoir, ma foi, un vrai manoir d'autrefois, très chic ; et, dans la salle à manger, devant la grande cheminée llambante, un dîner, je ne te dis que ça ! Un hochepot, à la mode d'autrefois aussi, cuisant depuis le matin sans doute ! Des salmis de bécasses, que les anges en auraient pris les armes ! Des tartelettes de sarrazin dans de la crème aromatisée d'anis ! Un fromage, chose rare et introuvable en Bretagne, un fromage à dévorer un pain de quatre livres rien qu'à en flairer la peau i Et le tout arrosé de vieux chambertin authentique, puis d'une eau-de-vie de cidre à croire qu'on avalait le bon Dieu en culotte de velours. Sans oublier les cigares. Havanes purs importés en contrebande, énormes, forts, nullement desséchés, mais au contraire encore frais, à la fumée dense et soûlante.

Et ce qu'il bâfrait, le petit vieux, et ce qu'il ingurgitait, et ce qu'il pétunait ! Un ogre, un chantre, un sapeur I

Moi de même, il faut l'avouer.

Aussi, tout ce que nous avons pu dire, en

gargantuant, je ne m'en souviens fichtre plus! Nous avons causé, pourtant, certes ! Mais de quoi? De chasse sans doute. De femmes itou, probablement. Daaie ! entre hommes, après boire ! Oui, oui, de femmes, j'en suis sûr. Et il en lâchait de raides, le petit vieux! Notamment à propos d'un portrait, juché au-dessus de la grande cheminée, et qui représentait son aïeule, une marquise de l'ancien régime. En voilà une qui avait fait sqs farces ! A soixante-dix ans, parait-il, elle avait encore la cuisse gaie !

— C'est extraordinaire, fis-je, comme vous ressemblez à ce portrait.

— Oui, répondit le petit vieux, en souriant. Et de sa voix chevrotante^ aigrelette, il

ajouta :

— Je lui ressemble en tout, à ma grand'mère. Je n'ai que la soixantaine : mais je me sens pour dix bonnes années encore le feu au derrière.

Puis, soudain, très attendri, me considérant avec son regard admiratif de tantôt, il dit au portrait :

— Hein ! marquise, quel dommage que vous ne l'ayez pas connu, ce beau garçon-là ! .

Ce bout de notre conversation, cette apos-

Irophe, ce regard, cela, je me le rappelai fort bien, quand, une heure plus tard, à peu près ivre, je me couchai dans la chambre blanc et or où m'avait conduit un grand valet de large carrure qui me souhaita bonne nuit en breton.

Bonne nuit, soit! Mais il fallait pouvoir dormir, et je ne pouvais pas. Le chambertin, l'eau-de-vie de cidre, les cigares m'avaient bien soùlé, non toutefois jusqu'au point où l'on s'affale, assommé comme une bête. Au contraire, j'étais agité, les nerfs à fleur de peau, le sang battant la charge, dans un demi-sommeil où je me sentais très vivant, tout l'être en vibration et en expansion comme si j'avais pris du haschisch.

Allons ! Bon ! Evidemment, c'est cela, je rêve tout éveillé. Voilà que je vois, oui, je vois la porte s'ouvrir, et apparaître la marquise descendue de son cadre. Elle a quitté sa robe à falbalas. Elle est en chemise de nuit. Sa haute coiffure a fait place à un simple nœud de ruban qui tient ses cheveux poudrés en un petit chignon mignon. Mais, à la lueur tremblante du bougeoir qu'elle porte, je la reconnais bien, elle ! C'est son minois aux yeux perçants, au nez pointu, à la bouche sensuelle, et souriante. Elle me semble moins jeune que

sur son portrait. Bah ! Peut-être ! Savoir si cela ne vient pas de la clarté faible qui danse ! Puis, je n'ai pas le temps de me rendre compte, ni de réfléchir à Tétrangeté de cette vision, ni seulement de discuter avec moi-môme et de me dire :

— Suis-je soûl perdu, ou bien est-ce un revenant ?

Non, je n'ai pas le temps, vrai ! car la bougie a été brusquement soufflée, et la marquise est dans mon lit et m'enlace.

Une idée ûxe, la seule que j'aie, me hante : c'est que la marquise avait encore, à soixantedix ans, la cuisse gaie. Et je me moque un peu qu'elle les ait, les soixante-dix ans, et qu'elle soit ou non un fantôme ! Je ne pense qu'à ceci :

— L'a-t-elle réellement, la cuisse gaie ? Ah I matin, oui ! Et plus que gaie ! Folle î

Enragée ! Endiablée î Elle ne dit rien. Elle agit. Ah ! marquise I marquise !

Et tout à coup, malgré moi, pour me convaincre que je ne suis pas en plein fantastique, je m'écrie :

— Mais, nom de Dieu ! pourtant, je ne rêve pas.

— Non, non, tu ne rêves pas, me répond

une Louche qui cherche à se poser sur la mienne.

Horreur! celle Louche pue le cigare el Teaude-vie I Celle voix est celle du pelit vieux !

D'un Lond, je l'envoie rouler par terre et je saule à Las du lit, en gueulant :

— Cochon ! Bougre de cochon !

J'entends claquer la porte, et derrière, dans l'escalier, clapoter des pieds nus qui se sauvent.

A talons, je m'haLille, puis je descends, toujours gueulant.

En Las, dans le vestiLule oii pointait le petit jour, se tenait le grand valet à large carrure. Il avait au poing une trique énorme. En Lreton il gueulait aussi, et du doigt me montrait la porte ouverte, devant laquelle m'attendait mon chien.

Quoi dire au sauvage qui ne parlait pas français ? Fallait-il atîronter sa trique ? Pourquoi ? Puis j'étais plus honteux encore que furieux. Vivement je ramassai mon fusil et mon carnier, posés dehors sur les marches, et je pris la fuite sans me retourner.

Dégoûté de la chasse dans ce pays, je rentrai à Brest le jour môme, oii timidement, avec d'infinies précautions, je tachai de me

procurer quelques renseignements sur le personnage qui...

— Ah ! oui, je sais, me dit enfin un des questionnés, vous parlez du manoir de Kervénidozec, où habite la vieille comtesse qui s'habille en homme et qui couche avec son cocher.

Et c'est avec un profond soupir de soulagement que je répondis, au grand ahurissement de mon interlocuteur :

— Ah ! tant mieux !

Page 1