‹ Causerie devant quelques toiles de l'école moderne en RussieChapitre 3 sur 11 · BAPTÊME DU PEUPLE RUSSE · texte numérisé non relu

BAPTÊME DU PEUPLE RUSSE

Par Victor Vasnetzoff

Baptême du peuple russe.

La conversion de Wladimir devait forcément entraîner celle de ses sujets. Le baptême du peuple russe se fit à Kiev(l), en grande pompe, dans les eaux du Dniépre. Wladimir, prince, conquérant, apôtre, revenu dans sa cité à la tète de ses princes Yarègues et du clergé grec, y apparut avec l’auréole de la puissance et le faste de l’Orient civilisé. Vous le voyez, illuminé par les rayons célestes, étendant ses bras vers la multitude, présidant à cette transformation politique et religieuse qui fut le commencement de la Russie.

En contemplant cette fresque, on assiste à un spectacle féerique. Pour la première fois, ces barbares éblouis voient un pareil déploiement de richesses et de majesté; pour la première fois, la fumée de l'encens leur apporte son arôme capiteux; pour la première fois, les chants chrétiens, semblables à des chœurs angéliques, parviennent à leurs oreilles; pour la première fois, la flamme des cierges fait étinceler à leurs yeux les étoffes sacerdotales, les croix d’or, les images saintes constellées d’émaux et ruisselantes de pierreries.

Nestor raconte ainsi cet événement : « Wladimir vint avec les prêtres de la princesse et ceux de Chersonèse sur le bord du Dniépre, et un peuple innombrable se rassembla et entra dans l’eau : les uns en avaient jus-

(I) L’an 988.

qu'au cou, les autres jusqff’à la poitrine ; les plus jeunes étaient sur le rivage, les hommes tenaient leurs enfants, les adultes étaient tout à fait dans l’eau et les prêtres, debout, disaient les prières (1). »

On peut dire que ces deux scènes de Chersonèse et de Kiev sont d’un grand effet. La première, représentée sous la coupole d’un petit sanctuaire, dans une clarté mystérieuse ; la seconde, se déroulant au grand jour, sous le ciel qui s’entr’ouvre pour répandre des rayons lumineux et surnaturels.

Mais laissons un instant Vasnetzoff.

(t) Chronique dite de Nestor, traduction de L. Léger, Paris, 1884, p. 97.

GALERIE TRÉTIAKOFF, A MOSCOU

Saint JEAN-BAPTISTE

Par Ivanokf

Mis ,

Ivanoff.

Les tendances de la peinture religieuse en Russie dans la première moitié de ce siècle, se trouvent exprimées et résumées dans leur plus haute, dans leur plus éloquente acception, par l’œuvre admirable du maître lvanolf (4). Cette œuvre apparaît, tout entière, condensée sur la toile gigantesque figurant Y Apparition du Christ. Ivanoff a consacré sa vie à la peinture de ce tableau. Ses différentes parties ont été scrupuleusement étudiées, de telle sorte que les divers projets pour chacun des personnages ont été poussés si loin, qu'ils ne sont pas des maquettes, mais bien de véritables tableaux. C’est admirable de voir un génie comme Ivanoff concentrer tous ses efforts, consacrer sa vie à la méditation, à la conception, h l’exécution d’un seul monument. Nous ne connaissons pas en Occident de ces tempéraments d'artistes qui. ayant formé un projet grandiose, passent leur vie dans l’enfantement d une seule production sur laquelle leur réputation doit être solidement établie, et qui, dans le recueillement, le travail et l’oubli, élèvent pierre par pierre l’édifice qui fera leur gloire.

Je veux vous faire admirer la Tête de saint Jean-Baptiste, qui est une des innombrables études pour le tableau de Y Apparition du Christ. Je la considère comme le plus beau des projets exécutés en vue de cette grande com-

(t) Né en 1806, mort en 1838.

position, projets conservés à la galerie Trétiakoff de Moscou et à Pétersbourg, dans la superbe collection de M. Botkine, qui a voué un culte à la mémoire d’Ivanoff (1).

Le grand tableau d’Ivanoff est plutôt historique que religieux, il n'a du reste pas été exécuté pour une église. Permettez-moi, à ce propos, d’ouvrir une parenthèse. En Russie, on place le nimbe autour de la tête du Christ et des saints personnages seulement lorsqu’ils sont peints pour figurer dans le sanctuaire. La censure du Saint-Synode ne permet pas de consacrer au culte, ne laisse pas exposer à la vénération des fidèles, une image qui ne soit pas conforme aux traditions, une image sirr laquelle l'inspiration ou les idées de l’artiste aient pu imprimer un caractère profane.

L 'Apparition du Christ parlvanoff, ainsi que le Christ jugeant la femme adultère, par Poliénoff, sont de grandes scènes, traitées librement et destinées à figurer dans les musées. L’imagination et la pensée des artistes se sont donné libre cours et se sont affranchies de la convention.

(1) Michel Botkine. — Alexandre-Andréiévitch Ivanoff , sa vie et ses œuvres. — Saint-Pétersbourg, 1880.

Page 1