‹ Causerie sur Fontenelle; dialogue des mortsChapitre 4 sur 9 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

A ce compte, la houlette et les troupeaux sont imaginaires; les prés et les bois se changent en un vaste et bleu pays de Tendre? — Belle conception, digne du Cji'us ou de la Clélie! Qu'en eussent pensé Théocrite et Virgile"?

CORNEILLE

Ils auraient frémi d'horreur! Et moi-même, je ne le cautionne pas, je l'explique. C'est mon devoir. Fontenelle a bien voulu se prévaloir, en mainte circonstance, des liens qui l'unissaient à moi. Dans son discours de remerciement il tint à rappeler, en termes qui l'honorent et (pie ma modestie m engage à taire, que les suffrages de ses confrères lui comptaient le bonheur de sa naissance et la valeur d autrui, non la sienne propre; preuve qu il était capable de giatitude, ({uoi (ju On ait pu prétendre à ce propos. Je doute, au reste, vu sa complexion, qu'il ait admiré de moi les plus beaux côtés. — Oui, c'était un garçon plein de co'ur; il m'a, plus d Une fois, rciulu de bons offices. Avez-voiis oublié (souffrez que je vous redise l'anecdote la peine qu'il eut, en l()7i, — Tannée de votre Tphigénie, monsieur Racine, — à

soutenir, lui adolescent de dix-sept ans, ma dernière pièce, mon pauvre Suréna, contre qui cabalaient vos partisans (1)? D'est moi qui lui appris, de mon côté, le peu qu'il savait sur la poétique et lui indiquai, pour son premier essai lyrique, le sujet de Psyché, que j'avais traité moi-même en commun avec M. Molière dont j'étais, dont je suis encore fort ami... Libre à vous, messieurs, de conclure qu'il a peu profité de mes exemples et de mes conseils, dont il se déclara pourtant si reconnaissant quand il raconta ma vie, avec force inexactitudes d'ailleurs. Eùt-il brillé beaucoup comme avocat? C'est douteux. ]Xous n'étions nés pour le barreau ni l'un ni lautre; et nous l'avons bien prouvé tous deux, encore qu il eût la langue cent fois mieux pendue que moi; ce (jui n'était pas malaisé, Dieu me pardonne !

MOLIÈKK

On le disait spirituel, bien né, bien élevé. Veuillez nous parler un peu de son enfance.

CORNEILLE

Il avait de qui tenir. Si son père, avocat au Parlement, était, par ma foi, assez insig^nifiant, sa mère, en revancbe, — ma sœur Marthe, — était, je vous assure, une femme d'esprit... en même temps qu'une dévote quiétiste. Elle lui fit faire de

(1) Souvenir d'une conversation «le Fontenelle dans le salon de Mme Geoffrin, rontée par Stard, et rapportée par Villemai>'. {Tableau de la littérature au XVI IP siècle, XII P leçon, début.)

solides études aux Jésuites de notre bonne ville de Rouen. Ses bulletins étaient irréprochables excusez-moi d'entrer dans ces vétilles!^ . Ses maîtres le qualifiaient d'écolier accompli, Jiirenis absolutùsinius. Et, défait, il marquait dans tous les exercices de l'intelligence... sans excessive originalité (il n'en eut pas, plus tard, davantage) . Il allaitjusqu'à composer des vers grecs, aussi bons, avouait-il, que ceux d'Homère, «car ils en étaient " ! (La réflexion n'est point trop sotte. De sentiments religieux, il n en eut jamais. Cela désolait son entourage. Son excellente mère lui répétait souvent, de sa voix douce : " Mon fils, vous vous damnerez! •' La damnation ne l'inquiétait pas autrement. . . — Après les palmes scolaires, il eut beau étudier le droit suivant la coutume de Normandie ; le prétoire ne put le retenir; et combien je l'en excuse! La littérature le réclamait, parait-il, impérieusement...

LA lîRUYKRE

Ou plutôt, il se réclamait d'elle; il s'imposait à elle, et à nous, infortunés!...

r.ORNKnxr.

... C'est alors qu'il vint faire, à Paris, les débuts que vous savez, publiant souvent ses œuvres sous le nom de son oncle Thomas... Il commença par des opuscules d'imagination, je u ose dire de poésie, par crainte de vous choquer... Voilà, puisque vous avez la bonté de m'interroger à son propos, les souvenirs que j'ai conservés du jeune homme. Il

CAUSERIE SUR FO^^TENELLE li

ne m'appartient pas de lapprécier comme écrivain. Toutefois, je persiste à vous trouver un tantinet rigoureux envers lui. En tout cas, il fut plus liabile que bien d autres; il n'a perdu qu une seule cause dans sa vie, et s'en consola : ce n'était pas la sienne. Vous le jugez, vous, à travers vos griefs personnels; laissez-moi vous dire que ce n est pas bien de votre part.

RACINE

Brisons là-dessus, s'il vous plait. et vovons un peu, sans indulgence comme sans fiel, ce qui surnagera de son bagage littéraire. — Pn'tno, vous m'accorderez bien que son œuvre poétique, à la parcourir d'un omI impartial, est vide à pleurer, n'est-ce pas? ... misérable au delà de toute expression...

(•.(tli.NEILLI::

C'est selon! Vous exagérez. Il n'a jamais fait d'aussi bons vers que moi, c'est possible: mais, par contre, il m'en est écliappé parfois de plus mauvais, de plus obscurs, de plus durs, de plus contournés que les siens...

RACINK

C'est là répondre en Normand, sauf votre respect! Allons, vous êtes trop modeste! C'est, n'estil pas vrai? également au Mercure, cette feuille attitrée des Normands, que votre neveu donna la primeur de ses Eglogues dont le recueil parut en

1688. alors que depuis plus de vingt ans déjà Despréaux, et vous, Molière, depuis près de trente ans, rompiez courageusement des lances contre le faux genre précieux toujours florissant, contre lintolérable bel esprit qui, du roman, avait envahi les tréteaux et menaçait, par Quinault. d'infecter la scène. Mais M. de Fontenelle était de l'espèce incorrigible. Jamais, dans ses vers, la passion ne parle toute pure. Comme dit son Ismène, en promettant à Corylas sa tendre amitié :

Mais n'avons point il'atnoiir : il psl trop clanjjcrciix!

Telle est leur devise, à tous ces soupirants de ballet; et surtout, c'est celle de leur créateur. Partout ingénieux, affecté, alambiqué, quintessencié. nulle part il n'est vrai. Sans cesse il a peur que moi, lecteur, je ne l'oublie; sans cesse il se substitue à ses conventionnels personnages, Iris ou Cbloris en l'air, Tircis ou Daphnis, Lycidas, Arcas ou Palémon. Derrière ses bergers navrés ou transis; derrière ses belles mélancoliques, ses amantes langoureuses, je vois poindre son visage heureux qui ravonne d orgueil et de béate satisfaction! — En vain chercheriez-vous dans ces morceaux enrubannés, parfumés, la moindre Iracc de la naïveté qu exige lidvlle, car il estime que les chevriers de Sicile fleurent trop la campagne. Pastoureaux et pastourelles v pourchassent à l'envi le fin du fin en galanterie et chantent la rouuince sur le mode à la fois le plus prosaïque et le plus maniéré. Comme ces peintures sont fardées! Comme le ton en est

CAUSEP.IE sur. FONTENELLE 13

irritant! Quel apprêt Je slvle! Quelle absence de simplicité villageoise!...

LA BRUYKRt:

J'adhère à votre opinion, monsieur. Joignez, si vous voulez, à ces médiocres églogues trois pièces détachées qui ne valent guère mieux, intitulées, si j'ai bonne souvenance, le Porivdiide Ciarice, le Sonnet de Udphné, \ Apoloyue de l'anionr et de l honneur ; et vous aurez énuméré toute 1 œuvre versifiée, si mince de volume et de sens, de M. de Fontenelle ! Tout cela est sec, menu, |)ointu; nulle spontanéité, nulle verve jaillissante. — l'our le faire court, et pour définir notre homme en deux mots, il m'apparait en ce genre, cet admirateur de La Motte, comme un disciple attardé de 1 école de Benserade, comme un arriéré, qui pense avec prétention ou subtilité, et qui, par surcroit, écrit platement, rime avec indigence. Interrogez la postérité : de quel air supporte-t-elle les élucubrations de cet auteur raffiné à contretemps, que J.-B. Rousseau — un poète authentique, celui-là! — nomme, par juste moquerie, le pédant le plus joli du monde?

RACINE

Mais, au fait, j'y songe, monsieur de La Bruyère, n'est-ce pas Fontenelle que vous avez drapé de la belle façon dans un article de vos Caractères, sous le pseudonyme de Cydias, comme un rejeton effroyablement suranné de THôtel de Rambouillet?... C'était du moins, vous le saurez, linterpré-

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talion courante; et Ion ajoutait que vous aviez gardé une dent contre lui parce qu'il vous avait maltraité dans le journal où il collaborait avec de Visé et consorts. — Je goûte fort, quant à moi, ces malins croquis sous lesquels la satire indirecte circule comme sous le manteau.

LA lUSUYKRE

Oh! pardon, monsieur, il serait temps de nous entendre, une bonne fois, sur cette manie qu'on me prête d avoir expressément portraituré tel ou tel dans mon livre en 1 habillant d un nom d emprunt, mythologique ou biz;irre. Halte-là, s'il vous j)lait! Je décris des Ivpes, non des individus. Je m'inscris en faux, je proteste avec la dernière énergie contre ces clefs que les habiles sévertuent à forger afin de se targuer ensuite de leur sagacité merveilleuse car, au fond, ils n'ont pas d'autre but!). — Après cela, que je me sois in>j)iré peu ou prou de M. de Foutenelle, c'est mon affaire,... et c'était mon droit.

RAClNi:, rt'dJlt.

Ah! par exemple! (lliacun des traits de voire Cydias ne le peint-il pas au vif? — Tenez, j ai tant relu ce passage Ao volie fameux chaj)ilre tic la Société et de la Convcrsiiiinii (jue je le sais pres<pie par cœur... Ne niez donc pas! Au demeurant, vous n étiez guère chauds ensemble. Vous ne voviez, \ous, en lui que le pédant...

CAUSEI'.IE SUIÎ FO^TENEI.LE 15

MOLIKIIE, inlevrompant.

Il passait, en tout cas, pour un pédant sans lourdeur, aimable et pracieux, tel qu'il siège dans le Temple du Goiii de M. de Voltaire :

D une main ié{;èic il prenait

Le coMipa?, la plumt' et la Ivre...

Je n'en puis dire autant de tous ceux que j'ai personnellement connus. Ils étaient d'un autre acabit !

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