II
ses lèvres et la batterie de son arme lui tombait des mains.
Tout cela ne s'opérait point sans que Mocquet, dans la prévision de ce qui allait se passer, poussât des plaintes amères ; mais ces plaintes dégénéraient en une espèce de râle qui indiquait que le cauchemar commençait et que la sorcière, qui chevauchait le pauvre garde en guise de balai, était à son poste.
C'était alors que le dormeur perdait toute idée du temps, de l'espace et de la durée, selon que son rêve avait plus ou moins traîné en longueur. Il soutenait qu'il avait dormi douze heures, huit jours, un mois, et les objets qu'il avait vus, les localités qu'il avait parcourues, les actes qu'il avait accomplis dans son hallucination restaient tellement présents à sa mémoire, que, quelque chose que l'on pût lui dire, quelque preuve qu'on essayât de lui donner, rien ne pouvait ébranler cette conviction dont j'ai déjà çarlé.
Un jour, il arriva dans la chambre de mon père, si haletant, si pâle, si brisé, que mon père vit bien qu'il devait lui être arrivé, non pas en réalité, — la réalité était devenue chose à peu près indifférente à Mocquet, — mais en rêve quelque chose de formidable.
En effet, interrogé, Mocquet répondit qu'il tombait de la lune.
Mon père parut mettre la chose en doute. Mocquet la soutint, et, comme ses affirmations ne paraissaient pas faire grande impression sur l'esprit de mon père, Mocquet lui raconta son rêve tout entier.
J'étais dans un coin, j'entendis tout, et, comme j'ai toujours été grand ami du merveilleux, je ne perdis pas un mot du récit fantastique que l'on va lire, et qui est contemporain — sinon rival — des poétiques et fiévreux récits d'Hoffmann.
-- Vous vous rappelez bien, général, dit Mocquet, qu'il y a sept ou huit jours, vous m'avez envoyé porter ne lettre au général Charpentier, à Oigny.
Mon père interrompit Mocquet.
— Tu te trompes, Mocquet, lui dit-il ; c'était hier.
— Général, je sais ce que je dis, continua Mocquet.
— Mais, pardieu ! moi aussi, dit mon père ; et la preuve, c'est que c'était hier dimanche et que nous sommes aujourd'hui lundi.
— C'était hier dimanche et c'est aujourd'hui lundi, insista Mocquet ; seulement, ce n'est pas hier, mais il y a eu dimanche huit jours que vous m'avez envoyé à Oigny.
Mon père savait qu'en pareille circonstance il était inutile de discuter avec Mocquet.
— Soit, dit-il, supposons qu'il y ait huit jours.
— Il n'y a pas à supposer, général ; j'ai mis huit jours à faire le voyage que je viens de faire, et vous verrez que ce n'était pas trop de huit jours et que j'ai eu le temps bien juste.
— En effet, si tu as été à la luae, Mocquet.
— J'y ai été, général, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu au ciel.
— Eh bien, conte nous cela, Mocquet ; ce doit être un voyage fort intéressant.
— Ah ! je crois bien ! vous allez voir. Il faut donc vous dire, général, que le hasard a fait qu'il y a eu dimanche huit jours, le père Berthelin se remariait en secondes noces. Il me rencontre juste comme il sortait de l'église, et il me dit :
« — Ma foi ! je ne t'aurais pas dérangé pour si peu, mais, puisque te voilà, tu dineras avec nous au port aux Perches.
» — Je ne demande pas mieux, répondis-je ; le général m'a donné congé jusqu'à demain, et, pourvu que demain à neuf heures je sois de retour, je suis libre de mon temps jusque-là.
» — Bon ! tu sais ton chemin, n'est-ce pas ? » — Je crois bien.
» — On te renverra à minuit, et, avant le jour, tu seras aux Fossés.
» — Alors, lui dis-je, cela va bien. » Et je pris le bras de la grosse Berchu, qui n'avait pas de cavalier, et me voilà de la noce.
C'était le père Tellier, de Corcy, qui avait fait le repas ; le général Charpentier avait envoyé cinquante bouteilles de vin cacheté ; Tellier en avait apporté cinquante. Nous étions vingt-cinq convives, dont sept femmes ; en mettant une bouteille de vin par femme, c'était donc quelque chose comme quatre ou cinq bouteilles par homme ; c'était plus que raisonnable. Je disais bien à Berthelin :
a — Cinquante bouteilles pour vingt-cinq, Berthelin, crois-moi, c'est assez. »
Mais lui me répondit catégoriquement :
« — Bon ! le vin est tiré, il faut le boire. » Et le vin fut bu.
Vous comprenez bien , général , que , quand un homme a ses cinq bouteilles dans le ventre, il ne marche pas très-droit et n'y voit pas très-clair ; aussi je ne sais pas bien comment la chose se fit; mais je me
trouvai tout à coup avoir la rivière d'Ourcq à traverser.
Je savais un endroit où il y avait, non pas un pont, mais un tronc d'arbre jeté d'un bord à l'autre. Je longeai la berge jusqu'à ce que je le trouvasse, je m'engageai bravement dessus ; mais, arrivé au milieu, tout à coup le pied me manque, et patatras 1 voilà Mocquet à l'eau.
Heureusement que je nage comme un poisson; je tirai ma coupe vers le nord ; mais, soit que la rivière pliât comme une chose flexible, soit que le courant fût trop fort, soit que le bord s'éloignât au fur et à mesure que je m'en approchais, je nageai, allant en avant, suivant le fil de l'eau, mais ne pouvant jamais mettre le pied sur la rive.
Au point du jour, j'entrai dans une rivière plus large.
C'était la Marne.
Je continuai de nager.
Plus la matinée s'avançait, plus il y avait de monde au bord de la rivière ; tout ce monde me regardait passer, disant :
« — Voilà un fier nageur 1 Où va-t-il? »
Les autres répondaient :
« — Probablement au Havre — ou en Angleterre *- ou en Amérique. »
Et, moi, je leur criais :
a — Non, mes amis, je ne vais pas si loin ; je vais au château des Fossés porter à mon général la réponse du comte Charpentier. — Mes amis, au nom du ciel, envoyez-moi une barque; je n'ai nullement affaire ni en Amérique, ni en Angleterre, ni même au Havre. »
Mais eux se mettaient à rire, répondant :
a — Non pas, tu nages trop bien. — Nage, nage, Mocquet ! nage 1 »
Je me demandais comment ces gens, que je n'avais jamais vus, savaient mon nom. Mais, comme je ne pouvais pas résoudre cette question et que, quelques efforts que je fisse pour m'approcher du bord, je ne gagnais pas un pouce, je continuai de nager.
Vers quatre heures de l'après-midi, j'entrai dans une autre rivière plus large, et, comme je vis au-dessus d'une petite baraque : Au pont de Charenton, matelote et friture , je présumai que j'étais dans la Seine.
Je n'eus plus de doute quand, vers les cinq heures, j'aperçus Bercy.
J'allais traverser Paris.
J'étais fort content; car je me disais <mi moi-même :
« — C'est bien le diable si, dans toute la longueur de la ville, je ne trouve pas un bateau où m'accrocher ; une âme charitable qui me jette une corde, ou un chien de Terre-Neuve qui me repêche. »
Eh bien, général, je ne trouvai rien de tout cela; les quais et les ponts étaient couverts de monde qui semblait être venu là pour me regarder passer; je criai à tous ces hommes, à toutes ces femmes et à tous ces enfants :
« — Mes amis, vous voyez bien que je finirai par me noyer si vous ne me secourez pas; à l'aide 1 à l'aide! »
Mais hommes , femmes et enfants se mettaient à rire et criaient :
« — Ah bien, oui, te noyer, tu n'as garde I Nage, Mocquet! nage! »
Et j'en entendais d'autres qui disaient :
« — S'il va toujours de ce train -là, il sera demain soir au Havre, après-demain en Angleterre, et dans deux mois en Amérique. »
J'avais beau leur crier :
« — Ce n'est pas tout cela; je porte une réponse au général ; il attend la réponse. Arrêtez-moi donc ! arrêtez-moi donc ! »
Ils répondaient :
« — T'arrêter, Mocquet? Nous n'en avons pas le droit, tu n'es pas un voleur. Nage, Mocquet ! nage 1 »
Et, en effet, sans pouvoir m'accrocher aux trains de bois, aux piles des ponts, aux bateaux de blanchisseuses, je continuai de nager, passant successivement en revue, à droite, la place de l'Hôtel-de-Ville, à gauche la Conciergerie, à droite le Louvre, à gauche l'Académie, puis le jardin des Tuileries, puis les Champs-Elysées, jusqu'à ce qu'enfin j'eusse laissé Paris derrière moi.
La nuit vint, je nageai toute la nuit.
Le matin, je me trouvai à Rouen.
Plus j'avançais, plus la rivière s'élargissait, et plus, par conséquent, les bords s'éloignaient de moi.
Je me disais :
« — Et ils appellent cela la Seine inférieure, ils sont bons enfants î »
A Rouen, j'excitai la même curiosité qu'à Charenton et à Paris ; mais, comme à Charenton et à Paris, on m'invita à continuer de nager, en calculant, comme à Charenton et à Paris, le temps qu'il me faudrait, si je marchais toujours de ce train-là, pour aller au Havre, en Angleterre ou en Amérique.