II
tre à vingt mille lieues de la lune et à soixante mille lieues de la terre ? »
Alors je lui racontai comment vous m'aviez donné une commission pour le comte Charpentier, comment j'avais rencontré Berthelin, comment il m'avait invité à sa noce, comment je m'étais grisé, comment j'étais tombé dans l'Ourcq, comment de l'Ourcq j'étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer. Puis vint l'histoire de l'île, du marais, du rocher, de l'aigle. Je lui narrai comment ce misérable oiseau m'avait conduit à la lune, m'avait abandonné sur le manche de la lune, et comment l'homme de la lune, voyant que je la faisais pencher, avait craint que je ne répandisse son eau, avait pris une hache et avait coupé le bâton. — En preuve de quoi, je lui montrai le bâton que j'avais encore entre les jambes.
Peut-être me demanderez-vous comment je pouvais raconter tout cela en tombant, puisque, entraîné par mon poids, je devais tomber bien plus vite que les oies ne pouvaient voler. Mais, à ce commandement : Coing ! coing ! qui veut dire, dans la langue des oies : lîeployez vos ailes ! toute la troupe avait reployé ses ailes ; n'ayant plus rien pour se soutenir, chaque oie tombait en même temps que moi, comme un gros grêlon.
(( — Ah î ah ! fit le jars après m'avoir écouté avec attention, si bien que tu dégringoles?
» — Je dégringole, c'est le mot.
» — Que donnerais-tu bien à celui qui te garantirait de te déposer à terre aussi doucement que sur un ht de plumes ?
» — je lui donnerais ma bénédiction d'abord, et, foi d'homme, j'y ajouterais bien un petit écu.
» — Eh bien, moi, je t'y déposerai pour rien.
» — Pour rien? C'est encore mieux.
» — Mais à une condition, cependant.
» — Laquelle ?
» — Tu me jureras de ne jamais faire la chasse aux oies sauvages.
» __ oh ! si ce n'est que cela, je vous le jure.
» — Couag ! » fit l'oie sauvage.
Cela veut dire : Attention!
« — Nous y sommes 1 répondirent les oies.
» Prenez chacune un bout du bâton dans votre bec, » commanda le jars.
Les oies obéirent.
« — La ! et maintenant, étendez les ailes. »
Les deux oies commandées étendirent les ailes, et je sentis que je m'arrêtais dans ma chute.
a Ah I sapristi ! » m'écriai-je.
C'était la respiration qui me revenait.
Je fis une évolution sur mon bâton et je me trouvai assis de côté, comme une femme sur une bourrique. Je tenais le bâton des deux mains, et, comme de regarder en bas me donnait le vertige, le jars ordonna au reste de la bande de voler au-dessous de moi et de me faire avec son corps une espèce de tapis de pied.
Pendant toute cette conversation et toute cette opération, nous étions insensiblement descendus, et la terre, non-seulement s'était refaite visible, mais m'apparaissait dans tous ses détails. Nous remontions vers le Midi, ce qui était mon chemin direct, et je revoyais successivement le Havre, Rouen, Paris.
Arrivé à Paris, je criai à mon jars, qui nous servait de guide :
« — Un peu à gauche, l'ami, un peu à gauche ! ».
Il répéta dans sa langue :
« — Un peu à gauche ! »
Et nous obliquâmes.
J'avoue que je revis avec une grande joie Dammartin, Nanteuil, Crépy.
« — Un peu à droite!» dis-je, arrivé à cette dernière ville.
Et le jars prit un peu à droite.
Tout à coup, je m'aperçus que la bande, au lieu de s'abaisser, s'élevait.
« — Mais c'est ici, m'écriai-je, mon ami jars, c'est ici ; descendez-moi donc ! Voilà Value à ma droite, voilà Haramont à ma gauche, voilà les Fossés juste audessous de moi. Descendez-moi donc î descendez-moi donc! »
Mais lui criait :
« — Plus haut ! haut ! »
Et, sans m'écouter, la troupe lui obéissait.
J'allongeai la main pour l'attraper; j'avais une envie terrible de lui tordre le cou.
Il m'échappa, mais comprit parfaitement mon intention.
« — Ah ! voilà comme tu es reconnaissant, Mocquet?» me dit-il.
J'étais exaspéré.
« — Mais ne vous apercèvez-vous donc pas, lui disje, que nous nous éloignons de chez le général... pour aller où? je n'en sais rien... au diable !
» — Mocquet, dit le jars d'une voix douce, pour être une oie, on n'est pas pour cela un imbécile. N'as-tu donc pas vu ?
» — Si fait, j'ai vu; j'ai vu le château du général, j'ai vu Villers-Cotterets, et voilà que nous appuyons à droite et que je vois la Ferté-Milon, et que je vois Melun, Montargis, Moulins.
» — Oui, tu as vu bien des choses; mais tu n'as pas vu Pierre, le jardinier, qui était embusqué derrière une haie avec son fusil, et qui nous attendait pour nous canarder.
» — Bah ! Pierre est un maladroit, il vous eût manquées.
» — Il y a, mon cher Mocquet, chez les oies, un proverbe qui dit : «Il n'est pires coups que les coups de » maladroit.»
» — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu fis-je ; mais ou allons-nous maintenant ? Bon ! voilà que je revois la mer. Qu'est-ce que cette mer-là?
» — C'est la mer Méditerranée, que les anciens appelaient mer Intérieure , parce qu'elle est entièrement enfermée dans les terres et n'a de communication avec le grand Océan que par le détroit de Gibraltar.
» — Savez-vous que vous êtes fort instruite pour une oie? lui dis-je.
» — J'ai beaucoup voyagé , répondit modestement le jars.
» — Mais enfin, où allons-nous?
» — Nous allons au lac Tchad.
» — Où est cela, le lac Tchad?
» — Au centre de l'Afrique.
» — Comment, au centre de l'Afrique ? dans le pays des nègres?
» — Justement.
» — Mais je n'y ai point affaire, moi; je n'y veux pas aller. Halte-là! halte ! Tenez, voilà justement un bâtiment qui va entrer à Marseille ; descendez-moi sur le bâtiment, descendez-moi vite.
» — Je ne puis te descendre tout à fait, tu sais bien que partout où est l'homme nous courons un danger.
» — Eh bien, approchez-vous le plus possible, je me aisserai tomber.
» — Libre à toi.
» — C'est bien heureux... La S je crois que j'y suis.
» — Non , pas encore.
» — Et maintenant ?
» — Pas encore.
» — D'ici, je tomberai juste sur le pont.
» — D'ici, tu tomberas à la mer.
» — Et d'ici?
» — Tu y es; mais ne perds pas de temps. D passe... il sera passé. Bon voyage 1»
En effet, j'avais lâché le bâton, mais une seconde trop tard. Au lieu de tomber sur le bâtiment, je tombai dans son sillage.
Comme je tombais d'une centaine de pieds de haut, j'allai jusqu'au fond de la mer. Heureusement, j'avais fait provision d'air ; je retins ma respiration, et je revins à la surface.
On m'avait vu tomber du bâtiment, et une barque m'attendait avec quatre rameurs et un contre-maître.
Oh ! général, je ne saurais vous dire ma satisfaction quand je sentis une main d'homme au lieu d'une patte d'oie, et quand je me vis porté sur un bâtiment au lieu de voyager à cheval sur le dos d'un aigle, ou assis sur un bâton porté par des oies.
Deux heures après, nous étions à Marseille.
Je courus à la malle-poste : par chance, il restait une place avec le conducteur ; je la retins, — et me voilà !
Maintenant, généra^ pardon du retard; mais vous îonviendrez qu'il ne fallait pas moins de huit jours pour aller du port aux Perches au Havre, du Havre à l'île du marais, de l'île du marais à la lune, de la lune à
la Méditerranée, de la Méditerranée à Marseille et de Marseille ici. — Voici la réponse du comte Charpentier, général.
Et Mocquet tendit une lettre à mon père.
Mocquet a toujours cru qu'il avait été dans la lune. On a eu beau lui soutenir qu'il n'avait pas quitté son lit et avait eu le cauchemar, il soutint, lui, qu'il avait bel et bien fait le voyage que je Viens de raconter.
Mocquet me prit en grande amitié, surtout parce que j'étais le seul qui ne lui rît pas au nez quand il parlait de l'aigle vindicatif, de l'homme de la lune et du jars savant.
Je ne lui riais pas au nez, parce que je croyais fermement qu'il avait fait le voyage de la lune, et que je ne regrettais qu'une chose : c'était de ne l'avoir pas fait avec lui.
— Mais soyez tranquille, me disait Mocquet, si j'y retourne, je vous prendrai avec moi et nous irons ensemble.
Mocquet est mort sans y retourner.
Maintenant, y a-t-il quelqu'un qui cherche un compagnon de voyage pour aller dans la lune ?
Me voilà.