II
Vous avez raison pour tout autre pays que Douvres ; mais, à Douvres, on ne voit pas la mer, on ne voit que le brouillard.
Je ne sais pour combien de parties d'azote, d'oxygène ou d'eau, le brouillard entre dans l'air respirable des Anglais; mais ce que je sais, c'est que les Anglais ne peuvent pas se passer de brouillard.
Les Anglais ont généralement le spleen au mois de novembre.
Vous croyez qu'ils ont le spleen à cause du brouillard, qui commence en novembre pour ne finir qu'en mai.
Point du tout.
Ils ont le spleen parce que, pendant quatre mois, ils ont été privés de brouillard. Le brouillard leur manque !
C'est si vrai, que, dans les pays où il n'y a pas de brouillard, ils en font un, du moment qu'ils se sont décidés à l'habiter. — Voir Gibraltar et Malte. Le brouillard était inconnu à Gibraltar avant 1704, et à Malte, avant 1800 ; mais les Anglais ont pris Malte aux Français et Gibraltar aux Espagnols : Gibraltar et Malte ont aujourd'hui du brouillard, comme Douvres et Southampton.
Vous me demanderez avec quoi les Anglais font leur brouillard.
Avec du charbon de terre, je présume.
Mais il ne s'agit pas de cela. J'ai constaté, en passant, que ce n'était pas le bon Dieu qui faisait le brouillard, mais que c'étaient les Anglais ; c'est tout ce qu'il me faut.
Je disais donc qu'à six heures du matin, il n'y avait pas grand'chose à voir à Douvres ; ce qui ne m'empêcha point de demander à une espèce de cicérone parlant moitié anglais, moitié français :
— Qu'avez-vous à me montrer?
Il fut d'abord assez embarrassé, chercha un instant,
puis me dit :
— Voulez-vous voir la coulevrine de la reine Anne ?
— Va pour la coulevrine de la reine Anne. Nous nous mîmes en route.
Chemin faisant, mon cicérone voulut m'expliquer ce
que c'était que la reine Anne.
— Oh ! mon ami, lui dis-je, je connais la reine Anne aussi bien que vous, et peut-être mieux. C'était une grosse reine, fort couperosée, ayant eu douze ou quatorze enfants dont elle eut le malheur de ne pas conserver un seul pour lui succéder ; aimant fort le vin de France, dont Louis XIV se chargeait de lui faire sa provision; s'inquiétant peu de la religion, qui s'en
alla tant soit peu au diable sous son règne ; une reine, enfin, à laquelle le statuaire chargé de conserver sa ressemblance, en mémoire de ces deux détails sans doute, a fait la mauvaise plaisanterie de couler, à la porte de Saint-Paul, une mauvaise statue de bronze qui tourne le dos à l'église et regarde le marchand de vin. Vous voyez donc que je connais la reine Anne presque aussi bien que mon confrère M. Scribe, qui, sans doute pour être désagréable à son ombre, a fait le Verre d'Eau, à telles enseignes, que la pièce commence par cette phrase :
« Monsieur le marquis, cette lettre parviendra à la reine ; j'en trouverai les moyens, je vous le jure, et elle sera reçue avec les égards dus à l'envoyé d'un grand roi. »
— Je vois que vous connaissez la reine Anne, que vous connaissez même M. Scribe...
— Je le sais par cœur, comme vous voyez, mon ami, puisque, à distance, je puis vous citer une phrase qui, à mon avis, est un modèle de langue.
— Mais vous ne connaissez pas la coulevrinc.
— Cela, je l'avoue.
— Allons donc voir la coulevrine.
La coulevrine de la reine Anne est une coulevrine
comme toutes les coulevrines, un peu plus longue peutêtre, voilà tout.
Ce qui fait le charme de la coulevrine de la reine Anne, c'est son inscription ; cette inscription indique le degré d'affection que se portent les deux peuples, anglais et français.
Voici l'inscription de la coulevrine de la reine Anne :
« Tenez-moi propre, chargez-moi convenablement, et j'enverrai un boulet de Douvres à Calais. »
Merci, voisins! Les petits cadeaux entretiennent l'amitié.
Après cette visite à la coulevrine, nous avions encore du temps à perdre; j'entrai au buffet du chemin de fer.
Je voudrais Lien qu'un savant hygiéniste, mon ami Place, par exemple, qui dans ce moment est chargé, sous le rapport de l'hygiène, de faire l'éducation des Bruxellois, voulût bien me dire ce que l'on peut prendre dans un buffet, à six heures du matin, après avoir fait quatre-vingt-dix lieues en chemin de fer et dix ou douze lieues en bateau à vapeur.
Il n'est point que vous ne sachiez, chers lecteurs, que la mer, furieuse d'avoir, à la suite de je ne sais quel
cataclysme, séparé deux peuples destinés à si bien s'entendre dans l'avenir, fait incessamment rage entre Douvres et Calais , et est plus fatigante , pendant les deux heures ou deux heures et demie que l'on met à la traverser dans sa plus étroite largeur, qu'elle ne l'est quelquefois quand on va de Portsmouth à New-York, ou de Lorient à Buenos-Ayres.
Je ne dis pas cela pour moi : j'ai le bonheur de regarder du haut du pont la mer avec un suprême dédain ; elle ne m'a jamais produit qu'un seul effet : c'est de me donner de l'appétit; plus elle est grosse, plus elle me creuse.
Cependant, comme il est difficile de manger au milieu de gens qui font tout le contraire, on en arrive, en mettant pied à terre, à des dépravations d'estomac qui vous épouvantent quand on y réfléchit à tête reposée.
A peine si j'ose dire ce que je demandai en entrant au buffet.
Je demandai une tasse de café à la crème.
Le café à la crème qu'on prend chez soi est rarement bon ; une fois que vous êtes engagé sur les grandes routes, il ne l'est jamais; mais, en arrivant en Angleterre, c'est un breuvage qui n'a plus de nom.
Peut-être me demanderez-vous, chers lecteurs, pour-
CAUSERIES. m
quoi je m'arrête sur de pareils détails, ayant probablement autre chose à vous raconter. Vous êtes injustes, car c'est pour vous ce que j'en fais. Il n'y a effectivement rien d'impossible à ce qu'un jour ou l'autre vous alliez en Angleterre, à ce que vous ayez faim en arrivant à Douvres, et à ce que, ayant faim, vous demandiez comme moi une tasse de café à la crème.
Je fis hommage du mien à un fort bel épagneul qui, errant entre les jambes des voyageurs, indiquait, par les prévenances qu'il semblait avoir pour eux, sans distinction de sexe, de nation ni de rang, qu'il appartenait à la maison au même titre que certains garçons de restaurant, lesquels, n'étant point payés par l'établissement, lui appartiennent cependant et vivent des pour boires qu'ils reçoivent.
Le chien me regarda en animal qui ne demande pas mieux que de séparer le fait de l'intention, et, ne voyant rien d'hostile sur mon visage, il se contenta de me tourner dédaigneusement le dos, sans même faire ce que j'avais fait, c'est-à-dire approcher ses lèvres de l'affreux breuvage.
Maintenant que j'y réfléchis, je lui sais gré de cette modération. Il avait le droit de me mordre.
A six heures, nous quittâmes Douvres. Il me sembla
que nous passions entre une falaise gigantesque et la mer. Je dis il me sembla, mais je n'oserais pas en répondre : il faut que la vapeur ait une rude force pour couper un pareil brouillard !
Trois heures après, je crus m'apercevoir que nous glissions sur des toits. Nous entrions à Londres; et bientôt nous descendions à London-Coffee-House.
M. Young avait à voir ses amis, nous avions à voir les nôtres. Il nous donna rendez-vous à cinq heures, v. l'hôtel ; nous dînions avec lui à Blackwall.
Le dîner, comme la chambre, comme la calèche, était commandé de Paris.
Nous prîmes un bain et nous sautâmes, Alexandre et moi, dans une voiture.
Nous sommes, en général, émerveillés, nous autres Français, de voir le train dont vont les voitures à Londres ; nous en faisons honneur, tant que nous n'avons pas payé nos cochers, à une race de chevaux supérieure à la nôtre ; mais, quand nous avons prononcé le sacramentel how much, qui veut dire combien, le mystère nons est expliqué : la rapidité ne vient point de ce que le coursier est croisé arabe ou anglais ; elle vient de ce que le cocher est payé au mille, et que plus il parcourt de milles dans la journée, plus il gagne de
schillings. H va vite, mais il va cher ! On peut hardiment compter le double du prix de la France.
Consignons un fait en passant : c'est qua presque jamais un cocher anglais n'accroche, et que, si ce malheur lui arrive, au lieu d'injurier son accrocheur, chacun salue l'autre en riant, comme pour dire : « Quels imbéciles nous sommes! » et, poussant son cheval, qui en arrière, qui en avant, le décroche comme il peut, sans le moindre échange de mauvaises paroles ou de coups de fouet.
Les cochers d'omnibus surtout sont merveilleusement adroits. Ils conduisent des colosses qui sont, dans l'ordre des voitures, ce que les léviathans sont dans l'ordre des poissons ; un coup de leur queue ferait sombrer immédiatement le cab le plus solide. Eh bien, ils connaissent leur force et n'en abusent pas. Assis à quinze pieds de terre, graves comme si leurs sièges étaient des trônes et leurs véhicules des États, gantés et cravatés comme des gentlemen, ils paraissent condescendre par complaisance à vouloir bien conduire dans leurs voitures les passants là où leurs plaisirs ou leurs affaires les appellent.
Quand on arrive à l'île d'Elbe, on vous prévient que vous allez tout trouver un tiers au-dessous de la na- I. 7.
ture ; quand vous arriverez à Londres, soyez prévenu, que vous trouverez tout un tiers au-dessus, — jambons rosbif et bifteks compris.
Au reste, Londres, qui est grand deux fois comme Paris, est vite vu, à la surface bien entendu.
Quand vous avez remonté trois rues à droite, que vous les avez redescendues à gauche, — Haymarket, Régent street et Oxford street, — vous avez tout vu, en fait de rues.
Il y a une énorme ressemblance entre la Belgique et l'Angleterre : Londres est un gigantesque Bruxelles.
Alexandre avait, d'ailleurs, ses idées arrêtées sur Londres ; il y allait pour acheter du papier, de la porcelaine et du plaqué; les courses d'Epsom et l'exposition de Manchester ne venaient que secondairement.
Il en résulta qu'au bout d'une heure, nous nous dédoublâmes, nous donnant rendez-vous à Hyde park pour quatre heures; il sauta dans un cab, je restai dans mon coupé ; il tira, à droite, je tirai à gauche.
Qu'on ne donne point une mauvaise interprétation à ces deux mots à gauche.
J'allais voir le musée de madame Tussaud, et Alexandre en faisait fi... Or, c'est précisément dans ce musée de madame Tussaud que je veux vous prier de me suivre, chers lecteurs. Une autre fois, je vous raconterai peut-être tout au long mes promenades dans Londres et mes excursions à Epsom et à Manchester.
Heureusement pour vous, vous ne vous rappelez probablement pas le boulevard du Temple tel que le chanta le pauvre Désaugiers. Eh bien, sur le boulevard du Temple s'élevait le salon de Curtius, où l'on m'a conduit quand j'étais enfant et où je suis retourné jeune homme ; j'avouerai que toutes ces célébrités en cire, depuis la chaste Suzanne jusqu'à Papavoine, avec leurs yeux fixes et leurs vêtements toujours trop larges aux biceps et trop étroits aux coudes, ont laissé un profond souvenir dans mon esprit ; on les retrouve encore, il
est vrai, aux foires de province, mais isolées, éparpillées, solitaires et tristes de leur solitude. Qu'il y a loin de là à cette brillante réunion dont elles faisaient partie du temps du café de l'Épi-Scié et du théâtre de Bobèche I
Quand je pense que c'est sur ce même boulevard d|. Temple que j'ai rencontré Hugo pour la première fois dans la baraque d'un homme qui montrait un squelette de sirène, dont il prétendait avoir refusé la veille vinq-cinq mille francs du gouvernement français !
Eh bien, le musée de madame Tussaud, c'est le royaume des figures de cire, présidé, comme la bataille d'Austerlitz, par les trois empereurs : l'empereur François, l'empereur Alexandre, l'empereur Napoléon. Tout souverain proscrit, tout grand criminel égaré, toute célébrité qui craint de fondre au grand soleil peut aller frapper à la porte de madame Tussaud ; elle pratique l'hospitalité sur une grande échelle.
Au reste, quand la montagne ne vient pas à madame Tussaud, madame Tussaud n'est pas plus fière que Mahomet, elle va à la montagne. Son musée est nonseulement le mvîsée des hommes, maib encore celui des choses. Elle a acheté les ordres de lord Wellington après sa mort; elle a acheté la voiture de Napoléon
après Waterloo ; elle a acheté la chemise de Henri IV après la révolution de 1830 ; elle a acheté jusqu'à la guillotine de Louis XVI!
Aussi son musée est-il divisé en deux exhibitions bien distinctes : celle que tout le monde voit moyennant deux schellings, et celle qu'on ne voit que moyennant quatre schellings.
Celle-ci est insidieusement appelée le musée des horreurs, titre qui, vous le comprenez bien, pique vivement la curiosité des visiteurs, à qui l'on n'a garde de dire que, pour leurs deux premiers schellings, ils ne verront que des choses agréables, comme Wellington sur son lit de parade, Tom Pouce en costume de général et Henri Vin et ses six femmes.
Si bien qu'une fois engrené de deux schellings, trouvant insuffisantes les choses agréables que l'on a vues on se décide, moyennant deux autres schellings, à voir les horreurs.
Le même motif qui a porté madame Tussaud à mettre lord Wellington sur son lit de parade au nombre des choses agréables, l'a portée à mettre Napoléon sur son lit de camp au nombre des horreurs.
Décidément, madame Tussaud cache là-dessous quelque épigramme historique.
Il v&'ians dire que je sacrifiai mes quatre schellings; deux pour voir les choses agréables, deux pour voir les horreurs.
Mais j'ai toujours désiré voir une guillotine au repos, à l'état inoffensif.
J'ai conduit dans mes livres tant de gens à l'échafaud, que c'est bien le moins que je sache comment un échafaud est fait. J'en ai vu en gravure, c'est vrai; mais la gravure laisse un souvenir bien vague.
J'étais donc tiré, malgré moi, vers la guillotine de madame Tussaud, ou plutôt vers la guillotine de M. Sanson, comme le dit une inscription clouée à la muraille.
Eh bien, je vous jure que c'est une mécanique fort ingénieuse, et dont le citoyen Guillotin avait le droit d'être fier.
Celle de madame Tussaud ne laisse rien à désirer. Elle est complète : le panier attend à droite, la bascule est baissée, le couperet est levé; il n'y manque absolument que le condamné.
Dernièrement, cette guillotine toute prête tenta un Parisien. Il voulut voir comment on était sur cette bascule, et le cou pris dans cette lucarne : en conséquence, il releva la partie mobile de la lucarne, se coucha sur
là bascule, passa sa tète par la lunette, et, une fois là, abaissa la partie supérieure de la lucarne au niveau de son cou. Il croyait qu'une fois la lucarne abaissée, il n'y avait plus qu'à la relever, et à retirer la tête en arrière comme fait un colimaçon qui veut rentrer dans sa coquille.
Le Parisien était dans l'erreur.
Une fois la tête prise dans la lucarne, la tête doit y rester jusqu'à ce qu'elle tombe. La guillotine est une chose sérieuse.
Un petit ressort qui s'échappe sournoisement de luimême fixe le dessus de la lucarne, et, comme ce ressort n'est connu que de l'exécuteur, le condamné, parvînt-il à délier ses mains, ne parviendrait pas à faire jouer le ressort.
Il fallait tout prévoir!
Or, notre Parisien, après être resté cinq minutes sur sa bascule, la tête à la lucarne, voyant que l'on ne voyait rien, que le son qui garnit le fond du panier, et que cette vue était peu variée, essaya de relever le dessus de la lucarne pour retirer sa tète, continuer sa visite, remonter dans son cab et rentrer à son hôtel.
Il se figurait l'effet qu'il ferait en France, en racontant à table d'hôte qu'il avait essayé la guillotine de
Louis XVI et qu'il avait passé sa tête par la même lucarne où le petit-fils de saint Louis avait passé la sienne.
Seulement, il ajouterait :
— Mais, moi, pas bête, je l'ai retirée !
Il avait déjà fait sa phrase, comme vous voyez.
Malheureusement, il avait compté sans son hôte.
Quand il voulut relever la lucarne, la lucarne se refusa à tout mouvement.
Le Parisien insista : la lucarne tint bon.
Il comprit qu'il y avait un ressort et chercha le ressort.
Mais, tout à coup, il lui vint une idée qui lui fit pousser une goutte de sueur à chacun de ses cheveux : c'est qu'il pouvait se tromper de ressort et lâcher celui qui, au lieu de faire relever la lucarne, ferait tomber le couteau.
Alors il se serait décapité tout seul, sans avoir la moindre envie de suicide, sans compter qu'il ne pourrait plus raconter, dans ce monde-ci du moins, qu'il avait essayé la guillotine de Louis XVI.
Or, il lui semblait que, dans l'autre, le récit ne ferait aucun effet.
Le Parisien, imbu de cette idée qu'il pourrait se
tromper de ressort, pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'appeler.
Il appela.
On ne vint point.
Il cria.
Les visiteurs, entendant ses cris, s'approchèrent.
— Que diable fait là cet homme ? demanda un de ces bons Londrins que Punch désigne sous le nom de cockneys.
— Oh ! lui répondit un autre visiteur d'un esprit plus actif, cette bonne madame Tussaud ne sait qu'inventer pour la satisfaction de son public. Elle a pensé que la guillotine sans patient était dénuée d'intérêt , et elle a loué un brave jeune homme qui fait semblant d'être criminel ; seulement, comme on ne guillotine pas à Londres , elle a poussé la vérité historique jusqu'à louer un Français pour représenter le patient.
— A l'aide ! au secours ! criait le Parisien.
— Très-bien, très-bien, jeune homme? répondait l'Anglais ; vous jouez merveilleusement votre rôle ; bravo !
— Mais, monsieur, criait le patient, ce n'est pas un rôle, je vous jure. Je suis là par accident.
— Oh ! oui, bravo ! c'est comme cela qu'il faut continuer.
— Que dit-il ? demandaient les autres visiteurs qui s'amassaient en foule.
— C'est une leçon qu'il répète ; seulement, il la répète bien.
— Messieurs, messieurs, au nom du ciel, criait le Parisien d'une voix qui allait s'affaiblissant; messieurs, délivrez-moi ; mais faites bien attention, ne vous trompez pas de ressort ! Messieurs, oubliez que vous êtes Anglais et que je suis Français : tous les hommes sont frères... Messieurs, à l'aide! au secours 1
— Oh ! bravo ! bravo î répétait l'Anglais.
Et chacun d'applaudir et de battre des mains.
Enfin, les applaudissements, les bravos et les battements de mains firent si grand bruit, qu'un des employés de l'établissement accourut, fendit la foule et pénétra jusqu'au captif, auquel il demanda à quelle sorte de plaisanterie il se livrait.
Au premier mot qu'il entendit, le patient comprit qu'il lui arrivait du secours.
Il parlait un peu anglais ; l'employé de l'établissement parlait un peu français.
Les deux interlocuteurs finirent par s'entendre.
L'employé commença par expliquer la chose aux curieux, qui ne voulaient pas, à toute force, qu'on rendît le patient à la liberté.
De son côté, le patient criait qu'on le délivrât sans retard, à Tintant même.
— Monsieur, lui dit l'employé, un peu de patience ; un de nos visiteurs est allé chercher sa femme, qui est restée près du berceau du roi de Rome ; je vous demande de demeurer jusqu'à ce que cette dame vous ait vu ; quelques secondes de plus ou de moins ne sont pas une affaire.
— Mais je ne veux pas rester une seconde de plus, moi ! je ne suis pas ici pour amuser votre public : je suis ici comme les autres, pour mon argent.
— Patientez, monsieur, patientez.
— Mais cela vous est bien aisé à dire, vous... J'étouffe, j'étouffe. Je vais avoir un coup de sang. A moil je... j'ai... ouf!
— Où est-il? où est-il? demandait la femme en fendant la foule.
— Le voilà, dit le mari.
— Tu m'a\ais dit qu'il criait ; pourquoi ne crie-t-il plus ? Je veux qu'il crie pour moi comme pour les autres.
— Vous entendez, monsieur, dit l'employé traduisant le désir de sa compatriote ; madame vous prie de crier.
Mais le patient ne soufflait pas.
— Vous êtes Français, monsieur, et, en votre qualité de Français, vous êtes trop galant pour refuseï quelque chose à une dame. Monsieur, deux ou trois cris, voilà tout.
Non-seulement le patient ne criait plus, mais il ne bougeait même plus.
On eut alors l'idée qu'il s'était trouvé mal.
On fit jouer le ressort, on le tira de sa lunette, on le mit sur ses pieds.
Il s'affaissa sur lui-même.
Comme on l'avait présumé, il était complètement évanoui.
On lui fit respirer des sels, on lui jeta de l'eau glacée au visage ; enfin, à la grande satisfaction des spectateurs, il rouvrit les yeux.
Son premier mouvement, en revenant à lui, fut de porter ses mains à sa tête. En sentant qu'elle, était encore sur ses épaules, il poussa un cri de joie, et, sans réclamer son chapeau, qui l'attend toujours, il s'élança hors des murs de madame Tussaud.
IÎI
Je vous entends.
Vous me demandez si au moins notre homme avait essayé la vraie guillotine de Louis XVI, si c'est bien celle-là que possède madame Tussaud, et si elle n'a pas été changée pendant ses mois de nourrice chez M. Sanson.
Justement, je suis en mesure de vous répondre làdessus.
Plusieurs historiens avaient raconté qu'au moment de monter à l'échafaud, Louis XVI s'était débattu entre les mains des aides.
Cela me semblait tellement en opposition avec la couleur générale de sa mort, avec la résignation de son testament, que, ne m'en rapportant point à la lettre écrite, le surlendemain de l'exécution, par le père Sanson, à l'Assemblée nationale, je résolus, vers 1832 ou 1833, de me présenter chez l'exécuteur sous un prétexte quelconque, et de le questionner moi-même.
Le prétexte fut bientôt trouvé. Les exécuteurs ont toujours certains remèdes contre certaines maladies, sans compter le remède souverain qu'ils ont contre la vie. Aussi, en Allemagne, appelle-t-on généralement les bourreaux docteurs. — Il est vrai qu'en France, on appelle assez généralement les médecins bourreaux.
Sanson vendait de la pommade pour les rhumatismes. Cette pommade, selon la légende populaire, se fait avec de la graisse de mort.
Je me présentai chez M. Sanson à huit heures du soir. Il demeurait rue des Marais, n° 71.
Je demandai à parler à M. Sanson ; — on me conduisit à lui.
Je savais que lui n'avait jamais exécuté ; seulement, il était présent, se tenait au pied de l'échafaud, tandis qu'un de ses quatre aides faisait la besogne.
Depuis 1820, son fils Clément-Henri exécutait. La première exécution qu'il avait faite, c'était à Beauvais, chez son beau-frère, Charles-Constant Desmarets, mort aujourd'hui, et qui avait dans sa vie ce terrible souvenir d'avoir exécuté Georges Cadoudal et ses onze complices.
J'avoue que j'étais assez embarrasse pour entamer la négociation.
Le père Sanson, homme de soixante-trois ans, a peaprès, à figure douce, mélancolique et vénérable me reçut debout et le sourire sur les lèvres.
Ce sourire voulait dire : « Vous êtes un curieux, je le vois bien ; que puis-je faire pour satisfaire votre curiosité ? »
Je pris mon prétexte.
— Monsieur, lui dis-je, un de mes parents est at teint de rhumatismes, et j'ai recours à vous. On lui a recommandé votre pommade comme étant souveraine ; je viens vous en demander un pot.
Sanson ouvrit une armoire, en tira un pot et me le donna.
— Combien? demandai-je.
— C'est selon : votre parent est-il pauvre ou riche?
— Pourquoi cela ?
— S'il est pauvre, ce n'est rien ; s'il est riche, c'est ce que vous voudrez.
Je lui donnai dix francs.
— Est-ce tout ce que vous désirez? me demanda-t-il. A. mon tour, je le regardai en souriant.
— Non, lui dis-je, je désirerais encore autre chose ; Tiais, cetl litre chose, je n'ose pas vous la demander.
— Parle*
— Franchement, vous me permettez, n'est-ce pas?... Puis je ne suis pas tout le monde.
— Je ne vous demande pas qui vous êtes; mais si vous voulez me dire votre nom...
— Je suis l'auteur d'Henri 111, de Christine et ô-'Antony.
— Ah! monsieur Dumas! Quel dommage que mon fils ne soit pas là ; c'est un rude claqueur, allez! il se ferait plutôt écharper que de manquer une de vos premières... Au reste, il est peut-être rentré; attendez.
Il ouvrit la porte et cria :
— Henri ! Henri !
Une voix répondit :
— Il n'est pas rentré.
— Ah! par exemple, ce sera un désespoir... Enfin !... Eh bien, vous disiez que vous désiriez quelque chose, monsieur Dumas?
— Vous savez combien les auteurs dramatiques ont besoin de renseignements précis, monsieur Sanson. Ij se peut qu'il arrive un moment où j'aie à mettre Louis XVI en scène. Qu'y a-t-il de vrai dans la lutte qui s'engagea entre lai et les aides de votre père, au pied de l'échafaud ?
— Oh I je puis vous le dire, monsieur, j'y étais.
— Je le sais, et c'est pour cela que je m'adresse à vous.
— Eh bien, voici : le roi avait été conduit à l'éehafaud dans son propre carrosse et avait les mains libres. Au pied de l'échafaud, on pensa qu'il fallait lui lier les mains, moins parce qu'on craignait qu'il ne se défendît que parce que, dans un mouvement involontaire, il pouvait entraver son supplice ou le rendre plus douloureux. Un des aides attendait donc avec une corde, tandis qu'un autre lui disait : «Il est nécessaire de vous lier les mains. » A cette proposition inattendue, à la vue inopinée de cette corde, Louis XVI eut un mouvement de répulsion involontaire, a Jamais! s'écria-t-il, jamais ! » Et il repoussa l'homme qui tenait la corde. Les trois autres aides, croyant à une lutte, s'élancèrent vivement. De là le moment de confusion interprété à leur manière par les historiens. Alors, mon père s'approcha, et, du ton le plus respectueux : « Avec un mouchoir, sire, » dit-il. A ce mot sire, qu'il n'avait pas entendu depuis si longtemps, Louis XVI tressaillit ; et, comme au même moment son confesseur lui adressait quelques mots du carrosse : « Eh bien, soit ; encore cela, mon Dieu ! » dit-il. Et il tendit les mains.
— Est-ce que l'échafaud est toujours le même? demandai-je à Sanson.
— Non, me dit-il, il a été renouvelé; mais la guillotine, l'ancienne, celle qui a servi à Louis XVI, à Marie- Antoinette, à madame Elisabeth et à la princesse de Lamballe est dans notre musée.
— Vous avez donc un musée? demandai-je.
— Oui. Voulez-vous le voir ?
— Je crois bien !
— Venez, alors.
Il prit une bougie et marcha devant moi.
Autant que je puis me le rappeler, après vingt-cinq ans, nous montâmes quelques marches et entrâmes, à droite, dans une espèce de galerie.
Là, en effet, était le musée terrible.
Au premier rang, appuyés contre la muraille, les deux portants rouges, et, entre eux, le couperet rouillé.
Au pied des portants, la bascule démontée et les deux paniers : celui qui reçoit la tète, et celui qui reçoit le corps.
Après cette sombre relique venait, comme importance, l'épée qui avait décapité Lally-Tollendal.
M. Sanson, voyant ma curiosité, prit cette épée et me la mit entre les mains.
C'était une longue rapière dont la lame avait près de quatre pieds de long! sa forme était espagnole : sans doute la lame faisait partie de ces fers précieux que l'on trempait dans le Tage ; la garde, tout en fer, comme la poignée, était composée de quatre tiges de fer recourbées de manière à couvrir la main, tandis que la sous-garde, faite en manière d'écumoire, était perforée de petites étoiles dans la concavité desquelles s'engageait l'épée de l'adversaire.
Puis il y avait tout un arsenal de haches, de doloires, de tranche-têtes de toutes façons.
Je vis un peu tout cela, comme dans un songe, à la lueur d'une bougie dont la flamme tremblante faisait trembler les objets qu'elle éclairait.
M. Sanson avait mis une complaisance parfaite à me montrer tous ces objets, de sorte que je n'hésitai point à hasarder la plus indiscrète de mes questions.
Après l'avoir fait précéder de toutes sortes d'excuses :
— Monsieur, demandai-je, est-il vrai que vous pouvez avoir une voiture, mais seulement à la condition que votre nom sera sur cette voiture ?
— Ceci, me dit-il, ce n'est pas une loi ; c'est pis : une loi se rapporte ; c'est une coutume, et une coutume ne s'abolit pas. Au reste, si vous voulez voir comment
on élude une question, venez avec moi, je vous ferai voir ma voiture.
J'étais en train de tout voir, la voiture devait y passer comme le reste.
Nous descendîmes dans une cour, et, sous une remise, je vis une espèce de landau assez massif.
M. Sanson approcha la bougie du panneau.
Ce panneau était orné d'un blason.
— Ce sont des armes parlantes, me dit-il.
L'écusson était de gueules, avec une cloche d'argent. Seulement, la cloche était fêlée, et, au-dessous de la cloche, était écrite cette légende : Sans son.
M. de Paris s'en était tiré au moyen d'un calembour.
Maintenant, comment cette guillotine — que j'ai vue démontée en 1833, dans le musée Sanson, à Paris, — comment cette guillotine se trouve-t-elle remontée, en 1857, dans le musée Tussaud, à Londres?
Je vais vous expliquer cela.
Comme nous l'avait dit son père, Clément-Henri Sanson était un grand coureur de spectacles et de bals.
Il était à toutes les premières représentations ; il ne manquait pas un bal.
Vous croyez qu'il en avait le droit.
Point. M. de Paris n'a pas de droits ; il n'a que des devoirs.
*ï©us avons dit que le père Sanson n'avait jamais exécuté et que le fils exécutait depuis 1820.
Pendant la nuit du mardi gras de l'an 1836, une exécution fut décidée.
C'était celle de Fieschi.
Lorsqu'une exécution est décidée pour le lendemain, — que le pourvoi en cassation et le pourvoi en grâce sont rejetés, — le ministre de la justice envoie au procureur général l'ordre d'exécution : le parquet alors fait prévenir l'exécuteur en lui envoyant, par un garçon de bureau, l'ordre d'exécution; et un autre ordre pour que le directeur de la prison lui remette le condamné.
Le parquet prévient également l'aumônier de la prison, la gendarmerie et la police.
Il avait donc été décidé, dans la soirée du mardi gras, que Fieschi serait exécuté le lendemain.
A minuit, le garçon de bureau sonnait à la porte de la rue des Marais, n° 71.
Le père Sanson étai à la campagne. Le fils n'était pas chez lui.
L'ordre était urgent; e lendemain, à sept heures du H. S.
matin, Fieschi, Pépin et Moret devaient avoir cesse de vivre.
Pas d'exécuteurs !
Les domestiques, troublés, disaient qu'ils ne croyaient pas que leur maître rentrât le lendemain avant sept ou huit heures du matin.
Le garçon de bureau courut à la police.
On prévint M. Canler, chef de la brigade de sûreté, que M. Sanson ne se trouvait pas.
Il s'agissait, quelque part qu'il fût, de retrouver M. Sanson.
Canler se rendit à la maison de la rue des Marais, interrogea les domestiques, mais il n'en tira rien.
Il eut une illumination.
Il connaissait un bal où, selon lui, M. Sanson devait être.
C'était un bal masqué, — un bal, rien que de Turcs.
On se rendit au bal, on garda les issues, et on entra dans la salle, où l'on fit démasquer tous les danseurs.
Canler ne s'était pas trompé.
M. de Paris fut prévenu à temps ; Fieschi, Pépin et Moret furent exécutés à l'heure dite ; mais il n'y en eut pas moins un mauvais rapport adressé à qui de droit sur M. de Paris.
Deux ou trois faits du même genre s'étant succédé, Clément-Henri Sanson fut forcé de donner sa démission en février 1847.
Il n'avait d'autre fortune que sa place, les meubles de sa maison et les curiosités de son musée.
Les épées, — celle qui avait tranché la tète de Lally- Tollendal surtout, — les haches, les coutelas se vendirent facilement. Mais la guillotine n'était pas d'un placement commode ; on la fit offrir au musée d'artillerie : le directeur la refusa.
Enfin, Sanson la proposa à madame Tussaud, qui ne fit pas la petite bouche, sauta dessus, et la racheta le prix que le grand-père Sanson l'avait rachetée luimême après l'exécution de Marie- Antoinette : cinq mille cinq cents francs.
C'est que le grand-père Sanson était royaliste de cœur : après l'exécution du roi, il tomba malade; après elle de la reine, il mourut.
Il ne itirvécul que mx mois à cette dernière.