LE LION DE L'AURÈS
J'arrivai chez moi tout essoufflé.
Je venais de dîner chez mon vieil ami Porcher, l'homme de Paris qui m'a rendu le plue de services, et qui croit toujours que je le paye de tout cela, quand je tombe chez lui à cinq heures, en disant :
— Porcher, je viens dîner chez vous. — Madame Porcher, vos belles mains, que je les baise.
Mais, ce soir-là, peste! il y avait grand dîner : OU fêtait le dernier succès dramatique de mon fils.
J'étais assis près de Roger de Beauvoir, l'intarissable et charmant improvisateur ; les femmes venaient de quitter la table ; chacun tirait son cigare de sa boîte et commençait de le rouler entre ses lèvres. Je cherchais, moi . un prétexte honnête pour me soustraire à l'empoisonnement par la nicotine, lorsque la porte s'ouvrit, et que mon domestique vint me dire :
— Monsieur, ils sont rue d'Amsterdam, et vous attendent déjà depuis une demi-heure.
Je pris mon chapeau, je serrai la main de Roger, j'embrassai Alexandre, et je sortis.
— Qui donc attend votre père rue d'Amsterdam? demanda une voix.
— Gérard, le tueur de lions, et son spahis Amida, répondit Alexandre.
Je refermai la porte, et je n'entendis plus rien.
Dix minutes après, j'entrais rue d'Amsterdam, 77.
Ils étaient effectivement là tous deux, assis chacun à un coin de la cheminée, Gérard à droite, Amida à gauche ; Gérard avec son élégant costume de souslieutenant, rouge brodé d'or, enveloppé dans son grand burnous noir, son képi bleu de ciel posé sur la grande table où j'écris.
Gérard est un homme de trente ans, au visage fin,
étroit, allongé; il a les cheveux châtains, la barbe presque noire, les yeux bleus, les dents belles, le front découvert,
Je le connais depuis longtemps, l'illustre dompteur de monstres; je le manquai d'une demi-heure à Guelma, en 1846. Il venait de partir pour aller tuer une lionne et ses deux lionceaux; une demi-heure plus tard, je faisais la campagne avec lui.
Il était donc, comme je l'ai dit, assis à la droite de la cheminée; à gauche était Amida.
Amida est un bel Arabe de vingt-cinq à vingt-six ans; les Arabes ne savent pas leur âge, et jalonnent leur vie par les grands événements qui leur sont arrivés.
Le grand événement de la vie d' Amida est d'avoir rencontré Gérard.
Amida est le vrai type de l'Arabe ; il était superbe dans son coin, enveloppé dans son burnous blanc, la tète ceinte de sa corde de chameau, serrée sur son haïk pendant et encadrant sa figure; — une belle figure, par ma foi, je vous en réponds, d'un ton de bistre clair, magnifique et chaud, entre l'ocre et la sépia, avec des yeux de velours marron noyés dans la nacre ; de longues paupières qui semblent peintes, sa raoustache à
poils un peu rares et crépus, ses dents blanches et aiguës comme celles d'un cheval.
Il avait les pieds posés sur le bâton de sa chaise, de manière que ses genoux étaient à la hauteur de sa poitrine.
On eût dit le cavalier du désert cherchant, même dans une chambre, l'appui de ses étriers élevés.
Cette position, gauche pour tout autre, lui donnait, à lui, une grâce parfaite.
Autour de Gérard et d'Amida étaient quelques bons amis à moi, les regardant et les écoutant.
La dernière occupation était la plus facile : Gérard parle peu, Amida ne parle pas du tout.
Ce n'est point qu' Amida ne sache pas le français : il le prononce, au contraire, avec cette douceur et ce charme particuliers à l'idiome arabe.
Gérard me tendit les deux mains.
Amida croisa les siennes sur sa poitrine, et inclina la tête.
Moi arrivé, il fallut que Gérard parlât.
Nous parlâmes de Constantine, de Bone, d'Alger ; de Yussuf, le beau général ; de Levaillant, le colonel botaniste et explorateur; de Devismes, l'armurier artiste; puis, quand nous eûmes bien parlé de toutes choses,
arrosé tout ce que nous avions dit d'une tasse de thé, ce breuvage dans lequel se résume pour moi la quintessence de toutes les liqueurs de la terre, je pris une plume, je la trempai dans l'encrier, je tirai une feuille de papier, et, regardant le doux et calme héros :
— Gérard, lui dis-je, voyons, une chasse, au hasard... un lion parmi vos vingt-cinq lions; mais un beau lion, 'pas de ceux que vous avez été voir au Jardin des Plantes avec Amida, et qu'Amida a pris pour de faux lions. Un lion de l'Atlas, grand, magnifique, rugissant.
Gérard sourit.
— Au hasard? dit-il.
— Oui, au hasard.
Il se tourna vers Amida, et lui dit quelques mots en arabe.
Amida inclina la tête en signe d'assentiment.
H était évident que Gérard venait de consulter son spahis sur la chasse qu'il devait nous raconter, lui indiquant une de ces luttes fabuleuses qui ont divinisé l'Hercule antique, et que le spahis donnait son approbation au choix fait par son officier.
Gérard se retourna de mon côté, et, de sa voix calme :