IL
— J'avais, commença-t-il, tué la lionne le 19 juillet, et, du 19 au 27, j'avais inutilement cherché à rencontrer le lion.
— Pardon, mon cher Gérard, lui dis-je ; mais laissez-moi vous interroger et vous interrompre dès le commencement.
Il fixa sur moi son œil clair, irisé d'or comme ceux des animaux qui voient aussi bien la nuit que le jour. Ce regard voulait dire : « Parlez. »
Je profitai de la permission.
— Voyons, repris-je, soyez franc. Votre courage ne peut être suspecté ; par conséquent, vous avez le droit de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Quelle impression vous produit votre état d'hostilité avec le roi des forêts? Est-ce l'impression d'un duel?
Gérard se mit à rire.
— D'un duel? dit-il. Oui, l'impression qu'éprouverait un homme qui se battrait, nu ou en chemise, contre un adversaire couvert d'une cuirasse, et qu'on pourrait blesser à deux endroits seulement : au défaut de la visière, et au défaut de la cuirasse... Aussi, j'aimerais mieux dix duels avec des hommes qu'une rencontre avec un lion.
— Vous aimeriez mieux dix duels avec des hommes ;
— mais vous ne chassez donc pas le lion par plaisir, Gérard ?
— Bon ! voilà que nous allons faire de la métaphysique. Je vous préviens que je suis plus fort chasseur que métaphysicien.
— Faisons de la métaphysique, mon cher Gérard.
— Eh bien, chaque homme est né avec une vocation. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle est la vôtre : vous semblez l'accomplir en conscience, et même plus qu'en conscience. La mienne est de chasser le lion. Dieu m'a fait, non pas son ennemi, car j'aime et j'admire le lion, mais son antagoniste.
— Dites son rival.
Gérard secoua la tête.
— Non, dit-il, le lion n'a pas de rival. C'est véritablement le roi de la création ; l'homme n'est qu'un usurpateur. Ah ! si vous voyiez un lion ! non pas de ces lions abâtardis, comme on vous en montre en Europe, et qui ne peuvent vous donner une idée de l'espèce; mais un de ces lions en liberté, qui s'annoncent par des rauquements qu'on entend de trois lieues, et que l'on croirait poussés à trois cents pas ; si vous le voyiez s'avancer calme, doux et fier, avec des mouvements de chat, à la fois gracieux et puissants, tranquille et se reposant
majestueusement sur sa force et sur son agilité ; si vous voyiez son étonnement à l'aspect de l'homme, la seule créature qui l'attende, qui le regarde du même œil que le sien, qui ne fuie pas devant lui; si vous voyiez la terreur de tous les autres êtres, qui tremblent, frémissent, se lamentent à l'approche de ce monarque d'Orient, vous comprendriez ce que c'est que le lion. Je le répète, on est son antagoniste, non son rival; on le tue, mais on n'est pas son vainqueur. Moi, je sais une chose, continua Gérard, c'est que, chaque fois que j'ai tué un lion, que j'ai laissé à la terrible agonie le temps de faire son œuvre, que je m'approche du mort à la crinière ardue, au visage froncé, que je vois ces dents d'ivoire, ces griffes d'ébène, ces membres si bien proportionnés, que le bond de l'animal le plus léger n'est que de douze à quinze pieds, tandis que le sien est de quarante-cinq, je croise les mains, je le regarde, et, une larme dans les yeux, un regret, presque un remords dans le cœur, je me demande : « Avais-tu bien le droit, toi, pygmée, de tuer ce géant? »
— Et, cependant, vous l'abordez sans émotion, n'estce pas?
— Entendons-nous. Je l'aborde sans émotion, parce que, en face du danger, l'émotion serait pour moi une
infériorité ; mais il faut toute la force de ma volonté pour écarter cette émotion.
— Enfin, qu'éprouvez-vous en ce moment-là, cher ami ? Faites-moi l'histoire de vos sensations ; l'histoire des sensations, c'est ma partie, à moi.
— La voulez-vous bien sincère, bien exacte, comme peut-être je ne l'ai dite à personne?
— Je le crois bien que je la veux ainsi !
— Eh bien, voici ce qui se passe en moi. Je suis d'un naturel calme et même doux, comme il est facile de le voir. En temps ordinaire, mon pouls bat de soixante à soixante-six fois à la minute ; mais, du moment qu'un Arabe vient me dire : « Gérard, il y a un lion à tel endroit, et les hommes de cet endroit-là t'attendent, » la fièvre me prend, je ne pense plus qu'à une chose, au lion ; mon pouls commence à s'élever, et bat de soixante-quinze à quatre-vingts fois à la minute. Je ne m'assieds plus que lorsque la fatigue m'y force; je dors mal, me réveillant en sursaut, et je crois que je ne mangerais plus du tout, oubliant de manger, si mon spahis ne me faisait souvenir qu'il est l'heure du repas. Cela dure, augmentant toujours, jusqu'au moment où je me trouve en face du lion.
Alors, à l'instant même, toute agitation semble s'ar-
ISO CAUSERIES.
rêter en moi, comme s'arrête le rouage d'une pendule dont on touche le balancier; la nécessité d'être calme, le sentiment de ma conservation, la grandeur même du danger semblent peser sur mes artères et arrêter les pulsations de mon cœur. 11 se passe alors en moi un instant de suprême jouissance. Cet instant, si court qu'il soit, est un cadre doré, dans lequel se peint le tableau de toute ma vie, depuis ma plus jeune enfance jusqu'à l'âge où je suis arrivé. Trente-cinq ans de souvenirs tiennent, chose miraculeuse, dans quelques secondes. — Cela se passe pendant que je vise l'animal, car je le vise du moment où je l'aperçois. Dès qu'il est à quinze pas de moi, il est à moi. Mais souvent, depuis que je suis familiarisé avec lui, je manque exprès une ou deux occasions de le tirer : je trouve une sombre et terrible volupté à prolonger mes sensations. Enfin, je lâche le coup. Du moment où je ne sens pas ma chair qui se déchire sous les griffes, et mes os qui crient sous la dent du lion, je suis sauvé. Alors, mon œil plonge à travers la fumée : — ou il est mort, ou il me cherche luimême, ou il se retire lentement. Jamais le lion ne fuit. S'il est mort, et c'est rare, — sur vingt-cinq lions, je n'en ai tué roide que quatre ; — s'il est mort, j'attends qu'il soit bien mort, que les tressaillements de son corps
soient apaisés. C'est long! L'animal est si puissant, qu'il donne à l'agonie une rude besogne.
S'il ne bouge plus, je suis tranquille, c'est qu'il est mort et bien mort. Le lion est un animal trop fin pour tromper l'homme ; c'est bon pour le loup et pour le renard. Donc, s'il ne bouge pas, donc, s'il est mort, je m'approche, je le regarde, majestueusement et toujours gracieusement couché sur la terre déchirée ; puis, comme je vous l'ai dit, je le regrette, je le pleure, et le froid fût-il de dix degrés au-dessous de zéro, la sueur m'inonde, je sens perler une goutte d'eau à chaque poil de mon corps ; tous mes nerfs se détendent, tout mon corps s'alanguit, je cherche une pierre où m'asseoir, et je me sens près de me plaindre comme un enfant.
Si l'animal n'est pas mort, je redouble, je jette ma carabine; — la première dont je me sers est toujours une carabine de Devismes, comme étant la plus sûre; — je prends celle qui attend couchée près de moi, et je continue le feu jusqu'à ce qu'il soit mort.
S'il se retire, je me retire aussi. Je le retrouverai le lendemain, mort ou affaibli par la perte de son sang. Le lion blessé est un adversaire trop dangereux pour que l'homme, ce faible atome, se hasarde à le suivre.
Dans ce cas, je rentre sous ma tente, tout fiévreux.
Je ne dors pas : je tressaille à chaque bruit ; je suis debout avec le jour, et j'attends les rapports, anxieux et haletant.
Vous avez voulu connaître l'histoire de mes sensations, la voilà. Maintenant, puis-je reprendre mon récit?
— Oui ; mais je vous préviens que je suis un rude interrupteur, et que je ferai durer votre récit le plus longtemps que je pourrai.
— Faites ; je vous appartiens corps et âme pendant toute cette soirée.
— J'écoute.
— J'avais, reprit Gérard, tué la lionne le 19 juillet, et, du 19 juillet au 27, j'avais inutilement, quoique constamment, cherché le lion. J'étais sous ma tente, avec huit ou dix Arabes, les uns à moi, les autres habitants du douair où je me trouvais. Nous causions.
— De quoi? s
— De lion, parbleu î Quand on va chasser au lion; on
ne cause pas d'autre chose que lion... Un vieil Arabe me racontait une légende datant de plusieurs siècles, et dont une fille de sa tribu était l'héroïne.
— Et un lion, le héros?
— Oui, un lion.
— Voyons la légende, surtout si elle est bien terrible.
— Terrible et philosophique. Les Arabes sont les premiers philosophes du monde, philosophes pratiques, bien entendu.
— J'écoute.
— Il y avait, — quelque cent années avant que je vinsse dans la tribu, — il y avait dans cette même tribu une jeune fille fort dédaigneuse, non pas qu'elle fût plus riche que les autres : son père n'avait que sa tente, son cheval et son fusil; mais elle était fort belle, et, de sa beauté, venait son dédain.
Un jour qu'elle était allée couper du bois dans la forêt voisine, elle rencontra un lion. Elle n'avait pour toute arme qu'une petite hache, et, eût-elle eu, avec la hache, poignard, fusil et carabine, elle n'eût pas été tentée de s'en servir, tant le lion était puissant, fier et majestueux. Elle se mit à trembler de tous ses membres, essayant de crier à l'aide, mais cherchant vaine-
ment la voix, et croyant que le lion allait lui faire signe de la suivre, pour la dévorer à son loisir, et dans quelque endroit de prédilection ; car les lions sont non-seulement gastronomes, mais on peut même dire gourmets. H ne leur suffit pas de se repaître, ils aiment encore à se repaître dans des conditions de sensualité qui satisfassent toutes les finesses de leur organisation.
— J'admets cela, mon cher Gérard ; mais il y a une chose que vous m'avez dite, et que je ne comprends pas bien.
— Laquelle?
— Vous avez dit : « Croyant que le lion allait lui faire signe de la suivre. »
— Oui.
— Eh bien?
— Demandez à Amida si, quand le lion rencontre un Arabe, il se donne la peine de l'emporter.
Amida secoua la tête, et leva les yeux au ciel ; ce qui pouvait se traduire par ces mots : « Ah bien, oui, il n'est pas si bête que cela. »
J'insistai, et Amida me donna l'explication de son geste.
Il résulta ceci de l'explication.
Le lion est un magnétiseur bien autrement fort que
Mesmer, que de Puységur et même que M. Marcillet. Le lion regarde l'homme, le fascine, l'endort, se fait suivre par lui, et l'homme se réveille mangé.
On comprend que je tenais à creuser la tradition.
Amida m'affirma qu'un jour, en compagnie d'un de ses camarades, il avait rencontré un lion ; le lion avait essayé de les fasciner tous deux; mais la fascination, qui opérait complètement sur le compagnon d'Amida, n'avait opéré sur celui-ci qu'à demi. Il en résulta que, conservant son libre arbitre, il avait fait tout ce qu'il avait pu pour dissuader le malheureux magnétisé d'obéir au terrible magnétiseur ; mais il avait eu beau le prier, le conjurer, le retenir même par son burnous, l'Arabe avait emboîté le pas sur les traces du lion ; ce que voyant, lui, Amida, tandis qu'il n'était encore qu'à moitié ivre, aveuglé, entraîné, il avait prudemment battu en retraite.
Ce point posé, et la légende admise par moi, Gérard continua :
— La jeune fille s'arrêta donc, tremblante, et s'attendant à ce que le lion allait lui faire signe de le suivre, quand, au contraire, à son grand étonnement, elle vit le lion s'approcher d'elle, lui sourire à sa façon, et lui faire la révérence à sa manière.
Elle croisa les mains sur sa poitrine, et lui dit :
« — Seigneur, que demandes-tu de ton humble servante ? »
Le lion lui répondit ni plus ni moins qu'aurait pu faire l'Orosmane de M. de Voltaire, ou le Saladin de de M. Favart :
« — Quand on est belle comme toi, Aïssa, on n'est pas servante, on est reine. »
Aïssa fut à la fois réjouie de la douceur étrange qu'avait prise, en lui parlant, la voix de son interlocuteur, et étonnée en même temps que ce beau lion qu'elle ne connaissait point, et qu'elle croyait voir pour la première fois, sût son nom.
« — Qui vous a donc appris comment je me nomme, monseigneur, demanda la jeune fille.
» — L'air qui est amoureux de toi, et qui, après avoir passé dans tes cheveux, en va porter le parfum aux roses, en disant : « Aïssa! » l'eau qui est amoureuse, et qui, après avoir baigné tes beaux pieds, va arroser la mousse de ma caverne, en disant : s Aïssa 1 » l'oiseau qui est jaloux de toi, et qui, depuis qu'il t'a entendue chanter, ne chante plus, et meurt de dépit en disant : « Aïssa I »
La jeune fille rougit de plaisir, fit semblant de tirer son haïk sur son visage, et, en faisant semblant de le
tirer, l'écarta, pour que le lion la vît plus à son aise.
Que le flatteur soit un lion ou un renard, que le flatté soit une jeune fille ou un corbeau, vous le voyez, le résultat de la flatterie est toujours le même.
Le lion, qui avait jusque-là hésité à s'approcher d'Aïssa, sans doute par le sentiment qui écartait Jupiter de Sémélé, le lion fit quelques pas vers la jeune fille ; puis, comme il la voyait pâlir à son terrible voisinage :
« — Qu'avez-vous, Aïssa ? » demanda-t-il de sa voix à la fois la plus tendre et la plus inquiète.
La jeune fille avait bien envie de répondre :
« — J'ai peur de vous, monseigneur ! » mais elle n'osa point, et dit :
« — Les Touaregs ne sont pas loin, et j'ai peur des Touaregs. »
Le lion sourit à la manière des lions.
« — Quand vous êtes avec moi, dit-il, vous ne devez avoir peur de rien.
» — Mais reprit la jeune fille, je n'aurai pas toujours l'honneur de votre compagnie. H se fait tard, et il y a loin d'ici à la tente de mon père.
» — Je vous reconduirai, » dit le lion.
Il est arrivé parfois dans les rues de Paris qu'une grisette, suivie de trop près par un étudiant qui lui offrait
de la ramener chez elle, lui ait refusé son bras, et même, sur son insistance, lui ait donné un soufflet. Mais jamais, au grand jamais, il n'est arrivé, de mémoire d'homme, qu'une jeune fdle arabe ait répondu de la même façon à un lion lui faisant une proposition pareille, si inconvenante qu'elle lui parût.
Aïssa accepta donc l'offre qui lui était faite : le lion s'approcha d'elle, lui tendit sa crinière; la jeune fille y appuya sa main, ainsi qu'elle eût appuyé son bras au bras de son amoureux, et tous deux côte à côte, — comme on voit sur un bas-relief grec la vieille mère Cybèle, qui est l'emblème de la fécondité, marcher en appuyant sa main sur un lion, qui est l'emblème de la force, — et tous deux marchèrent, se dirigeant vers la tente du père d'Aïssa.
Sur la route, ils rencontrèrent des gazelles qui s'effarouchèrent, des hyènes qui se couchèrent, des hommes et des femmes qui se mirent à genoux.
Mais le lion dit aux gazelles : « Ne fuyez pas ! » aux hyènes : « N'ayez pas peur ! » aux hommes et aux femmes : « Relevez-vous 1 En faveur de cette jeune fdle, qui est ma bien-aimée, je ne vous ferai aucun mal. »
Et les gazelles cessèrent de fuir, les hyènes n'eurent plus peur, les hommes et les femmes se relevèrent, rc-
gardant avec étonnement ce lion et cette jeune fille, et se demandant dans leur idiome de gazelles, dans leur langage d'hyènes , avec leurs voix d'hommes et de femmes, si ce lion et cette jeune fille n'allaient point en pèlerinage, adorer à la Mecque le tombeau de Mahomet.
Aïssa et son fauve compagnon arrivèrent ainsi jusqu'au douair ; puis, quand ils ne furent plus qu'à quelques pas de la tente du père d 'Aïssa, qui était la première en entrant dans le village, le lion s'arrêta, et demanda à la jeune fille, comme aurait pu le faire le cavalier le plus courtois, la permission de l'embrasser.
La jeune fille tendit son visage, et le lion effleura de ses lèvres terribles les lèvres roses d' Aïssa.
Puis il lui fit un signe d'adieu, et s'assit, comme s'il voulait être sûr qu'il ne lui arriverait aucun accident en franchissant le court espace qui lui restait à parcourir.
En s'éloignant, la jeune fille se retourna deux ou trois fois et vit toujours le lion à la même place.
Puis elle entra dans la tente de son père.
« — Ah ! te voilà ! s'écria celui-ci; j'étais bien inquiet. »
La jeune fille sourit :
« — Je craignais que tu ne fisses quelque mauvaise rencontre. » La jeune fille sourit encore.
« — Mais te voilà, c'est une preuve que je me trompais.
» — En effet, mon père, dit la jeune fille ; car, au lieu d'une mauvaise rencontre, j'en ai fait une bonne. » — Laquelle ?
» — J'ai rencontré un lion. »
Malgré l'impassibilité ordinaire aux Arabes, le pèro d'Aïssa pâlit.
« — Un lion ! s'écria-t-il, et il ne t'a point dévorée ? » — Au contraire, il m'a fait des compliments sur ma beauté, m'a offert de me reconduire, et m'a ramenée |v«qu'ici. »
L'Arabe crut que sa fille devenait folle. « — Impossible ! dit-il.
» — Comment, impossible ?
» — Sans doute. Penses-tu me faire accroire qu'un; lion soit capable d'une pareille galanterie ? » — Voulez- vous vous en assurer?
» — De quelle façon?
» — Venez jusqu'à la porte de votre tente, et vous
CAUSERIES. i61
le verrez, soit assis où je l'ai quitté, soit retournant dans la montagne.
» — Attends, que je prenne mon fusil.
» — Pourquoi faire ? demanda l'orgueilleuse jeune fille ; n'êtes-vous pas avec moi?»
Et, tirant son père par son burnous, elle le conduisit à la porte de la tente.
Mais le lion n'était plus à l'endroit où elle l'avait quitté. Elle regarda dans la direction par laquelle elle était venue : elle ne vit rien.
« — Bon ! tu as fait un rêve, dit l'Arabe en rentrant dans sa tente.
» — Mon père, je vous jure que je le vois encore, dit la jeune fille.
» — Comment étahV-il?
» — Il pouvait avoir quatre pieds de haut et sept de long.
» — Après?
» — Une crinière magnifique;
» — Après ?
» — Des yeux jaunes et brillants comme de l'or:
» — Après?
» — Des dents d'ivoire ; seulement...»
La jeune fille hésita.
« — Seulement?...» répéta l'Arabe.
La jeune fille baissa la voix.
« — Seulement, dit-elle, il sent mauvais de la bouche. »
Elle n'eut pas plus tôt achevé ces mots, qu'un rugissement terrible se fit entendre derrière la toile de la tente, puis un second à cinq cents pas à peu près, puis un troisième à un quart de lieue.
Puis on n'entendit plus rien.
Il n'y avait pas eu plus d'une minute d'intervalle entre chaque rugissement.
Il est évident que le lion, qui avait sans doute désiré savoir ce que la jeune fille pensait de lui, avait faitun demi-cercle, était venu écouter derrière la toile de la tente, et s'éloignait, horriblement mortifié d'avoir été éclairé sur un défaut d'autant plus grave, qu'on assure que ceux qui en sont atteints ne peuvent pas s'en apercevoir eux-mêmes.
Un mois s'écoula sans que la jeune fille repensât au lion, autrement que pour raconter son aventure à ses compagnes. Puis, au bout d'un mois, un jour pour couper un fagot, elle retourna avec sa hache au même endroit.
Le fagot coupé, mis en faisceau, lié, elle entendit un léger bruit derrière elle, et se retourna.
Le lion la regardait, assis à quatre pas d'elle.
« — Bonjour, Aïssa, lui dit-il d'un ton sec.
» — Bonjour, monseigneur, lui répondit Aïssa d'une voix un peu tremblante ; car elle se rappelait ce qu'elle avait dit de la fétidité de l'haleine de son protecteur, et il lui semblait encore entendre le triple rugissement qui avait suivi cette disgracieuse révélation. Bonjour, monseigneur. Puis-je faire quelque chose qui vous soit agréable ?
» — Tu peux me rendre un service.
» — Lequel ?
» — Approche- toi de moi.»
Aïssa s'approcha, assez mal rassurée.
« — Me voici.
» — Bien ; maintenant, lève ta hache, t
La jeune fille obéit.
« — La hache est levée, dit-elle.
» — Bien ; donne-m'en un coup sur la tête.
» — Mais, monseigneur, vous n'y pensez pas...
» — Au contraire, j'y pense, et beaucoup môme...
» — Mais, monseigneur...
» — Frappe.
» — Cependant, monseigneur...
» — Frappe, je t'en prie.
» — Fort ou doucement?
» — Le plus fort que tu pourras.
» — Mais je vais vous faire mal...
» — Que t'importe ?
» — Vous le voulez?...
» — Je le veux. »
La jeune fille frappa en conscience, et la hache traça entre les deux yeux du lion une ligne sanglante.
C'est depuis ce temps que les lions ont cette ride verticale, visible surtout quand ils froncent les sourcils.
« — Merci, Aïssa, » dit le lion.
Et, en trois bonds, il disparut dans le bois.
« — Tiens, dit la jeune fille un peu blessée à son tour, il ne me reconduit pas, aujourd'hui. »
Et elle reprit le chemin du douair, où elle arriva sans accident.
Il va sans dire que cette seconde histoire fit le pendant de la première ; mais, si savants que fussent les commentaires des plus habiles talebs du douair, l'intention du lion resta mystérieuse et cachée aux esprits les plus pénétrants.
Un mois s'écoula encore.
La jeune fille retourna au bois.
Au moment où elle abattait les premières branches
destinées à faire son fagot, un buisson s'ouvrit devant elle, et le lion en sortit, non plus gracieux comme la première fois, non plus mélancolique comme la seconde, mais sombre et presque menaçant.
La jeune fille fut tentée de fuir; le regard du lion cloua ses pieds à la terre.
Ce fut lui qui s'approcha d'Aïssa ; elle se fût laissée tomber si elle avait tenté de faire un pas.
« — Regarde mon front, dit le lion.
» — Que monseigneur se rappelle que c'est lui qui m'a ordonné de lui donner un coup de hache.
» — Oui, et je t'en ai remerciée. Ce n'est donc point cela que je te veux demander.
» — Que veut me demander monseigneur ?
» — De regarder ma blessure.
» — Je la regarde.
» — Comment va-t-elle ?
» — A merveille, monseigneur, et elle est presque guérie.
» — Cela prouve, Aïssa, dit le lion, que les blessures que l'on fait au corps sont bien différentes de celles que l'on fait à l'orgueil : les unes se cicatrisent au bout d'un temps plus ou moins long ; les autres, jamais. »
Cet axiome philosophique fut suivi d'un cri aigu et douloureux, puis on n'entendit plus rien.
Le lion avait passé de l'amour platonique à l'amour charnel. .
Trois jours après, le père d'Aïssa, battant les environs pour tâcher de rencontrer quelque trace de sa fille, retrouva^ près d'une large tache de sang, la hache dont elle se servait pour couper le bois.
Mais, d'Aïssa, ni lui ni personne n'entendit plus jamais parler.
— L'Arabe en était là de son récit, poursuivit Gérard, quand un bruit connu nous fit tressaillir tous.
C'était le rugissement d'un lion , — probablement celui que je guettais depuis huit ou dix jours.
Je sautai sur ma carabine Devismes ; Amida prit la seconde, qui m'a été donnée par le duc d'Aumale à son départ de Constantine.
Puis nous courûmes du côté où venait le rugissement.
Il se faisait entendre à une demi-lieue, à peu près. as comptâmes trois rugissements; puis le lion se tut.
Nous ne nous approchâmes pas moins dans la direction
du lion, direction indiquée parce triple grondement.
Quand nous eûmes fait un bon quart de lieue, nous
entendîmes des cris d'Arabes et des aboiements do
chiens.
Nous redoublâmes de vitesse, et nous tombâmes au milieu d'une troupe de gens armés menant en laisso des lévriers, des mâtins et jusqu'à des roquets. Le lion venait de faire des siennes.
Il était entré jusque dans le douair voisin du nôtre ; il avait sauté dans l'enceinte où étaient parqués les troupeaux, et avait emporté un mouton.
Il tenait son dîner : voilà pourquoi il ne rugissait plus. Ce n'était pas le moment de l'attaquer; les lions n'aiment pas à être dérangés dans leurs repas. Je recommandai aux Arabes de suivre sa trace, — toujours facile à relever quand c'est un mouton que le lion a enlevé, et je revins à ma tente...
A ces derniers mots, Gérard me regarda commo
s'il s'attendait à une nouvelle interruption de ma part.
Mais j'étais aussi savant que lui sur ce fait de la trace
JGS CAUSERIES.
toujours facile à relever, quand c'est un mouton que le lion a enlevé. On devine qu'il y a une tradition derrière le fait.
La voici.
Une tradition, naïvement racontée, en dit souvent plus sur un peuple que toute une longue histoire.
Malheureusement, n'est pas naïf qui veut.
Essayons.
Un jour, un lion causait avec le marabout Sidi- Moussa.
Si le lion est le plus puissant des animaux, le marabout était le plus saint des derviches.
L'homme et l'animal causaient donc de pair à compagnon.
— Tu es très-fort, disait le marabout au lion.
— Très-fort, oui.
— Quelle est la mesure de ta force?
— Celle de quarante chevaux.
— Alors, tu peux prendre un bœuf, le jeter sur ton épaule et l'emporter ? demanda le marabout.
— Avec l'aide de Dieu, je le puis, répondit le lion.
— A plus forte raison, un cheval?
— Avec l'aide de Dieu, je ferais du cheval comme du bœuf.
— Un sanglier? «
— Avec l'aide de Dieu, il en serait du sanglier comme du cheval.
— Et un mouton ?
Le lion se mit à rire.
— Parbleu ! dit-il.
Mais, au premier mouton qu'il emporta, le lion fut bien étonné de voir qu'il ne pouvait le jeter sur son épaule, comme il le faisait d'animaux beaucoup plus forts, et qu'il était obligé de le traîner.
Cela tenait à ce que, dans son orgueil, il avait oublié de dire, à propos du mouton, — qui lui paraissait une trop petite proie pour se gêner avec elle, — ce qu'il avait dit du sanglier, du cheval et du bœuf : « Avec l'aide de Dieu ! »
Or , Dieu n'aidant pas le lion à l'endroit des moutons, le lion est obligé de les traîner et de prouver par son impuissance cette grande vérité que toute force vient de Dieu.
— J'étais donc sûr, reprit Gérard, quand je lui eus montré que je connaissais la tradition, j'étais donc sûr qu'on trouverait la trace, non pas du lion, mais du mouton qu'il avait été obligé de traîner.
A raine étais-je rentré sous ma tente, que le proprié- 11. 10
taire du mouton arriva tout essoufflé, et me raconta comment la chose s'était passée.
Il avait suivi la trace du lion pendant une demilieue, à peu près, mais n'avait pu aller plus loin.
Cependant, comme, pendant cette demi-lieue, ses renseignements étaient précis, j'en profitai pour donner des ordres à mes deux quêteurs, heureusement fort habiles, les traces étant toujours bien autrement difficiles à suivre l'été que l'hiver.
Il fut convenu que, le lendemain, à la pointe du jour, ils se mettraient à la besogne.
Ils étaient Arabes tous deux, tous deux âgés de trente à trente-cinq ans, vigoureux, adroits, rusés, de véritables enfants du Tell.
L'un se nommait Bilkassem, l'autre Amar Ben-Sarah.
Us se partagèrent la besogne : Bilkassem prit l'animal à sa sortie du douair, et Amar Ben-Sarah à l'endroit où le propriétaire du mouton avait perdu sa trace.
Bilkassem , à une demi-lieue du douair à peu près , retrouva la peau du mouton. Le lion est un animal fort délicat ; il ne mange pas la peau des animaux, ni les pieds, ni les mains des hommes, parce que c'est surtout aux pieds et aux mains que l'on reconnaît le caractère supérieur de l'homme
Arrivé à la fontaine, Bilkassem trouva une brisée d'Amar Ben-Sarah ; il n'avait pas besoin d'aller plus loin : son camarade était sur la trace, et il le connaissait trop bon limier pour la perdre.
Bilkassem revint donc à la tente et me fit son rapport. Pendant ce temps, Ben-Sara suivait le lion.
Vers midi à peu près, Amar Ben-Sarah rentra à son tour. Le lion était rembûché dans un fort. L'Arabe avait décrit un cercle d'un millier de pas de circonférence, il s'était ainsi assuré du lieu où il était. C'était à trois kilomètres du douair.
J'étais fixé : selon toute probabilité, notre rencontre aurait lieu le jour même.
La journée s'écoula. J'étais en proie à cette fièvre et à cette émotion dont je vous ai parlé. Il me fut impossible de manger, de lire ou de m'occuper de quelque chose que ce fût.
Un peu avant le coucher du soleil, je sortis. C'est l'heure où les Arabes qui ont un lion dans leur voisinage restent invariablement chez eux. Depuis le moment du crépuscule jusqu'au lendemain, un Arabe qui a entendu le rugissement du lion a la plus grande, répugnance à mettre le pied dehors.
C'est, au contraire, l'heure que je choisis, par cette
même raison que c'est celle où le lion s'éveille, se met en quête, et chasse.
Lorsque j'arrivai à l'endroit désigné par Amar Ben- Sarah, j'avais encore un quart d'heure de jour, à peu près, et je pouvais étudier le paysage.
C'était à l'entrée d'une gorge étroite des monts Aurès ; les deux versants et même le fond de la gorge étaient très-boisés, couverts de pins, de sapins et de chênes dont la feuille est semblable aux feuilles de houx. Des rochers nus, encore brûlants de la chaleur du jour, sortaient du milieu de cette verdure, comme des ossements d'un géant mal enterré.
Nous nous enfonçâmes dans la gorge. Ben-Sarah me servait de guide.
Il traînait derrière lui une pauvre chèvre, destinée à servir d'appât au lion, et qui faisait toute sorte de difficultés pour nous suivre.
A une cinquantaine de pas de l'endroit où était rembùché l'animal, se trouvait une clairière : je la choisis, comme, dans un duel, on choisit l'endroit où le combat doit avoir lieu.
Amar coupa un petit arbre, en fit un piquet, le planta au milieu de la clairière et y attacha la chèvre, en laissant à sa corde un mètre et demi de jeu, à peu près.
Pendant qu'Amar Ben-Sarab accomplissait cette opération, nous entendîmes un bâillement prolongé à cinquante ou soixante pas. C'était le lion, encore mal éveillé, qui nous regardait et qui bâillait en nous regardant.
Les cris de la chèvre l'avaient tiré de son sommeil.
Il était tranquillement assis au pied d'un rocher, passant sa langue sanglante sur ses lèvres épaisses.
Il était magnifique de calme et de mépris pour nous.
Je me hâtai de renvoyer mes hommes, qui n'en furent pas fâchés, et qui prirent un poste à deux ou trois cents pas en arrière de moi. Amida seul avait insiste pour me tenir compagnie.
J'examinai bien les localités.
Un ravin me séparait du lion. La clairière pouvait avoir quarante-cinq pas de circonférence, quinze, par conséquent, de diamètre.
J'étais seul.
11 s'agissait de me choisir un poste.
Je me plaçai sur la lisière du bois. J'avais ainsi la chèvre entre le bois et moi.
La chèvre était à sept ou huit pas ; le lion à soixante, à peu près. *
Pendant que je faisais tous mes petits arrangements, le lion avait disparu ; il n'y avait donc pas de temps à
perdre pour me préparer à le recevoir, il pouvait me. tomber sur le dos d'un moment à l'autre.
Un chêne m'offrait ce que je cherche toujours en ce cas, — un appui.
Je coupai celles des branches inférieures qui eussent pu gêner mes mouvements ou ma vue, — et je m'assis appuyé à son tronc.
A peine venais-je de m'asseoir, que je m'aperçus, aux inquiétudes de la chèvre, que quelque chose se passait près de nous.
La chèvre tirait de mon côté la corde de toute sa force, tout en regardant du côté opposé.
Je compris que le lion avait fait une courbe pour gagner le ravin, et se rapprochait de nous, invisible et suivant le pli du sol.
Je ne me trompais pas. Au bout de dix minutes, j'aperçus sa tête monstrueuse au sommet du ravin, qui m'avait d'abord séparé de lui, puis ses épaules, puis tout son corps.
H marchait lentement, mal éveillé encore, et les yeux à demi fermés.
Le lion est très-dormeur et très-paresseux.
Arrivé au sommet de la berge, il se trouvait à peu près à sept pas de la chèvre et à quinze pas de moi.
J'étais resté assis, le tenant en joue.
Un instant, ayant eu le loisir de l'ajuster entre les deux yeux, j'appuyai le doigt sur la détente, et j'eus la tentation de lâcher le coup.
Si j'eusse cédé à cette inspiration, je sauvais, selon toute probabilité, la vie à un homme; — mais, ne voyant dans l'animal aucune disposition d'attaque, j'attendis, me laissant aller à cette espèce de volupté terrible dont j'ai déjà parlé, et qui consiste pour moi à me trouver en face du péril et à le braver.
Puis j'ai encore un autre but en prolongeant ces étranges temporisations : c'est d'étudier l'animal, de faire un pas de plus dans la connaissance de ses mœurs; une découverte de plus dans le caractère d'un pareil adversaire, c'est une chance de moins d'être mangé par lui.
Pendant plus de dix minutes, je me donnai la jouissance d'un tête-à-tête comme peu d'hommes peuvent se vanter d'en avoir eu un ; cela m'était bien permis, il
y avait près de deux ans que je ne m'étais trouvé en face d'un lion, et celui-là était un des plus beaux, des plus forts et des plus majestueux que j'eusse vus.
Au bout de dix minutes, il se laissa tomber sur le ventre, s'aplatissant tout à coup, comme si la terre eût manqué sous lui; puis il croisa ses pattes devant lui, allongea la tête, et s'en fit pour son cou une espèce d'oreiller.
Son œil était fixé sur moi, et ne se détournait pas un instant de mes yeux ; il paraissait on ne peut plus intrigué de ce que venait faire dans son royaume, cet homme qui semblait ne pas le reconnaître pour roi.
Cinq minutes s'écoulèrent encore ; dans la position qu'il avait adoptée, rien n'était plus facile pour moi que de le tuer.
Tout à coup, il se leva, comme poussé par un ressort, et commença de s'agitei', faisant un pas ou deux en avant, puis un pas ou deux en arrière, allant à droite, allant à gauche, et remuant la queue comme un jeune chat qui commence à se fâcher.
Sans doute, il ne comprenait pas cette corde, cette chèvre, cet homme ; son intelligence était insuffisante à lui expliquer un pareil mystère.
CAUSERIES. m
Seulement, son instinct lui disait qu'il y avait là un piège.
Cependant, je restais toujours assis, le fusil à l'épaule, le doigt sur la détente, suivant l'animal dans tous ses mouvements.
Un bond de lui, et j'étais entre ses griffes.
De moment en moment, son inquiétude augmentait et commençait à m'inquiéter moi-même; sa queue battait ses flancs, ses mouvements devenaient plus rapides, son œil s'enflammait.
C'eût été un suicide que d'hésiter plus longtemps.
Je profitai d'un moment où il me présentait le côté gauche ; je l'ajustai au défaut de l'épaule et lâchai le coup.
Le lion fléchit sur ses jambes, poussa un rugissement de douleur, se tordit comme s'il eût voulu mordre sa blessure, mais sans tomber.
A la distance de trois secondes, je lâchai mon second coup.
Puis, sans regarder, — j'étais bien sûr de l'avoir touché,— je jetai ma première carabine pour prendre la seconde, couchée près de moi, toute chargée, tout armée.
Quand je me retournai du côté du lJon, la crosse à l'épaule, le lion avait disparu.
Je restai immobile, craignant quelque surprise, et regardant de tous côtés.
J'entendis rugir le lion.
Il était descendu dans le lit du ravin. Il rugit deux fois encore, toujours en s'éloignant, mais en s'éloignant pas à pas.
Il regagnait son fort.
J'attendis encore quelques minutes, peut-être ne futce que quelques secondes ; on mesure mal le temps en pareille circonstance.
Puis, n'entendant plus rien, je me levai et j'allai visiter la place où l'animal avait reçu mes deux coups de feu.
La chèvre, tombée à terre et haletante de terreur, se débattait comme dans l'agonie.
Arrivé sur le terrain, il me fut facile de voir que le lion avait été touché de mes deux balles, et que les deux balles lui avaient complètement traversé le corps. Il y avait double jet de sang de chaque côté. Tout chasseur sait qu'un animal porte plus loin le coup, percé à jour, que lorsque la balle, restée dans la plaie, y détermine une hémorragie.
Je me mis sur sa voie; elle était facile à suivre. Tout le chemin qu'il avait parcouru était maculé de sang.
Les branches des petits arbres et des ronces au milieu desquelles il avait passé, étaient brisées et ensanglantées.
Comme je l'avais présumé, le lion avait regagné son fort.
En ce moment, je vis apparaître, au haut du ravin, les têtes d'Amida, de Belkassem et d'Amar Ben-Sarah. Ils s'approchaient avec précaution, ne sachant pas si j'étais mort ou vivant, en se tenant prêts à faire feu»
Ils m'aperçurent au fond du ravin, jetèrent des cris de joie et vinrent me rejoindre en courant.
Ils voulurent à l'instant même se mettre à la poursuite du lion ; la quantité de sang répandu leur faisait exagérer la gravité de la blessure.
Je les retins.
Dans mon opinion, le lion était grièvement, peut-être mortellement touché, mais le cœur n'avait pas été atteint. Le lion était encore plein de force ; son agonie serait terrible.
Sur ces entrefaites, huit ou dix Arabes du douair nous rejoignirent, armés de leurs fusils.
Ils avaient entendu mes deux coups, et accouraient, comme Amida, Belkassem et Amar Ben-Saïah, pour savoir ce qui venait d'arriver.
ISO CAUSERIES.
Ce qui venait d'arriver était, pour eux comme pour nous, écrit sur le sol.
Leur premier cri fut : « Il faut le suivre. »
Je les arrêtai en leur faisant observer qu'ils couraient à un danger imminent.
Mais rien.
--" Reste là, dirent-ils, et nous te l'apporterons mort.
J'eus beau leur affirmer que le lion était vivant et bien vivant, qu'à son rugissement, j'avais pu juger de sa force, ils s'obstinèrent à entrer dans le bois.
Je fis un dernier effort pour les empêcher d'aller plus avant; j'étais convaincu que, si nous attendions au lendemain, nous le retrouverions mort, tandis que, si, au contraire, nous le suivions en ce moment, nous irions nous heurter, au bout de cent pas, à sa douleur et à sa colère ; — chacun savait ce qu'il résulterait du choc.
Aucune observation n'eut prise sur leur entêtement. Lorsque je les vis résolus à se mettre à la poursuite du lion sans moi, je me décidai à m'y mettre avec eux.
Seulement, je fis mes dispositions.
Je rechargeai ma carabine Devismes, que je pris pour moi ; je donnai à Ben-Sarah ma carabir>° T.eoa£<a
et à Amnida, mon fusil du duc d'Aumalc, — c'est après la carabine Devismes, celui que je préfère, — il a tué treize lions, — et j'entrai sous bois, sur la trace du lion.
Il faisait presque nuit ; le bois était fourré, épais, entrelacé ; il fallait avancer presque en rampant.
Mes trois Arabes me suivaient; derrière mes trois Arabes venaient les hommes du douair.
Nous fîmes quarante ou cinquante pas ainsi, avec beaucoup de difficultés, et en dépensant près d'un quart d'heure pour les faire.
Au bout du quart d'heure, la nuit était presque venue ; au bout de cinquante pas, nous avions perdu ia trace.
Une clairière se trouvait à une dizaine de pas de nous. Nous regagnâmes la clairière pour nous reconnaître.
Pendant que nous étions éparpillés dans la clairière, cherchant à retrouver aux dernières lueurs du jour la trace perdue, soit par accident, soit par maladresse, un fusil partit.
Au même instant, un rauquement terrible éclata, et le lion s'abattit au milieu de nous comme s'il tombait littéralement du ciel.
Il y eut un moment d'indicible terreur. Tous les fusils, il. 11
excepté le mien, éclatèrent en même temps, et c'est un miracle que nous ne nous soyons pas tués les uns les autres.
Il va sans dire que pas une balle ne toucha le lion.
Quant à moi, voici ce que je vis comme à travers un nuage de fumée et de feu.
Tous les Arabes réunis autour de moi, à l'exception d'Amar Ben-Sarah.
Puis, tout à coup, à quinze pas de l'autre côté de la clairière, j'entends un cri, cri terrible, cri de mort.
Je m'élançai au cri à travers l'obscurité du crépuscule , rendue plus épaisse encore par la fumée de nos fusils.
Le crépuscule était tellement sombre, la fumée tellement épaisse, que je ne vis le lion et l'homme qu'en arrivant sur eux.
Homme et lion présentaient un groupe informe, mais terrible.
L'homme était couché sous le lion, qui lui déchirait les cuisses avec ses griffes de derrière ; la tête tout entière de l'homme était dans la gueule du lion.
J'eus un éblouissement, je vacillai sur mes jambes, j'étais près de tomber.
Ce moment de faiblesse eut la durée de l'éclair;
Le lion sentit le canon de ma carabine et me jeta de côté un regard menaçant.
Tirerais-je à la tête du lion? tirerais-je à l'épaule?
En tirant à la tête, je pouvais tuer l'homme.
Je tirai à l'épaule.
Tout cela se passa en moins d'une seconde.
Tout disparut dans le feu et dans la fumée.
J'attendis.
Je n'essayerai pas de vous dire ce qui se passa en moi pendant cette seconde d'attente.
Enfin, je distinguai.
Le lion avait lâché l'homme.
L'homme était retombé comme une masse. Ëtait-il mort ou vivant? C'est ce qu'il était impossible de savoir.
Le lion était appuyé contre l'arbre auquel était appuyé l'homme ; il était évident que l'arbre, qui était de la grosseur de ma cuisse, le soutenait seul.
L'arbre plia lentement, cria, se rompit, et le lion tomba à terre à côté de l'homme.
Je lâchai alors mon second coup, la capsule rata.
Que serait-il arrivé de moi, si cette seconde capsule eût été la première ?
Par bonheur, le lion était mort.
Nous nous précipitâmes sur l'homme, il était évanoui; mais, au contact de ma main, il reprit ses sens.
— Éloignez-moi, criait-il, éloignez-moi!
Nous eûmes beau lui crier que le lion était mort, il ne nous entendait pas.
Les Arabes disent que tout homme qui a respiré l'haleine du lion devient fou.
Amar Ben-Sarah était fou.
Je commençai à examiner les plaies autant que je pus le faire, à la lueur d'un brasier de branches sèches que nous nous hâtâmes d'allumer.
Le blessé avait le flanc et le ventre horriblement sillonnés ; sa cuisse était percée à jour de quatre coups de dent. Son crâne portait la trace des crocs. — Je n'avais pas donné le temps à la double mâchoire de se rejoindre.
Il était évident que c'était un homme perdu.
Nous le couchâmes sur un brancard fait de nos fusils, et nous l'emportâmes.
Trois jours après, je quittai le pays; son agonie durait encore, mais on n'espérait rien.
Les Arabes croient, d'ailleurs, que l'homme blessé par un lion ne guérit jamais de la blessure.
Une lettre du kaïd m'apprit, huit jours après, qu'Amar Ben-Sarah était mort...
Tel fut le récit de Gérard, — sauf ce qu'il a pu perdre sous ma plume; car je crains bien de n'avoir pas communiqué au lecteur la profonde impression que nous laissa la parole du célèbre tueur de lions.