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LES COURSES D'EPSOM

J'avais traversé la Manche dans l'intention, ou, si vous voulez, sous le prétexte d'aller voir les courses d'Epsom, et je m'étais embarqué un lundi pour revenir le samedi suivant, — moyen à peu près sûr de ne point passer le dimanche à Londres.

Je savais, depuis mon premier voyage en Angleterre, — et il remonte à quelque chose comme vingt-quatre ans, — ce que c'était que les dimanches à Londres.

Ohl chers lecteurs, ne le sachez jamais !

Le dimanche, tout est défendu à Londres ; quand je dis à Londres, je dis en Angleterre ; quand je dis en Angleterre, je dis dans les possessions anglaises.

A Southampton, un barbier fut condamné à deux mille cinq cents francs d'amende pour avoir fait une barbe; à Guernesey, une aubergiste fut condamnée à cent francs pour avoir vendu un verre de gin.

On sait les émeutes que causa, il y a deux ans, à Hyde park, cette observance exagérée du dimanche.

A Londres, après avoir travaillé six jours de la semaine, on ne se repose pas le septième, non, on s'ennuie; car les sabbatariens auront beau dire, l'ennui n'est pas le repos.

En Angleterre, la vie s'éteint le dimanche ; le dimanche est un jour retranché de la semaine, cinquantequatre jours retranchés de l'année , deux ou trois mille jours retranchés de la vie.

Le dimanche, à Londres, donne une idée assez juste de ce qu'était la principauté de la Belle au bois dormant avant que la princesse fût réveillée.

De temps en temps, on entend un psaume, ce qui n'égayé pas plus celui qui l'entend que celui qui le chante.

A mon avant-dernier voyage, j'étais, par mégarde,

arrivé un samedi, et, le soir, je causais avec mon hôte, M. Nind, homme de beaucoup d'esprit, de cette exigence presbytérienne, me vantant de savoir tout ce que les Anglais pouvaient faire, ou plutôt pouvaient ne pas faire, pour célébrer le jour dominical.

M. Nind avait secoué la tête et s'était contenté de dire :

— Oh ! nao, vous ne savez pas.

Et, comme j'insistais :

— Moa, je conduirai vous demain chez mon frère.

— A quelle heure ?

— A trois heures.

Cela m'allait à merveille ; au reste, j'étais sûr de ne p .trop m'ennuyer ce dimanche-là : je comptais le consacrer tout entier à écrire une petite pièce quia été jouée depuis, et qui se joue même encore au Gymnase sous le tiire de l'Invitation à la valse.

J'en étais à ma septième ou huitième scène, lorsque M. Nind entra,

— Venez-vous? me dit-il;

— Où cela? dcmandai-je.

J'avais complètement oublié le rendez-vous pris.

— Chez mon frère-

— Ah ! c'est vrai.

Os il.

Je me levai, je pris mon chapeau et je suivis M. Nind.

Nous montâmes dans un cab.

Il a été question d'empêcher les cabs de marcher lo dimanche, comme on a empêché la poste de fonctionner; mais les partisans de la locomotion l'ont emporté.

Nous nous arrêtâmes dans Picadilly.

M. Nind frappa à une porte.

Le domestique qui nous ouvrit parut d'abord fort inquiet; sans aucun doute croyait-il que nous venions faire une visite à son maître, et que cette visite pouvait le déranger de ses devoirs du dimanche.

Mais M. Nind le rassura en lui disant qu'il ne s'agissait pour le moment de rien autre chose que de faire voir à un Français la cour de la maison.

Le domestique nous laissa passer.

Nous entrâmes dans la cour.

Ma curiosité, je l'avoue, était vivement excitée.

Je regardai tout autour de moi ; cette cour n'avait rien de particulier, sinon qu'au milieu de la cour il y avait un coq sous une cage.

M. Nind me montra le coq du doigt.

Je crus que ce coq était une curiosité, un coq à deux têtes ou à quatre pattes.

Point : c'était un simple coq de basse-cour ; huit ou

dix poules caquetaient en tournant autour de là cage, tandis que le coq, d'un air triste, les regardait faire.

— Eh bien? demandai-je à M. Nind.

— Eh bien, répondit-il, vous ne voyez pas?

— Si fait, je vois un coq ; mais ce coq n'a rien de particulier, si ce n'est qu'il me paraît légèrement attaqué du spleen.

— Non, c'est le dimanche qui le rend triste.

— Comment, c'est le dimanche?

— Ne voyez-vous pas que le malheureux coq est sous une cage, et que de là vient sa tristesse?

— Sans doute, ce n'est pas amusant d'être sous une cage; mais pourquoi est-il sous une cage?

— Je vous l'ai dit, parce que c'est aujourd'hui dimanche, et que le coq de mon frère ne doit pas plus pécher le dimanche que mon frère ne pèche lui-même !

Si vous doutez de la vérité de l'anecdote, renseignezvous auprès de M. Nind, Leicester square, Sablonnière hôtel.

Cette fois, j'avais donc soigneusement évité le dimanche anglican, et, étant parti de Paris le lundi au soir, j'étais arrivé à Londres le mardi matin, c'est-à-dire la veille des courses d'Epsom, but avoué de mon voyage.

Je dis le but avoué, parce que le but secret, le vrai

but, pouvait bien être tout simplemeflt d'acheter quelques porcelaines.

H faut vous dire, chers lecteurs, qu'après les porcelaines du Japon et de la Chine, ce que j'aime le mieux, — ne pouvant pas emplir d'or les tasses à café de Sèvres, — c'est la porcelaine anglaise.

L'Anglais, le peuple le moins artiste et le plus industriel, — je dis industriel et non pas industrieux, — et le plus industriel du monde, arrive presque à l'art à force d'industrie.

Joignez à cela une espèce de confort qui signale tout ce qui sort des fabriques anglaises, et qui donne aux choses leur mérite spécial.

Paris en a pu juger à la dernière exposition : toutes ces splendides porcelaines anglaises, à fleurs peintes ou en relief, ont été enlevées en un clin d'oeil.

Personne, comme les Anglais, ne fait ces grands et magnifiques vases de toilette qui semblent des baignoires d'enfant.

Aussi, toutes les fois que j'ai été à Londres, en ai-je rapporté quelque cuvette large comme un bassin, quelque lampe de verre de Bohême qui semble taillée dans l'opale.

Cette fois-ci, à peine arrivé, je demandai à l'un de

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mes amis, pianiste et compositeur d'un grand talent, nommé Engel, de me conduire dans un des plus beaux magasins de Londres.

Il me conduisit droit chez Daniel, New -Bond street, 129, au coin de la rue de Grosvenor.

Trois étages d'une maison immense sont encombrés de porcelaines destinées à tous les usages, de toutes les formes, de toutes les dimensions, disposées pour tous les goûts.

J'étais au second, passant en revue les trésors que renferme cet étage, demandant le prix de chaque objet, lorsque le maître de la maison, occupé près de clients arrivés avant moi, monta rapidement l'escalier et adressa en anglais quelques mots au commis qui s'était chargé de me piloter, puis redescendit aussi précipitammen!; qu'il était monté.

Il me sembla, au milieu de ces quelques mots, coin-* prendre ceux-ci :

— Ne dites point les prix.

Je m'informai auprès du commis. J'avais parfaitement entendu.

— Pourquoi M. Daniel défend-il qu'on me dise les prix des objets que je marchande?

— Je ne sais, monsieur.

Je continuai d'examiner les objets sans demander davantage les prix.

Je crus que, dans son excentricité nationale, M. Daniel ne voulait rien vendre à un Français.

Cinq minutes après, il remontait avec un registre à la main.

— Monsieur, lui demandai-je, aunez-vous l'obligeance de m'expliquer pourquoi il est défendu à votre commis de me dire le prix des objets que renferme votre magasin?

— Parce que votre prix, à vous, monsieur Dumas. ne doit pas être le prix de tout le monde.

— Je ne vous comprends pas.

— Voici mes prix de revient, monsieur. Choisissez, indiquez les objets, et, puisque vous m'avez fait l'honneur de choisir mon magasin pour y faire vos acquisitions, payez-les le prix qu'elles me coûtent : je n'en accepterai pas d'autre.

J'avoue que cette politesse me toucha.

— Mais, dis-|e, si je prends tout le magasin?

M. Daniel s'inclina avec une singulière courtoisie:

— Je le renouvellerai, dit-il.

Croyez-vous que, si Walter Scott ou Byron eussent visité nos marchands de porcelaine de France, il

y en eût eu un seul qui en eût fait autant pour lui ?

Merci, monsieur Daniel, vous m'avez donné une jouissance d'amour-propre, et je ne dissimulerai pas que c'est une de celles que j'apprécie le plus.

Après avoir fait mes emplettes chez ce digne marchand, je me hâtai de satisfaire une autre fantaisie en allant visiter l'établissement de madame Tussaud, — ce fameux musée dont je vous ai décrit ailleurs les singulières merveilles.

Puis, comme c'était assez de jouissances personnelles, je crus que je me devais à la société.

Je montai dans un cab pour aller d'abord rejoindre mon fils, qui m'accompagnait dans ce voyage, et auquel j'avais donné rendez- vous à Hyde park. — De là, nous devions aller ensemble retrouver notre ami M. Young, qui nous offrait un dîner à Blackwall près de Londres.

L'heure brillante de Hyde park est quatre heures de l'après-midi; le jour à la mode, le vendredi.

Alors, toute la fashion de Londres marche au pas, trotte ou galope dans la grande allée de Hyde park.

C'est là que l'on voit les plus beaux chevaux et les plus jolies femmes de Londres, et, par conséquent, du monde entier.

Mais rendons justice aux Anglais : leur premier re-

gard est toujours pour le cheval, nous pourrions mémo ajouter, je .".rois, leur premier désir.

C'est chose curieuse, je vous jure, que le spectacle de la grande allée de Hyde park, où l'indépendance de la femme anglaise brille dans tout son éclat.

Autant il est rare de voir, en France, une femme monter seule à cheval, suivie de son domestique, autant il est rare, à Londres, de voir une femme accompagnée de son mari, de son frère ou de son amant.

Il y a plus : la femme domine énormément comme nombre. On rencontre des groupes de dix ou douze femmes, marchant en peloton comme une patrouille dû hussards, ou comme une seule ligne de cuirassiers oui passe une revue.

On les sent fermes sur leurs selles comme des amazones du Thermodon, ou comme des écuyères du Ci ■que.

Arrivées aux barrières, c'est-à-dire à l'extrémité des allées, elles font volte-face avec une précision admirable, sans effort, sans embarras.

Si l'une d'elles veut causer avec quelque cavalier qui passe, elle reste en arrière, entame avec lui une conversation plus ou moins longue, puis salue familièrement de la main et de la cravache, enlève son cheval

au galop, et rejoint le groupe auquel elle appartient.

Cela ne veut pas dire, que tous les groupes doivent être de dix ou douze : non, il y en a de six, de quatre, de deux. — Quelques femmes d'un rang plus aristocratique ou d'un tempérament plus solitaire se promènent seules, avec un domestique, deux domestiques, et quelquefois trois ou quatre domestiques.

Je vis l'une de ces dames, se trouvant devant la barrière au lieu de se trouver devant l'ouverture, et trop paresseuse pour faire une demi-courbe, enlever son cheval par-dessus la barrière avec autant de laisser aller, de facilité, de hardiesse, qu'un jockey à une course de haies.

Le domestique qui la suivait se crut sans doute obligé d'en faire autant, et suivit son exemple.

Nous avons dit que le spectacle de la grande allée de Hyde park était curieux. — H est plus que curieux, il est beau.

C'est un large spécimen de la fierté aristocratique de ce peuple, qui est arrivé à la liberté en foulant aux pieds l'égalité.

Nous n'avons pas idée de cela en France.

Il y a à Hyde park, tous les jours, quinze ou dix-

huit cents femmes montant des chevaux de cinq à dix mille francs.

Combien y a-t-il de chevaux de dix mille francs à Paris?

Vingt-cinq ou trente, peut-être, et encore I...

Nous restâmes trois quarts d'heure à Hyde park.

Ce que, pendant ces trois quarts d'heure, nous vîmes passer, flottant au vent, de boucles de cheveux de toutes nuances, depuis le noir aile de corbeau jusqu'au blond roux ; de cous gracieusement inclinés, se courbant et se redressant comme le mouvement des vagues; de visages roses éclatant sous la demi-teinte des chapeaux à larges bords chargés de plumes, frangés de dentelles, d'yeux noirs, fiers et passionnés ; d'yeux bleus, doux et langoureux, — je ne me chargerai point de rémunérer.

Shakspeare, qui a tout dit, a peint ses compatriotes avec une seule phrase :

« L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu d'un vaste étang. »

Il va sans dire que, dans ce nid de cygnes, il n'y a de place que pour les Anglaises.

Oh ! comme on vous comprend, doux rêves du poète ! Desdemona, Juliette, Miranda, Ophelia, Jessica, Cor délie, Rosalinde, Titania! comme on vous compren

quand on a vu ces femmes aux cheveux flottants, aux yeuxnoyés, aux joues transparentes, aux cous ondoyants, qui semblent faites pour l'hermine, le velours, le satin et la soie, plus encore que la soie, le satin, le velours et l'hermine ne semblent faits pour elles I

Disons, en passant, que Punch, ce Pasquino de Londres, qui ne respecte rien, appelle la grande allée où caracolent toutes ces belles dames — Rotten-Road (le chemin pourri).

Près de cette grande allée est la statue d'Achille, fondue avec les canons français pris à Vittoria et dédiée to Arthur duk of Wellington from his countrywomen; mot à mot : « A Arthur, duc de "Wellington, par les femmes de sa patrie. »

il va sans dire qu'Achille, en véritable demi-dieu de l'antiquité, combat tout nu.

Mais il a un bouclier ; chose qui lui est la moins nécessaire, puisqu'il est invulnérable.

En face de la statue et de manière à ce que l'illustre duc et sa postérité puissent voir ce chef-d'œuvre de l'art moderne de toutes les fenêtres, est bâtie sa maison, qui aujourd'hui n'offre plus rien de remarquable, et qui, lors démon premier voyage, était doublement curieuse, — d'abord, en ce qu'elle était la résidence delordWel-

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lington, — ensuite, en ce que tous les volets étaient en fer.

La raison de ce formidable retranchement faisait honneur à la popularité du vainqueur de Vittoria, de Salamanque et de Talavera, — car nous ne pouvons pas admettre qu'il fut le vainqueur de Waterloo. — A chaque nouvelle émeute, on brisait ses vitres ; d'abord, il essaya de fermer les volets ; mais la dépense était double : on commençait par briser les volets pour ensuite briser les vitres. Il en résulta qu'il eut l'ingénieuse idée de fermer les fenêtres avec des volets en fer. Le duc en était quitte, les jours d'émeute, pour déjeuner et dîner à la lumière.

Heureusement que la statue d'Achille comme sculpture, et la maison de Wellington comme architecture, peuvent être vues d'un coup d'oeil, l'art n'y étant absolument pour rien et la bonne intention y étant pour tout.

Il en résulta que la double visite en fut bientôt faite, et, comme notre cab nous attendait porte Grosvenor, nous sautâmes dedans, et, sans nous arrêter à rien, nous revînmes à notre hôtel ( London-CofFee house) avec la rapidité du fiacre anglais, doublée de la promesse d'un pouiboire, chose inconnue en Angleterre.

Vous me direz que , comme les cochers anglais comptent par milles et font leurs comptes eux-mêmes, il y a tout lieu de présumer qu'ils n'ont point la maladresse de s'oublier.

A la porte de l'hôtel, toute notre société, composée d'une quinzaine d'amis de M. Young, nous attendait. La présentation se fit selon l'étiquette anglaise. Mais, de toute cette nombreuse société, je ne retins qu'un nom, celui de M. Knowles.

Il est vrai qu'à ce nom, M. Young, ajouta : — Qui a tué trente-cinq tigres.

M. Knowles est un homme d'une trentaine d'années, ayant habité Rajahrampore, c'est-à-dire la ville du roi Ram près Mours-hed-Habad. Il a la tête de moins que Gérard, qui lui-même n'a guère que cinq pieds deux ou trois pouces. C'est une nature frêle, mais calme, avec une grande fixité dans le regard. L'œil est bleufaïence comme celui de tous les hommes volontaires jusqu'à l'obstination ; c'est la couleur de l'œil des races celtiques, les plus entêtées de toutes les races : voyez les Bretons et les Écossais.

Nous allâmes tout courant jusqu'à Blackfriars bridge, c'est-à-dire jusqu'au pont des Frères-Noirs , un des plus vieux ponts de Londres, et, là, nous trouvâmes

un de ces bateaux à vapeur qui sillonnent la Tamise.

Gela seul peut vous donner une idée de la puissance de cette reine de l'ennui qu'on appelle Londres, quand je vous dirai, par exemple, que, du pont de Battersea, qui peut correspondre à notre pont d'Iéna^ jusqu'à Blackwall, qui peut correspondre à notre Râpée, c'està-dire pendant quatre lieues au lieu d'une, la Tamise est desservie, comme une rue à omnibus, par plus de soixante bateaux à vapeur contenant une moyenne de cent cinquante passagers, parmi lesquels circulent deux ou trois bateaux à half-penny, c'est-à-dire à un demipenny, c'est-à-dire à un sou, toujours chargés de deux cent cinquante ou trois cents personnes, qui, pour ce sou, vont depuis le pont de Londres jusqu'au pont de Westminster, c'est-à-dire font à peu près deux lieues.

Le bateau allait partir ; nous y fîmes une véritable irruption.

Au pont de Blackfriars , la Tamise est quatre fois large comme la Seine au pont d'Iéna.

Ne vous préoccupez de rien, chers lecteurs, si vous faites ce voyage, que de regarder à droite et à gauche et d'étudier le mouvement commercial qui fait grouiller au bord du grand fleuve anglais un demi-million d'individus. Le seul souvenir historique que vous co-

toyiez, c'est la Tour de Londres, dont vous voyez s'élever les quatre clochetons. Quand je dis la Tour de Londres, je devrais dire la Tour Blanche bâtie par Guillaume le Conquérant ; car, de la Tour de Londres qui existait avant l'invasion normande et que la tradition veut avoir été appelée Tour de Juillet, comme ayant été bâtie par Julius César, il De reste plus rien.

A part ce mouvement commercial qui est l'âme visible de la grande cité, vous n'avez que deux choses à voir dans cette traversée de Blackfriars à Blackwal : c'est, à gauche, le Great-Eastem (aujourd'hui le Leviathan);k droite, l'hôpital des Invalides de la marine, le plus beau palais de Londres.

Il a été bâti par Inigo Jones, sous Charles 1er, c'est-àdire par le contemporain de Van Dyck, qui, lui aussi, faisait de l'architecture en môme temps que de la peinture, mais, qui, en même temps qu'il faisait de l'architecture et de la peinture, faisait malheureusement aussi de l'alchimie ; ce qui nous coûta probablement, à nous, une douzaino de beaux tableaux, et probablement à lui une douzaine de belles années : la peste de 1641 le trouva tout affaibli par les veilles et n'eut qu'à le toucher do l'aile pour le coucher au nombre de ses victimes.

Ceux qui sont curieux d'énormes fourneaux, d'im-

menses marmites et de cuillers à pot gigantesques, doi vent visiter les Invalides de Londres, qui, sous ce rapport, l'emportent sur les Invalides de Paris. Il faut rendre justice à qui de droit.

Quant au Great-Eastern, c'est le plus énorme navire qui jamais ait été construit, sans en excepter la fameuse galère de Ptolémée dans laquelle il y avait un jardin et un bois de palmiers.

Le Leviathan, pour lui donner son nouveau nom, jauge 22,500 tonneaux , c'est-à-dire qu'il est quarantecinq à cinquante fois plus grand qu'un trois-mâts ordinaire.

Du bateau à vapeur que nous montions, nous l'apercevions à un demi-kilomètre, se dressant sur le rivage, comme une gigantesque falaise. Les hommes qui travaillaient à sa carène, rapetisses par sa masse, parais saient gros comme des fourmis. Il pourra transporter quatre mille passagers et dix mille soldats. Il aura six mâts, dont cinq en fer, et le plus proche du gouvernail en bois pour ne pas déranger la boussole.

Cela nous semble, au reste, une grande erreur en matière de construction que de croire que plus la masse est pesante, mieux elle résistera à la mer et à la tempête. Quant à moi, je me croirais plus en sûreté dans

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la plus petite goélette que dans cette énorme machine.

J'ai voyagé avec un speronare, c'est-à-dire dans une coquille de noix; j'ai voyagé avec le Véloce, c'està-dire avec un bâtiment de la force de deux cent cinquante chevaux. Je me sv^is cru, dans deux circonstances identiques, moins exposé sur ma coquille de noix que sur mon bâtiment de deux cent cinquante chevaux.

Quelle que soit la force d'un steamer ou d'un vaisseau, il ne domptera pas la mer ; et, pour la mer, ce sera toujours une plume à la main d'un géant.

Mieux vaut amuser la mer que la défier.

Je souhaite de ne pas être un prophète de mauvais augure pour la Compagnie, qui a déjà souscrit sept cent mille livres sterling, c'est-à-dire dix-sept millions et demi, pour la construction du Leviathan. Mais, je le répète, j'aimerais mieux, une tempête survenant, être sur le bouchon de liège avec lequel j'ai parcouru tout l'archipel de Sicile, avec lequel j'ai été à Messine, à Syracuse , à P^lerme , à Lipari , à Malte , à Tunis , au Pizzo, que sur le colosse qu'on essaye aujourd'hui de mettre à flot, près de Milwall.

Mais ainsi sont les Anglais : ils croient faire plus grand en faisant plus gros 1

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