II
Vous savez ce qu'est Paris les jours d'illuminntion, n'est-ce pas? Figurez-vous quelque chose de trois fois plus compacte que la foule de nos boulevards.
Je remarquai une chose, c'est qu'au fur et à mesure que nous avancions vers Régent street, des mots français nous frappaient plus rapprochés les uns des autres.
En arrivant à Leicester square, l'anglais et le français se contre-balançaient ; à Haymarket, l'anglais était complètement vaincu.
C'est que Haymarket est le Canada de Londres ; c'est à Haymarket et dans ses environs qu'émigrent les demoiselles quo Déranger a illustrées par une de ses plus verveu îs chansons :
Faut qu' lord Vilain-ton ait tout pris, Gn'ia plus d'argent dans c' gueux d' Paris!
Haymarket, moins les robes en brocart, moins les plumes, les aigrettes, les oiseaux de paradis, les colliers et les boucles d'oreilles de strass , Haymarket est, en 1 857 , ce qu'étaient les galeries de bois du Palais-Royal en 1825.
Le dernier recensement qui a été fait de ces demoiselles, tant Anglaises qu'Irlandaises, Écossaises, Allemandes et Françaises, est fantastique.
Un employé à la police de Londres m'a dit que ce
recensement en avait constaté un nombre de quatrevingt mille, si*" lesquelles on peut compter de cinq a six mille Françaises.
Tout cela vit à sa guise et sans être soumis à aucu ; règlement sanitaire.
La raison qu'en donne le puritanisme anglais est admirable : « Il ne faut pas encourager le vice par l'espérance de l'impunité. »
Au reste, c'est au jardin de Cremorn que le vice s'étale dans toute sa splendeur.
Gremorn, c'est le Valentino, le Mabille, le Château des Fleurs de Londres, — en mesurant tout à un cran plus bas.
A la rigueur, une femme pourrait entrer à Valentino, à Mabille, au Château des Fleurs; une fille peut seule entrer à Cremorn.
Nous en sortîmes à minuit, profondément attristés par les danses funèbïfcs des Brididis et des Pomarés de la (rande-Breta^ne.
Enfin ce jour, ce grand jour du derby, auquel nous étions convoqués de Paris, — ce carnaval de Londres, qui n'a pas de carnaval, — était arrivé.
A dix heures, une immense calèche pouvant contenir dix personnes et sanglée de tous côtés de paniers contenant des pâtés, des poulets froids, des homards, du vin de Bordeaux, du vin de Champagne et de la glace, s'arrêtait devant la porte de London-Coffee house.
Elle était attelée de quatre chevaux conduits par deux postillons en Daumont, bottes à retroussis, culottes blanches, gilets blancs, vestes et casquettes roses.
Nous nous y installâmes, et la voiture passa san:; transition de l'immobilité au galop.
Le galop, c'est l'allure du derby -day; ce jour-là, tout va au galop, même les ânes.
Tant que nous fûmes dans les rues de Londres, nous ne vîmes pas grand changement avec l'aspect ordinaire des rues; seulement, on pouvait remarquer que, pour
une voiture qui nous croisait en sens inverse, dix suivaient le même chemin que nous.
Le temps était magnifique et promettait une belle journée de poussière.
La poussière est tellement une des conditions indispensables de la fête, que les femmes, d'habitude, font faire pour le jour du derby des robes qui ne leur servent que ce jour-là.
Los hommes, de leur côté, avaient pris des précautions contre la poussière, le grand ennemi du jour; tous ceux que nous rencontrions portaient à leurs chapeaux des voiles bleus, bruns ou verts, qui donnaient à quelques-uns d'entre eux , adolescents de quinze ans, frais et roses comme les crocus qui poussent dans les prairies, l'air d'amazones démontées.
La population stationnait, placée en haie, aux deux côtés de la rue.
Au fur et à mesure que nous nous éloignions du cœur de la cité, au lieu que cette haie s'éclaircît, au lieu que les voitures diminuassent, la haie s'épaississait et les voitures devenaient plus nombreuses et surtout plus diverses.
C'était une exhibition générale de toutes les voitures
connues, non-seulement dans la carrosserie, mais en-» core dans la cliarronnerie anglaise.
Essayons de donner une idée de ces différents spécimens.
C'était d'abord la voiture nationale, le stage-coach, le four-in-hand, c'est-à-dire le quatre-en-main, parce que le même cocher conduit quatre chevaux en main ; dans les temps ordinaires, les chiens sont dans le coffre, les domestiques derrière, et les maîtres et les amis devant : ce jour-là, les chiens étaient restés au chenil et les domestiques à l'antichambre. Tout, intérieur, impériale, devant, derrière, était encombré de maîtres.
C'était le mail-coach, cette concurrence que les entreprises commerciales font au stage-coach, et qui, dans un jour solennel comme celui du derby, avec ses deux ou ses quatre chevaux, voiture de vingt à vingt-cinq amateurs.
C'était le carriage, calèche de famille, véhicule ordinaire de la bourgeoisie, où s'entasse cette population sans fin, étagée comme une flûte de pan à dix, douze et quinze tuyaux, qui se compose du père, de la mère et des enfants, ceux-ci infinis, sans nombre, parterre de camellias blancs et roses, chacun, depuis le bouton jusqu'au calice, épanoui à son degré de floraison.
Le sociable, sorte de wurst immense, dont le nom indique la qualité, et qui est destiné, non-seulement à entretenir, mais encore à resserrer, entre huit ou dix personnes, les liens de la société.
Le braice, grand coupé à quatre personnes, qui, ce jour-là, en porte invariablement dix : quatre dans l'intérieur, plus un enfant qui se tient debout à chaque portière; deux sur le siège de derrière, deux sur le siège de devant; total, dix, chiffre annoncé.
Le brougham, — prononcez le broum, inventé par iord Brougham, pour se rendre au Parlement, sans avoir l'obligation d'y mener personne à ses côtés. Dans le brougham, coupé microscopique comme épaisseur surtout, il y a juste place pour le ministre et son portefeuille ; ce jour-là, il contient de quatre à six personnes.
Le landau, voiture popularisée en France par la pièce que Scribe a faite sous ce titre pour les débuts de Perlet, passé depuis dans notre usage, mais relégué aujourd'hui chez nous dans les vieilles écuries du faubourg Saint-Germam.
Le landolees, diminutif du landau, comme le brougham est le diminutif du coupé ordinaire.
Le mail-p/iaeion, récipient ordinaire de quatre per-
sonnes, qui devient, ce jour-là, sur la route d'Epsora, ce que le corricolo est tous les jours sur la route de Torre-del-Greco à Naples.
Le dog-cart, fa voiture des chiens, où tes maîtres ne sont considérés que comme des êtres secondaires; le jour du derby, deux femmes remplacent d'ordinaire les domestiques et vont à reculons, ayant pour appui le dos des deux hommes qui vont en avant.
Le w/ritechapel, la voiture du village, avec laquelle on va entendre les prêches et les sermons, qui conduit aux enterrements, aux baptêmes, aux fêtes, aux noces; c'est nolru chariot, plus la suspension. En Angleterre, toute voiture est suspendue.
Le break avec son cocher élevé, qui semble, du haut de son siège, manœuvrer son bâtiment comme un contre-maître fait de son navire du haut du beaupré.
Les cinquante espèces de tilburijs que nous connaissons, depuis le tilbury à patin jusqu'au tilbury à télégraphe.
Le buggy, dont nous avons fait boghey, et qui est, en réalité, le modeste tape-cul.
Le farmer's-cart, la voiture du fermier.
Le brewers-dray, la voiture du brasseur.
Le waggon, tapissière de campagne.
Le tnofredars, c'est-à-dire la voiture anglaise par excellence.
Le cab, qui consiste dans une espèce de cabriolet en forme de fauteuil à la Voltaire, à l'arrière duquel le cocher est assis, et qui, disgracieux d'encolure, est fort commode en réalité, en ce qu'il vous isole du coatchman, et, par conséquent, de l'émanation des herbes plus ou moins malfaisantes que fume celui-ci sous le nom de tabac. — Oh! que je voudrais, par parenthèse, consigner ici le nom de cette grande et honnête dame, comme disait Brantôme, à qui un de nos amis demandait l'autre jour dans un wagon : « L'odeur du cigare, vous incommode-t-elle, madame?» et qui répondit : «Je ne sais pas, monsieur ; on n'a jamais fumé devant moi ! » — On peut hasarder, sans amour-propre national, que cab vient de cabriolet ; seulement, les Anglais, qui sont les plus grands abréviateurs que je connaisse, ont réduit les quatre syllabes en une, et, du mot cabriolet, ont fait le mot cab, comme ils ont fait, du vin d'Oporto, le vin de Porto, puis le vin de Port; quand il s'agit du nom de famille, qu'ils ne peuvent pas abréger matériellement, ils l'abrègent) ir la prononciation : lord Brougham, prononcez lord Broum, comme je le disais tou^ à l'heure. Les Anglais, avec un peu de travail, finiront II. 13
par ne plus parler que comme les grosses caisses, monosyllabes; aussi le vers de Racine qu'ils apprécient le plus, est-il justement celui-là qu'on a tant reproché au grand poète, parce qu'il n'était composé que de monosyllabes •
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Partageons leur admiration et achevons la nomenclature des véhicules qui brûlent avec nous la route d'Epsom.
C'était encore le kansom patent safety, que l'on rencontre à chaque pas dans les rues de Londres, et dans lequel le client est assuré contre les accidents.
L'omnibus, qui n'a pas besoin de description.
Le tandem, avec ses deux chevaux en arbalète.
Le fly, notre berlingot, c'est-à-dire tout ce qui est voiture de louage.
Le post-chaise, création antédiluvienne abandonnée chez nous depuis plus de cinquante ans.
Le pony-chaise, traîné comme l'indique son nom par des poneys.
Le donky-cliaise, ou la chaise aux ânes.
Enfin, le siucep-chaise , qu'on ne voit qu'à Londres, et dont la traduction littérale est la voiture du ramoneur.
Eh bien, figurez-vous toutes ces voitures de formes variées, de constructions diverses, tirées de leurs cours, de leurs remises, de leurs hangars ; tous ces animaux de races, de formes, de grandeurs différentes, sortis de leurs box, de leurs écuries, de leurs étables, les valides aussi bien que les écloppés, les vivants aussi bien que les morts, tout cela roulant, trottant, galopant sur cette route d'Epsom comme dans une autre vallée de Josaphat, se heurtant, s'accrochant, se renversant avec un bruit d'ossements froissés, semant la route de débris auxquels personne ne fait attention, d'épaves que personne n'évite, de naufragés que personne ne recueille : là, comme partout, la force dominant, les grands écrasant les petits, chacun étant pris de la rage d'arriver avant son voisin et tourmentant de son mieux le malh 3ureux quadrupède qui l'aide à accomplir cette œuvre de vanité !
^t remarquez que ce que je vous dis là, ce n'est point à propos d'une agglomération partielle sur un point particulier. Non, c'est partout ; depuis le Vaux-Hall jusqu'à Epsom, c'est-à-dire pendant sept lieues, on vogue à pleines voiles, au milieu d'écueils mouvants, pc rmi lesquels il faut être non-seulement cocher, mais encore pilote, attendu que vous avez bien plus affaire à
des vagues qu'à des rochers; et chaque vague crie, hurle, murmure, glapit, jure, chante, menace, maudit, raille, car elle a depuis quatre jusqu'à vingt têtes.
C'est que les courses en Angleterre, et surtout les courses d'Epsom, voyez-vous, chers lecteurs, ce n'est pas, comme chez nous la Marche ou Chantilly, une affaire de luxe. Non ; c'est une fête nationale à laquelle chacun prend sa part, et à laquelle chacun veut assister, riche comme pauvre, gentleman comme ouvrier ; on l'attend onze mois, on en parle pendant six, on s'y prépare pendant trois, et l'on s'en souvient quelquefois plus longtemps qu'on ne l'a attendu, qu'on n'en a parlé, qu'on ne s'y est préparé.
Avec notre calèche monstre, nos quatre chevaux, nos deux postillons , nous étions naturellement rangés parmi les oppresseurs, et, du haut du siège de devant, d'où il commandait la manœuvre, notre ami M. Young ne répondait à toutes les railleries, à toutes les malédictions, à toutes les menaces, à toutes les chansons, à tous les jurements, à tous les murmures, à tous les glapissements, à tous les hurlements, à tous les cris que par ce mot :
— Forward! forward!
Et la voiture allait, emportée comme le char de la
foudre dans un nuage de poussière qui ne permettait pas de se voir à vingt pas.
Un peu avant d'arriver à Morden, nous trouvâmes un stage-coach à quatre chevaux, arrêté au beau milieu de la route.
Nous disons à quatre chevaux, nous devrions dire à trois ; on avait mené les pauvres bêtes si grand train, qu'une des quatre venait de tomber frappée d'un coup de sang.
— Saignez-le ! saignez-le î criait-on de tous côtés.
Mais bah ! les propriétaires n'avaient pas le temps ! Il fallait arriver à Epsom avant un mail-coach qui venait derrière.
Avec ce mail-coach, il y avait pari.
On se contenta donc de couper promptement les traits, d'attacher le cheval dépareillé en arbalète, et l'on repartit, laissant le cheval mort au milieu du chemin.
Au moment où nous arrivions au sommet d'une colline qui domine le champ de course d'Epsom, — et cela à travers mille dangers, la plupart des chevaux qui montaient cette colline ayant pris prétexte de son escarpement pour aller en arrière au lieu de continuer d'aller en avant, — au moment, dis-je, où nous arri-
vâmes au sommet de cette colline, la première course partait.
Par bonheur, c'était une espèce de prologue, une course d'essai ; la seconde seule était importante.
Tous les véritables parieurs s'étaient réservés pour cette seconde course.
Elle devait, en effet, résoudre une grande question.
Un cheval qui avait été le favori dans deux ou trois courses, et qui les avait bravement gagnées, s'était laissé battre à Newmarket, comme un pleutre, par un cheval à peu près inconnu ; de sorte qu'il avait perdu sa popularité.
L'enjeu de son maître à Newmarket était de mille gainées.
Ce cheval s'appelait Blink-Bonny; ce qui, traduit à peu près, comme tout ce qu'on traduit, veut dire le Joli-Clignoteur.
Cette fois, l'enjeu de son maître était de vingt-sept mille livres, c'est-à-dire de six cent soixante et quinze mille francs.
Le maître confiant était M. Anson.
On pariait, en général, vingt contre un, tant Blinkiv était en défaveur.
Tl en résultait donc que la première course, à laquelle
nous n'assistions pas, était, comme je l'ai dit, sans grande importance.
D'ailleurs, il y avait une préoccupacion qui l'emportait sur toutes les autres.
C'était d'entrer dans le champ de course.
11 fallait, pour arriver à ce but, franchir une barrière ouverte, bien entendu, mais n'offrant qu'une dizaine de mètres d'ouverture.
Supposez la passe de Calais pendant une tempête avec cinif cents bâtiments... qu'est-ce que je dis, cinq cents i mille, dix mille, de toute forme, de toute grandeur, de tout tonnage, depuis le chasse-marée jusqu'au vaisseau à trois ponts 1 tout cela se pressant pour entrer, avec les mâts qui se brisent, les voiles qui se déchirent, les membrures qui craquent, et vous aurez une idée de l'entrée de notre frégate dans la passe d'Epsom.
La passe franchie, on se trouvait plus à l'aise.
Il ne s'agissait plus que de naviguer à travers un océan de piétons.
Trois cent mille personnes, à peu près.
Voilà où est le vrai spectacle. La course n'est qu'un détail.
Le jour du derby reste pour les Anglais eux-mêmes un phénomène inexplicable et surtout indescriptible.
Figurez-vous un mélange inouï d'êtres de toutes les conditions : un monde tout entier enfermé dans les limites d'une lieue carrée; Londres envoyant dans ce chaos social un échantillon de tout ce qu'il possède, pour faire un Londres sans maisons, un Londres avec ses pompes, ses misères, ses richesses, ses vices, son luxe, ses gentlemen, ses fripons, ses cockneys, ses lords, ses imbéciles, ses filous, ses duchesses, ses petites marchandes, ses filles publiques, kaléidoscope fantasque, cosmopolite, gigantesque, multiple, présentant à la fois toutes les faces d'une société indéfinissable, immense, bruyante, variée, orageuse enfin, comme l'Océan.
Au milieu de tout cela, pareils à des roches immobiles au milieu des vagues mouvantes, des baraques de toute espèce, depuis la tente en grosse toile d'Alger, à l'apparence luxueuse, où l'on débite le porto, le claret, le gin, le cognac, les petits gâteaux, jusqu'aux modestes parasols de canevas goudronné, sous lesquels les petites filles d'Egypte, aux oripeaux fanés mais harmonieux de couleurs, vous promettent, pieds nus et en haillons elles-mêmes, des fortunes de nabab, pour la bagatelle d'un demi-schelling ; — des joueurs d'or rue, des saltimbanques, des orchestres ambulants, des danseurs, des montreurs de singes, des mendiants, des gamins
qui peuvent à peine se tenir sur leurs pieds et qui se tiennent sur la tête, des enfants sevrés d'hier et qui grimpent comme des mousses microscopiques à de longues échelles posées en équilibre sur le nez paternel, lequel même, dans l'état ordinaire, indique par sa déviation cartilagineuse tout ce que ce membre si essentiel au visage a souffert des devoirs bizarres qui lui ont été imposés en dehors de sa destination ; — de hâves vagabonds, aux maillots râpés et poussiéreux, qui rampent, se tordent, s'arrondissent, se cambrent, se racornissent de manière à détruire toutes les théories adoptées sur l'usage et la facultative — tant pis si je fais un mot — de l'épine dorsale ; — des petites filles sur des échasses, des polichinelles, des musiciens nègres ; — tout cela grouillant entre les roues des voitures, les habits noirs, les robes de satin, bravant les flèches et les bâtons.
Expliquons ce que nous voulons dire par ces mots bravant les flèches et les bâtons.
Il y a aux courses d'Epsom deux jeux privilégiés, et qui s'établissent au beau milieu de la foule, sans s'inquiéter des torts graves qu'ils peuvent faire à cette même foule : c'est le jeu de l'arc et le jeu des bâtons. Le jeu de l'arc n'a pas besoin d'être expliqué.
11 y a trois buts : une carte ronde, un nègre, une dame en grande toilette ; — il va sans dire que carte ronde, nègre et dame en grande toilette sont en carton.
Il y a une douzaine d'arcs en faisceaux et douze ou quinze douzaines de flèches placées, douzaine par douzaine, dans des carquois creusés en terre.
Arcs et flèches forment une ligne placée à cinquante pas du but.
Moyennant six pence, gentleman comme mendiant, mains à gants de peau de Suède, mains calleuses, ont droit de venir prendre un arc et douze flèches.
Chacun choisit son but, — on est même libre de choisir les trois, — chacun fait ses paris avec son voisin et lire ses douze flèches.
us disons fait ses paris, parce que, le jour des courses d'Epsom, sous la forme de grains de poussière probablement, la contagion flotte dans l'air ; chacun en avale sa part et devient enragé. On parie sur tout; chaque chose est un prétexte, une occasion, un motif de pari.
J'ai vu là des gens parier qu'au lieu d'envoyer leur flèche au but, ils l'enverraient dans le derrière d'un honnête cockney qui passait, donnant le bras à sa femme et, à sa fille.
Le parieur gagnait ou perdait, mais il accomplissait le pari.
Le jeu de bâton consiste à abattre des poupées, des pelotes, des boîtes, des polichinelles, placés sur des baguettes fichées en terre et de trois pieds de hauteur.
On a douze bâtons pour six pence.
Chaque bâton représente le tiers d'un manche à balai.
On jette les bâtons comme on veut, en douceur ou à haute volée.
Le joli, le plaisant, le suprême est d'atteindre avec
les bâtons non-seulement les baguettes, mais encore le
nhand ou la marchande, qui se tient derrière, saute
on l'air ou bondit à droite et à gauche, selon qu'il est
menacé de face, à gauche ou à droite.
Il en est des bâtons comme de l'arc.
A l'arc, celui qu'on vise avant tout, c'est le malheureux gamin qui court, sans arme défensive aucune, au milieu de cette grêle de flèches partant à la fois de douze arcs et de vingt-quatre mains ; — au bâton, c'est le mardi:
Vous figurez-vous ces deux jeux au milieu d'une foule compacte !
Un jour, les spéculateurs en plein vent d'Epsom en arriveront à établir au milieu de la foule un tir au pis-
tolet, comme ils y ont établi des tirs à l'arc et au bâton ; et certainement personne ne s'y opposera, pas même la police, qui est invisible, qui ne se mêle de rien, qui ne s'occupe de rien, qui n'existe pas.
Nous parvînmes, à travers cette multitude, que l'on sépare au galop , sans plus s'inquiéter de ceux que l'on écorne que les tireurs d'arc ne s'inquiètent de ceux qu'ils piquent et les jeteurs de bâton de ceux qu'ils meurtrissent ; nous parvînmes donc au groupe principal des voitures, — deux ou trois mille ; — je ne les ai pas comptées, mais, puisque l'on parie, je parierais plutôt pour plus que pour moins.
Il va sans dire que, sur toute l'étendue du champ, il y a cinq ou six groupes semblables.
Là, nous prîmes notre rang, le meilleur possible.
En face de nous était la maison appelée le Stand, c'est-à-dire l'arrêt.
Toutes les fenêtres de cette maison étaient garnies de monde ; des gradins arrivaient jusqu'à son premier étage, et son toit, incliné en amphithéâtre, contenait deux mille stalles numérotées.
Pas une de ces stalles n'était vacante. Faites-vous, d'après cela, une idée du Stand !
Avec ses tribunes étendues à sa droite et à sa gauche
comme deux ailes, avec ses degrés montant à son premier étage comme un grand perron, avec son amphithéâtre stalle sur son toit, le Stand peut contenir trente mille personnes.
Le chemin de fer, depuis huit heures du matin, en amenait mille par chaque convoi.
Lorsque nous fûmes montés sur les sommets les plus élevés do notre voiture, nous embrassâmes une population de trois cent mille âmes, à peu près.
Juste en ce moment, les jockeys essayaient les chevaux de la seconde course.
Vingt ou vingt -cinq chevaux devaient y prendre part.
C'était un miroitage de casquettes et de vestes de toutes couleurs.
On se montrait Blink-Bonny, Adamas, Anton, Chevalier-d'industrie, Black-Tommy, Shatnaver et Tournament comme les huit chevaux entre lesquels le prix devait être disputé
Plusieurs fois, l'enthousiasme fut éveillé par de faux départs.
C'étaient de grands cris, une clameur immense qui s'éteignait tout à coup quand les spectateurs voyaient qu'ils se trompaient.
Bientôt, les chevaux furent, renvoyés par la petite porte, n'ayant plus liberté que de caracoler dans the fartai glen, c'est-à-dire dans la vallée fatale.
Puis les policemen, sur quarante de front, firent vider la piste aux curieux, et les chevaux furent rangés en ligne au milieu du plus profond silence.
Enfin, les drapeaux s'abaissèrent et les chevaux partirent.
Ils semblèrent, en partant, rendre la respiration à trois cent mille spectateurs qui éclatèrent en un seul hourra !
Le sol frissonna comme dans un tremblement de terre.
D'abord, Chevalier-d'industrie prit la tête; mais, au bout de trois cents mètres, il la perdit. D'où nous étions, nous ne pouvions voir qu'une masse confuse luttai vitesse. Ce n'étaient plus les chevaux que l'on pouvait reconnaître, c'étaient les jockeys seulement, à la couleur de leurs vestes et de leurs casquettes.
il nous sembla que la lutte avait lieu entre Blink- Bonny, Anton, Tournament, Adamas et Shatnaver; à part un groupe de huit ou dix chevaux qu'on eût dits enchaînés les uns aux autres, les concurrents étaient distancés. Ce groupe arrivait comme une avalanche ;
on distinguait les cri?; de : « AdamasI Adamasl... Blink-Bonny! Blink-Bonnyï... »
Enfin, le groupe passa devant nous comme un éclair. Blink-Bonny dépassait les autres d'une demi-longueur; A damas venait après lui, vivement pressé par Blackïommy; puis Anton.
La même clameur immense, grondante comme un tonnerre, qui avait salué le départ, accueillit le retour.
C'était le nom de Blink-Bonny, hurlé par cent mille voix.
En même temps, un drapeau fut hissé en l'air portant le chiffre 21 ; c'était le numéro d'inscription de Blink-Bonny.
M. Anson, qui avait refusé six milles guinées (cen'j cinquante mille francs) de Blink-Bonny, venait de gagner quatre ou cinq millions !
On amena Blink-Bonny, au milieu des applaudissements de toute la foule.
Pendant dix minutes, on ne pensa à rien autre chose qu'à l'admirable course qui venait d'avoir lieu ; chacun se précipita vers le turf; les policemen furent obli de ménager un cercle autour du vainqueur; cheval et jockey eussent été étouffés.
Le jockey se nommait Charlton-
On assure que M. Anson lui avait promis cent mille francs s'il arrivait le premier.
Enfin, la foule s'ouvrit pour laisser rentrer les deux triomphateurs.
Aussitôt qu'ils eurent disparu, le cri a Aux voitures ! » se fit entendre.
Jamais invitation ne fut suivie d'une exécution aussi rapide ; chacun se précipita vers sa voiture.
On eût dit une invasion de Tatars, de Mongols, de Caraïbes, de cannibales!
Si les chevaux eussent été attelés aux voitures, pas une, bien certainement, ne fût restée à sa place, et beaucoup n'eussent été ramassées qu'en morceaux.
Il s'agissait de dîner.
Tout le monde s'y mit : panier au pain, panier aux viandes, panier au poisson, panierauxlégumes, panier au vin, panier à la glace, tout fut éventré en une seconde.
En une autre seconde, les pâtés furent ouverts, les poulets démembrés, les jambons émincés, les homards écaillés.
Un premier bouchon de Champagne sauta en l'air, et un bruit qui ressemblait à la mousquetade d'une armée taisant feu à volonté, se fit entendre autour du champ de course.
Rien ne donnerait une idée de ces trente mille personnes, hommes, femmes et enfants, mettant au pillage trois mille voitures, au bruit de soixante mille bouchons qui sautent.
Cela dura une heure.
Ne me demandez pas de raconter, de décrire, de peindre ce qui se passa dans cette heure ; on eût dit l'orgie universelle précédant de vingt-quatre heures la fin du monde.
Je crois qu'il y eut une course au milieu de tout cela; mais personne ne s'en inquiéta ; la grande, la seule et unique course du derby-day était finie.
Nous prîmes, mon fils et moi, une cuisse de poulet d'une main et un morceau de pain de l'autre, et nous nous lançâmes au milieu de ces gigantesques noces de Gamache.
Il n'y avait pas à s'inquiéter du vin; on pouvait s'approcher de la première voiture et tendre son verre.
Chers lecteurs, vous n'avez jamais rien vu, vous ne verrez jamais rien de pareil à Epsom, à moins que vous n'alliez à Epsom.
Il va sans dire que, au milieu de ce tohu-bohu universel, les flèches et les bâtons allaient leur train, compliqués de dix ou douze courses d'ânes montés, cette
fois, par des jockeys en jupon, qui, moins solides que les jockeys en veste, variaient non-seulement la chance, mais aussi les accidents de la course.
Ces dames me parurent appartenir à cette honorable classe de la société dont je portais tout à l'heure le chiffre à quatre-vingt mille.
A six heures, le cri « Les chevaux! les chevaux! » se fit entendre, comme s'était fait entendre le cri « Aux voitures ! »
A l'instant même, on vit sortir des écuries improvisées une armée de postillons, de chevaux, de grooms, de palefreniers, tout cela pêle-mêle, criant, jurant, hennissant, cherchant sa voiture.
En un quart d'heure, tout fut rattelé.
C'est l'heure de miel des pauvres, des mendiants, des bohémiens.
Chacun tend la main.
L'un reçoit les assiettes chargées de débris, l'autre les bouteilles à moitié vides; celui-ci un poulet aux trois quarts dévoré, celui-là un pâté battu en brèche ; chacun attrape quelque chose; rien de ce qui a été touché, écorné, entamé, ne rentre à la maison.
Mangez bien, pauvres mendiants! gorgez-vous de croûtes de pâté, de cuisses de poulet, de pattes de ho-
mard, de gras de jambon ; buvez du porto, du Champagne, du claret, du malvoisie ; mangez, buvez ! vous en aurez pour un an à ne plus manger que des trognons de chou au coin des bornes et des arêtes de saumon aux portes des poissonneries.
Presque en même temps, le groupe entier de voitures dont la nôtre faisait partie s'ébranla.
Comment le réseau gigantesque se démêla-t-il ? comment chevaux, timons, brancards parvinrent-ils à se désenchevêtrer les uns des autres? Dieu, qui fit ce miracle, peut seul le savoir.
Alors, les cris : Forward! to right! go beforef retentirent, et la course qui venait de finir entre les chevaux commença entre les voitures.
Horace parle du triple acier qui enveloppait le cœur du premier navigateur. Horace n'avait jamais navigué sur le champ de course d'Epsom, dans un stage-coach ou dans un break ! S'il l'avait fait, il aurait déclaré que la navigation dans la Méditerranée, l'Atlantique et même la mer des Indes n'était qu'une promenade inoffensive en bateau, près do la navigation dans YEpsom races, le jour du derby.
Nous tournâmes sur nous-mêmes. — Comment?... Nous sortîmes du champ de course. — De quelle fa-
çon?... — Kous franchîmes les barrières. — Par quels moyens?... Détournez les yeux, Seigneur, et ne me faites jamais responsable des coups de fouet donnés aux animaux et aux hommes I
Une fois sur la grande route, on reprit le galop.
La poussière du matin n'avait pas eu le temps de retomber, elle était restée suspendue. Nous la retrouvâmes. Nous y joignîmes celle que nous soulevions de nouveau. Chaque voiture entraînait avec elle son tourbillon, avait son simoun à elle seule, son khamsin particulier.
Ce fut alors que, aux débris dont la route était couverte et aux cadavres d'ânes, de chevaux et de poneys reposant douillettement sur le revers des fossés, nous pûmes voir ce que coûtait la journée.
Toute la population de Londres et des environs assiste à ce retour, où chacun a l'air, non pas d'aller, comme Faust et Méphistophélès, au sabbat, mais d'en revenir.
Nous passâmes, bien certainement, à travers ^lus d'un million de spectateurs, dont chacun nous jeta son hourra.
A dix heures, nous rentrions, brisés, moulus, roués, à London-Conee house.
Visages, chevaux, habits, mains, gants, tout était de la même couleur.
Nous avions un demi-pouce de poussière sur le visage, un pouce sur les habits 1
Nous avions manqué verser dix fois, être écrasés vingt! nous avions versé et écrasé les autres; mais nous avions vu les courses d'Epsom, nous avions assisté au derby-day î
Maintenant, pourquoi les courses d'Epsom, celles-là du moins, sont-elles appelées le jour du derby ?
C'est bien simple : c'est qu'elles ont été créées par le patriarche des torys, lord Derby.
Je cherchais partout un portrait de ce bienfaiteur de l'humanité , désespérant de le voir en personne , et j'exprimais ce désir devant le rival de Nadar, M. Herbert Walkins, lorsqu'un gentleman qui m'avait écouté sans rien dire demanda une plume et du papier, que le photographe s'empressa de lui donner.
En un clin d'œil, le gentleman eut fait son dessin.
Alors, s'approchant de moi :
— Voilà ce que vous désirez, monsieur, me dit-il : ia chose vous coûtera un autographe.
Je pris le dessin; c'était un croquis de lord Derby,
signé du fameux Alfred Crowquill, le Gavarni do Londres.
Consignons en passant, chers lecteurs, que Croi-quill veut dire plume de corl
Il va sans dire que M. Crowquill eut son autographe.
Vous êtes-vous débrouillés, chers lecteurs, dans ces courses où je viens de vous conduire à grandes guides? avez-vous pu y voir quelque chose à travers la poussière? avez-vous embrassé ce gigantesque ensemble avec ses mille détails?
A peu près?... — Tant mieux ! c'est plus que je n'osais espérer.
Eh bien, avant de quitter Londres, je veux vous parler encore de deux choses que j'y ai vues pendant le voyage dont je vous raconte quelques épisodes, — deux 1 1 loses qui m'ont particulièrement frappé, l'une grandiose, l'autre bouffonne, mais chacune, dans son
genre, marquée au plus haut degré du cachet britannique.
Sautons comme toujours dans un cab, et gagnons le chemin de fer de London-Bridge ; en vingt minutes il nous conduira à Sydenham, c'est-à-dire jusqu'au palais de cristal.
Le palais de cristal est à Londres ce que l'arc do triomphe est à Paris.
De quelque côté que Ton se tourne, on le voit toujours.
Sans compter que, lorsqu'on en approche, il vous écrase par sa masse, et qu'alors on ne voit plus que lui.
Le palais de cristal de Londres mérite complètement son titre : il n'a pas, comme le nôtre, des prétentions à l'architecture ; son fronton n'est point sculpté ; son porche ne repose pas sur les colonnes d'Ionie ou de Corinthe.
C'est un bâtiment en vitres et en fer, une gi antcsque cage de verre, et pas autre chose.
Mais une cage de verre d'un quart de lieue de long et de cent cinquante pieds de haut.
Tout ce qu'il y a de parties opaques est peint en bleu clair.
Il n'y a rien d'artistique dans tout cela ; mais l'industrie, portée à ce degré, est la sœur de l'art.
Puis, une fois entré dedans, l'art vous attend derrière la porte; il va vous prendre, vous envelopper, vous étreindre.
Je ne parle pas des machines, des porcelaines, des verreries, des voitures, des coutelleries, des châles, des percales, des madapolams, des popelines, toutes choses fort intéressantes pour certaines organisations, mais fort fastidieuses pour moi. C'est là de l'industrie, et non pas de l'art.
Mais ce qui est de l'art, et du plus beau, du plus pur, du plus élevé, ce sont les différents musées à travers lesquels on passe.
On des caractères des spéculations du peuple anglais, c'est l'utilité; — ajoutons qu'il est essentiellement classificateur.
En France, nous eussions tout mis dans le i îême musée, — en séparant peut-être le tout en salles égyptiennes, grecques, romaines, etc., etc.
Là, on a tout fait revivre, excepté les hommes; — et encore,, à leur défaut, y trouve-t-on leurs statues.
Nous ne craignons pas de dire que le palais de cristal est le musée le plus complet qui existe.
On y entre trois mille ans avant le Christ, on en sort en même temps que nos contemporains.
La première salle est égyptienne. L'Isis égyptienne est la mère des nations; — au delà de son voile, tout est ténèbres.
L'Angleterre, qui est la maîtresse de l'Inde, n'a rien osé nous donner des antiquités de l'Inde»
La première salle commence au modèle du temple d'Aboo, près de Thèbes, aux statues d'Aménophis, aux figures gigantesques de Rhamsès le Grande
Ces colonnes, peintes d'hier, ce sont celles du temple de Karnak rendues à leur lustre primitif.
Ces deux autres colonnes cannelées, sans fût ni chapiteau, soutiennent le tombeau de Béni-Hassan.
Ces bas-reliefs sont tirés du grand temple de Rhamsès ni.
De la chambre égyptienne, on passe dans la chambre grecque.
Là est le Parthénon restauré tout entier, — avec la rise de Phidias peinte et dorée.
Quand les mutilations de lord Elgin n'auraient servi qu'à cela, on les lui pardonnerait.
Cette chambre est peuplée d'un monde de statues.
Tout ce que l'art merveilleux de la Grèce nous a II. U
légué pendant une période de trois cents ans, — buste , stal ues, gfoupes, — tout est là. J'y ai retrouvé cette grande et douloureuse famille de Niobé, que je n'avais vue qu'à Florence.
Entre la Vénus Victrix, qui porte le premier numéro, et le buste de Magnus Décentius, qui porte le dernier, sont enfermés deux cent quinze chefs-d'œuvre.
De la chambre grecque, on passe dans la chambre romaine.
C'est une exhumation complète ; c'est une maison do Pompéi remeublée, — la maison de Diomède ou la maison du poète; depuis le chien en mosaïque qui grrde la porte, jusqu'au lararum où sont les dieux du foyer, atrium, cubiculum, impluvium, xistus, triclinium, balneum, vestiaiïum, culina, tout y est,
A chaque draperie qui se soulève, il semble qu'on va voir apparaître la matrone romaine avec sa longue s' le, ou le sénateur avec sa toge ou son laiiclave.
Restez une heure dans la salle romaine, et vous saur ' la vie antique comme si vous étiez contemporain ds Pline.
Là, vous trouvez l'art romain, déjà si loin de l'art grec ; Athènes donne le Parlhénon ; Rome, le Golysce.
Le génie des deux peuples est là tout entier.
De Naples, on passe à Grenade; de Pompéi, à l'Alhambra; de l'impluvium du poëte à la cour des Lions.
Entrez, chers lecteurs, les rois viennent d'en sortir; la dernière arme d'Abou-Abd- Allah-Mohammed, dont nous avons fait Boabdil, est encore sur le seuil de marbre de la salle des Deux-Sœurs.
C'est tout bonnement une merveille que cette restauration avec ses fenêtres en verres de couleur, ses arabesques bleu, rouge et or, ses soubassements de porcelaine et son pavé de mosaïque.
Rien que cette cour des Lions et cette chambre de: Deux-Sœurs valent le voyage, je ne dirai pas de Londres à Sydenham, mais de Paris à Londres.
Maintenant, chers lecteurs, il faut sortir par la porto de Ninive, traverser un jardin tout planté do palmiers, de bananiers, de lataniers, et passer, de l'autre côté du palais de cristal, dans la chambre byzantine.
Après la chute de Rome, c'est là que l'art expirant s'est réfugié : vous allez le retrouver sortant de terre avec la nouvelle Constantmople, que Justinicn fait bâtir des ruines de l'ancienne, renversée par un tremblement de terre, et vous le suivez dans toutes ses phases, jusqu'à ce que les maîtres mosaïstes aillent bâtir le pa*
lais des doges à Venise, et le cloître de Montréal à Palerme.
C'est pendant la même période que grandit l'architecture arabe, que nous venons de quitter ; elle tombe presque en même temps. Mohammed II entre à Constantinople en 1453 ; Ferdinand entre à Grenade en 1492.
Il y a cette différence entre les deux événements, que la prise de Constantinople par les Turcs nous donne la renaissance architecturale et littéraire, et que la prise de Grenade par les chrétiens exile la littérature et la science de l'Europe.
0 dona Chimène, que tu avais bien raison d'en vouloir au roi don Alphonse d'occuper ton mari avec tant d'obstination à chasser les Maures de l'Espagne I
Cette renaissance que nous donne la prise de Constantinople par Mohammed II, vous pourrez la suivre à travers le moyen âge dans les salles florentines, — où rêve le Penseroso de Michel-Ange.
Quelle a pu être l'intention de Michel-Ange, cet homme qui mettait une intention partout, quand il a fait un chef-d'œuvre de pensée et de rêverie, de la tête de ce misérable Laurent II, qui n'est connu que pour avoir laissé une empoisonneuse à la France et un tyran à la Toscane ?
CAUSERIES. 24g
Cherchez au milieu de tout cela, cher lecteur, si vous faites le môme voyage que moi, ce voyage à travers les siècles, cherchez le David de Donatello, et son petit Saint Jean, — deux merveilles, — la dernière déjà populaire, du reste, à Paris.
On dit que Munich a quelque chose de pareil au gigantesque musée de Sydenham : j'irai à Munich.
Maintenant, au lieu des minces et maigres parterres dont est flanqué notre palais de l'industrie, le palais de cristal domine un immense jardin avec des bassins découpés et des statues fondues sur les modèles de Versailles.
Une machine hydraulique, destinée à faire monter l'eau, occupe une des deux tours.
II en résulte des jets d'eau de cinquante ou soixante pieds,
Ce jardin est, à coup sûr, le paradis des fleurs; je n'ai vu que le pré Catelan où elles soient jetées avec une pareille profusion.
Une partie de ce jardin, trop aride pour être soumise aux exigences du jardinage, a été laissée en désert avec ses flaques d'eau verdâtre et ses immenses rochers.
Seulement, comme les Anglais savent tirer parti de tout, ils en ont fait un spécimen de géologie.
il. 14.
De même que l'on a pu suivre l'art à travers les civilisations successives de l'Egypte, de la Grèce, de Rome, de l'Espagne, de Constantinople et de Florence, de même on peut suivre les créations successives des animaux antédiluviens à travers les différentes couches terrestres.
Ces animaux disparus, dont le gouvernement a fait tant de bruit chez nous, qui devaient être donnés à exécuter à Barye, comme une récompense accordée à ce grand génie, — je ne dirai pas méconnu, mais oublié, — et qui sont encore en projet dans le cabinet de M. le ministre de l'intérieur ou de M. le préfet de la Seine, une société particulière les a commandés à M. James Campbell, qui les a exécutés sur les modèles du pro j. seur Ansted.
En Angleterre, ce n'est pas plus difficile que cela,
Il est vrai qu'on y a déjà dépensé de trente-cinq a trente-six millions, qu'on y dépensera bien encore de trente-cinq à trente-six autres millions; mais enfin lu chose s'achèvera.
En France, on n'aurait pas même l'idée de la cou mencer.
Hélas! -— l'Angleterre a bien raison de s'appeler le, grande nation, surtout si la grande nation veut dire la forte nation !
Nous avions diné dans l'intérieur môme du palais de cristal, où un restaurant s'est établi, dont les quartiers de rosbif sont en proportion avec le monument! et nous revînmes le soir à Londres, assez tôt pour aller voir un spectacle que l'on m'avait recommandé comme fort curieux : le juge Nicholson.
Quand vous vous promenez dans les rues de Londres, et que vous égarez votre œil sur les murs, vous ne pouvez manquer d'apercevoir, parmi les affiches dont ils sont tapissés, un placard représentant une grosse ii,< rouge coiffée d'une énorme perruque, et, au bas do cette face joviale, ces mots : Juge Nicholson.
Vous demandez alors ce que c'est que le juge i\-~ eholson.
Celui à qui vous vous adressez vous regarde à\, a air étonné, et passe son chemin sans vous répondre.
Un Anglais étonné fait quelquefois : « Ho ! » s'il est très-étonné, il fait « Ho I ho 1 » mais, si étonné qu'il soit, il ne répond jamais.
Vous voulez savoir de quoi est étonné l'Anglais à qui vous demandez ce que c'est que le juge Nicholson ?
Il est étonné que vous ne connaissiez pas le juge Nicholson.
En effet, tout Londres connait le juge Nicholson.
Je vous expliq lierais bien ce que c'est que le jnga Nicholson; mais la façon dont l'Anglais manifeste son étonnement, sans songer à répondre à la question qu'on lui fait, est cause que je ne connais du juge Nicholson que ce que j'en ai vu.
Mais, enfin, ce que j'ai vu, je vais vous le dire.
Le juge Nicholson tient ses séances dans une misérable taverne du Strand, au fond d'une cour, au premier étage.
On monte à ce premier étage par un escalier de bois qui craque sous les pieds.
Arrivé dans la salle des séances, on trouve un petit théâtre en face duquel s'alignent, avec un passage au milieu, les banquettes des spectateurs-consommateurs ; — car il est bien compris, n'est-ce pas? qu'on ne peut pas voir et écouter sans boire.
Au dossier de chaque banquette est adapté un récipient où le spectateur assis sur la banquette qui suit, pose, afin d'avoir la liberté des yeux et des mains, sa choppe de bière ou son verre de vin.
Autour de la muraille sont appendus, avec leurs longues perruques, les portraits des juges qui ont tour à tour rendu la justice avant le juge Nicholson, actuellement siégeant.
Au milieu de ces portraits est un tableau représentant lord Brougham, l'ancien chancelier, disputant nez à nez avec Punch, le Polichinelle anglais.
Un piano — l'indispensable piano des exhibitions anglaises — se fait entendre. La toile se lève , et l'on assiste à une suite de tableaux vivants dont tous les personnages sont des femmes.
Les tableaux vivants sont toujours les mêmes : — la Défaite des Amazones , les Femmes Israélites sur les bords de l'Euphrate, Ariane abandonnée dans l'île de JSaxos; — ces dames sont plus ou moins belles, plus ou moins bien faites, voilà tout.
Une d'elles eût pu représenter Latone près d'accoucher d'Apollon et de Diane. Je ne sais pas comment le metteur en scène n'a pas profité de la situation : il faut qu'il soit bien maladroit.
Ces dames n'étaient point des statues coloriées : il était facile de s'en apercevoir à leurs mouvements et même à leurs paroles ; quelques consommateurs, pour lesquels elles avaient des bontés sans doute, échangeaient avec elles des gestes on ne peut plus familiers et des interpellations on ne peut plus expressives.
A Londres, la police ne se mêle qu'à la dernière extrémité des gestes et des paroles.
2SQ fiAUSERÏES.
A huit heures et demie, les poses plastiques prirent fin ; à neuf heures moins dix minutes, les consommateurs affluèrent, et, à neuf heures précises, un frémissement parcourant l'assemblée annonça l'approche du juge Nieholson.
En effet, l'escalier en bois craquait sous les pas de co haut dignitaire.
Il fit son entrée au milieu des acclamations de la foule. Il était vêtu d'une longue robe noire, coiffé d'une immense perruque, et, sous ce costume, ressemblait, à s'y méprendre, au sénateur la Kochejaquelein! Il salua avec dignité, alla s'asseoir devant une petite table surmontée d'un pupitre, et, d'une voix majestueuse et impérative, il demanda :
— Un verre d'eau-de-vie et un cigare.
Cette demanda excita l'hilarité générale.
Deux avocats et un greffier entrèrent derrière lui; Les deux avocats prirent place à sa droite et à sa gauche, à des tables disposées d'avance.
Le greffier s'arrangea amicalement avec un des av >cats pour partager sa table.
Chacun eut bientôt devant soi, sans avoir besoin do la demander, sa choppe pleine de bière.
On appela les causes.
CAUSERIES. 2ot
Celle qui venait à son tour de rôle était une conversation criminelle.
ïl va sans dire que plus la cause appelée est scandaleuse, plus le public se réjouit.
À certaines annonces, la joie va jusqu'au trépignement.
L'avocat général lut son réquisitoire.
En France, à la troisième ligne, les sergents de ville eussent mis la main sur l'avocat général et l'eussent mené à la salle Saint-Martin, d'où les gendarmes l'eussent conduit tout directement à la sixième chambre.
Mais, en Angleterre, ou le mot shocMng est à tout propos dans toutes les bouches, cela ne se passe pas ainsi.
Après l'exposé de l'avocat général vint l'appel des témoins.
Les quatre témoins qui furent entendus — un écrivain public, une portière, une marchande à la toilette et un cocher — étaient joués par le même artiste, rtiste de talent, que l'on peut comparer à Henry Monnier.
Chacun d'eux, par la mémo bouche, venait faire, dans des termes qpj réjouissaient au suprême degré
l'auditoire, des dépositions qui ne laissaient aucun doute sur la culpabilité des prévenus.
Les témoins avaient vu et entendu, et si bien vu et entendu, qu'ils avaient retenu jusqu'aux gestes; les gestes surtout étaient traduits avec une scrupuleuse fidélité ! Il y aurait eu, en France, dans le plus innocent de ces gestes, pour quinze jours de police correctionnelle.
Puis vinrent les plaidoyers des deux avocats, admirables charges de ce qui se passe au palais en pareille occasion.
Les avocats entendus, l'avocat général fit son réquisitoire et réclama l'application de la peine. Après quoi, le juge Nicholson rendit son verdict. Ces parodies des actualités judiciaires, qui sont poussées jusqu'à la plus extrême licence, amusent fort les Anglais, ou du moins les Anglais des classes secondaires : l'auditoire me parut composé en grande partie de commis de magasin, d'employés, d'étudiants, qui viennent faire là leur cours de droit.
On annonçait pour le lendemain, au bénéfice du juge Nicholson, une représentation extraordinaire.
Cette fois, il ne s'agissait pas moins que d'un procès fait à un garde à cheval, coupable d'avoir manifesté
une admiration trop vive sur le passage de la reine...
Le prix d'entrée était de quinze francs.
Le programme détaillé du spectacle était affiché depuis huit jours sans que la police sans émût le moins du monde.
Il est vrai qu'il y avait un précédent : c'est le véritable procès fait, par Georges IV, à la reine Caroline, à propos de l'Italien Bergami ; mais au moins celui-là avait une excuse : il était sérieux !
J'aurais été assez curieux d'assister à cette excentric représentation. Par malheur, elle devait avoir lieu le samedi au soir, et il m'aurait fallu voir se lever à Londres l'aube grise et morne du dimanche... Je cours encore l
UNE VISITE A GAMBALDI
Chers lecteurs, me voici encore par les grands chemins, et je vous écris de la capitale du Piémont, avec un froid de huit degrés et de la neige jusqu'à la ceinture.
L'année dernière, à la même époque, je vous écrivais de Tiflis. Il y avait un froid de quinze degrés et de la neige jusqu'au cou. Seulement, il y a cette différence entre la Russie et l'Italie : c'est qu'en Russie on voit le froid, mais qu'on ne le sent pas, tandis qu'en Italie, au contraire, on ne le voit pas, mais on le s^nt.
Le froid est une de ces choses que les Italiens croient devoir nier par amour-propre national.
— Mais, me demanderez-vous, que diable êtes-vous allé faire à Turin ?
J'allais y voir Garibaldi.
Garibaldi! je viens de prononcer le grand nom, le nom populaire de l'Italie ; le nom dans lequel sont ren fermées toutes les promesses de l'avenir ; le nom de celui vers lequel tous les regards se tournent depuis ceux du roi Victor-Emmanuel jusqu'à ceux du pauvre demandant l'aumône à la porte des cafés ; car, fort ou faible, tout Italien dans la poitrine duquel bat un cœur patriote sait qu'il a besoin de Garibaldi pour être libre, et compte sur deux choses : sur la loyauté du roi Victor- Emmanuel et sur le courage de Garibaldi.
Ce n'est point d'aujourd'hui que mon opinion sur Garibaldi est celle que j'émets à cette heure. Il y a quelque chose comme dix ans que je le proclamais, non pas seulement l'apôtre de la liberté italienne, mais l'apôtre de la liberté universelle ' .
En effet, pour Garibaldi n'existe point cette étroite nationalité, limitée par des fleuves ou bornée par des
1 V. Montevideo, ou une Nouvelle Troie.
montagnes. Non, pour lui, il n'y a qu'une grande famille qui, longtemps esclave, un jour a tressailli à la parole libératrice du Christ, et qui, depuis ce jour, au milieu des échafauds, des bûchers, des potences, marche d'un pas ferme, incessant, obstiné, vers le but qui lui a été indiqué du haut de la croix, — vers la liberté !
Dans cette marche séculaire des nations, quelquesunes ont leurs défaillances, quelques-unes font halte, ou sont forcées de faire un pas en arrière, quelques autres ont l'air de succomber; nous disons ont l'air de succomber, parce que, là où l'on croit que le corps est devenu cadavre, l'àme survit et viendra, un jour ou l'autre, animer les générations futures de la même ilamme qui a brûlé les générations passées.
"Vous vous êtes inclinés dix siècles sur le mausolée de la Grèce, la Grèce est sortie de son tombeau. Vous croyez la Pologne morte, vous croyez la Hongrie soumise : la Pologne est partagée et la Hongrie esclave: voilà tout.
Eh bien, il y a un homme qui a reçu de la Providence mission de surveiller ce réveil des peuples, et qui, aussitôt qu'un peuple est réveillé, fût-il séparé de lu:. par un océan, va, poussé par une puissance sur-
humaine, lui offrir l'appui d'un bras invincible, d'un cœur obstiné, d'une réputation sans tache.
Cet homme, c'est Garibaldi, apôtre armé de la même foi, soit qu'il réponde aux cris de ses compatriotes en essayant de soulever Gênes, soit qu'il aide la république naissante de Rio-Grande à s'élever sur les rives des cinq rivières, soit qu'il combatte derrière les remparts de Montevideo , derrière les remparts de Rome, sur le lac de Como ou dans les plaines de Varèse.
Cet homme, on le regarde d'abord avec un certain étonnement ; car les dévouements comme le sien placent ses pareils — et ses pareils sont rares — au-dessus de l'humanité. On cherche à ce dévouement qui blesse les yeux, qui offusque les amours-propres, des sources personnelles, des causes égoïstes ; on n'en trouve pas, on en invente. Les yeux qui ont besoin de verres noircis r>our regarder le soleil, y croient d'abord ou font semblant d'y croire. Puis ces dévouements se renouvelleut toujours vaillants et désintéressés, si bien qu'au bout de vingt ans de combats, de pauvreté, de fatigues, de prison, de blessures, il faut bien que les plus incrédules se rendent, que les écailles leur tombent des yeux comme à Saûl, et que, pareils à saint Paul, ils disent
en étendant les bras et en tombant à genoux : « Je crois. »
Garibaldi en est là de son triomphe. Il a forcé les aveugles eux-mêmes de voir.
Maintenant, de quelle garde est entouré cet homme qui n'a qu'à frapper du pied la terre d'Italie pour en faire sortir des légions, ce dont se vantait Pompée sans pouvoir le faire, et ce qu'il fait, lui, sans s'en vanter? Quels honneurs ambitionne ce vaillant dont le sang s'est mêlé aux eaux de la Plata, et a laissé sa trace sur le tombeai1 des Scipions? Quelle récompense réclame le martyr qui a laissé la moitié de lui-même dans les gorges des Apennins? Quel palais habite ce Titan, qui, d'une main, soutient un trône et, de l'autre, délivre un peuple?
Voilà les questions que l'on doit naturellement se faire lorsque , pèlerin d'une idée , on approche de la ville qu'habite l'homme qui est le représentant de cette idée.
Si, en arrivant dans la vieille Rome, quelque Gaulois eût demandé : a Quel palais habite Cincinnatus? » on lui eût répondu : « Cherchez aux champs, il doit être quelque part près de sa charrue. »
Comme le dernier des mortels, Garibaldi logeait dans une petite chambre de l'hôtel de l'Europe.
C'est là que je le trouvai, entouré de trois ou quatre amis.
Mon nom, prononcé par moi-même faute de domestique pour m'annoncer, fut salué de deux cris de joie.
L'un était poussé par Garibaldi lui-même, l'autre par un vieil ami à moi, que je ne m'attendais guère à trouver là, par le colonel Turr.
Nous commençâmes par nous embrasser, Garibaldi et moi ; puis, après, nous nous regardâmes.
Garibaldi est un homme de cinquante-deux ans, d'une taille au-dessus de la moyenne. Snn front est large, son visage coloré, son œil superbe. Il porte des cheveux d'un blond fauve et qui commencent à grisonner légèrement, tombant jusqu'à moitié de son cou ; sa barbe rousse, qu'il laisse croître dans toute son abondance, encadre une bouche sereine et souriante. On sent courir la sève d'une idée généreuse dans toute cette vigoureuse organisation.
Il avait un pantalon, et, par-dessus sa chemise, un puncho américain ; ce vêtement, qui pare l'homme des pampas, est à la fois le vêtement de jour et de nuit, le matelas et la couverture.
C'était le même qui lui avait servi dans sa campagne de Lombardie.
Mon ami Turr portait l'uniforme de colonel du régiment de Honvée. Je remarquai avec une certaine inquiétude que son nras gauche était soutenu par une ganse de sa pelisse. Je m'informai. Le pauvre garçon, qui ne peut pas se corriger d'être trop brave, avait, au combat de Gastel-Medolo et aux côtés de Garibaldi, reçu quatre balles : une au cou, l'autre à l'épaule, l'autre à la cuisse, l'autre au flanc, une cinquième qui lui broya le bras et le jeta à bas de son cheval.
On voulait lui couper le bras : le médecin de Garibaldi s'y opposa. Malgré les chaleurs, la plaie se cicatrisa, et mon cher Turr est resté à peu près entier. Je dis à peu près, parce que son bras commence à peine à se mouvoir ; mais la nature a tant de ressources chez un homme de trente-quatre ans, que le médecin de Garibaldi, qui est bien avec cette bonne mère, prétend que le colonel pourra se servir un jou:' de ce bras oour conduire son cheval.
Cela suffit pariaitement à Turr. Que voulez-vous qu'un Hongrois fasse de son bras gauche? Un bras gauche n'est bon qu'à tenir une bride, puisque c'est avec le droit que l'on frappe.
Garibaldi fit apporter du café; Turr n'en prit pas. Le médecin lui regardait la gorge, il avait une angine gra-